‹ Le cas de conscienceChapitre 15 sur 21 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

dont il lui plaît de se parer, entraînements du cœur, aspirations de l'âme,... empire douloureux des passions,... sous tous ces artifices de langage, je ne vois, moi, qu'une chose fort simple et fort peu intéressante : c'est le parti pris de s'abandonner franchement à ses pires instincts et de se soustraire aux lois qui sont la difficulté suprême, mais aussi le suprême honneur de la vie, à la lutte et au sacrifice... Vous parliez de devoirs faciles, monsieur... Pardon! mais ce qui est facile, c'est de ne pas faire son devoir et de remplacer par de sublimes théories, qui ne coûtent pas beaucoup, un peu d'humble pratique qui coûterait davantage... Oh! certainement, il y a du vrai d'ailleurs dans ces théories,... et je n'ignore pas qu'une honnête femme doit être indulgente même pour les défaillances qui lui sont le plus étrangères;... mais encore faut-il quelque prétexte à cette indulgence... Ainsi, mon Dieu, qu'une femme, je suppose, se laisse ravir à l'attrait d'un grand mérite, d'un grand cœur, d'une intelligence supérieure, et qu'elle s'égare sur des hauteurs idéales pour se réveiller dans les abîmes,... eh bien, on pourra, sinon l'excuser, au moins la plaindre...

(Elle se lève et s'approche de lui.) Miis, voyons, monsieur d'Ar-

naud, il y a vraiment des chutes que rien ne justifie... Je ne voudrais pas faire une allusion indiscrète à la mémoire de ma malheureuse parente, mais enfin succomber comme elle aux minces séductions d'un homme qui fait métier des aventures de ce genre, de ce qu'on appelle un homme à bonnes fortunes,... profession qui n'exige ni les hautes qualités de l'esprit ni celles du cœur, et qui semble même les exclure;... s'enivrer de cet encens vulgaire qui fume indifféremment devant toutes les idoles de coulisse ou de boudoir, laisser tomber ses devoirs, sa foi, son honneur, aux pieds d'un vainqueur banar, voilà en vérité ce que je ne puis, quant à moi, ni comprendre ni pardonner, et je suis sûre, monsieur, qu'au fond vous êtes un peu de mon avis.

RAOUL, avec une courtoisie railleuse.

Moi, madame?... Pas le moins du monde!... Si j'étais de votre avis, je croirais manquer de respect à votre sexe, estimer trop peu sa vertu et son bon goût,... et je me figure que, si les hommes à bonnes fortunes obtiennent tant de succès, c'est que peut-être ils les méritent... (geste de la comtesse) c'est qu'ils unissent généralement toutes les distinctions du cœur à toutes celles de l'intelligence.

LA COMTESSE

Ah ! grand Dieu !

RAOUL

Mais, madame, c'est évident... Ainsi vous semblez croire qu'ils manquent de cœur; je penserais, moi, au contraire, qu'ils en ont trop,... et que c'est là même la source première de leurs égarements,... sinon de leur puissance... Voyez les héros, madame, et, parmi les héros, ceux qui, de naissance, vous sont le plus sympathiques et que vous qualiûez le plus volontiers de grands cœurs... Ils ont tous été des hommes à bonnes fortunes... Voilà donc pour le cœur. Quant à l'intelligence, madame, soyez sûre qu'il la faut extrêmement ornée, quand on se voue sérieusement à la carrière... dont nous nous occupons;... car enfin de quoi s'agit-il? De plaire à tout le monde, autant que possible, .. c'est-à-dire de captiver tous ! ;s genres d'esprit, d'entrer dans les goûts les plus divers... Cela demande, vous en conviendrez, une instruction aussi forte que variée, des connaissances très-étendues... Ainsi...

LA COMTESSE, qui l'a interrompu plusieurs fois par des gestes, des exclamations et des sourires de résignation et d'ironie, se lève.

Mon Dieu, monsieur, sans entrer dans le détail de ces con-

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