REPONSES AUX PRINCIPAUX ARGUMENTS ANTIFEMINISTES
La place de la Femme est au foyer avec son mari et ses enfants.
TT^N' toute controverse féministe, cette objection surgit la première, d'ordinaire sous une forme comique : « Alors qui donc raccommodera Ks chaussettes?.. Et décrassera les enfants?... Et écumera le pot-au-feu ?... »
La dame qui interpelle ainsi est presque toujours une bourgeoise élégante et jamais elle n'a
ravaudé de chaussettes, soigné ses enfants (si elle en a ! ), ou surveillé le pot-au-feu ! .. Mais pour elle, et pour combien d'autres encore, le Fémi nisme c'est l'épouse exerçant au dehors et en costume viril quelque métier spécialement masculin, tandis que le mari, affublé d'une jupe, d'un corsage, d'un bonnet, fait le ménage !
Or, les Féministes souhaitent au contraire que toutes les femmes dont c'est le désir vivent tranquilles, heureuses, en un confortable « home /•, avec un mari parfait et des enfants exquis !
Mais ce bonheur ne peut être général ; les statis tiques montrent que la majorité des femmes (exactement : soixante pour cent) se compose de veuves ou vie célibataires absolument contraintes d'exercer, pour vivre, une profession libérale ou manuelle !
Si la Femme a pour destin officiel les fonctions de l'amour, si la Loi et les mœurs la veulent entretenue (i), légalement ou non, par l'homme, ou en tout cas, s'en tenant aux besognes du ménage, en fait , elle travaille d'une façon terrible et au
(i) Code : « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari... le mari est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie » (Art. 213 et 214).
dehors de chez elle. Ateliers, usines, boutiques, marchés, etc , l'attestent, dans le monde entier !
Selon les solennels ignorants qui clament « la Femme au loyer ! » nos millions de travailleuses devraient donc rentrer au logis. Mais où trouveraient-elles du pain ? Sur le trottoir...
Alors, que des réformes améliorant le sort de l'homme permettent à toute femme de rester chez elle !
Quelles réformes ? On ne les formule pas, ou bien elles appartiennent à la Société Future !
D'autre part il y a, en France, plus, de femmes que d'hommes. Chacune ne peut avoir un mari.
Les veuves, les célibataires, les divorcées, les disgraciées qu'on n'épouse pas, que deviendraientelles ?
Pour trois travailleurs il y a deux travailleuses. Comment supprimer ces deux cinquièmes de nos forces laborieuses ?
Le travail est pour l'immense majorité des femmes une absolue nécessité économique, — sans compter l'indépendance et la dignité qu'elles y trouvent.
Que fait donc pour elles le Féminisme ?
Il les groupe, prend en main leurs intérêts, leur fait ouvrir une à une les professions lucratives que l'égoïsme et les préjugés leur ferment, les défend contre les exploiteurs qui paient //• me travail beaucoup moins s'il est féminin que s'il est masculin, combat pour que disparaissent les injustices de tout genre qui les écrasent, veille à l'hygiène des locaux de labeur, institue des ateliers coopératifs, des cours professionnels, des caisses de solidarité, réclame pour les femmes ce bulletin de vote qui seul décidera, contraindra, législateurs et gouvernants à s'occuper d'elles. Il leur fait encore sentir la puissance d'une instruction intégrale. A tous égards il les éclaire, conseille, fortifie, aide, et leur donne conscience non plus seulement de leurs devoirs, mais aussi de leurs droits.
En ce moment, presque partout, pour un travail absolument semblable, la femme reçoit de un cinquième à moitié moins que l'homme. Même les grandes administrations, même l'Etat, pratiquent paisiblement ce scandaleux abus. Avec des exemples précis de cette exploitation du travail féminin,
j'emplirais cet opuscule — et de gros volumes ! Ils sont innombrables les employeurs du genre de celui-ci : « Un imprimeur de Sceaux, M. Charaire, a déclaré être plus satisfait du travail des femmes typographes que celui des hommes dans ses ateliers et cependant il paie les femmes moitié moins cher » (i).
Une institutrice, quelle que soit sa valeur, quels que soient son dévouement et ses diplômes, est moins rémunérée qu'un instituteur, pour exactement la même besogne. Telle est la règle — adoptée, j'y insiste, aussi bien par l'Etat que par le patronat privé. Et il en est ainsi dans l'Europe entière :
« Les journaux russes ont relaté dernièrement un fait très caractéristique. Une jeune fille déguisée en homme avait travaillé plusieurs années dans une fabrique. Quand on découvrit son travestissement, on lui demanda pour qu'elle raison elle l'avait pris. « C'est très simple, répondit-elle, si j'étais venue en jupe, on m'aurait donné au maximum 30 kopecs (80 centimes) par jour. Habillée en homme, je gagne un rouble (2 fr. 66) Je suis
(1) Compte-rendu du 2e congrès des œuvres et institutions féminines.
pauvre et seule ; cette différence est une fortune pour moi » (i).
Les ardents efforts du Féminisme combattent-ils à tort cette immense et générale injustice ?
Résumons : Le travail est obligatoire pour la grande majorité des femmes. Et non seulement pour les célibataires, veuves, divorcées, mais aussi pour celles qui, mariées, doivent, leur époux ne gagnant pas assez ou étant malade, subvenir partiellement ou totalement aux charges du ménage. Si elles ne travaillent pas, les voici contraintes à la prostitution — légale : le « mariage quand même », ou illégale : celle de la rue Voilà pourquoi, au lieu de rabâcher de poétiques lieux communs sur la «Femme au foyer», nous tâchons que, dans son labeur, elle soit traitée avec justice.
Le travail dûment organisé, accessible en toutes ses formes, aura d'ailleurs pour la femme les plus heureux résultats : Libération matérielle. Dignité de ne dépendre que d'elle-même. Moins de courtisanes. Sort des enfants davantage assuré. Régénération du mariage, etc.
(i) J. NOVICOW, L'affranchissement de la Femme.
En tout cas, seule la femme du peuple doit travailler.
Il ne s'agit pas que de « l'humble travailleuse ». La jeune bourgeoise peu fortunée est de plus en plus contrainte aussi d'exercer une profession qui lui servira de dot, qui lui permettra d'attendre d'aimer pour épouser, alors qu'oisive, elle doit souvent accepter sans amour — prostitution légale ! — le mari fortuné qui veut bien d'elle... Ah ! les pauvres petites « oies blanches» que des parents routiniers élevèrent selon le vieil idéal II en est encore ! Elles acceptent n'importe quel mariage avec enthousiasme ; leur terreur est de ne pas passer ou de passer tardivement ce « baccalauréat des jeunes filles » qu'Emile Zola, avec tant d'esprit et d'exactitude, décrivit aux premiers chapitres de Pot Bouille. Qui n'a connu madame Josserand, furieusement en quête d'un gendre, et promenant de soirée en soirée, pendant de longs hivers, ses deux filles?... Elles sont grotesques, h coup sûr, ces féroces mères de demoiselles à marier ; l'idée fixe de « caser » quand même leurs filles devient facilement une manie exaspérante ; leur ridicule fournirait aux vaudevil-
listes des scènes inénarrables, et ceux-ci négligent trop comme élément comique les belles-mères d'avant l'hyménée. Mais le sort est tragique des bourgeoises et pauvres jeunes filles forcées de se jeter en hâte, trop contentes, sans choix, sans presque le connaître, dans les bras du fiancé qui veut bien s'offrir.
Grâce à la baisse du taux de l'intérêt et à la « cherté » croissante de la vie, ce qui était jadis une grosse dot est considéré comme une misère. Mais la jeune fille exerçant une des professions libérales qui s'ouvrent de plus en plus nombreuses aux temmes y trouve l'équivalent d'une belle dot ; en tout cas la voici indépendante, à l'abri de la misère, quoi qu'il arrive — à l'abri aussi du honteux « mariage de raison » avec un fonctionnaire sans avenir et qu'elle n'aime pas, ou avec quelqu'homme mur et riche qu'elle déteste ! Elle peut non seulement attendre d'aimer pour épouser, mais épouser celui qu'elle aime, même s'il est peu fortuné.
Alors que soient interdits aux femmes les métiers en contradiction avec la vie de famille !
Ces métiers-là existent-ils (i). N'oublions pas que la mère la plus féconde et la plus dévouée est l'infatigable travailleuse du peuple !
Selon un cliché bien viril, la femme préfère inévitablement à tout, l'existence « d'intérieur », la mise au monde et l'élevage des enfants. Cela n'est vrai que pour la majorité. Quelques-unes, spécialement douées, ne peuvent pas, ne veulent pas, être des ménagères. Leur vocation est ailleurs. Certaines grandes carrières, masculines jusqu'ici, qui sans nécessairement priver ceux ou celles qui s'y livrent des « joies de la famille », ne permettent guère la tiède vie autour de la lampe, les attirent d'une façon irrésistible. Leur droit absolu est de suivre ces carrières. Et notre devoir est d'obtenir de la Loi ou des mœurs que, contrairement à ce qui souvent a lieu, elles s'y trouvent dans les mêmes conditions que les hommes, qu'elles puissent comme eux en obtenir tous les avantages et y briller.
t (i) Voir pages n, 12, 13, 14.
Je le répète: ni pour la femme, ni pour l'homme il n'y a de carrière formellement en contradiction avec la vie de famille.
Mais, à propos, et puisqu'on vante tant aux femmes la vie d'intérieur, revenons au poétique tableau que nous esquissions plus haut : le confortable home, le mari parfait, les enfants exquis !... Quel ineffable bonheur !... Tous les ménages présentent ils cet aspect? Bien des épouses n'ont-elles pas à s'apercevoir que le mariage est en France scandaleusement à l'avantage de l'époux, -et que, si celui-ci ne dédaigne pas, ne corrige pas la loi, et qu'au contraire il s'en serve sans vergogne, le sort de la femme dans ce cher foyer peut être abominable !... La « puissance maritale » telle que le Code, avec tant de respect, l'établit, devient souvent une des formes les plus odieuses de l'Injustice.
Aussi, parmi les revendications féministes, la réforme du mariage est-elle une des plus importantes. Nous l'étudierons plus loin.
Grâce au labeur féminin, les salaires masculins s'avilissent,
/~\bjection souvent émise, mais qui ne s'appuie ^-"^ pas sur des faits importants. Jamais les travailleurs n'ont été sérieusement ni longtemps gênés par la concurrence des travailleuses. Ils craignirent de l'être, et crièrent d'avance. Le travail ne manquera jamais à tous et à toutes.
Ça et là, rien que temporairement, et en un ou deux spécialement mixtes, il arriva que des salaires masculins baissèrent. Cela tenait à ce, qu'accablées de misère, repoussées et violemment combattues par les syndicats d'hommes, des ouvrières durent bien accepter pour le même labeur que les ouvriers une rémunération moindre.
« Ce qui pourrait avilir le salaire de l'homme, c'est la concurrence du salaire anormal de la femme. Le tort que la concurrence de la femme risque en certains cas, d'ailleurs rares, de causer à l'homme, condamne non pas le travail de la
femme , mais l'exploitatation de la femme » (i). Les féministes, ne l'oublions pas, réclament — et de l'Etat d'abord — l'application de ce principe : « à labeur égal, salaire égal ! »
Pour* éviter toute concurrence, les métiers masculins devraient être interdits aux femmes.
L'objection à l'activité féminine comporte deux degrés : la femme doit : i" ou ne pas travailler ; 2° ou s'en tenir aux métiers que l'homme lui a laissés.
Mais : i" « Le droit des femmes de travailler est sacré comme le droit des hommes. Prétendre éviter une concurrence en lui déniant simplement le droit d'être, marque un cynisme incroyable. C'est inventer, pour en charger les femmes, un crime de lèse-majesté masculine. L'homme dit : A défaut de privilège individuel, je veux un privilège sexuel. Je me contenterai d'un monopole pour mes pareils et pour moi. Escamoter la moitié des concurrents est une opération trop ingénieuse pour ne pas devenir naïve (2) ».
(1) Lucien Le Foyer.
(2) Idem.
2° L'homme a pris tous les métiers rémunérateurs, même ceux qui, par leur délicatesse, semblaient convenir spécialement à la femme (i), et il ne lui a laissé, de bon gré, que ceux où le salaire n'est pas digne de l'effort petit ou grand ; et nous la voyons tantôt penchée jour et nuit sur sa couture, tantôt se livrant à des travaux: manuels de bète de somme, mais toujours pour un salaire infime. Les « métiers féminins /- où on prétend la parquer, sont simplement ceux qui ne permettent pas de vivre.
Remarquons aussi que les ouvroirs, prisons, asiles, etc., font au labeur féminin ordinaire, . le plus terrible tort. Sous prétexte de charité, et pour tout juste la nourriture et le logement, on fait accomplir, à des enfants souvent, grâce au surmenage et à la « spécialisation » (2), des travaux
(1) Par exemple dans l'industrie du vêtement.
(2) « Pendant dix ans on les astreint à un travail machinal ; on néglige de les instruire et on les nourrit mal.. Aucune éducation professionnelle n'est donnée. Ces jeunes filles en sortent inaptes à faire quoi que ce soit. Pendant des années, on les a spécialisées ; elles ont fait les unes des surjets, les autres des ourlets ou des boutonnières, et aucune d'elles n'est capable de couper ou de confectionner un article de lin-
qui jetés presqu'à vil prix sur le marché, concurrencient la production des ouvrières régulières qui, elles, ne sont pas subventionnées par la charité publique. Rappelez-vous les scandales du Bon Pasteur !
La Femme a le droit et au travail et au choix de la profession.
Quand la femme aura son indépendance économique, elle ne voudra plus se marier
Alors, selon vous, le mariage est si désagréable pour la femme, qu'elle s'y soustraira dès que, grâce à son labeur justement rémunéré, il ne sera plus obligatoire pour elle ?... Cette crainte, qui constitue un aveu éloquent, est sans raison.
D'abord, l'éternel amour ne cessera pas d'inciter les jeunes filles à l'hyménée !
Elles préféreront l'union libre? Non, puisqu'elles ne la préfèrent pas aujourd'hui à l'union légale, qui pourtant les traite en mineures, en incapables, qui les infériorise abominablement !... Non,
gerie. Combien d'entre ces malheureuses, retrouvées à Saint-Lazare se déclarent dans l'impossibilité de faire la chemise la plus simple ». — Mme Avril de Sainte- Croix ; rapport au Congrès Féministe de 1900.
car la femme aime avant tout la sécurité de son foyer.
Leur indépendance économique s'accompagnant forcément de leur émancipation civile, elles entreront dans le mariage d'autant plus volontiers qu'elles y auront les mêmes droits que l'époux ; mais elles mettront dans le choix du mari, moins de hâte, davantage de réflexion ; elles pourront bien plus facilement qu'aujourd'hui, leur salaire équivalant à une dot, épouser l'homme aimé.
Le Féminisme
masculinise la Femme
T"we nobles idées féministes viennent d'être éloquemment émises ; la salle apparaît impressionnée. Mais un Monsieur se lève, d'ordinaire ventripotent, barbu, enthousiaste, et il clame, avec des gestes inspirés, que la Femme, cet être de charme, de délicatesse, de séduction, cette splendeur éternelle, etc., etc., deviendra, grâce à la science, à
la politique, à la libération, une hideuse caricature de celui dont elle repousse la douce tutelle ; il laisse entendre que par leur épouvantable aspect, les oratrices du Féminisme vérifient ses paroles. Il proteste au nom de la Beauté.
Et le vieux galantin se rasseoit parmi les bravos instinctifs de l'auditoire.
Ses ridicules arguments nous sont d'ailleurs encore servis dans la presse quotidienne, malgré que le Féminisme ayant déjà porté ses fruits, tant d'exemples vivants attestent qu'il ne masculinise la Femme ni physiquement, ni mentalement.
Certaines « leaders » féministes s'habillent pourtant d'une façon masculine ou avec un manque de goût inquiétant.
Les femmes riches, belles, élégantes, appartenant, à une famille bien en place, dans an milieu où le plus souvent les mœurs corrigent la Loi, ne pouvaient guère, étant heureuses, se trouver à l'origine du mouvement féministe, ni même soupçonner les affreuses difficultés où se débattent celles de leurs sœurs qui, pauvres, célibataires, veuves ou abandonnées, doivent gagner leur vie ; naturellement, ces dernières ne sont d'ordinaire pas très sédui-
santés — sans quoi la vie leur réussirait mieux ! — et c'est parmi elles que jaillirent autrefois les « pionnières » du Féminisme, celles qu'un toast de Mme Séverine célébrait si précisément :
« On a prononcé le nom des anciennes, de celles qui sont venues avant nous et qui ont livré ce grand combat où nous avons certainement beaucoup moins de mérite qu'elles. Je salue ces courageuses qui ont eu la plus grande vaillance : celle de braver le ridicule ; qui, pour arriver au résultat présent, luttèrent presque seules, dans des conditions effroyables, contre la nralveillance générale. Elles ont été les pionnières de notre affranchissement ; à travers des obstacles sans nombre, elles ont frayé, meurtries, saignantes, déchirées aux ronces, le petit chemin devenu la grande route par laquelle nous passons aujourd'hui »
Et chacune d'elles avait pour vivre une rude profession, parfois manuelle. Des enfants à élever aussi, un pauvre ménage à tenir. Le temps qu'elles consacraient à la « cause » diminuait d'autant leur sommeil. Certaines furent purement héroïques.
Pouvait-on leur demander d'être d'irrésistibles jeunes premières et de s'habiller chez Doucet ? Souvent leurs chapeaux étaient des épouvantails et
leurs corsages un peu comiques — mais leurs arguments avaient-ils pour cela moins de valeur ?
Chez quelques-unes la négligence faisait place à l'excentricité voulue et regrettable. Je sais des feutres, vestons et cols d'hommes, des chevelures courtes, et une allure spéciale, qui pouvaient discréditer le Féminisme. C'était de la naïveté et pas autre chose. Tous les grands mouvements artistiques, sociaux et littéraires ou même sportifs eurent leur période « orphéonesque ». Rappelez-vous les gilets rouges des premiers romantiques, les barbes des républicains de 1848, les complets moyenâgeux des « esthètes » anglais, les déguisements de nos décadents, et les extravagants maillots qu'affectaient les cyclistes « de la première heure » ?
En tout cas, on ne voit plus dans les assemblées féministes, et cela depuis longtemps, ces silhouettes risibles qui inspiraient légitimement la caricature (1).
Et aujourd'hui elles sont innombrables dans la vie les jeunes filles ou jeunes femmes extrème-
(1) Les délicieuses soirées de «La Fronde» marquèrent à cet égard le début d'un temps nouveau : beaucoup des invités de la première, en 18(57, furent surpris, je me rappelle, d'y trouver non la tenue « poussiéreuse ou amazone », mais des toilettes ravissantes.
ment instruites, conscientes, travaillant, suivant les luttes politiques et sociales, et qui ne le cèdent en rien comme élégance et prestige physique aux « oies blanches » les mieux emplumées.
Dans le peuple, souvent, les misérables conditions où vit la femme l'empêchent de donner à sa personne physique ( et mentale ) les soins nécessaires et justement le féminisme lutte avec véhémence pour améliorer ces conditions !...
« Cette inquiétude ne se manifeste pas là où elle serait charitable, là où des multitudes de pauvres créatures qui eussent pu être jolies, qui promettaient de l'être, qui le furent quelques instants, sont à vingt-cinq ans déjà toutes fanées par la misère, par les métiers meurtriers, par les déceptions imméritées et fatales... Charbonnières des pays noirs, ho'uilleuses, allumettières, casseuses de sucre, dont les cils et les dents tombent vers la vingtième année, et autres empoisonnées des industries chimiques les plus délétères, bêtes de somme à la ville ou aux champs. Oh ! devant vous l'homme a le courage de maîtriser son amour du Beau. Il le sent se réveiller, au contraire, avec la plus chevaleresque intensité, quand il s'agit de sa-
voir si aux routes sociales supérieures, la femme instruite et fière fera concurrence au tyran.
Eh bien, que l'homme me permette de le rassurer. Loin que le travail cérébral et la liberté puissent amoindrir le charme naturel d'une jeune femme, ils ont pour résultat, comme chez l'homme, d'ajouter aux dons physiques, par la flamme de l'esprit, visible au front, au sourire, au regard et dans toute l'attitude de la personne » (i).
. . . Les regrettables costumes en question appartiennent au passé , — et , encore une fois , ne prouvèrent jamais que les arguments de celles qui les portaient fussent mauvais ! Mais la foule continue à « voir // les féministes ainsi vêtues et continuera encore longtemps, parce qu'elle est aveugle et sourde. De même, un personnage français ne serait pas considéré comme authentique sur une scène anglaise ou américaine s'il ne portait la barbiche qui fut à la mode sous Napoléon III !
(i) U Humanisme intégral, par Léopold Lacour.
C'est mentalement que, sous l'influence féministe, la femme deviendra pareille à l'homme.
Un des grands buts du Féminisme est, au contraire, de rendre la femme indépendante de l'homme , intellectuellement autant que civilement ! Quoique proche de ce but, maintenant, elle n'a, trop souvent encore, sur les choses éternelles ou passagères de la nature et de la vie que l'opinion de son mari, de son amant, de son père ou que celle de sa mère, qui elle-même reflète une opinion masculine.
Mais, c'est la femme d'autrefois qui est intellectuellement une copie volontaire et servile de l'homme !
La femme nouvelle, au contraire, s'applique à penser par elle-même. Parfois, elle hésite, balbutie, mais n'a plus besoin pour comprendre, pour coordonner, pour juger, d'aucun intermédiaire. Elle commence à ne plus ressembler davantage à l'homme d'esprit que de corps.
Les naturelles différences mentales entre les sexes — aussi fortes que les différences physiques — se marqueront de plus en plus à mesure que l'âme
féminine s'accroîtra davantage sous l'influence bienfaisante du savoir et de l'émancipation. Un nouveau monde psychique naîtra. Les ressources immenses et jusqu'ici virtuelles, inemployées, de la pensée féminine, viendront, vives, reposées, toutes fraîches, augmenter — réserve admirable — celles un peu lasses de la pensée masculine. L'intellectualité humaine s'accroîtra incommensurablement en puissance et en variété ; même les idées communes auront deux pôles, le masculin et le féminin, les montrant sous un aspect différent, complémentaire.
M. Jean Izoulet écrivait à ce propos : « Le génie et l'amour humains en seront doublés. Et ainsi nous marchons, à n'en pas douter, vers des formes de vie mentale et sentimentale infiniment plus complexes, plus denses, plus délicieuses, dignes des Faustus et des Stella que M. Sully- Prudhomme élance à la poursuite du bonheur.
« A mesure, en effet, que, de par les mœurs régnantes, la femme est laissée plus libre de s'abandonner à son naturel, à mesure aussi que, par l'initiation à la haute culture, elle est plus admise à développer ses facultés propres longtemps engourdies, nous nous apercevons de plus en plus com-
bien elle est autre et combien elle nous réserve de surprises et de révélations. Il y a là toute une flore psychique, aux trois quarts inconnue, flore d'ombre pendant tant de siècles, un peu languissante encore et sans couleurs, mais qui ne demande qu'à se lever et à s'épanouir, pour peu qu'elle voie et aspire le soleil. Et c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable « jardin secret ».
« Qui ne sent ce qu'apportera de nouvelles puissances dans l'amour, la femme enfin révélée à nous et à elle-même ? En effet, tant qu'elle n'est pas née pleinement à la vie intérieure, il ne peut guère y avoir entre l'homme et la femme que la possession physique sans répercussion lointaine dans les profondeurs de la spiritualité. Supposezles toutes deux au contraire également quoique diversement développés au dedans ; alors se consomme la communion des consciences ; alors se multiplient, innombrablement, dans le jeu des affinités secrètes, les invisibles rencontres et les subtiles élections ; alors vraiment le couple humain féconde par l'esprit la misère des heures et éternise la vie brève en y faisant sourdre l'infini ! »
Où donc a-t-on pris que le Féminisme ambitionne masculiniser Eve, alors qu'au contraire il veut la féminiser ? Tous ses leaders sont d'accord à cet égard !... La femme qui « singe » l'homme commet un acte net d'anti-féminisme. Pas de travesti I Gardez vos jupons, au moral comme au physique ! . . . Je me rappelle même une mienne chronique, ancienne déjà et sévère exagérément pour les auloresses, écrivant sous un pseudonyme masculin.
La « femme reflet » nous a toujours fait horreur, quel que soit le reflet. Jules Bois l'a invectivée en nobles termes :
« Je déclare, pour ma part, la lassitude des in tellectuels devant la femme stupéfiée ou même intelligente, mais d'une intelligence seulement en reflet. Elle ressemble à ce miroir dont parle le poète Rodenbach « miroir obéissant sans jamais un refus » Nous avons le dégoût de cette misérable compagne de nos ancêtres. J'ai entendu des femmes s'écrier : « Moi, je ne peux penser que la pensée de mon époux, je lui suis inférieure, et, quand même je ne le serais pas, je veux l'être et l'admirer comme un Dieu. Je serai le reflet de sa volonté et la servante de son désir. » Pauvre
femme, va, reflète, reflète tant que tu pourras, jusqu'à ce que ton Dieu soit si épouvanté et écœuré de ce miroir soporifique lui offrant sans cesse sa propre image, qu'il te brisera un beau jour d'une poussée. Si tel est ton rêve, libre à toi. Mais si ta prétention est de vivre, sache qu'il n'y a pas dans la vie que des questions sentimentales et des heures de chiffon ; il s'agit de penser, avant tout, de savoir, de croire seulement après avoir vu, et être sûre de résister si ta personnalité est menacée. . . . Plaire à l'homme ! Mais tu ne lui plairas vraiment que si tu ne t'y appliques point, car alors la loi des attraits s'appliquera normalement, tu trouveras ta nature harmonique, tandis que tu ne rencontres qu'un maître si , au lieu d'attendre et de grandir, tu t'agenouilles. » iL'Eve Nouvelle).
Les féministes sont
partisans de l'union libre et veulent désorganiser la famille.
iVTur. groupe féministe n'a inscrit parmi ses revendications l'union libre. Mais les esprits superficiels ou mal informés ne voient aucun intermédiaire entre le mariage tel qu'il est et la polygamie! La vieille institution leur semble impossible à modifier sans « extravagance licencieuse ». Il est pourtant facile de ne pas confondre union libérée et union libre.
Cette dernière est d'ailleurs un très haut idéal qui permet de beaux développements oratoires. En pratique, il n'en reste que du songe — du songe qui peut-être vivra en d'imprévoyables futurs. Qu'est-elle ? Une entente verbale, privée, sans aucune garantie ; pas de contrôle, pas de comptes à rendre. C'est de l'anarchie ! Les décisions, les promesses, les actes des conjoints ne sont sanctionnés que par leur conscience ! Alors, pour les contrats commerciaux, on se passera
aussi de notaires enregistreurs et de juges chargés de veiller à l'exécution stricte des clauses ? Le simple « engagement d'honneur » suffira ? Il n'y aura plus ni dans le commerce, ni dans l'union, d'amour à prévoir la duperie ? aucun contrôle légal ne sera plus nécessaire ?.. La théorie est d'un mysticisme très pur, mais elle implique la quasi perfection humaine. C'est une noble aspiration, ce n'est pas de la morale.
L'union libre sera possible à l'achèvement de l'éducation sociale de l'univers ; d'ici là, on compterait à tort sur l'honnêteté et même sur la lucidité des consciences.
Alors, que demandez-vous ?
Il ne s'agit pas de supprimer le mariage, mais d'y apporter des modifications. A l'avis unanime, il en a intensément besoin ! . .
Toutes les « faillites » que l'on s'efforça de constater depuis une vingtaine d'années, connurent des négateurs. Lhie seule obtint, toujours, l'unanimité : celle du mariage. Romans, chroniques, conférences, théâtre, conversations, faits divers, enquête dans la foule et parmi les spécialistes de l'élite, comptes rendus des tribunaux, la proclament
nettement. Même les plus violents conservateurs la reconnaissent et lui donnent le nom de « crise ». Elle est incontestable.
Fait pour les êtres d'une autre époque, et considéré comme un sacrement, grâce à son voisinage avec le mariage religieux, il n'a pas évolué, tandis que nous nous transformions.
Il n'est qu'apparemment basé sur l'amour. Il donne lieu à d'infâmes marchandages. Il ne se maintient que par l'inobservance continuelle de ses lois. Il est un rudimentairement simple, tandis que les individus sont à l'infini, différents les uns des autres et complexes. Son entrée est obstruée par d'innombrables formalités tandis que le divorce est une issue étroite et souvent introuvable, etc., etc.
Et surtout de monstrueuses injustices y sévissent en faveur de l'homme.
Elles suffisent à condamner dans sa présente forme l'union légale.
En y entrant, jeune ou mûre, la femme devient une mineure. Jusqu'à la mort ou au veuvage, la voici soumise à la « puissance maritale ». Quels que soient son âge et sa valeur intellectuelle et morale, elle ne pourra plus agir légalement sans
l'autorisation de son mari. Désormais, le Code lui retire la capacité civile que, célibataire ou veuve, elle a pleinement.
L'époux ne peut même l'émanciper ; l'autorisation générale qu'il lui donnerait serait nulle comme contraire à des dispositions d'ordre public.
Ses biens sont complètement livrés au mari si le mariage a lieu sous le régime de la communauté, qui est le régime légal et le plus fréquent. Elle n'en dispose pas sous les autres régimes.
L'obligation de fidélité n'est pas réciproque puisque l'adultère masculin est puni bénignement et celui de la femme terriblement.
Elle ne fait pas partie des conseils de famille.
L'autorité sur les enfants appartient exclusivement au père.
Etc., etc..
... Ces dispositions, qui dominent le Code, ont des conséquences pratiques et abominables.
Prétendre que la femme les mérite, c'est la considérer comme dénuée de toute intelligence et de toute moralité.
Napoléon exigea la modification du projet de loi rédigé par Cambacerès et qui ne portait aucune trace de la « puissance maritale ». On sait
quelles regrettables femmes l'entouraient et quelle brutale opinion il avait pris en Orient, des rap- ' ports possibles entre les sexes. Son but avoué fut d'asservir absolument la femme à l'homme. L'usage établi par un despote semble aujourd'hui naturel, mais aux Français seulement, car le Code Napoléon est considéré dans le monde entier comme une injustice incompréhensible vis-à-vis de nos compagnes Aucun pays en Europe ne subordonne la femme à l'homme aussi absolument.
En cette France de lumière et de progrès, la femme mariée se trouve, devant la loi, dans la même situation que les enfants, les aliénés et les forçats !
Encore l'enfant, l'aliéné, le forçat, peuvent recouvrer leurs droits civils, civiques et politiques, grâce à l'âge, la guérison ou la réhabilitation, tandis, que le veuvage seul peut rendre à la femme ses droits civils et elle n'a jamais les autres !
Un comité composé de notabilités féministes (i)
(i) Ce Comité, dû à l'initiative de M. René de Chavagnes, est formé de :
M. Henri Coulon, président ;
Mme Avril de Sainte-Croix, vice-présidente ;
MM. Victor Marguerute, J. Joseph-Renaud, Lucien Le Foyer, membres du bureau ;
et que Me Henri Coulon présida admirablement, a présenté au Parlement un projet de réforme du mariage, dont certains articles sont déjà en ins- * tance de vote. Les trois tendances générales de ce travail sont :
i" Rendre l'entrée dans l'union légale aussi facile et aussi peu coûteuse que possible ; en effet, (n'importe quel avocat ou magistrat vous ie dirait !) des formalités, fastidieuses en bien des cas, gênent ou même empêchent pratiquement l'entrée dans le mariage. Même lorsqu'aucun des innombrables obstacles possibles ne se dresse, quelle différence avec l'Angleterre, où l'union légale ne comporte aucune formalité et peut avoir lieu instantanément !
2° Accorder aux époux mêmes droits, mêmes devoirs, mêmes responsabilités. C'est là, surtout,
M. René de Chavagnes, secrétaire-général ;
MM. Paul Adam, Henri Bataille, Jules Bois, Armand Charpentier, Lucien Descaves, Jean Finot, Léopold Lacour, le président Sébastien-Charles Leconte, Pierre Louys, Maurice Maeterlinck, Paul Margueritte, Octave Mirbeau, Charles Morice, Raymond Poincaré, Marcel Prévost, le président Magnaud, le président Séré de Rivières, C. M. Savarit, le docteur Toulouse, Octave Uzanne ; Mmes Oddo-Deflou, Hera Mirtel, J. Schmahl et Séverine, membres actifs.
que les réformateurs se sont montrés heureusement féministes ; nous allons bientôt voir en quel "point spécial.
3° Régler le divorce en sorte qu'il soit la séparation digne de deux êtres conscients et non l'abominable comédie qu'il est actuellement.
Comment arriver à cela?
Examinons ceux des articles de ce projet qui concernent spécialement les femmes.
Art. 2. — La femme ne perdra sa nationalité par le fait de son mariage contracté en France, ou devant les autorités françaises à l'étranger, que si elle déclare vouloir appartenir au même pays que son mari.
En effet, aujourd'hui, une Française épousant un étranger, acquiert de droit la nationalité de son mari, ce qui lui est souvent désagréable et ce qui peut présenter, pour elle, divers sérieux inconvénients: par exemple, très malheureuse en ménage, elle est dans l'impossibilité de se refaire une nouvelle existence, si sa nouvelle patrie n'admet pas le divorce (i).
(1} Si elle dispose de beaucoup d'influences et d'argent, elle peut, à vrai dire, obtenir sa « réintégration »;
Art. 18. — Les deux époux ont des droits et des devoirs égaux.
Art. 19. — Ils se doivent mutuellement fidélité,
aide et assistance.
Art. 20. — Les époux contractent ensemble, par le seul fait du mariage, l'obligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants.
Ces trois articles proclament l'égalité des conjoints devant la loi et en remplacent d'autres, par exemple ce ridicule article 213 que les «conjoints » ne peuvent entendre sans rire : « Le mari doit protection à sa temme, la femme obéissance à son mari » est aussi odieux que cet article 2.14 qui, en disant : « La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider » légalise une tyrannie dont on cite des exemples odieux.
Mais si, à chaque page, le projet en question supprime des injustices antiféministes, ses deux plus importants articles sont le 28e et le 30e :
Art. 28. — Le régime légal obligatoire du mariage est LA SÉPARATION DE BIENS.
c'est là une ressource pratiquement impossible à l'immense maiorité des femmes.
Art. 30. — La femme mariée a le plein exercice