‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 18 sur 230 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

encore de la xxi* lettre de celui-ci ^ où il dit quMI est peutêtre d'accord avec tous les anciens Hébreux, autant qu'il est permis de le conjecturer, d'après certaines traditions altérées. Ainsi ce premier germe n'aurait fait que se développer sous l'influence de Descartes, influence^ du reste, tellement sensible, qu'on ne isoupçonnerait point que Spinosa tint son opinion d'ailleurs. <c II y a, dit Descartes, une certaine substance étendue en longueur, largeur et profondeur (i), et toutes les propriétés que nous apercevons distinctement en elle, se rapportent à cela seul qu'elle peut être divisée et mue en ses parties (S). • Avec cette idée de la matière, les corps, minéraux, végétaux, animaux, ne sont que des parties d'une étendue que Descartes suppose indéfinie, sans limites, parties qui ont diverses figures, divers mouvements, ou, pour parler plus juste, ils sont l'étendue même, ayant là telles figures, tels mouvements, et ici tels autres. Or^ comme Descartes ne reconnaît que deux sortes d'êtres, les êtres pensants et les êtres étendus, et par-dessus les uns et les autres, une pensée infinie, qui est Dieu, il coule de soi que si les corps ne sont que des modifications ou manières d'être de l'étendue indéfinie, les esprits ne sont non plus que des modifications ou manières d'être de la ' pensée infinie . Et voilà Spinosa.

Écoutons ce que dit de lui Meyer, son ami, dans la préface des Principes de Descartes démontrés d'une ma-

(i) Pline, de la PML, deuxième parlie, art. i. (2) /M., art. 22.

nière géométrique : ce Quoiqu'il admette l*existense d'une substance pensante, il nie cependant que celte substance constitue Tessence de Tesprit huniain. Il établit que la pensées-pas plus que retendue, n'est renferoiée dans aucunes limites , et que» de même que le corps humain n'existe point d'une! manière absolue, et n'est rien que l'étendue, déterminée d'une certaine façon par le mouvement et par le repos, suivant les lois de la nature éten* due, de même aussi l'intelligence ou l'âme humaine n'existe pas davantage d'une manière absolue, et n'est que la pensée, déterminée par les idées d'une façon particulière, selon Içs lois de la nature pensante (1). » Mais l'étendue, qui est entièrement passive, inerte, ne peut être conçue comme substance : Dieu, qui la meut, doit la renfermer ; il se trouve dès lors qu'il est seul substance, et que cette substance est composée de la pensée et de l'étendue. ^

c Dieu est pensée et étendue, dit Spinosa.

c La substance pensante et la substance étendue sont une seule et même substance, conçue tantôt sous l'un, tantôt sous l'autre de ces attributs.

c Hors de Dieu, nulle substance.

(i) Com contra tdinittat quidem in rerum nttura esse substanttam cogitantem, attanien deget illam constituere essentiam mentis buman», sed statuât eodem modo quo extensio nuUis Umitibus detenninata est ; cogitationem etiam nullis limitibos determinari, adeoque quemadmodum corpus huoianum non est absohite, sed tantom certo modo secundom leges naiore extense per motom et qulelem determinata extensio ; sic etiam mentem, sive animam humanam non esse absolute, sed tantom secundom leges naturs cogitantis, per ideas certo modo detcrminatam eogilaliooem. f

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c Les choses particulières ne sont que des aiïections, des modifications qui expriment les attributs de Dieu d*une manière certaine et déterminée (1). » G*est pourquoi Spinosa avoue sans détour que t Tesprit humain est une partie de Tintelligence infinie (2), » et qu'il n'y a ni bien, ni mal en soi (â).

La maxime cartésienne, que la conservation est une création continuée^ semble aussi avoir contribué à favoriser la tendance à Spinosa. Parlant d'un disciple de Descartes, qui lui reprochait de détruire la liberté : « Qu'est-ce donc qu'il pense, dit-il, de l'opinion de son maître, qui prétend que nous sommes à chaque instant pour ainsi dire créés de nouveau par l'aclion de Dieu, et qui n'en croit pas moins que nous agissons avec notre libre arbitre?» Voici qui est plus explicite encore : « Pour continuer d'être, les choses ont besoin de la même puissance que pour commencer; d'où il résulte que la puissance qui fait exister et par suite qui fait agir tous les êtres de la nature, ne peut être que la puissance même de Dieu ; car supposé que ce fût quelque puissance créée, elle ne pourrait se conserver elle-même, ni conserver les autres êtres, ayant besoin pour persévérer dans l'existence, de

(1) Deas est res cog[itaii8 a res extensa. Eih , pars u,prop. i et ii.

SidisUalia cogittiis et substantia extensa ona eademque est snbstantia, que jam s«b hoc, jam sob Ulo attriboto comprehendltar. Ibid,, prop. vn, Schol.

Extra Demi, nulla potest dari sut^taotia. IM., pars i, prop. xnr et xvin.

Res particoUres nihil sont nisi attribotomm affectiones, site roodi, quibus Dei Utribata certo et determinato modo exprimentor. IMd., prop. xxvi. Cor.

(t) Mentem hnmanam partem esse infloiti intettectas. Pars n, prop. xi, Cor. -* Prof . xun, Scbol. — Epist. xv.

il) Appeiidke de la i'« partie de VÉik., et lettre 99*.

la puissance même qui la lui aurait communiquée (1). » A Tapparition de cette doctrine, ce fut un cri général de surprise et d'indignation parmi les cartésiens. Chose singulière I ceux qui la combattirent, Malebranche, Fénelon, Lamy, Bayle^ étaient justement dans les principes qui y conduisent, si l'on peut dire que le dernier eût quelques principes arrêtés. Ils en font, du reste, assez bien ressortir les absurdités^ excepté la première, qui coupe court au débat, c'est que si Dieu est tout, nous ne sommes rien ; dès lors pour nous, point de vérité, point de pensée, point de philosophie, rien à établir, rien à réfuter. Mais peut-être ne sont-ils pas allés au fond de la pensée de Spinosa sur la nature de Dieu. Ils lui reprochaient de le faire divisible ou composé de parties, parce que l'étendue, portion intégrante de l'être divin, est divisible ; d'où il suivrait que le Dieu de Spinosa ne serait que la collection des êtres particuliers : ce n' est point l'idée qu'il en conçoit et qu'il en donne.

c Nous concevons, dit-il, la quantité de deux manières, ou, par abstraction, superficiellement, telle que rimagination nous la représente, au moyen des sens, ou bien, en la considérant comme une substance, ce qui ne

(1) f Qoid ergo de suo Cartesio sentit, qui statuil nos singnlis momenlis a Deo quasi de noTocreari, et mhilominus nos ex nostra arbitrii libertate agere. Epist. xux. « Eadem potenlia qua res indigent ut eiistere ineipiant, indigent ut exislere pergant; ex quo sequitur, renim naturalium potentiam qua existunt, et consequenter qua operantur, nullam aliam esse posse quam ipsam Dei eternam potentiam; nam si qua alia oreata esset» non posset seipsam, et consequenter neque res naturales conservare ; sed ipsa etiam eadem potentia qua indigeret ut crearetur, indigeret, ut in existeado peraeveranl.i {Trae. poU, cap. u, art. 2.)

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peut se faire que par Tintelligence. Si nous pensons à la quantité, que nous représente l'imagination , et c'est ce qui arrive le plus souvent et coûte le nooins d'efifort, nous la trouvons divisible, finie, multiple, formée de parties distinctes. Si, au contraire, ce qui ne se fait pas sans peine, nous pensons à la quantité, qui n'est accessible qu*à rintelligence, alors nous la trouvons infinie^ indivisible et unique (1).»

Ainsi comprise, la quantité ne rend point le Dieu de Spinosa composé de parties ; et si ce Dieu était une substance complète^ s'il avait une existence à part, il serait le vrai Dieu. Mais il n'est, dans Tesprit de Spinosa, que ce que les choses ont de commun^ que leur universel, pour oser du terme des Scolastiques ; c'est F un des éléates métaphysiciens, cet un sans intelligence, sans action, sans vie (2). Par conséquent il est inséparable des choses, qui, jointes avec lui, en font une substance complète et lui constituent une existence. « L'ordre et l'enchaînement des idées ne diffèrent pas de Tordre et de Tenchainement des choses (â). > Otez les choses, il ne reste point d'idée

(1) « Quintitas a nobis duobus modis concipitur, abstracte sdlicet, sive super- « tklaltter, pro ut ope sensaum eain in imagûiatioiie babemi», vel at substantia, « qood non nisi a sole ioteUedu fit. Itaqae si ad quantitatem, pro ut est in imagi- « oatione, atteodimus, quod sspissime et facilius fit, ea divisibilis, fimta, ex par- « tibus com^osita et multiplex reperietur; sin ad earodem, pro ut est io intellectu « attendamusy et res, ut in se est, percipiatur, quod difficittime fit, tum infinita, < indiviaaiUts et imka reperietar.t Op. posth., p. 461. Efi$t. xux, Eth., pars i , prop» XV. Sehol.

(2; Plat. t. XI, p. «61, trad. de M. Cousin.

i8).Onlo M eooieclio idetmm idem est ac ordo et connectio renim. Eth., pars ii» prep. vn.

dans la pensée infinie ; elle devient une simple possibilité. Aussi dit-il c que les choses découlent de Dieu ou qu'elles lui sont inhérentes, avec la même nécessité que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits (1 ) » , ce qui signifie que Dieu et les choses ne font qu'un, ne pouvant pas plus exister, lui sans elles, qu'elles sans lui. C'est ainsi que l'humanité n'existe point sans les hommes, ni les hommes sans l'humanité. Spinosa appelle Dieu la cause immanente des choses (2). Qu'entend-il par là, sinon que Dieu produit les choses continuellement et qu'il ne peut se séparer d'elles? Ce langage est néanmoins impropre, puisqu'elles coexistent éternellement et nécessairement avec lui.

M. de Schelling croit expliquer cette génération, en disant que Dieu se subjective à mesure qu'il s'objective^ et que la subjectivité n'est complète que lorsque C objectif vite V est. c Spinosa, dit-il, prétend que de la notion ou de la nature de la substance (comme il appelle ce qui se conçoit nécessairement et absolument), les choses finies se déduisent avec une nécessité tout aussi rationnelle que de la notion même du triangle il suit que les trois angles sont ensemble égaux à deux angles droits. Mais Spinosa ne prouve pas ce qu'il avance et se contente de l'affirmer. Le système de philosophie auquel, dans les

(i) A sommi Dd poieatit onraia necessario efllmisse, vd sMopcr eidea neotssHate saqni, eodr-m modo ac ex naUira trianfoli ab etemo et in «lemiiai aeqnilir ciostresanfulos aequari duobiit recUs. Eth., pan i, prop. xyu. Schol.

(S) • Deus esl renia caasa iimnaMiis, non vero Iraftsieiis. » Sth^^ part f, prop. xvni.

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derniers temps^ on a décidément reproché de l'analogie avec le spinosisme, avait bien un principe de développement nécessaire dans son sujet-objet infini, c'est-à-dire dans le sujet absolu, qui, en vertu même de sa nature, s'objective ou devient objet, mais qui de chaque objectivité revient victorieux et se montre chaque fois à une plus haute puissance de subjectivitéy jusqu'à ce qu'après avoir épuisé toute sa virtualité, toute sa possibilité de s'objectiver, il apparaisse comme sujet triomphant de tout (1). s En français, ce passage veut dire que Dieu n'existe qu'avec l'ensemble et dans l'ensemble des choses. Et sous ce rapport, la notion de Dieu de M. Schelling revient à celle de Spinosa ; mais Spinosa suppose l'existence divine éternellement complète : en cela il est moins déraisonnable que son commentateur, qui la présente successive.

D'après cette notion. Dieu, c'est-à-dire l'étendue intelligible, infinie, et la pensée infinie sans idées, est souverainement tirt ; mais, comme tel, il n'a point d'existence, et ne l'acquiert que par son union avec les choses, qui sont des modifications nécessaires de lui, les esprits de la pensée infinie, les corps de l'étendue infinie ; et c'est par ce côté qu'il se trouve divisible, multiple.

Spinosa prétend que ceux qui veulent que Dieu n'ait point créé tout ce qu'il voit possible, diminuent, ou plutôt anéantissent sa toute-puissance ; que lui, au contraire, la proclame, l'établit véritablement, en soutenant

(1) Jugement iur la Phil, de M. Cousin, p. 15.

que Dieu produit tout ce qui est possible (1). Si les raisons qu'il en donne» et que nous examinerons ailleurs, sont fausses, cette prétention est du moins conforme à sa manière de concevoir Dieu. En efifet, que toutes les choses, esprits et corps, qui sont possibles, ne fussent pas produites, comme elles forment une partie de l'existence de Dieu, cette existence serait incomplète et sa puissance tronquée ou anéantie. Seulement Spinosa oublie que la puissance consiste, non pas précisément & produire, mais à pouvoir produire ; il oublie, de plus, que les choses existant éternellement avec son Dieu, ce Diep, ni ne produit, ni ne peut rien produire.

MALEBRAlfCHB BT SES ADVERSAIRES, LOCKE, ARlfAULD

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