LA BANDE SINISTRE CONTINUE SON ŒUVRE ; LE MAL S'AGGRAVE
Cartier disparu de la scène, le parti restait sans chef et il en fallait un pour tout réorganiser.
Ce n'était pas facile. La trahison des nouveau-mondistes avait fait son œuvre et le désarroi était dans le camp. Langevin, Masson et Chapleau étaient nos trois hommes le plus en vue. Chapleau était le disciple de prédilection, l'ami de cœur de Cartier, qui l'avatt formé à son école. Quoique jeune encore, il était plein de vigueur physique, à l'apogée de son talent et bien capable de continuer à diriger le parti dans la voie que son regretté chef lui avait tracée, d'autant plus que, si jeune qu'il fût, il avait déjà un ascendant considérable sur Sir John MacDonald.
Mais Chapleau était franc dans le collier, pour employer une expression vulgaire et, surtout, il avait le malheur de dominer de dix coudées, par son talent, son prestige, sa largeur de vue, les éteignoirs qui faisaient dans les officines du nouveau-mondisme. Cela ne faisait pas l'affaire de ces messieurs, qui voulaient avoir à la tête du parti un homme plus maniable, pour être moins entravés dans leur œuvre de désagrégation.
Masson, qui voguait joliment dans les eaux du nouveau-mondisme, aurait fait l'affaire des gens de cette école ; mais ils le connaissaient trop pour ne pas appréhender sa versatilité et ne pas craindre d'essuyer une bourrasque au moment où ils se croiraient en eau calme. D'ailleurs Bellerose, un des principaux de la bande, agissait depuis plusieurs années comme modérateur de Masson à la Chambre des Communes ; il connaissait son homme comme le fond de sa main, et il avait prévenu ses congénères contre les coups de tête, les impulsions aussi spontanées qu'irraisonnées du capricieux député de Terrebonne.
Il fut donc décidé de laisser Masson sur la planche, sauf à le retenir au bercail en flattant sa vanité, en versant des larmes de crocodile sur sa déconvenue, afin de pouvoir l'utiliser au besoin.
Etant donné le caractère des nouveau-mondistes et celui de Langevin, il était facile d'imaginer que celui-ci pouvait compter sur le concours des autres. L'événement justifia ces prévisions. Tout ce qu'il y avait de nouveau-mondistes déclarés et inpotentiâ — cette catégorie était relativement nombreuse — acclama Langevin pour chef et successeur de Cartier.
Ce fut tout simplement le commencement de la fin ; c'est de là que date la décadence du grand parti de Cartier.
Sans talent réel, comme sans largeur de vue, petit, étroit, mesquin, arrogant avec les faibles, autant qu'il est bas et rampant avec les forts, incapable de s'élever jusqu'aux nobles conceptions de la franchise, de la droiture et de la loyauté, ne prenant ses moyens d'action que dans les petites ressources de l'astuce, de la duplicité et des préjugés, Langevin était précisément l'homme qu'il fallait à l'école tortueuse du Nouveau-Monde pour continuer avec succès son œuvre de confusion et de division. Ces braves gens acceptèrent donc Langevin pour chef de gaieté de cœur ; mais, pour mieux dissimuler leur jeu, ils feignirent quelque restriction et affectèrent même de lui reprocher d'être trop imbu des idées de Cartier.
C'était tout simplement de la comédie ; derrière le rideau, les principaux acteurs de cette scène burlesque se félicitaient de leur succès et se vantaient d'avoir enterré Chapleau, le seul homme qui put continuer les traditions de Cartier, maintenir le vrai parti conservateur dans son intégrité.