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Le castorisme

Le parti conservateur a toujours puisé sa force dans l'union, la bonne entente et la discipline. Dans les grandes luttes de Cartier contre le rougisme, dans le Bas-Canada, et contre Brown et les grits, dans le Haut, le parti n'a triomphé que par sa cohésion, son inébranlable union. A cette époque, qui constitue les plus beaux jours du parti conservateur, on savait mettre de côté les préférences individuelles, les intérêts personnels, pour ne voir en tout et partout que le triomphe du parti ou de son programme.^ Le clergé, qui ne peut pas être libéral, n'ayant à choisir qu'entre deux partis bien tranchés, était en masse solide conservateur et nous donnait comme appoint une influence énorme, qui nous permettait de tenir nos adversaires dans une impuissance complète.

Jamais parti politique, plus fort et plus invincible, n'a existé dans ce pays ni ailleurs.

Le parti conservateur, dans la province de Québec, possède-t-il encore cette force et cette invincibilité ?

Poser la question, c'est la résoudre.

Les faits sont là pour répondre. Nous avons perdu le pouvoir en 1878, nous l'avons perdu en 1886 et sans les excès du régime Mercier, nous serions encore dans l'opposition pour vingt ans.

Quelle est la cause de ces échecs ?

Nous avons reconquis le pouvoir, nous avons une majorité écrasante dans la législature de Québec ; cependant, il existe dans le parti un malaise qui annonce la décadence et nous conduira encore promptement à la ruine, si nous ne prenons pas, sans tarder un instant, les moyens de remédier au mal.

Quelle est la cause de ce malaise ? quelle est l'origine de cette décadence ?

Voilà autant de questions que se posent tous les vrais conservateurs, tous les hommes sincèrement dévoués au bien du parti et du pays.

Il faut donner sans retard une solution pratique à ces graves questions : c'est précisément le but de cet opuscule, rédigé par des hommes qui n'ont jamais abandonné le drapeau, et adressé à ceux qui s'intéressent sincèrement à l'avenir du vrai parti conservateur.

l'origine du mal

Comme nous l'avons dit plus haut, de 1854 à 1867, le parti conservateur a joui d'une puissance presque sans exemple dans l'histoire, puissance qu'il tirait de son union et de son inébranlable attachement à ses chefs. Un peu avant 1867, plusieurs libéraux de l'école modérée de L'Ordre, journal libéral religieux, se rallièrent à nous et furent acceuillis comme des frères. Ce fut tout simplement l'entrée du cheval de Troye dans la ville. Il y avait sans doute parmi ces recrues des hommes francs et sincères ; mais il y avait aussi des prétentieux, des hypocrites, des malcontents et des têtes-croches, qui ont malheureusement fini par faire boule. Il y avait aussi parmi nous un petit groupe de mécontents et de désappointés, — quelle est l'organisation humaine qui n'en a pas ? — mais ils étaient trop peu nombreux ou trop impuissants pour oser s'affirmer. L'arrivée

des autres leur donna un peu de contenance et bientôt commença cette œuvre de désagrégation qui s'est toujours continuée depuis.

Pour masquer leur jeu, ces faux partisans s'affublèrent du manteau de la religion et de l'Eglise, que le parti conservateur avait toujours servie avec une fidélité sans faiblesses. Abusant de la bonne foi d'un prélat auquel les années commençaient à faire sentir leur poids, ils réussirent à diviser le clergé à propos de la question des paroisses dans la ville de Montréal, et sous prétexte de défendre les droits de l'Eglise, qu'ils représentaient comme attaqués par Cartier, ils fondèrent Le Nouveau- Monde, l'aîné de cette presse hermaphrodite, destinée à servir de sentine aux nullités prétentieuses, aux ambitieux désappointés qui ne pouvaient se faire une position dans le parti en suivant les droits sentiers de l'honneur et de la loyauté.

Servi par des plumes habiles, aidé par le patronage d'un haut dignitaire ecclésiastique, en position de faire le chaud et le froid dans le clergé, le nouvel organe poussa son œuvre avec énergie, sema la division dans les rangs des conservateurs, ecclésiastiques comme laïques, répandit la défiance envers nos chefs, s'attaqua aux principaux articles de leur programme, notamment à l'annexion des Territoires du Nord-Ouest, en un mot, réussit à créer une telle confusion, que nous ne pouvions plus aller à la bataille qu'avec la plus grande crainte de voir une partie de nos troupes passer à l'ennemi. La position qu'il avait prise au sujet des malheureux événements de la Rivière-Rouge, en 1870, nous avait aussi aliéné une partie de nos alliés protestants des autres provinces, en sorte que, lorsqu'arrivèrent les élections générales de 1872, nous étions à moitié décimés par les divisions intestines, en grand danger d'essuyer une défaite.

Ces divisions amenèrent un événement que tous les vrais conservateurs se rappellent encore avec une douleur bien légitime — la défaite de Cartier dans Montréal-Est. Cette défaite, ce fut l'œuvre de cette faction d'hypocrites qui avait réussi à faire croire à bien des gens que notre chef était l'ennemi de l'Eglise, le persécuteur de l'évêque de Montréal, quand au fond, dans l'affaire de la division des paroisses, Cartier n'avait fait que protéger les citoyens contre les empiétements de l'ordinaire, sur des droits que Rome s'empressa de sauvegarder.

Cartier ne s'est jamais relevé de la peine que lui causa cette défaite. Blessé au cœur, accablé par cet acte d'ingratitude, il ne voulut pas demander un siège à sa province et se fit élire à Manitoba.

Non contents du coup qu'ils venaient de porter au plus grand chef que les conservateurs aient jamais eu, ces serpents le poursuivirent encore de leurs venimeuses morsures, se cachant dans les broussailles, dans les marais, pour mieux saisir leur proie, guettant l'occasion propice pour la couvrir de leur venin.

Cette occasion, ils l'eurent dans l'affaire des écoles du Nou veau-Bruns wick. Sous prétexte de défendre les principes et les droits de l'Eglise, ils pactisèrent avec les libéraux pour susciter au gouvernement tous les embarras imaginables. Miné par le chagrin et les tracasseries de cette bande de faux dévots, Cartier succomba à la peine et se trouva à nous manquer dans le moment où nous avions le plus grand besoin de lu i pour diriger le parti à travers les écueils de plus en plus nombreux qui s'accumulaient dans son chemin.

Mais, avant d'aller plus loin, constatons bien que si le grand homme d'Etat que tout le pays pleure encore n'a pu fournir toute la carrière que nous avions droit d'attendre de lui, s'il nous a été enlevé par une mort prématurée, c'est à la faction des faux dévots et des faux partisans qu'il faut attribuer ce malheur. Ce sont eux qui l'ont usé par le chagrin, par leurs hypocrites tracasseries, enfin ce sont qui l'ont moralement assassiné.

Comment nous, les vrais conservateurs, pourrions-nous avoir des sentiments autres que ceux de l'abjection et du mépris pour cette race de sycophantes qui

nous a ravi le chef vénéré pour lequel nous avions tant d'estime et d'affection ? La plaie que ces gens-là nous ont faite au cœur n'est pas encore cicatrisée et ne se fermera jamais : plutôt des ennemis déclarés, des adversaires combattant loyalement, face à face, que ces fourbes jt ces hypocrites^ qui ne se mêlent à nous que pour nous tirer dans le dos. Si nous avons besoin d'une alliance, faisons-la avec des hommes, fussent-ils des adversaires d'hier, non pas avec des caméléons et des sangsues.

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