SCÈNE II
RAOUL
Et... aurais-tu été bien aise d'en avoir?
LE COMTE
Oui,... très-certainement!
RAOUL
Ta femme aussi?
LE COMTE
Ma femme aussi, oui,... ma femme surtout, naturellement,... car les femmes, tu sais... (n se lève tout à coup.) Ah ça! mais je me trouve bien bon, moi, de subir docilement ton ridicule interrogatoire!... Tu n'es pas venu de Paris, tu n'as pas fait vingt-cinq lieues, tu n'as pas tenté cette démarche extravagante uniquement pour me demander si je serais bien aise d'avoir des enfants, n'est-ce pas? [n se rassoit.) Eh bien, au nom du ciel! qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu désires? Explique-toi.
RAOUL
Mon ami, puisque, ta femme et toi, vous regrettez de n'avoir pas d'enfant, je viens vous en offrir un, moi, — une fillette ravissante, toute venue, un ange qui tombera du ciel dans vos bras.
LE COMTE
Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie-là?
Je suis aussi loin que possible de plaisanter... Permets-moi, Archibald, de te rappeler une assez triste histoire...
LE COMTE
Si c'est la tienne, mon ami, c'est bien inutile... Je la connais surabondamment.
RAOUL
N'importe!... Laisse-moi enchaîner les choses... Ta belle- mère avait, il y a une vingtaine d'années, une sœur beaucoup plus jeune qu'elle, à qui elle servait de mère. Pour s'en débarrasser le plus tôt possible, elle la maria au premier venu, et ce premier venu était le vicomte de Thémines,... que je n'ai pas à qualifier autrement.
LE COMTE
Mon Dieu, Thémines était un animal, je te l'accorde.
RAOUL
Madame de Thémines, fort malheureuse avec son mari, se lança, pour s'étourdir, dans le tourbillon le plus emporté du monde parisien. Je l'y rencontrai, je l'aimai. Après quelques mois, compromise, menacée, elle désira partir. Nous partîmes, laissant dans Paris, et surtout dans la famille de ta belle-mère, une sensation qui peut-être n'est pas encore tout à fait oubliée.
LE COMTE
Je t'en réponds!
RAOUL
Je l'emmenai en Italie, après avoir assigné un rendez-vous à Thémines, qui négligea d'en profiter.
LE COMTE
Un animal 1
RAOUL
La première ivresse passée, la pauvre femme, malgré tous les soins, tous les dévouements dont je m'efforçais de payer son sacrifice...
LE COMTE
Je sais que tu t'es conduit en galant homme.