UN PEU DE BIOGRAPHIE CONTEMPORAINE
Les chefs de ce banditisme politique étaient Beaubien, à l'assemblée législative, DeBoucherville et Ross au conseil.
Beaubien, comme beaucoup d'autres de même acabit, a eu l'avantage de venir après son père. Cela l'a débarrassé de la nécessité de travailler, de faire quelque chose pour gagner sa vie. C'est bien le cas de dire que la Providence fait bien ce qu'elle fait ; car, dans les luttes de la vie, dans une profession, ce brave homme n'aurait eu que les aptitudes voulues pour arriver dernier, ou " porter les provisions, " pour employer le langage du turf.
Faute de pouvoir faire autre chose, Beaubien fit semblant de se mettre habitant et encore aujourd'hui, il fait semblant de cultiver la terre à Poupa. Il n'a ni le goût du travail, ni le talent ni les connaissances nécessaires pour faire un bon cultivateur ; mais à la place de tout cela, il a un instinct qui lui permet de trouver dans la terre des ressources que les autres n'ont jamais pu y découvrir. Ainsi, au lieu de semer des graines, comme tous les autres, il a semé de la politique et le rendement a été bien plus considérable — dans les affaires de chemins de fer qui aboutissent à Mile-End.
Ce brave homme a le malheur d'être atteint d'une maladie du foie, ce qui le rend morose, grincheux, mauvais coucheur dans toute la force du mot. Pour nette raison, probablement, il a eu des compagnons, mais jamais d'amis. Ainsi isolé, il tomba naturellement dans la catégorie des grincheux, mais ne se mêla pas à la bande au point d'être répudié par les gens de Cartier. Il se tenait habilement sur la clôture, un pied au-dessus de l'un et l'autre champ, prêt à se laisser choir du côté le plus avantageux.
N'ayant rien à faire et ne sachant à quoi passer son temps, il se fit élire en 1867 député à l'assemblée législative. La première session n'était pas encore finie, que ce brave Beaubien avait déjà la maladie du portefeuille. Mais il redoutait Chapleau, qui avait bien plus de chance que lui, dans le cas où les
vieux décideraient de faire entrer les jeunes dans le cénacle. Pour pousser son ours, il faisait une cour assidue aux journalistes, les questionnant pour se tenir au courant du mouvement et découvrir si Chapleau avait des offres ou plus de chances que lui. Grande fut sa déconvenue quand, un beau matin du mois de mars 1873, il vit entrer Chapleau dans le ministère de M. Ouimet. Les nouveaumondistes eurent alors notre Beaubien en partage, et l'on sait le rôle qu'il a joué à propos de l'affaire des Tanneries : il fut l'un des plus enragés contre Ouimet et Chapleau, un de ceux qui se donnèrent le plus de mal pour organiser ces enquêtes dans lesquelles les représentants du parti de Cartier furent traités avec une injustice qui sera toujours une tache dans notre histoire.
Il pensait bien arriver à la suite de cette échauffourée ; mais il était si impopulaire que M. DeBoucherville n'osa pas se l'associer pour collègue. Cela ne plaisait pas à Beaubien, mais faisait son affaire : ainsi mis de côté, il pouvait, avec une certaine plausibilité, poser en malcontent et carotter le gouvernement avec beaucoup plus de succès.
Cela ne manqua pas.
Le chemin de fer de Colonisation du Nord devait avoir son terminus à Mile-End et l'exécution de cette entreprise devait naturellement doubler, décupler même la valeur des terrains avoisinant le terminus. Parmi ces terrains se trouvait " la terre à Poupa. " Afin de mieux assurer le succès de l'affaire, on prétexta l'inhabilité de la compagnie à mener l'entreprise à bonne fin, pour induire le gouvernement à se charger de l'entreprise. Beaubien fut l'un des plus ardents dans cette campagne, où son mérite méconnu lui donnait un grand poids auprès de M. DeBoucherville.
Au dernier moment, cependant, il faillit faire manquer l'affaire.
D'après l'arrangement soumis par le curé Labelle au gouvernement, la compagnie devait tout abandonner sans compensation aucune. Cela ne faisait pas le jeu de " notre Louis, " comme disait le bon curé : il voulait avoir en argent la valeur nominale de son stock, sur lequel il n'avait pas versé un sou. Cette obstination retarda considérablement l'affaire et faillit bien la faire manquer.
Il tira au renard juste assez pour se préparer une bonne aubaine : en capitulant, il stipula que les deux chemins — celui du nord de Montréal, allant à Ottawa, et celui de la rive Nord, allant à Québec — n'eussent qu'un seul terminus. Il mit le sceau à ce gentil petit projet en donnant le droit de passage, pour mieux contrôler le tracé de la ligne sur ses terrains, ce qui lui permit d'organiser une division de lots à bâtir des plus avantageuses pour lui. Simple histoire de donner un œuf pour avoir un bœuf. Pour compléter l'affaire, il vendit plus tard à Sénécal, pour le gouvernement, le terrain environnant la station de Mile-End trois fois le prix des terrains avoisinant le sien, puis il fit bâtir le chemin conduisant au site de l'exposition pour faire valoir ses propriétés, toujours aux dépens du gouvernement.
Non content de tout cela, " notre Louis " voulut encore se faire un magot, lors de la vente du chemin. A cette fin, il avait organisé le syndicat Allan- Bivard, dont la proposition impossible fut naturellement écartée. De là la colère de Beaubien et la guerre de corsaire qu'il fit au gouvernement à la session de
Pour apaiser ces divisions fratricides et se rendre aux désirs de Sir John Mac- Donald, qui le pressait depuis longtemps d'entrer dans le gouvernement fédéral, Chapleau quitta Québec pour Ottawa. Beaubien espérait bien trouver son affaire dans ce remue-ménage et visait le poste d'orateur à l'assemblée législative, Malheureusement pour lui, il avait occupé ce poste sous le gouvernement De- Boucherville. Son acariâtreté, sa rudesse de manières, sa tyrannie envers les employés en avaient fait un véritable épouvantail. Il traitait ses subalternes comme des brutes et il avait poussé l'arrogance jusqu'à forcer les pauvres mesers à porter constamment l'habit à queue et les gants blancs.
On comprend facilement que M. Mousseau ne voulut pas se mettre un pareil éléphant sur les bras et le laissa tout bonnement de côté. Beaubien en fut furieux et^ promit de se venger. Appuyé par Ross et DeBoucherville au conseil législatif, il continua contre Mousseau la campagne de guérillas qu'il avait faite contre Chapleau. Son premier guet-apens, en 1883, fut l'affaire de l'emprunt, nécessaire pour achever de payer les obligations contractées par le gouvernement DeBoucherville en 1875, à l'instigation même de Beau bien et de ses congénères. " Ce qu'il y a de plus extraordinaire, disait ce pauvre Mousseau, c'est de voir au nombre de mes détracteurs ceux-là mêmes qui ont été les plus ardents à amener les causes qui ont produit ce résultat... Ils me frappent dans le dos au moment où je travaille à améliorer l'état de nos finances, résultant de leur propre politique. La haine qu'il a recueillie de ce qui s'est passé l'an dernier, triomphe de la raison et du cœur du député d'Hochelaga. "
Cette haine, Beaubien eut l'occasion de l'assouvir à son goût.
L'élection de Mousseau dans Jacques-Cartier ayant été annulée, il fallait recommencer la partie. Dans les circonstances ordinaires, on ne fait pas d'opposition à l'élection d'un premier-ministre ; mais les castors — les grincheux et les traîtres venaient de prendre ce nom — ne l'entendaient pas de cette façon et voulurent profiter de l'occasion pour s'affirmer. De concert avec Mercier et Laflamme, ils organisèrent la fameuse lutte de 1883. Abusant de la bonne foi d'un honnête homme, ils le suscitèrent pour adversaire à Mousseau. C'est Beaubien qui était au fond du sac, bras dessus bras dessous avec les chefs rouges.
Les faits et gestes de " notre Louis, " depuis cette date, sont encore frais dans la mémoire de ceux qui suivent les affaires publiques : il est inutile de les relater ici. Qu'il suffise de dire qu'avec toutes ces manigances et ces trahisons, Beaubien s'est rendu tellement odieux, qu'il n'a pas osé se présenter dans Hochelaga en 1886, 1890 et 1892, et que pour se mettre en position de garder le portefeuille qu'il tient de la munificence de Pelletier et de DeBoucherville, il lui a fallu entrer par la fenêtre dans le comté de Nicolet.
Le Dr Ross jouait le second violon dans le trio qui organisa la lutte à Chapleau en 1882.
Cette volte-face prit bien du monde par surprise. Jusque là, il avait tenu ferme au drapeau de Cartier et bataillé courageusement contre la bande de faux dévots. Il était dans un des principaux centres d'action de cette misérable engeance, qui lui fit une guerre sans merci. Il fut excommunié par Le Journal des Trois- Rivières et traqué par le sénateur Trudel, au point qu'en 1872 il aurait été prêt à faire alliance avec les libéraux pour anéantir la race programmiste. Mal noté par cette école, il fut naturellement laissé de côté, lors de la formation du premier gouvernement DeBoucherville.
Il fut un des plus vaillants dans la lutte contre Letellier et Joly ; aussi, quand arriva le temps de récompenser les bons soldats, Chapleau se fit un devoir de le nommer orateur du conseil législatif. Cela,, paraît-il, était au-dessous de ses aspirations et il y a lieu de croire qu'il n'accepta ce poste que dans le but de s'en servir pour arriver au premier grade. Toujours est-il qu'il abandonna Chapleau au moment psychologique, lors de la vente du chemin de fer, se rallia carrément aux castors et fut l'un des plus ardents dans la lutte organisée pour amener la déchéance de Chapleau et l'anéantissement du parti cartiériste.
A partir de cette date, il a toujours frayé avec les castors et travaillé constamment à la division du parti conservateur. Pour devenir premier ministre, il a forcé Mousseau à se retirer et l'on sait comment le sceptre lui est tombé des mains en 1887. îSi nous avions eu à la tête du parti un homme habile, aux idées tranchées et aux allures franches, Mercier ne serait pas arrivé en 1886. Malheureusement, les hésitations du Dr Ross, ses tentatives puériles de se recruter
et parmi les castors et parmi les cartiéristes, avait démoralisé l'armée conservatrice et quand ai riva la bataille, les castors, auxquels il avait donné un peu de contenance, l'abandonnèrent et le rirent rouler dans le fossé.
Il faut croire qu'il n'a pas de rancune, car l'automne dernier, c'est lui qui a manigancé pour les installer au pouvoir dans la personne de son ami DeBoucherville. Que lui importe le sort du parti ? Titulaire de la sinécure la plus voyante, en possession d'un trône qui lui permet de poser en gandin — ce qui est son talent le plus remarquable — il ne s'occupe guère que les vrais conservateurs soient représentés à Québec par un gouvernement qui ne peut les conduire qu'à la ruine. Son patriotisme et son amour du parti ne vont pas audelà du posage.
Pour culotter une pipe, DeBoucher ville n'a pas d'égal. C'est sa spécialité. Indolent, sans initiative, il passe son temps à fumer, en s'extasiant sur le moyenâge et pleurant le non-avènement du comte de Chambord, avec lequel il a, au physique comme au moral, plus d'un point de ressemblance. < Comme tous les Bourbons, notre premier ministre n'apprend rien et n'oublie rien. Sa chute en 1878 n'a pu lui apprendre que le peuple n'aime pas les taxes et cette dégringolade ne lui a pas fait oublier de se venger, en imposant au peuple ce que celui-ci avait répudié en 1878. Si, dans toute cette affaire, le premier ministre ne risquait que sa peau, on pourrait lui pardonner cette vengeance ; mais en sp vengeant de sa déconvenue passée, il tue le parti conservateur qui devient solidaire de ses bévues.
i D'ailleurs, il est bon pour ses mignons et sous des apparence de grande austérité, il a un grand fonds de faiblesse pour l'adulation. C'est ainsi quelle dominent Pelletier et Beaubien et toute la gente castor, avec laquelle il a toujours frayé En nattant sa vanité, ces mâtins lui font tout faire, ou plutôt le disposent à laisser tout faire. Dans le temps où il n'osait pas faire face à l'ennemi, il appelait Chapleau à son aide, comme au fameux tournoi de Lotbinière, par exemple ; mais, une fois le danger passé, il rentrait dans la cohorte des conspirateurs et faisait tout en son pouvoir pour détruire le parti de Cartier. A preuve, sa conduite indigne envers les administrations Chapleau et Mousseau, qui représentaient le vieux parti.
C'est avec ce grand mannequin, aux poses graves et solennelles, que les castors ont entrepris de ruiner le parti. Le succès leur sourit. Le passé de leur chef leur est garant de ce qu'il peut faire en temps opportun. Toujours, au temps des grandes batailles du parti, ce brave homme nous a prestement tourné le dos pour s'allier à l'ennemi. Lors de la vente du chemin de fer, il se rangea loyalement sous le drapeau de Joly, ne se souciant pas le moindrement de tuer le parti, du moment qu'il trouvait l'occasion d'assouvir sa jalousie et sa haine contre Chapleau. Ce fut encore lui qui poussa sourdement la guerre de corsaire qui amena la retraite de ce pauvre Mousseau, pour assurer l'avènement des castors; malheureusement pour lui, ce fut Ross qui tira les marrons du feu. Dans la fameuse campagne du riellisme, la plus terrible qui ait jamais été faite contre le vieux parti conservateur, DeBoucherville fut un des premiers à déserter le vrai drapeau, et si, par calcul, il a un peu caché son jeu, pour être prêt à toute éventualité, il n'en est pas moins bien connu qu'il a fait à la sourdine tout ce qu'il a pu contre nous.
Voilà l'homme que les castors voudraient nous imposer pour chef.
Quelle garantie nous offre-t-il ?
Comme administrateur, il est tout simplement pitoyable. C'est lui qui a plongé la province dans les embarras financiers où elle s'agite depuis quinze ans. Lui, qui reprochait à Chapleau d'avoir décidé la vente du chemin de fer sans consulter les Chambres, il avait donné le contrat pour l'exécution de cette même entreprise sans rien consulter, pas même les règles les plus élémentaires du bon sens, et les commissaires qu'il avait chargés de cette entreprise, pour se
débarrasser lui-même de la besogne, constataient peu après clans un de leurs rapports, qu'il avait donné des contrats s'élevant à $8,0t>0,000, sans même avoir pris les précautions les plus élémentaires pour s'assurer de la valeur et du coût de l'ouvrage. Et Dieu sait s'il y en a eu, des extras !
Ses fameuses taxes et toutes les principales mesures de son administration ont été autant de bévues qui nous ont causé un tort incalculable. Il est encore parti du même train, et si nous ne prenons pas les moyens de l'arrêter au début, nous courons encore à la ruine ; la déchéance du parti est une aflaire de quelques mois. Avec des acolytes comme Pelletier et Beaubien, qui sait le mal qu'il peut nous faire ?