‹ Le cartésianisme; ou, La véritable rénovation des sciences. Ouvrage couronné par l'Institut. Suivi de la Théorie de la substance et de celle de l'infiniChapitre 6 sur 230 · IV AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

IV AVERTISSEMENT

Je crois avoii' rempli le programme de TAcadémie, excepté sur un point très-secondaire, la chimie. Je n'en ai rien dit, parce qu'alors elle n'oflPrait encore que quelques notions incertaines, et aussi parce que le temps ne me Ta pas permis ; car de cela même qu'il y a beaucoup de vague, il eut fallu JDeaucoup de temps pour présenter un travail supportable .

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LA TÉRITABLI RÉNOVAllON DES SCIENCES

ETAT DE LA PHILOSOPHIE ATAIfT DE8CARTE8

Les inodcrDes, pas plus que les anciens, n*ont philosophé dès rinstant quMIs ont essayé de le faire ; il leur a même fallu un temps quatre fois aussi long. Les tentatives des uns durèrent deux siècles, depuis Thaïes jusqu*à Socrate; celles des autres en ont duré huit, depuis Alcuin jusqu'à Descartes : sept, il est vrai, sont absorbés par la scolastique, et à peine en reste-t-il un pour les spéculations deTélésio, Bruno, Campanella, Ramus, Bacon, qui cherchent à innover. Or, la scolastique, loin d'ouvrir la voie à la philosophie^ n*est propre qu'à la lui fermer, puisqu'elle jette la pensée hors de soi, et Tenchalne dans les mots, tandis que l'objet de la philosophie est de la rap-

peler à elle-même, Q'est malgré la scolastique que saint Thomas, saint Bonaventure, saint Anselme, Henri de Gand, Albert le Grand, ont compris quelque chose, et surtout que Roger Bacon donne le signal de la réforme, deux siècles avant Téiésio. Ils étaient secrètement excités par le christianisme, dont Tesprit les vivifiait, quoique la théocratie, qu'il avait alors revêtue, tendit, avec la scolastique, à les étoufier.

On invoque, comme éloge, les paroles de Leibnitz : Aurum lalere in stercore illo scholaslico barbariei (1), et on ne voit pas qu'elles forment la plus sanglante critique. Qu'est pour lui la scolastique ? Du fumier, de la boue, stercus. Sous cette boue, il trouve de Tor ; mais dit-il que cet or vienne de la boue ? Écoutez : c Les . abrégés de métaphysique et tels autres livres de cette trempe, qui se voient communément, n'apprennent que des mots. De dire, par exemple, que la métaphysique est la science de l'être en général, qui en explique les principes et les affections qui en émanent ; que les principes de l'être sont Tessence et l'existence, et que les affections sont ou primitives, savoir, l'un, le vrai, le bon ; ou dérivatives, savoir, le même et le divers, le simple et le composé ; et en parlant de chacun de ces termes, ne donner que des no* tiens vagues et des distinctions de mots, c'est bien abuser du nom de science. Cependant il faut rendre cette justice aux scolastiques plus profonds, comme Suarès, dont Grotius faisait si grand cas, de reconnaître qu'il y a quelque-

(!) Uib., Op., éd. Dutens, t. V, p. 13.

fois chez eux des discussions considérables, comme sur le continuum, sur l'infini, sur la contingence, sur la réalité des abstraits, sur les principes de Tindividuation^ sur l'origine et le vide des formes, sur Tâme et sur ses facultés, sur le concours de Dieu avec les créatures, etc., et même, en morale, sur la nature de la volonté et sur les principes de la justice ; en un mot, il faut avouer qu'il y a encore de Tor dans ces scories, mais il n'y a que des personnes éclairées qui en puissent profiter; et de charger la jeunesse d'un fatras d'inutilités, parce qu'il y a quelque chose de bon par-ci, par-là, ce serait mal ménager la plus précieuse de toutes les choses, qui est le

temps (1). »

Ainsi, selon Leibnitz, l'or vient du talent naturel des auteurs qu'il appelle profonds, et les scories ce sont leurs principes et leur manière de procéder, c'est-à-dire la mékiphysique eiVorganon d'Aristote, devenus l'unique fondement de l'étude, ce qui forme la scolastique, laquelle n'apprend que des mots, charge d'un fatras tTinutù lités, etsert si peu l'intelligence, qu'il faut des personnes déjà éclairées pour profiter des vérités qu'elle n'est propre qu'à obscurcir. Sans doute elle est une tentative de philosopher, mais une tentative à rebours, qui tourne le dos à la raison et à la vérité. Aussi plus elle avance, plus elle s'enfonce dans les ténèbres, et tombe enfin, avec Scot, dans l'abîme des subtilités. Cependant l'esprit humain, qu'a ranimé le christianisme, acquiert lesenti-

ii) Nwiv, E9$9ls, lif. IV, ch. Tm, art. 5.

ment de sa force, et attaque la scolastique comme la féodalité.

Les tentatives directes commencent à Télésio, car on

ne peut regarder comme telles les recherches cabalistiques de Cusa, de Reuchlin et autres. Télésio professe sur Dieu, sur Tâme, sur la création du monde, la doctrine orthodoxe, quMI appuie, en passant, de quelques considérations ; mais, du reste, il se tourne tout entier vers la nature physique, pour l'expliquer avec le chaud et avec le froid^ comme Parménide (1 ) • Le chaud est le principe du mouvement, de la ténuité, de la légèreté ; le froid, le principe de Timmobilité, de la densité, de la gravité (2). Ces deux principes sont incorporels, tncorporea^ et, pour exister, ils ont besoin d'une masse corporelle ou de la matière qui est inerte, invisible, noire (3) . Cette matière n'augmente ni ne diminue en quantité dans Tunivers, quoiqu'elle soit dilatée par la chaleur, ou condensée par le froid (4). Travaillée par le feu, elle forme le soleil, les étoiles et tous les corps célestes; par le froid, elle forme la terre, (5), Voilà pourquoi la terre demeure en repos, et les astres, se meuvent (6). Du chaud siégeant dans le ciel, du froid siégeant dans la terre, et de leurs luttes continuelles, résultent tous les phénomènes. Dans les quatre premiers livres de son ouvrage.

(1) De rerum nature juxta propria principiat lib. IX, 1587.

(2) Liv. I, cb. II.

(3) Liv. I, ch. IV.

(4) Uv. I, cb. V.

(5) Liv. I, cb. 1 et m.

(6) Liv. I, di. Il

Télésio cherche à rendre raison de ceux des corps bruts; dans les cinq derniers, de ceux des plantes et des animaux. C'est la constitution des êlres physiques qu'il prétend expliquer, et non point leur origine, car il croit que Dieu les a formés tels que nous les voyons. Souvent il combat Âristote, dont il cite d'assez longs passages.

Jordano Bruno, associant et modifiant l'unité absolue de Parménide et des autres éléates métaphysiciens, l'espace infîni et les atomes des éléates physiciens, compose un panthéisme à double face, où se mêlent, d'une façon étrange, le spiritualisme et le matérialisme.

Voici les principes généraux sur lesquels il s'appuie (1 ) :

« L'essence divine est infinie.

« Du mode d'être découle le mode de pouvoir.

« Du mode de pouvoir découle le mode d'action.

(1) • PrindpU commimia sunt :

« Divina essenUa est infinila.

€ Modam essendi modus possendi sequitur.

c Modum possendi sequitur operandi modus.

c Deus est simplissima essentia in qua nulla compositio potest esse vel diversitas iatrinsece.

« Consequenter in eodem idem est esse, posse, agere, velle, essenUa, potentia, actio, Tolontas, et quidquid de eo vere dici potest, quia ipse ipsa est veritas.

« C(msequenter Dei voluntas est super omnia, ideoque frustrari non potest, neque per seipsam,neqae per aliud.

c Consequenter voluntas divina est non modo necessaria, sed etiam est ipsa necesâtas, cujus oppositum non est impossibile modo, sed etiam ipsa impossibilitas.

« Neeessitas et Ubertas sunt unum, unde non est formidandum quod cum agat neœssitate natur», non libère agat; sed potius imo onmino non libère ageret aliter agcDdo quam nécessitas et natnra, imo natur» nécessitas reqjiirit.

c Potentia infinita non est nisi sit possibile inûnitum; non est, inquam, potens fêcert infinjtum, nisi sit potens fieri ; que enim impossibilis vel ad impossibile potest esse potentia?

« Sicut est mundus in boe spatio, ila et potest esse in simili spatio isti spatio,

t Dieu est une essence très-simple, dans laquelle il ne peut exister intrinsèquement aucune composition, aucune di visité.

c Par cmséquent en lui, Têtre est la même chose que Tessence, le pouvoir que la puissance, Tagir que Tacte, le vouloir que la volonté,et il en est ainsi de tout ce qu'on peut dire de vrai de lui^ car il est lui-même la vérité.

t Par conséquent la volonté de Dieu est au-dessus de tout, et ne saurait être privée d'effet, ni par elle-même, ni par quoi que ce soit.

i Par conséquent la volonté divine n'est pas seulement nécessaire; elle est la nécessité même : l'opposé n'est pas seulement impossible ; il est l'impossibilité même.

« La nécessité et la liberté sont une seule et même chose, et on ne doit pas craindre qu'en agissant par la

quod, hoc mnndo ablato, possumus icqaale haie mundo remanens inteiligere.

< Haie spatio in quo est mimdus simile spatium extra mundum non est ratio qo» tollat neque faciat esse finitum.

« Mundus in simili spatio extra istod non est haie roijoido impedimento, neque roayor ratio esset qua hic formidet roere illum, qoam ille istum, qnando quidem ubique m«dium est in infinito secnndum rei feritatem, sursum yero atqne deorsum secondum certam eorum qu» sunt in uno nnios cajusque ordine babitudinem.

< Hisce ita constantibas, probandum est ad?ersario esse vim et causam qua infinita essratia atqne potentia finite operetar:

c Qua constare possit potentia activa infinita cum possibilitate finita rerum ; « Qua spatio quod hoc mundo absente comprehendimus, cui simile semper accipimus ésse, minime ultra adjectum possit esse spatium; « Qnà tota materia est finita et margine illius extimi cceli comprdiensa ; « Qua Deus non Tult quantum potest ;

« Qua esse plures hoc nobis manifesto mundos non sH eonvenieos ; c Necessitatem m Deo aliud esse a libertate ; « Potentiam cum Tohmtate et actione non concurrent ; « Posse aliiid quam Yult, velle aliud quam potest ; « Alii babere nomuM qoam habeat. > 1

nécessité de sa nature. Dieu n'agisse pas librement, ce qui serait bien plutôt vrai s'il agissait autrement que ne le demandent la nécessité et sa nature, ou, pour mieux dire, la nécessité de sa nature.

c La puissance infinie n'existe pas à moins d'une possibilité infinie ; il n'y a point, dis-je, de puissance infinie de produire s'il n'y a pas une puissance infinie d'être produit Y a-t-il, en efiet, une puissance de faire ou de tenter l'impossible?

« Ce inonde occupe un espace ; il pourrait occuper un autre espace semblable, que nous pouvons concevoir égal au premier, en supposant notre monde détruit.

c II n'y a point de raison pour qu'un tel espace hors du monde n'existe pas, ou pour qu'il soit fini. Un monde existant dans cet espace et le monde où nous sommes ne s'apporteraient aucun obstacle, ni n'auraient à craindre la chute l'un de l'autre; car, en réalité, dans l'infini, le milieu est partout; le haut et le bas ne résultent que d'une certaine disposition des choses dans le système de chaque monde. •

Ceci posé, c'est à nos adversaires à prouver :

t Qu'il y a une force des choses et une cause qui puissent déterminer l'essence et la puissance infinies à agir d'une manière finie ;

f Qui puissent concilier, avec une puissance infinie de produire, une nature des choses qui s'épuise à une certaine limite ;

t Qui empêchent qu'un autre espace existe à côté de celui que nous pouvons concevoir comme existant et de-

uieurant égal à notre monde, lors même que notre inonde n* existerait plus ;

t Qui fassent que la matière ne puisse être infinie, et qu^elle soit comprise dans la limite de ce ciel qui borne notre vue ;

c Qui défendent à la volonté de Dieu de s'étendre aussi loin que sa puissance ;

t Enfin, qui rendent contraire à Tordre Texistence d'autres mondes que celui que nous connaissons. »

C'est à nos adversaires à prouver encore :

a Qu'en Dieu la nécessité soit autre chose que la liberté ;

t Que sa puissance ne s'accorde pas avec sa volonté ni avec ses actes ;

« Qu'il peut autre chose que ce qu'il veut ; qu'il veut autre chose que ce qu'il peut ;

c Enfin, qu'il ait d'autres noms que ceux qu'il a (1). »

Lorsqu'il sera traité de l'optimisme, on verra qu'il n'est pas aussi difficile de répondre à ce défi que l'auteur se l'imagine. Son livre De la plus petite eœistence roule sur les atomes. Le vide pur ne lui semble pas suffisant, et il le transforme en étendue matérielle (2).

Dans cet écrite il tranche des questions dont la solution exigerait la connaissance véritable de l'infini. Plus poêle que scrutateur, Bruno est en général ' vague ; la

(1) De immenio et imiutnerabililnu,$eu de univerto et mtmdiif lib. I,cap. ix. Commentarhtm,

(2) « Vacuoin simpliciter cum atomU non sufficit. Certain qaippe oportet esse materiim qui eonglutiiienliir. » De mMma ExittentUi, cap. u .

seule chose profitable qu*il offre, avec Tusage de rinfini, c'est la défense du système de Copernic. Elle remplit une grande partie de Touvrage De V immense et des innom^ brables, ou de l'universel et des mondes, où il enseigne la pluralité des mondes (1), qu'il a prise de Copernic, ou, ce qui est plus vraisemblable, des pythagoriciens, de qui la tenait Copernic. Si les astres paraissent plus grands, ou plus petits les uns que les autres, il Tattribue à ce qu'ils sont plus rapprochés, ou plus éloignés de nous.

« Mous avons dit souvent que, dans l'univers infini, le centre est réellement partout, et qu'ainsi il n'importe pas que nous soyons à telle place plutôt qu'à telle autre, pour qu'autour de nous toutes choses conservent leur même apparence. En effet, si nous nous rapprochons de certains astres, et qu'ils nous paraissent plus grands, ceux dont en même temps nous nous éloignons, nous paraissent plus petits. Dans cette nouvelle position, nous retrouverons le jour et la nuit, que nous avons perdus en quittant le système où nous étions, et nous verrons que tout se fait, par rapport aux autres astres, exactement comme par rapport au soleil ; nous aurons ailleurs un autre pôle, ailleurs un autre zodiaque, de telle façon qu'il n'y a pas dans tout l'univers un point qui ne soit à la fois , par rapport à d*autres, centre, pôle, zénith, nadir, tropique, ou toute autre chose de ce genre (2) . y>

(1) Lib. lY, cap. m.

(2) i Saepe diximus, m oniverso infinito, secundum rei veritatem centnim esse ntriqoe : proptereaque non intéresse utrum bic vel alibi simus ut eamdem circa nos

fadem videamos; propius enim quibusdam astris factis, ut illorum nobis

10 LE CARTÉSUJnSHE.

Campanella veut prouver qu'il y a du sentiment partout. Il adopte pour principe des choses ceux qu'a posés Télésio. Il emploie l'ouvrage De sensu remm et magia & développer son opinion. Dans le chapitre xxn du livre II, il parle de rorigine des connaissances qu'il place dans la sensation.

Quelquefois on a dit des trois spéculateurs que nous venons de passer en revue, qu'ils avaient renouvelé la philosophie. On ne peut nier que tel ne fût leur dessein, et qu'ils n'aient essayé de l'exécuter; ils cherchent les raisons des choses en étudiant la nature ; ils aspirent à penser par eux-mêmes, principalement Télésio et Campanella, car Bruno se passionne pour l'art de LuUe, qui est la dernière conséquence du formulisme scolastique. De là cependant & rappeler la pensée à elle-même, il y a loin.

Bamua et Bacon ne l'ont pas fait davantage, quoiqu'ils soient aussi, et bien plus encore, surtout le dernier, appelés restaurateurs. L'illusion à leur égard se comprend mieux. La dialectique (1) de Ramus n'est guère qu'une rhétorique; maïs pour traiter une question, il se rapproche de Socrate, en ce qu'il emploie beaucoup d'exemples. Il les tire d'Ovide, de Virgile, de Cicéron, particu-

iDms clongimur dimmoctor. In illis cunslilDË, diem m a Isto ■ quo rccesEiniiu ort« perdidimiu , et lis ulro ntioMin quiia in CMUrii : aliiu mriHi iKln : ut non est in uniTirso ptmcins qui idem respectn las, leoith, nadir, tropicus, et quodns (Jmce ge-

lièrement de ses harangues. Cette manière lui donne un air littéraire, naturel, facile, qui a dû frapper les esprits et le rendre populaire , et qui contraste avec le pédantisme et la rudesse de son temps.

Hais enfin si les principes de Téloquence tiennent de près à la philosophie , ils ne sont pas la philosophie. Autre chose est se servir des notions primitives de la raison et du goût , sans examiner comment elles sont en nous, autre chose est rentrer en soi, et les considérer dans leur racine.

Quant à Bacon , qui jamais a parlé de restauration avec autant de fracas, qui a plus crié contre ce qui se faisait de son temps et contre ce qui s'était fait jusqu'à lui, qui a plus recommandé d'étudier la nature? Il n'est question chez lui que d'observation, que d'expérience. Ajoutez qu'il mêle à ses exhortations et à ses critiques infatigables quelques bons préceptes, quelques conseils utiles pour les sciences physiques^ et vous sentirez qu'il devait paraître avoir exécuté une entreprise qu'il avait si bruyamment agitée. Qu'ofTre-t-il cependant, que les subtilités et le formulisme de la scolastique? Définir, diviser, énumérer, classer, voilà son travail, où il se développe avec une fécondité que Scot lui aurait enviée^ et une licence de termes sauvages, d'expressions barbares, dont il lui avait à peine laissé l'exemple. Aussi le prétendu rénovateur fut-il peu remarqué de son vivant, excepté par Hobbes et Gassendi, qui le goûtaient et lui prodiguaient les éloges, à cause de son sensualisme. Il ne recueillit la gloire de la révolution que lorsqu'elle fut

accomplie par d'autres mains. Comme il n*y a rien sur quoi il n'ait disserté, péroré, qu'à Toccasion de chaque chose il entasse les assertions et les conjectures » Tenvie et la haine trouvèrent chez lui tout ce dont elles voulaient frustrer le véritable auteur, de même qu'on trouve tous les événements de l'univers écrits à l'avance dans ces livres de prédictions destinés à repaître la curiosité populaire. Devant lui se prosterna un siècle, par lequel, si le langage religieux eût été plus en faveur, il n'aurait pas manqué d'être surnommé divin , comme Platon par l'antiquité, quand, au milieu des ténèbres du paganisme, il eut jeté sur l'homme, sur Dieu, sur leurs rapports, une lumière qui n'a de supérieure que celle de TÉcriture. Mais ce qui sembla incomparable pour la force d'invention et pour l'utilité, c'est Y Arbre des connaissances. En effet, quelle idée de rapporter à l'entendement la science, à l'imagination la poésie, à la mémoire l'histoire! Quel avantage de savoir qu'elles sont là, chacune dans son trésor, et qu'il suffit d'y mettre la main pour les tenir ? C'est pourquoi l'arbre merveilleux fut planté en tête du monument que le siècle élevait à l'esprit humain, comme si les découvertes des âges précédents, ces hautes et immortelles vérités qui brillent à travers les erreurs de l'Encyclopédie, ne pouvaient vivre et prospérer que sous la protection de la conception la plus inepte.

Pour qui n'ignore pas ce qu'est la philosophie. Bacon lui ôte formellement le droit dédire qu'il l'a renouvelée. Que la pensée se replie sur soi , qu'elle se contemple elle-même, elle ne produira, selon ses paroles, qu'une

science vaine, comme des toiles d'araignée; pour obtenir celle qui est utile et solide, il faut qu'elle aille hors de soi contempler les corps (1). Voilà bien ce que font Télésio et Campanella, mais du moins ils ne Térigent pas en principe. Par cette toile d'araignée , Bacon représente sous une image vive le néant de lia scolastique> qui roule sur les abstractions tirées des idées générales , abstractions aua<^i creuses que celles qui sont tirées des sensations. QueUe réalité peut avoir la notion de l'être, si on le considère indépendamment de l'être effectif ou de Dieu? Que trouver dans les notions du vrai, du bien, si on considère le vrai, le bien, indépendamment de l'esprit, qui pense et gui veut, surtout de Dieu, esprit nécessaire, éternellement pensant et voulant? Mais où Bacon voit-il que, dans la scolastique, la pensée se contemple elle-même, puisqu'au contraire elle s'isole de soi , de Dieu^ ainsi que de toute chose actuellement existante? Errer dans les possibles, auxquels elle a ravi tout fondement principal et secondaire, en les arrachant de la pensée divine et de la pensée humaine , est-ce donc pour la pensée humaine se replier sur soi et se prendre pour objet de son action ? N'est-ce pas, au contraire, se répandre hors d'elle-même, se perdre et s'abîmer dans les mots ? Bacon est-il moins plaisant de croire que pour la retirer de ce vide il faut l' en-

Ci) • Mens hnmana, si agat in materiam (natiiram rerum et opéra Dei contemplando), promodo materie operatur, atque ab eadem detenninatur;siii ipsa in se ▼ersatnr (tanqoam aranea teiens telam), tum demum intcnniData est, et parit certe telas qnasdem doctrine, tenaitate fili operisque admirabiles, sed quoad usum firifolas et inanes. » {De DigrUtaie et aug, scient. ^ lib. 1.)

lever à elle-même, que de croire qu'il faut la jeter parmi les corps, pour la conduire à la vérité et à la lumière ?

Un fait significatif frappe : excepté la compressibilité de Teau aperçue par Bacon (1), aucune découverte n'appartient à lui, ni aux autres qui ont voulu philosopher, tandis que ceux qui le tentèrent dans Tantiquité, par exemple Thaïes et Pytbagore^ commencèrent les mathématiques, Tastronomie, la physique, les enrichirent de vérités fondamentales, quelquefois des plus hautes vues, et donnèrent d'admirables maximes de morale et de politique. Cependant Tépoque préparatoire moderne n'est point inférieure à l'ancienne, mais grâce à des hommes spéciaux. C'est Gutenberg qui invente l'imprimerie ; c'est Colomb qui, saisi de l'idée de Thaïes et de Pythagore, que la terre est sphérique, se persuade qu'il existe un autre continent opposé au nôtre, le découvre et démontre la figure de la terre ; c'est Copernic qui rappelle et fait accepter la révolution des planètes autour du soleil, enseignée par Pythagore, mais bientôt rejetée ; c'est Galilée qui trouve la loi de la chute des graves ou du mouvement uniformément accéléré ; c'est lui et Kepler qui perfectionnent le télescope, dont la première idée paraît due au hasard ; c'est Galilée qui découvre les satellites de Jupiter, et Fabricius (2) les taches et la rotation du soleil ; c'est Kepler, grand par-dessus tous, qui révèle la forme des orbites des corps célestes, les lois de leurs

(1) Nov, Org., lib. ii, irt. i5, 50.

(2) AnnutUre du bureau des Longitudes^ iSiS, p. 463, notice sur Herschel, par M. Àrago.

mouvements, qui en place la cause dans Tattraction^ à laquelle il attribue le flux et le reflux de la mer, et qui crée presque Toptique; c*est Yiète qui ébauche la théorie générale des équations^ et Dominis l'explication de Tarc-en-ciel ; c*est Servet qui dévoile la circulation pulmonaire, Harvey la circulation générale, Aselli les vaisseaux chylifères. Gampanella, Bacon, Ramus, Télésio» Bruno, où étes-vous? Votre esprit s*épuise en des rêves stériles, et la science déchire à grands coups les voiles de la nature. Parais donc, ô Descartes ! le génie moderne t'attend pour se déployer dans sa puissance et sa grandeur majestueuse.

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