‹ Le cas de conscienceChapitre 14 sur 21 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

nage... M. de Morière, madame, en était tellement persuadé, que s'il eût vécu, il fût venu lui-même, m'a-t-il dit, vous adresser à genoux la prière que je vous adresse en son nom.

LA COMTESSE, le regardant.

M. de Morière aurait eu grand tort de hasarder une démarche d'une convenance si douteuse : il avait de l'esprit, dit-on, quelles que fussent ses autres qualités, et il eût aisément pressenti ma réponse, sans me donner la peine de la lui faire en face.

RAOUL, à part.

Allons! plus de doute! (Haut.) De grâce, madame, veuillez oublier un instant M. de Morière, que je vous abandonne absolument... Ne pensez qu'à sa fille, si innocente des erreurs paternelles... Veuillez penser aussi à cette jeune femme que vous avez aimée, qui a tant souffert, tant expié, et ayez la charité de préparer à son enfant, par vos conseils, par votre exemple, une meilleure destinée.

LA COMTESSE, durement.

Monsieur, en deux mots, vous êtes homme du monde : eh bien, de quel œil le monde, dontj'ai essayéjusqu'ici de mériter l'estime, me verrait-il adopter, protéger, encourager dans ses conséquences une faute, une honte, dont ma famille n'est pas encore consolée? Je vous en fais juge, et voilà ma réponse.

RAOUL, avec une colère contenue.

Elle est rigoureuse... (Haussant un peu le ton, quoique toujours trèspoli.) Mon Dieu, madame, je ne sais si je me fais une idée bien juste de la vertu...

LA COMTESSE, avec une grùce ironique.

Permettez-moi d'en douter un peu, monsieur d'Arnaud!

RAOUL s'incline et poursuit.

Mais enfin je m'étais figuré que la vertu véritable, sévère pour elle-même, était indulgente aux autres, qu'elle daignait quelquefois, de la région supérieure et sereine où elle réside, donner une pensée attendrie ou même offrir une main bienveillante à ceux qu'une force moindre ou un naturel moins heureux soumettait à l'empire douloureux des passions; je m'étais figuré qu'elle ne se contentait pas de ces devoirs faciles qui, dans certaines situations, sont de simples bienséances, de ces pratiques officielles, de ces aumônes, de ces patronages, qui ne coûtent guère à la richesse, qui se concilient avec l'élégance, qui en sont même l'apanage recherché, et qui, en édifiant suffisamment le monde, r/ôtent rien aux agréments de la vie; je m'imaginais qu'elle visait plus haut, que la vertu vraiment digne de ce nom enfin, lorsqu'elle pouvait découvrir une de ces bonnes œuvres rares que l'opinion du monde peut blâmer, mais qu'une justice plus élevée approuve et bénit, était heureuse de s'en emparer et de s'y consacrer fièrement, dans la joie de sa conscience et sous l'œil de Dieu... Voilà, madame, la vertu telle quej'aimais, du fond de mon indignité, à la concevoir, à la respecter... (n se lève.) Et, si je me suis trompé, je le regrette profondément, (n la salue.)

LA COMTESSE

Mon Dieu, monsieur d'Arnaud, je ne sais si je me fais une idée bien juste du vice...

RAOUL, s'inclinant.

Permettez-moi d'en douter beaucoup, madame!

LA COMTESSE

Mais enfin, tel qu'il m'apparaît, j'avoue qu'il éveille chez moi une très-faible sympathie, parce que, sous les beaux noms

Page 1