MAIS DE VALEUR ÉQUIVALENTE II
Si un « psychomètre » pouvait exactement mesurer la hauteur intellectuelle, l'énergie, la rectitude morale, la puissance d'assimilation et d'invention, la finesse, le tact, la femme amènerait des totaux surprenants pour la vanité masculine. Et pourtant, malgré les énormes progrès qu'elle a accomplis depuis qu'on lui verse l'instruction à grands flots magiques et qu'une liberté relative la fortifie, elle n'est pas encore à la période finale de son développement Si, du moins, on considère la masse ; car, des individualités extrêmement nombreuses et admirables semblent démentir ce jugement un peu restrictif.
(2) Voir Faillite du mariage, page 32.
~ ss -- 5
Etablissons sommairement son histoire psychologique.
En des époques reculées, elle connut une merveilleuse apogée mentale et physique, le Matriarcat, dont faute de place je ne peux parler comme il serait utile de le faire. Puis, des cataclysmes ignorés déterminent l'écroulement de la civilisation féminine, et le règne de la Force commence.
Dédaignée alors des rudes guerriers pour sa faiblesse, Eve est progressivement reléguée aux seules fonctions domestiques et sexuelles. Elle devient l'esclave du logis, elle est pour l'époux un instrument de plaisir et de reproduction. A cela se borne son rôle, jadis si grand Sa voix sage ne s'élève plus que dans les gynécées, et peu à peu se puérilise. Le Christianisme, ou plutôt les ascètes grossiers qu'étaient les Pères de l'Eglise, accentuent cette tendance en déclarant la Femme « complice de Satan, impure, responsable de tous les péchés des hommes, instrument de damnation, porte de tous les vices, soupirail de l'enfer », etc. Le concile de Màcon ne lui accorde une âme qu'à une voix de majorité !... Pourtant, de grandes reines, d'illustres savantes, surgissent fréquemment pour montrer que l'âme féminine n'est pas éteinte
et que sa splendeur, qui par instants se ravive, n'est qu'assoupie.
Quand, aux temps modernes, la Pensée succéda à la Force, et le Cerveau au Muscle la Femme pouvait, dans la nouvelle Cité, être mieux que l'esclave utile et voluptueuse pour l'homme, elle pouvait être libérée de cette longue servitude si ancienne qu'elle semblait naturelle et légitime comme celle du peuple avant 89. Elle pouvait avoir une existence à elle, une évolution distincte, ne pas plus fatalement dépendre de l'homme que d'elle il ne dépend, avoir d'autres mérites que son simple sexe. Mais ce qui n'existait que de fait, sembla de droit ; et la routine la laissa dans un esclavage intellectuel, civil, économique, politique, etc , etc. ! Intellectuel : La tradition exigeait qu'elle fut éduquée de musiquaillettes, de catéchisailles, de petits arts d'agrément, et encore non pour elle, pour son augmentation mentale, mais pour mieux charmer l'époux ; toute lecture supérieure pouvant, selon l'opinion unanime d'alors (et de beaucoup encore aujourd'hui !) la retrancher à son rôle passif de serve ; qu'elle adopte plutôt que d'étudier, disait-on, les opinions de l'homme qui seul doit savoir, qu'elle le reflète. Civil : elle ne peut agir —
maintenant comme il y a cent ans — que par l'intermédiaire de son père d'abord ou de l'époux qu'il lui faut avoir ensuite (le mariage étant sa carrière officielle ', ceux-ci lui seraient-ils cent fois inférieurs ; éternelle mineure, elle n'est ni libre ni responsable, la Loi la considère nettement comme une pauvre enfant incapable de se diriger, vouée à l'obéissance, à la tutelle sans condition. Politique : elle n'est ni électeur ni éligible, même si elle est chef de famille, doctoresse, avocate, professeur de lycée ou de faculté. Economique : la femme, encore à l'instant où j'écris, ne peut qu'exceptionnellement vivre de son labeur, seule, par elle-même ; son salaire à tous les degrés de l'échelle sociale est presque toujours pour un égal travail, inférieur à celui du travailleur ; il lui faut, pour éviter la misère, le bon gré du mari ou d'un amant. Epouse ou prostituée, c'est toujours cet échange, c'est toujours l'étreinte sexuelle vendue à l'homme.
Ainsi laissée au long des siècles, ignorante, irresponsable, n'étant jamais appelée à faire acte de force intellectuelle, d'initiative, d'indépendance, n'existant socialement que par l'intermédiaire de l'homme, traitée toujours en enfant, il était iné-
vitable qu'en une certaine mesure elle s'atrophiât ! Une faculté se développa en elle, anormalement, celle de plaire — et d'autant plus, au détriment de toute autre, que l'instruction féminine date de ces derniers temps. Ses efforts, d'âge en âge, tendirent à augmenter ce charme, ce rayonnement sexuel qui est sa raison d'être, son seul pouvoir, sa seule défensive. Elle l'utilise parfois regrettablement ? Dans ce qu'on appelle le duel des sexes, elle est pourtant plus souvent meurtrie que l'homme En tout cas, ce dernier est responsable de cette *c incohérence de pensée et d'action » dont il se plaint tant ! Il s'offusque de ce qu'il appelle la niaiserie féminine ? Mais que n'a-t-il concédé plus tôt à sa compagne le droit à une sérieuse instruction !... Quelque coquette le torture ? Pourquoi maudire une charmeresse. puisqu'il jugea toujours la femme propre seulement à charmer et ne devant pas s'évader de ce rôle ?... Il lui reproche sempiternellement son âme ou de ménagère, ou de courtisane et, avec une pédanterie dédaigneuse, il ne lui concède encore aujourd'hui qu'un destin de courtisane ou de ménagère !...
Cette séculaire sottise atrophia un peu la femme, ai-je dit, mais c'était là de l'engourdissement
et non de l'impuissance, une infériorité non pas .naturelle mais acquise en de longues époques d'inaction.
Et voici longtemps que notre compagne a commencé de s'éveiller de cet engourdissement ! Elle n'est plus une atrophiée ! En ce moment, l'élite féminine est admirable et s'accroît sans cesse en puissance et en éclat. Et même la « foule >, féminine a ressenti, dans ses couches les plus profondes, l'influence de la relative libération et de l'instruction.
Mais faisons abstraction des résultats que ne perçoivent pas les inattentifs. Oublions ce merveilleux et frissonnant éveil. Considérons la femme telle qu'elle apparaît aux misogynes.
Ces derniers clament : « Le cerveau de l'homme est plus volumineux et lourd que celui de la femme ». Candide objection ! D'abord il faut considérer les dimensions du cerveau relativement à celle du corps, sinon l'être humain se classerait bien après l'éléphant et la baleine ! Or, la femme est plus petite, plus frêle que l'homme : si l'on compare son cerveau à sa stature, il apparaît plus gros que celui de l'homme ; et il ne lui cède rien au point de vue de la complexité ! En réa-
lité, le cerveau ne tire pas sa supériorité de son volume. Celui de Gambetta était minuscule.
Pour employer des arguments aussi comiques mais meilleurs puisqu'exacts, on pourrait répondre encore que la forme et la pesanteur très significatives de la mâchoire, éloignent beaucoup plus la femme que l'homme de l'animalité, et que l'anthropoïde femelle marchait debout depuis longtemps, alors que son mâle allait encore à quatre pattes ! . . .
La femme est supérieure à l'homme en ce qui concerne Vouie (professeurs Jastrow, Politzen, Wilde, Duncanson, Urbantschitsch, Zanfal), le toucher (professeurs xViatteï, Ottolenghi, Stern, Jastrow, Mac Donald, Marro, Felkin>, l 'odorat (professeurs Garbini, Marro), le goût (professeurs Bailey, Nichols, Ottolenghi, Matteï, Toulouse), la vue : cécité, myopie et autres affections des yeux moins fréquentes, distinction des couleurs infiniment plus précise (professeurs Carter, Alex. Key, West, F. Warner, Jacob, Spielman). Cela d'après des milliers et des milliers d'observations. Non seulement ses cinq sens sont plus sensibles mais ils perçoivent plus vite ; de même, musculairement, la femme peut donner aussitôt, à volonté, au premier essai,
son maximum d'efforts, alors que l'homme doit s'y reprendre à plusieurs fois.
L'idiotie, la folie, atteignent plus souvent l'homme : en Amérique, sur les deux cent cinq derniers centenaires, cent cinquante-trois étaient des femmes ; le dernier recensement montra qu'en Angleterre pour cent quatre centenaires femmes, il n'y avait que vingt-quatre centenaires hommes. En France, la moyenne des décès de centenaires en vingt années, a été, par an, de vingt-sept hommes pour quarante-huit femmes. « L'éternelle blessée, l'enfant malade >•, survit à bien des hommes.
Quoiqu'il y ait eu d'illustres guerrières, le rôle de la femme n'est pas de combattre les armes à la main. Son courage physique et moral n'en demeure pas moins admirable. Une détonation peut l'effrayer, mais songez à toute l'endurance qu'il lui faut pour les peines de la grossesse, de l'accouchement, pour les nuits sans sommeil au chevet de ses enfants, pour toutes les incessantes anxiétés du ménage !
Alors qu'un léger malaise physique ou même une menue angoisse morale suffit souvent pour abattre un homme robuste, elle résiste aussi extraordinairement et à l'emprise de la maladie et à
celle du chagrin. Le désespoir ne la décide que rarement à se tuer : sept suicides sur dix sont masculins, affirme la statistique. Elle continue à lutter ou elle se résigne. Sa ténacité et son acceptation de l'inévitable atteignent à une beauté vraiment sportive !
Le manque de force est toujours une infériorité. Et la femme est, indéniablement, plus faible que l'homme.
La femme est inférieure à l'homme parce qu'elle est plus faible que lui, musculairement !... Cette puérile objection est fréquente, non dans les districts ouvriers où la femme accomplit un travail de bête de somme, non parmi les sportsmen qui savent, eux, quelle part dominante l'intelligence joue dans l'exercice physique surtout quand il affecte la forme d'un combat, mais parmi la bourgeoisie riche où l'épouse n'a justement besoin d'aucune force dans sa vie oisive !...
Le mépris ancien et militaire pour le mince bras incapable de brandir le glaive, inspire aussitôt cet argument atavique à qui entend parler du Féminisme pour la première fois !... Ou bien comme la femme n'est plus faible que l'homme,
ni moralement, ni intellectuellement, on se rabat sur son infériorité musculaire.
D'abord, cette infériorité n'est évidente qu'en ce qui concerne les gros efforts du portefaix, du leveur de poids, du lutteur, du déménageur Le travail moyen des femmes du peuple, des domestiques, des paysannes, des ouvrières de certaines fabriques, implique une résistance musculaire dont bien des hommes seraient incapables. Sans parler des énergies spéciales nécessitées pour certaines fonctions féminine", par exemple la grossesse et l'accouchement.
Mais quelle mentalité faut-il avoir pour mesurer la valeur d'un être à sa puissance purement musculaire ? Le temps de la force brutale est passé. Dès qu'une lueur d'intellectualité apparut sur notre planète , les énormes monstres antidiluviens s'éteignirent un à un. Leurs réductions dans l'animalité d'ensuite disparurent ou disparaissent. Les races humaines bien douées intellectuellement en absorbèrent beaucoup d'autres qui n'avaient d'autre supériorité que celle de la puissance physique.
C'est là une loi stricte et bien connue de survivance !
Dans la vie d'aujourd'hui, industrielle, commer-
ciale, diplomatique, artistique, littéraire, sont-ce les « montagnes de muscles » qui éminent ?
Et militairement ? La guerre russo-japonaise, quel exemple !
Dans le sport, la vigueur brutale n'est une supériorité qu'alliée au jugement, à la science, au calcul, à « la tète » comme on dit en escrime.
Il taut être bien à court d'arguments pour voir aussitôt la condamnation du Féminisme dans le fait qu'aucune femme ne développerait les haltères de Bonnes, Apollon, Deriaz, et autres athlètes professionnels.
Soutiendrez-vous que la femme est aussi instruite que l'homme ?
Aujourd'hui, et jugeant d'ensemble, on peut hardiment répondre : oui !... Dans la bourgeoisie, grande ou petite, les examens des jeunes filles sont au moins aussi difficiles que ceux de leurs frères ou cousins. Et elles réussissent à les passer non moins souvent que ceux-ci. Le temps n'est plus où suffisait le « vernis » acquis au pensionnat voisin : du piano, l'orthographe, un peu d'histoire, de géographie et de « style ». Tout père avisé tient à ce que sa fille fasse des études sérieuses.
Telle exquise jeune fille qui conduit un cotillon avec tant de grâce et de gaîté n'en est pas moins 'une véritable savante ; elle en remontrerait à la plupart de ses danseurs. Et cela sans nullement constituer une exception.
Chez les travailleurs manuels, à la ville et à la campagne, la Femme est, en général, l'élément instruit et dirigeant du couple ; elle a été à l'école beaucoup plus longtemps que son mari, et celui-ci la laisse mener le ménage, faire les comptes, éduquer les enfants, quitte à, parfois, prendre sa grosse voix, afin de se persuader qu'après tout « c'est lui le maître ».
Dans le bas peuple, il est nettement inférieur à sa compagne, n'étant trop souvent qu'une brute alcoolique et illettrée, alors que parmi les coups, les difficultés sans nombre, elle arrive à joindre les deux bouts, à faire vivre les petits, à tenir l'intérieur, grâce à des miracles de patience et d'économie ; elle est bien « la conscience du logis »...
Pas plus qu'ailleurs, on ne trouvera chez les ouvriers et les paysans des preuves de l'infériorité intellectuelle de la femme.
Pourtant, je sais des femmes qui ..
Votre mémoire vous montre des exemples d'é-pouses honteusement inférieures à leur mari ? Mais elle vous montre aussi des exemples contraires, en non moins grand nombre ! Une telle est une courtisane ? Un tel ne dépasse-t-il pas Monsieur Alphonse !... La sottise de Madame X. est incurable ? Mais Monsieur Z. vous paraît moins intelligent encore!... Et Madame D., cette lamentable poupée moderne, ne trouve-t-elle pas en Monsieur E. ce pilier des grands bars, son exact équivalent ?... La femme du fruitier est une ridicule commère qui obstinément potine ? Les interminables manilles du boucher, au café du coin, vous semblent-elles plus intellectuelles ?...
Si elles sont loyales, les constatations directes qui sont à la portée de chacun ne contredisent en rien la théorie féministe... Mais, en les faisant, redoutez Vinfluence inconsciente du préjugé antique !
Et songez qu'il n'est pas question d'égalité entre les sexes, mais d'équivalence !
Et n'oubliez pas que si l'Homme a atteint son plein développement, la Femme se trouve — c'est
incontesté — en une période de croissance rapide ! Son présent est magnifiquement supérieur à l'opinion qu'en ont les inattentifs. Et son Futur resplendit...
Malgré tous les progrès qu'elle a accomplis ou quelle accomplira, la Femme sera toujours infériorisée par ses indispositions périodiques.
Tn alexandrin célèbre par ce qu'il formule harmonieusement une banalité courante, dit :
La Femme, enfant malade et douze fuis impur !
Pourtant, nous l'avons montré, elle vit plus longtemps que l'homme et est, à certains égards, plus finement organisée que lui. Mais laissons les statistiques.
La majorité des femmes travaillent. Ht tant qu'elles travaillent, nul ne se demande si cette régulière « impureté » ne les gène pas. Mais qu'elles réclament leurs droits, oh ! alors, on les accable
d'une méprisante sollicitude : « Impossible ! Vous savez bien que vos règles vous infériorisent !... Dans votre intérêt même, n'insistez pas ! »
D'abord, cette fonction ne s'oppose à aucune des revendications féministes. Pourquoi, par'exemple, empècherait-elle la femme d'être électrice et éligible ? Se tenir au courant des faits sociaux de la politique, et tous les deux ans, en moyenne, déposer un bulletin dans l'urne, est-ce si fatiguant ?... Exige-t-on d'un homme avant de recevoir son vote la preuve qu'il n'est ni malade, ni gâteux, ni pris de boisson ?
Lorsqu'elles sont « indisposées », les doctoresses tuent-elles pour cela leurs malades ? Les avocates bredouillent-elles ? Les femmes journalistes ratentelles leur article ? Les employées se trompent elles dans leurs additions ? Les couturières prennent-elles la doublure pour l'étoffe ? Les ouvrières des usines cessent-elles ou font -elles moins bien leur écrasant labeur ?
Cette misère périodique ne semble pas les inférioriser dans leur profession. Certaines sourirent beaucoup et aimeraient mieux, à ces instants là, être dans leur lit. D'autres, montrent une certaine nervosité. Mais quand donc, au théâtre, à l'usine,
au magasin, etc., cet état spécial les prive -t-il de leur lucidité intellectuelle et est-il présenté comme excuse pour un travail mal fait ? Elles endurent plutôt bien leurs douleurs et leurs nerfs !...
Et dégrève-t-on de l'impôt le sexe « faible » en raison de cette fameuse « infériorité physiologique » qui, d'autre part, n'a jamais été considérée par les tribunaux comme une excuse valable visà-vis d'un délit ?
Dans les administrations, les employées sont, selon l'affirmation de la statistique, moins fréquemment absentes pour cause de maladie que les employés .'... La travailleuse s'habitue vite — il le faut bien ! — à supporter ces deux à quatre jours « d'infériorité physiologique » — dont l'oisive bourgeoise se plaint si bruyamment.
D'autre part, la femme trouve dans cette période une assurance relative de santé. Elle est moins sensible que l'homme à la contagion et aux effets de ces demi-maladies, influenzas, grippes, etc., qui abattent facilement le plus robuste gaillard.
Son extravagante coquetterie l'infériorise moralement.
« /Comment s'étonner de sa coquetterie puisqu'au long des siècles elle n'a guère été considérée que dans son sexe ? Ménagère ou courtisane ! Sexe avec tendresse, sagesse, discrétion, pudeur, fidélité, ordre, vie d'intérieur, et c'est l'épouse : ou sexe avec luxe et luxure, faste charnel, ostentation vaniteuse, rouerie, élégance, excitations sensuelles, attirances, rosseries, et c'est la courtisane. Pour l'enfantement ou pour l'amour, c'est la personne d'un même organe ; fileuse de laine ou porteuse de gemmes, la femme n'est rien que par lui /> li).
Ne pouvant subsister que comme ouvrière charnelle, il est parfaitement simple que la femme n'ait guère cherché à développer d'autres facultés, mais ait excellé dans l'art de plaire et passionnément ourdi la conquête du mâle, qu'elle soit arrivée à un état suraigu de féminité, de fascina-
(i) Lucien Le Foyer.
tion, de rayonnement sexuel — près duquel l'habileté masculine est dérisoire.
L'homme s'en plaint ? Pourquoi s'obstine-t-il depuis si longtemps à ne considérer sa compagne que comme une machine à plaisir ou à reproduction ? Pourquoi, lorsqu'elle veut agir, penser, être libre, son premier mouvement est il de la renvoyer à la cuisine, au salon ou à l'alcôve ?
Divers physiologues, Lombroso notamment, ont cherché les origines de ce qu'ils nomment la dissimulation féminine :
La faiblesse musculaire de la femme la contraignit à la ruse pendant les siècles de Force. Elle doit feindre, jusqu'au plus tardif mariage, d'ignorer le mécanisme de la reproduction. Elle s'habitue au mensonge grâce à ceux qu'on lui fait pendant ses jeunes ans sur les choses de la vie selon la pudique coutume ou pour la décider à obéir par crainte, et surtout grâce à ceux qu'ensuite elle fait encore à ses enfants (i). Et la « sélection sexuelle », dont elle dépend encore tant, porte la principale responsabilité en l'obligeant, pour être épousée, à dissimuler sans cesse (accidents périodi-
(i) Une éducation meilleure, celle qu'on lui donne depuis vingt ans, remédie à ces sottises.
ques, défauts corporels, âge, émotions, amour même, etc.), à se modeler selon l'idéal de l'Homme ou d'un homme, à se rendre intéressante, quelque: fois par de raffinés « cabotinages » pour donner à celui-ci envie de la protéger, etc., etc.
Les résultats ont-ils été aussi fâcheux que Lombroso a bien voulu le dire ? La coquetterie, la dissimulation — employez le terme que vous voudrez ! — ne trouve-t-elle pas dans la brutalité masculine un équivalent regrettable et plus inné : en effet, remarquons-le, aucune des origines cidessus assignées par des misogynes à une tare féminine, n'est fondamentale, ne fait nécessairement partie de la femme, comme, par exemple, l'instinct de la pudeur ou celui de la tendresse maternelle. Si tare, il y a, elle est acquise plutôt que naturelle.
Qu'économiquement la femme ne dépende pas plus de l'homme qu'il ne dépend d'elle, et cela change !... Elle n'a plus alors, pour unique moyen d'existence l'amour. Elle n'est donc plus contrainte à l'usage incessa?it de cette coquetterie qu'on lui reproche tant et qui était sa seule arme. Libérée de son esclavage sexuel, elle a, vis-à-vis de l'homme, une attitude plus franche, plus digne — la même
qu'ont déjà beaucoup des présentes jeunes filles instruites, conscientes et travaillant « Marguerite ira -toujours vers Faust, mais, d*une parole ferme, d'un regard que les bijoux n'hypnotisent plus, elle chassera Méphistophélès, père de ses rancunes et des folies de l'ancien couple» (i).
La recherche de la paternité,
que plusieurs groupements féministes inscrivent à leur programme, ne peut donner de résultats sérieux et elle occasionnera d'innombrables chantages.
"P)our poser semblable objection, il faut ignorer les termes des divers projets de loi qui existent à cet égard.
Si la recherche de la paternité n'est pas toujours possible, elle est souvent très facile, par
(i) Jules Bois. L'Eve Nouvelle.
exemple, lorsqu'existent de nombreuses preuves écrites, signées du père ; pourtant, même en des cas aussi nets — qui sont nombreux — la loi ne permet point de prendre en considération les doléances de la mère ; et cela contrairement à ce qui a lieu en d'autres pays.
En ce moment, séduire une jeune fille, cohabiter avec elle, la munir de plusieurs enfants, puis, l'abandonner, est un crime impunissable. S'il se passe sur la scène, il soulève toujours la plus vive indignation. « Bandit ! » hurlent les galeries supérieures. Dans la vie, on laisse ce bandit bien tranquille. « Elle n'avait qu'à ne pas céder », dit-on.
[A linstant oh ces lignes vont paraître, le Sénat va voter la recherche de la paternité. Le projet de loi est timide. Mais l'admission seule du principe constituera un progrès considérable).
Il y a eu d'innombrables grands hommes, et fort peu de K grandes femmes ».
rpouT d'abord, le nombre des grandes femmes est -*- considérable. Et il apparaît inouï, si on le rapproche des conditions d'asservissement intellectuel et social dans lesquelles, depuis des siècles, l'homme tient sa compagne. Une Sophie Germain, une Madame Dacier, semblent des miracles. Comment ces plantes admirables purent-elles jaillir et se développer, dans la pénombre, sans air, sans soins, sur un terrain hostile à toute floraison féminine ! Quelle devait être la puissance de leur génie pour qu'il ait pu triompher de l'exemple héréditaire donné par les autres femmes, des obstacles accumulés par les hommes, de l'opinion ambiante, et d'obstacles sans nombre et apparemment insurmontables ?
Combien qui pouvaient éminer furent étouffées, écrasées, par ce « handicap ». Faut -il leur en taire un reproche, à elles et à leur sexe ?...
Avant 1789, on l'a souvent dit, il était bien difficile aussi à un homme du peuple de développer et d'employer utilement les capacités intellectuelles qu'il pouvait posséder ; il fallait, pour qu'il y parvint, un ensemble de protections et de circonstances spéciales.
Combien fussent devenus de « grands hommes » ou simplement des individus de premier ordre, s'ils avaient eu accès au lycée et aux carrières hautes ? Même aujourd'hui, une partie seulement du peuple peut prétendre au développement intégral !
La Femme a atteint au génie moins souvent que l'homme, mais elle avait à surmonter des obstacles infiniment plus considérables que lui. Et elle y atteignit assez souvent pour montrer que le génie n'a pas de sexe.
« Oui, la femme n'a produit jusqu'à présent ni un Descartes ni un Newton. Est-ce à dire qu'il n'est pas né sur notre globe des femmes ayant une capacité mentale égale à celle de ces deux grands esprits. Qui oserait l'affirmer ? Il faut distinguer entre les actes et les virtualités. Descartes et Newton sont le produit de deux facteurs : leurs capacités individuelles et l'ensemble des circons-
tances sociales qui ont favorisé ces capacités. Si Descartes et Newton, étant entants en bas âge, avaient été enlevés par des pirates barbaresques, s'ils avaient été élevés à Alger et s'ils y avaient passé leur existence, Descartes n'aurait jamais écrit le Discours sur la Méthode et Newton les Principes Mathématiques de la philosophie naturelle. Cependant les cerveaux de Descartes et de Newton eussent été les mêmes. Ils auraient contenu une puissance virtuelle identique.
« Ce raisonnement s'applique à la femme. Qui sait combien il en est né dans la période historique qui avaient des facultés hors lignes, égales à celles des hommes les plus remarquables. Mais ces facultés ne se sont pas développées. Et je ne parle pas ici seulement de l'instruction, mais de l'ensemble des conditions sociales faites à la femme. Il se peut, par exemple, qu'il soit né dans la Grèce antique des jeunes filles avec un cerveau égal à celui d'Aristote comme puissance virtuelle. Mais ces jeunes filles, enfermées dans les gynécées depuis l'âge le plus tendre, ont été mises dans une voie qui les privait même de la conscience de leurs capacités.
<c II y avait quelque chose là », a dit André
Chénier, en se frappant le front lorsqu'il montait à la guillotine. Mais quand il prononçait ces paroles, il avait déjà fait ses preuves. Combien ii y a eu probablement de femmes de génie dans le monde, placées dans des circonstances telles qu'elles n'ont jamais même entrevu qu'elles avaient quelquechose dans le cerveau » (i).
Mme Marguerite Durand a montré avec insistance combien peu l'éducation courante est faite pour développer l'initiative chez les jeunes filles.
« Les femmes n'ont compté parmi elles, ni un Napoléon, ni un Shakespeare, ni un Raphaël, ni un Michel Ange. » Cela est bien fâcheux pour elles, car on le leur reproche souvent ! Des hommes qui n'ont d'ailleurs personnellement, aucune ressemblance avec ces types uniques dans leur genre, se servent journellement de ces exemples pour proclamer l'infériorité des femmes et leur propre supériorité !... Etant donné les conditions déprimantes de l'éducation des femmes, ce reproche équivaut à celui que l'on pourrait faire en reprochant à un cheval entravé, claustré dès sa naissance, de ne point avoir les performances d'un
(i) J. Novicow, D affranchissement de la femme.
cheval de course, à l'entraînement dès sa première année.
« Nous n'avons eu ni un Napoléon, ni un Shakespeare, ni un Raphaël, c'est entendu ; mais, dans toutes les branches des arts, des sciences, de la politique même, des femmes ont occupé, de tout temps, des places prépondérantes.
« je vous entends bien dire : « Si cela était, cela se saurait //. Eh bien cela est et si on l'ignore il faut en accuser d'abord l'instruction, l'étroit esprit clérical qui a pesé sur l'instruction donnée depuis des siècles à la jeunesse française et qui régne encore sur les programmes de l'enseignement moderne.
« Est-ce aux jeunes garçons que l'on tenait presque dès le berceau, à mettre en défiance contre la femme, à convaincre de la supériorité de leur sexe, que l'on aurait cité en exemple des femmes vraiment supérieures ?... Est-ce aux jeunes filles qu'il fallait inciter, d'abord, à la pratique des vertus chrétiennes, d'humilité, de modestie, d'abnégation,que l'on devait citer tant d'héroïnes échappées, pour le grand bien de l'humanité, à la gloire obscure du foyer ?... Aux jeunes filles on parle de Jeanne d'Arc ; cela, c'est sans danger, l'exemple de la bonne
Lorraine est aujourd'hui impossible à suivre. Nos bourgeoises demoiselles ne sauraient renouveler ses prouesses guerrières. L'exemple de Jeanne d'Arc est sans danger pour les familles.
« De même, celui de Sémiramis, réformatrice et organisatrice remarquable, mais que les jeunes filles de ma génération n'ont connue que par ses jardins suspendus.
« L'admirable Cléopàtre était, selon nos livres de classe, une femme dangereuse, une coquette,, une dépensière qui gâchait des perles dans du vinaigre et mourut piquée par un serpent. Depuis que le grand historien Ferrero, a appris à beaucoup de gens qu'Antoine épousa légitimement Cléopàtre et même que ce mariage fut pour les deux époux l'un de ces mariages d'intérêt chers à la bourgeoisie moderne, on se décidera peut-être à apprendre enfin aux jeunes filles l'histoire de cette merveilleuse politique et diplomate que fut la reine d'Egypte, que fut la légitime « Madame Antoine ».
« Les éducatrices bien pensantes parlaient de mon temps, à leurs élèves, de Blanche de Castille, sainte mère d'un saint roi. Elles insistaient peu sur Catherine de Médicis, régente aussi forte et aussi
- Si —
adroite qu'aucun roi, qui consultait les astres, courait, la nuit, masquée, les ruelles sombres... tout cela c'est de la politique et ce n'est pas pour les jeunes filles.
« Mais, dire la cruauté d'Elisabeth d'Angleterre et taire toutes ses hautes qualités de chef d'Etat, glisser rapidement sur Catherine la Grande qui eut des amants, pleurer sur Marie Antoinette, larmoyer les « adieux w de Marie Stuart, « bêler » les poésies de Madame Deshoulières, comme modèle de littérature féminine, oh ! cela a toujours été de bon ton.
« Or à l'exception des femmes que je viens de citer, en est-il d'autres dont l'on ait enseigné l'histoire réelle aux jeunes filles de nos générations?
« Les modèles qu'on leur proposait n'étaient que de résignation, de faiblesse voire de sottise. Et on leur reproche de manquer quelquefois, dans la vie, d'initiative ou de combativité ! Comment en serait-il autrement... »
Et écoutez Alexandre Dumas fils :
« Quel inconvénient verriez-vous à ce que Madame de Sévigné votât, tout comme son jardinier ? — Mais Madame de Sévigné est une exception
et on ne modifie pas les coutumes, les idées et les lois de tout un pays pour une exception.
— Et sa grand'mère, Madame de Chantai ? Et Madame de la Fayette ? Et Madame de Maintenon ? Et Madame Dacier ? Et Madame Guyon ? Et Madame de Longueville ? Et Madame du Châtelet? Et Madame de Derïand ? Et Madame de Staël ? Et Madame Rolland ? Et Madame Sand ?
— Toujours des exceptions.
— Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le droit de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers municipaux et même des députés. Mais les exceptions ne s'arrêtent pas là.
Et Anne de Beaujeu, et la bonne reine Anne et Blanche de Castille, et Elisabeth de Hongrie, et Elisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et Marie-Thérèse.
— C'étaient des reines.
— Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont régné comme elles l'ont fait, elles ont prouvé qu'elles pouvaient régner par l'intelligence et l'énergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me fera croire que des femmes qui peuvent être
reines comme celles-là, malgré leur sexe, ne puissent pas être électeurs à cause de leur sexe.
— Mais, enfin, il n'y a pas que ces femmes-là ; il y a la masse des femmes, n'ayant aucune idée et aucun sens de la politique et du gouvernement.
— Sens peu difficile à acquérir, si j'en juge par les hommes qui prétendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est-à-dire toutes celles dont tous les hommes distingués disent : « Ma mère était la plus intelligente et la plus honnête des femmes ; sans elle je ne serais pas ce que je suis >>. Je ne sais pas pourquoi tant de femmes obscures, mais honnêtes et intelligentes, ne voteraient pas aussi justement que tous les gredins et imbéciles de l'autre sexe » (i).
En résumé vous désirez l'asservissement des hommes aux femmes.
Nullement. Le Féminisme n'est pas l'anti-masculinisme. Nous ne voulons pas substituer une tyrannie à une autre. Nous demandons simplement une égalité complète de droits entre les sexes.
(i) Alex. Dumas fils, Les Femn.es qui tuent et les Femnies qui voient. Opuscule publié en 1880.
Pourquoi les femmes seraient-elles éligibles et électrices ?
mouT homme a ses droits politiques, même si -"- illettré il ne peut lire son bulletin de vote, même s'il est notoirement atteint de démence. Le fait qu'une doctoresse, une avocate, une « professeur » de Sorbonne ou de lycée, ne les a pas, constitue une des plus graves injustices sociales de cette époque, injustice d'autant plus inaperçue ' de la foule qu'elle est invétérée, fondamentale...
« Cet ignorant qui ne sait ni lire, ni écrire, si incapable de distinguer sa droite de sa gauche qu'au régiment ses chefs feront garnir différemment ses deux sabots, et que les mouvements s'exécuteront au commandement : « Paille ! Foin !.. Paille ! Foin ! » cet ignorant est électeur.... Ce butor qui assomme ses chevaux à coups de fouet, sans discernement, sans pitié, sans même le souci de son intérêt ; qui distribue à tort et à travers l'injustice et la souffrance, ce butor est électeur... Ce pochard qui ne désemplit pas, de
l'aube au crépuscule et du soir au matin, ce semblant d'homme, aviné, hoqueteux, baveux, ayant laissé sa raison au fond du premier verre, tellement il est intoxiqué, tantôt ricochant d'un mur à l'autre et tantôt vautré dans ses déjections, ce pochard est électeur... Electeur encore, ce fainéant qui se fait nourrir par sa femme, et cet apache qui vit de la fille. Electeur, ce gâteux qui s'usa les moelles en de sales noces ; électeur, ce demi-fou et ce fou prétendu guéri. Electeur enfin l'imbécile, maître du monde !... Mais la femme, réputée inférieure à tous ceux-là. n"a d'emploi que comme contribuable ; qu'un devoir : celui de payer ; qu'un droit : celui de se taire w. — (Séverine).
D'ailleurs, ce développement n'oppose aux représentantes de l'élite féminine ces regrettables électeurs mâles que pour mettre mieux la thèse en lumière. Car, considérées dans leur ensemble, les femmes ont exactement les mêmes raisons que l'homme de prétendre aux droits politiques et rien, sauf le préjugé, ne s'oppose à ce qu'elles les aient.
Elles paient l'impôt, direct et indirect — mais n'ont rien à voir dans l'établissement de cet impôt.
Elles se soumettent aux lois — mais n'ont rien à voir dans l'élaboration de ces lois, même si ces
lois les concernent spécialement, elles ou leurs enfants.
Ce sont des hommes qui décident et qui ne sont pas leurs mandataires puisqu'elles n'ont pas collaboré à leur élection.
Alors que, dans la vie quotidienne, on les juge si souvent « de bon conseil », on cesse de les considérer comme des êtres pensants dès qu'il s'agit des affaires publiques !...
Est-ce les considérer comme des Françaises que leur refuser tout droit de s'occuper des affaires de la France ?...
Même, j'y insiste, quand ces affaires les concernent directement, elles ou leurs enfants, elles n'ont pas plus voix à la Chambre que le bétail lorsqu'il s'agit d'agriculture !...
Les travailleurs peuvent grâce au bulletin de vote exprimer, s'il y a lieu, leur mécontentement. Les travailleuses les plus exploitées n'ont pas cette défense élémentaire !
De quel droit cette disqualification d'un sexe ?
€ L'égalité des sexes est-elle une notion fausse, ou a-t-elle la plus grosse part de vérité ? Ce qu'on peut en dire, c'est qu'elle n'est pas plus erronée que la notion de l'égalité des hommes qui est la
base des constitutions politiques modernes. Quelles différences de valeur intellectuelle, d'utilité sociale entre un homme instruit et un incompétent, entre un esprit intelligent et un cerveau débile ! Et cependant ils ont tous les mêmes droits. Or, les plus opposés à l'extension des droits des femmes n'oseraient pas soutenir qu'il y ait plus de différence, sous le rapport physique, intellectuel et moral entre un homme et une femme moyens qu'entre un homme supérieur et un imbécile (x)».
Alors vous trouvez que la femme n'a pas assez à faire dans son ménage et vous voulez qu'elle s'occupe encore de politique ?
D'abord, la politique ce n'est pas un ramassis de discussions sans importance et dont une bonne mère de famille doit se désintéresser puisque c'est la guerre ou la paix, la faillite ou la prospérité du pays, sa gloire ou sa déchéance, puisque c'est l'éducation des enfants, les soins donnés aux malades, le sort des pauvres, des vieillards et cent questions aussi graves. Et vous souhaitez que la
(i) Dr Toulouse.
femme s'en désintéresse ? La femme instruite et consciente d'aujourd'hui ? Qu'elle prenne comme tour d'ivoire, la mondaine, son salon, la ménagère, sa cuisine, la travailleuse, son atelier, et qu'elle s'y cloître, en candide ignorance de tout ce qui intéresse son pays, sa famille, son foyer et elle-même ? ..
Et la politique n'est pas si absorbante — à moins qu'on ne s'y spécialise — pour que la femme ne puisse s'en occuper en dehors de son ménage comme l'homme le fait en dehors de son travail. Se tenir au courant des idées, des faits, des gens, assister occasionnellement à quelque réunion publique et déposer en moyenne tous les deux ans un bulletin dans une urne, n'est pas une terrible sujétion !
Et l'on a souvent fait remarquer que là où la femme vote, en Nouvelle Zélande, en Australie, dans les quatre états d'Amérique, les ménages et les entants sont mieux tenus qu'en d'autres pays. Rien d'étonnant à cela : l'hygiène de la demeure et l'hygiène infantile sont ardemment propagées par tous les groupes féministes.
Notez encore que la femme a toutes les qualités nécessaires à la politique comme à la diplo-
rnatie ; certains anti-féministes voient même dans ce fait incontesté un argument à leur thèse, ces qualités étant selon eux très basses...
Quelle utilité la femme trouvera-t-elle à devenir une « citoyenne » ?
Tant que la femme n'aura pas sa franchise politique, tant qu'elle devra s'en remettre à la générosité de l'homme, elle n'obtiendra pas réparation des plus importantes injustices qui l'accablent ; on ne lui fera que de minimes concessions.
Ah ! du jour où les députés sortants auront, pour retourner au Parlement, à solliciter, non plus seulement le suffrage des électeurs, mais aussi celui des électrices, il n'en sera plus de même !
On lui offrira, avec des révérences, ce qu'on lui refuse aujourd'hui avec des ricanements.
Pour tout ce qui est des affaires de l'Etat, la femme doit s'en remettre à l'intermédiaire, au bon plaisir de l'homme, qui s'improvise son mandataire et qui a, par conséquent, à être juge et partie chaque fois que ses intérêts à lui s'opposent — et c'est fréquent ! — à ceux de la femme ! Personne ne prétendrait que celle-ci n'est pas monstrueusement infériorisée
par « l'arsenal de nos lois » ; comment en serait-il autrement, puisqu'elle n'a jamais pu qu'assister, passive, à leur élaboration, et que même ceux qui constatent combien ces lois sont injustes pour elle, lui refusent pourtant le moyen de les modifier, c'est-à-dire le bulletin de vote — et cela au nom des plus antiques préjugés. Ecoutez Gladstone : « Je reconnais que les législateurs ont été des gardiens infidèles des droits de la Femme. Je reconnais aussi qu'on ne lui rend pas la justice qu'elle mérite : mais nous ne pourrions changer cela sans lui faire abandonner la délicatesse, la pureté, le raffinement, l'élévation, qui constituent son pouvoir actuel ! ! ! » C'est dire à une prisonnière : « Vous êtes injustement en prison, je le reconnais ; je vous y laisse pourtant, parce que je trouve que les chaînes vous vont bien... » Et pourquoi le fait d'être électrices et éligibles enlèverait-il aux femmes leur pureté, leur raffinement, leur élévation ? . . Mystère ! Et les bravos qui accueillirent cette déclaration candidement cynique, étaient l'expression instinctive du plus ancien misogynisme militaire, celui qui vient « du temps où sur terre les arguments étaient des haches tourbillonnant autour des tètes et où un extra-poids
de quelques dizaines de kilos constituait l'éclatante supériorité de l'homme » (i).
Ecoutez Mr F. W. Pethick Lawrence exposer la question au point de vue anglais :
« Les femmes réclament le vote pour deux raisons essentielles : d'abord, afin de pouvoir jouer un rôle dans la vie de la Nation et introduire leur façon de voir, si longtemps dédaignée, dans le gouvernement, et ensuite, afin de sauvegarder leurs intérêts. Les femmes, on l'a dit, excellent dans le soin de toutes les choses vivantes., elles représentent le point de rue humain ; c'est une femme qui réforma merveilleusement la façon de soigner les blessés sur le champ de bataille ; c'est une femme qui apporta dans nos cachots moyen âgeux les quelques traces d'humanité qu'ils possèdent ; c'est une femme qui, par ses écrits, contribua largement à l'abolition de l'esclavage en Amérique.
« Les hommes croient avoir raison de se passer des femmes en ce qui concerne le gouvernement et l'administration du pays, mais c'est là une suffisance, aussi arrogante et ridicule que celle d'un père qui croirait pouvoir annuler toute l'influence
(i) Rev. Percy Dearmer.
de l'épouse et de la mère dans la maison... Considérez quelques-unes des questions que le Parlement examine : Vers quelle classe sociale, sur quels individus, les impôts seront-ils diriges ?... Concerneront-ils le pain, la viande, le thé, le tabac ? les grands revenus, les terres ? Et en quelle proportion r-.. Qu'enseignera-t-on aux enfants à l'école ?... Jusqu'à quel âge y resteront ils ? Quelles mesures compte-t-on prendre pour restreindre la mortalité infantile ?. . Quand sera réglementé le travail des femmes dans l'industrie ?... Et celui des apprentis et apprenties ?... Il y a ainsi une multitude de questions affectant intimement la vie des hommes, des femmes et des enfants, que les hommes ont essayé de régler à eux tout seuls. Leurs efforts, on le sait, ont complètement échoué. Une grande partie de notre population vit dans une pauvreté abjecte ; les travailleurs et les travailleuses — particulièrement les travailleuses — sont si terriblement exploitées, que pour un labeur incessant, ils ne gagnent pas de quoi vivre. La mortalité infantile est de plus en plus inquiétante ; la loi des pauvres est insuffisante ; nos prisons sont des universités de criminels.
« Les femmes « ressentent » profondément tous
ces problèmes et quand elles auront le vote, les candidats des différents partis politiques auront à inscrire les solutions possibles en tète de leur programme. Ceux qui retourneront au Parlement seront soigneusement observés, eux et leur parti politique ; et si leurs actions ne sont pas conformes à leurs promesses, ils perdront leur siège ».
Et écoutez aussi Mme Hubertine Auclert, la grande « suffragette >, de la première heure :
« La collectivité des hommes et des femmes a
les mêmes intérêts sociaux et politiques. Pourquoi
l'homme s'est-il arrogé à lui seul le privilège de
faire les lois ? Se croit-il un roi infaillible ?
Vous riez beaucoup, Messieurs les libre-penseurs,
vous riez beaucoup du pape infaillible ; mais dans
la vie présente, vous tous, vous êtes des papes
infaillibles. Vous nous» obligez, nous, la moitié de
l'humanité, et cela, sous peine de condamnation,
à nous soumettre sans examen, sans discussion,
aux lois que vous nous faites. Il est évident que
vous n'êtes pas susceptibles de vous tromper, il
est évident que vous êtes infaillibles, puisque, en
dépit du bon sens et de la raison, vous prenez
sur vous de gouverner l'humanité, et pour ce,
vous avez institué un suffrage auquel vous avez
donné un nom mensonger : un suffrage qui se permet d'exclure des listes électorales neuf millions de femmes est un suffrage singulièrement restreint pour s'appeler universel ».
Je nie que la femme soit déjà l'équivalente de l'homme. Je constate ses progrès. Je crois à son avenir. Mais avant de lui donner le bulletin de vote, nous devons attendre qu'elle ait atteint son complet développement.
Tous ceux qui se sont spécialisés dans cette question, affirment que la femme est intellectuellement l'équivalente de l'homme. Ce qui lui manque encore, c'est l'habitude de l'indépendance et des responsabilités. Elle n'aura son équilibre définitif, elle ne se développera tout à fait, que grâce au définitif affranchissement que représente le bulletin de vote. Qu'elle accroisse, même considérablement, sa force mentale par l'étude, et sa santé phvsique par les sports, il en résultera pour elle de nouveaux progrès, mais elle ne connaîtra son épanouissement total que sous l'influence de la
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liberté. Cette obligatoire protection masculine l'anémie. Deux comparaisons prises à la vie quotidienne : on ne devient un nageur qu'en s'aventuturant en pleine eau profonde, tout soutien abandonné ; et l'étudiant ne prend du « sérieux » que lorsqu'il doit vivre à ses risques et périls
La liberté restituera à l'esclave femme son prestige, lui ouvrira un champ d'action et de pensée immenses. Responsable, elle sera grave dans la décision. Comment cesserait-elle d'être quelquefois un peu puérile si elle ne peut agir que par l'intermédiaire de l'homme et si les conséquences de ses actes ne concernent que lui ?
Avant 1789, le peuple était considéré et traité par les autres classes comme la femme l'est actuellement par l'homme. Et même il n'atteignit son plein développement intellectuel, il n'acquit le sens social, il ne progressa jusqu'à fournir à l'élite un si grand contingent, que plus tard, que lorsqu'il eut le suffrage universel.
La liberté est miraculeusement fécondante, c'est elle, elle seule, qui fait accomplir à l'être humain la dernière étape vers l'épanouissement intégral de soi.
Les forces qui sont virtuellement dans la Femme
et qu'on laisse inemployées, seraient précieuses pour notre patrie. La valeur internationale des pays où notre compagne possède, depuis peu d'années pourtant, ses droits politiques, a nettement augmenté, — c'est là un fait qu'un illustre homme d'Etat anglais, notoirement antiféministe d'ailleurs, a dû reconnaître. Or, jamais la compétition entre les peuples ne fut aussi âpre — et nous laissons des forces immenses sommeiller dans notre Race ! . . .
Et de la femme, instruite, rénovée et grandie par la liberté, vivant en de meilleures conditions d'hygiène et de travail, grâce aux mesures qu'elle saura imposer au Parlement et aux gouvernants, il naîtra des enfants semblables à elle et qu'elle éduquera selon un idéal bien plus haut qu'aujourd'hui.
...Les droits politiques de la Femme vaudront à celle-ci la suppression de son abominable asservissement actuel ; à l'homme, une compagne supérieure et une collaboratrice clairvoyante, dévouée, dans les affaires publiques ; à la patrie, des ressources puissantes ; à la race, une admirable régénération.
La mise au monde et l'élevage des enfants occupent trop la femme pour qu'elle ait le temps d'exercer ses droits politiques.
Cette objection est presque toujours présentée par des mondaines qui n'ont jamais eu d'enfants et qui vraisemblablement n'en auront jamais !
Chaque fois que la femme sollicite un droit, on commence toujours par le lui refuser au nom de ses fonctions maternelles ! Lorque, par exemple, il s'est agi pour elle du droit à l'instruction secondaire, on prétendit que l'algèbre, la philosophie et les lettres anciennes l'empêcheraient irrésistiblement de soigner ses enfants et même de les mettre au monde. (Relisez le discours de M. de la Bassetière à la Chambre, lors de la création des lycées de jeunes filles !) Le droit au travail lui est souvent marchandé pour la même raison ; qu'elle meure de faim s'il le faut, mais à cause de ses enfants, de son mari, de son ménage, qu'elle ne travaille pas — même si elle n'a pas d'enfants, même si elle est célibataire ou veuve...
Oisive ou stérile, tel semble son destin — alors qu'au contraire, je le répète, c'est surtout la travailleuse qui est une épouse féconde et une mère admirable !
Et dispense-t-on de l'impôt les femmes qui ont des enfants ?
Donc, elle n'aura pas le temps d'exercer ses droits politiques S'agit-il du vote lui-même ?... Déposer, environ tous les deux ans, un bulletin dans une «urne» qui se trouve toujours à proximité, est une bien petite dépense de temps, avouera-t-on, à moins que l'on ne respecte les deux vieux dictons : « La femme, le chien et la cheminée, ne doivent jamais quitter la maison », et « La femme ne doit quitter la demeure que trois fois dans sa vie, pour son baptême, pour son mariage, pour ses obsèques » !!...
Mais et la préparation mentale du vote?
Rien encore d'incompatible avec les soins du foyer !...
J'ai déjà montré que les femmes ne doivent pas dédaigner la politique et que celles qui disent : « Il faut laisser ces discussions-là aux hommes » trahissent inconsciemment mais gravement leurs propres intérêts et ceux de leurs enfants ; d'ailleurs, quand, émancipées, elles pourront, grâce au vote, modifier leur destin, elles ne parleront plus ainsi,
croyez-le bien ; les jours de scrutin, il y aura peu d'abstentions féminines !
Se tenir au courant du mouvement social, sa voir ce que préparent ou accomplissent la Chambre, le Sénat, les Conseils municipaux, n'exige pas un temps considérable, loin de là ; il suffît de lire les journaux et de réfléchir !.'..
Du moins, les hommes n'en font-ils pas davantage!... Se plaignent-ils de ce que l'exercice de leurs droits politiques les contraignent à négliger leur travail ?
Les mères les plus profondément consciencieuses trouvent le temps de parcourir les gazettes ; au lieu de s'en tenir au feuilleton, elles liront des rubriques plus graves ; et ne croyez pas qu'elles les trouveront trop graves ! Elles ne les dédaignent aujourd'hui que parce qu'elles ne peuvent jouer aucun rôle dans les débats qu'elles relatent. Elles causeront aussi, entre elles ou en compagnie mixte, des affaires du pays, pour s'éclairer, pour créer ou affermir leur opinion, et cela vaudra bien les commérages qui sévissent aujourd'hui dans la « bonne société » comme dans le peuple.
Cela demandera-t-il tellement de temps ?... Et peut-on affirmer sans rire que l'exercice de leurs
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droits politiques contraindra les femmes à négliger époux, bébés et ménage ?... On croirait que vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elles se consacrent exclusivement, riches ou pauvres, à leur foyer ! Même l'Henriette des « Femmes Savantes » ne serait pas si assidue! Les occupations de la demeure ont diminué depuis Molière ; l'épouse ne tisse plus les vêtements, ne fait plus le linge et ne va plus à la fontaine ; l'eau, le gaz, l'électricité, sont de fidèles serviteurs ; des spécialistes ont attiré au dehors la plupart des travaux domestiques de jadis...
D'ailleurs, celles qui trouveront trop lourds ces droits, n'auront qu'à ne pas les employer, conformément à l'exemple actuel de beaucoup d'hommes ; mais elles seront bien rares celles là !
Vous ne pouvez prétendre qu'une « députée » aurait grand temps à consacrer à ses enfants ?
Les politiciennes de carrière ? Combien serontelles ! Candidates, quelques centaines, au plus. Elues ? Ne soyons pas trop optimistes : dans les premiers parlements mixtes, les femmes constitueront
une petite minorité. Je ne les vois pas bien, certes, ravaudant les chaussettes de leur mari, ces fameuses chaussettes dont se préoccupent tant les anti-féministes ! Mais, ces spécialistes mêmes ne seront pas occupées davantage et autrement que bien des travailleuses d'aujourd'hui : femmes de lettres, artistes dramatiques, avocates, doctoresses, peintres, etc.. qui, pour la plupart, sont mariées et excellentes mères de famille, sans parler des marchandes de quatre saisons, voyageuses de commerce, ouvrières de fabrique, plieuses, relieuses, etc., qui fournissent une plus forte quantilé de travail que le député « ordinaire » et élèvent pourtant des nichées de mioches.
Et pourquoi cette inquiétude alors qu'on trouve aujourd'hui tout naturel que tant de femmes demeurent célibataires par mysticisme ou stériles par économie !
Donner le vote aux femmes ce serait livrer la France à la réaction.
Dès sa fondation, la République trouva dans le clergé et ses dépendances, une opposition véhémente et qui, malgré les ordres de Léon XIII, n'a
pas désarmé. L'Eglise a fait de la cause des anciens régimes, sa cause. Le curé de campagne s'est appuyé non sur le village, mais sur le château. Qui dit influence religieuse, dit influence anti-républicaine. D'autre part, la femme est beaucoup plus soumise à cette influence que l'homme. Un des désaccords les plus fréquents du mariage moderne est même celui-ci : la femme cléricale, le mari libre penseur. A première vue, les républicains peuvent donc craindre que le vote des femmes leur soit préjudiciable.
Qu'ils se rassurent !... J'ai eu souvent à le dire et l'écrire, ce nouveau « péril noir » est une illusion.
Ecoutez d'abord M. Ferdinand Buisson :
« Donner le suffrage aux femmes dans la commune ou dans l'Etat, c'est, dit-on, jeter dans la balance électorale un poids énorme qui se portera du côté de la réaction...
« Qu'il y ait une part de vérité dans cette crainte, qu'elle eut été fondée il y a vingt ou trente ans, nous ne le nierons pas. Il reste encore des parties de la France où il ne serait pas impossible que le phénomène redouté se produisit encore comme survivance ou comme accident.
« Mais d'abord on se trompe lourdement si l'on se représente la femme française d'aujourd'hui ou de demain comme reproduisant simplement le type qui fut longtemps traditionnel. Nous ne sommes plus au temps où cinquante pour cent des femmes ne savaient pas lire. Si faible qu'on suppose l'influence de l'école laïque, il faut pourtant convenir qu'elle a d'abord rendu très rare le cas si fréquent autrefois de la femme totalement ignorante, étrangère à la vie du pays, crédule à tous les bruits, incapable de tout jugement propre.
« Et puis, par là même, l'école laïque a répandu bien des habitudes nouvelles : on s'est accoutumé à la formule : le curé à l'église, l'instituteur à l'école, le maire à la mairie. La distinction des pouvoirs s'est faite dans les esprits. Les femmes elles-mêmes aujourd'hui sont bien plus près qu'on ne le croit de l'état d'esprit qui fut celui des paysans, au Seize-Mai, à l'égard du gouvernement des curés, là même où l'on avait compté sur la dévotion des populations catholiques.
« Ne voyons-nous pas dans une autre partie du public, dans les familles plus aisées, l'extension et le grand succès moral des lycées de filles produire des résultats peut-être encore plus considérables ?
On aurait donc tort de croire qu'il n'y a rien de changé en France dans la mentalité féminine
« D'ailleurs, il en serait du métier d'électrice comme de tous les autres : c'est en forgeant qu'on devient forgeron. Appelée à se prononcer, à avoir un avis sur tel programme politique ou municipal, à juger les personnes après les idées, à prendre la responsabilité d'une opinion et d'un choix, la femme fera le nécessaire pour se renseigner, s'instruire, se décider en connaissance de cause. Peut-on lui reprocher de n'avoir pas d'avis aujourd'hui ? C'est ce qu'on a voulu ! Il n'y a qu'un homme qui se préoccupe de ce qu'elle pense, qui s'efforce de la faire penser à sa manière, qui prenne la peine de l'instruire, de la guider, de l'inspirer : c'est le curé. Quoi d'étonnant qu'elle ait écouté la seule voix qu'elle ait entendue ?
« Le jour où elle sera quelqu'un dans la cité, le jour où son suffrage comptera, on songera vite à elle. Et, comme le suffrage universel des hommes a fait sentir la nécessité d'instruire l'électeur, celui des femmes fera entreprendre aussitôt l'éducation de l'électrice.
« Il n'y a donc là ni obstacle ni péril qui doive faire renoncer à l'application des principes et à
la rentrée des femmes dans le droit commun de l'humanité. Il n'y a que des mesures à prendre pour éviter les accidents d'un mouvement trop brusque » (i).
Il) Ferdinand Buisson.— Rapport favorable fait au nom de la Commission du suffrage universel chargée d'examiner la proposition de loi déposée par M. Dussaussoy et tendant à accorder le Droit de vote aux Femmes. Cette Commission a pris la mesure transitoire de demander, pour les femmes, à la Chambre, le vote municipal d'abord. On pourrait aussi aborder, dès à présent, la seconde partie du projet avec certaines restrictions censitaires. Auraient seules le vote aux élections législatives, les femmes munies de certains diplômes universitaires, occupant telle ou telle situation dans le commerce ou encore se trouvant « chefs de famille ». M. Marcel Prévost dit à ce sujet :
« Il est absurde d'armer du bulletin de vote un o-'arçon de vingt et un ans, célibataire, qui ne pense qu'à s'amuser et à conter fleurette aux filles, — et de repousser du scrutin une veuve de trente-cinq ans, mère de plusieurs enfants qu'elle nourrit et qu'elle instruit. La veuve de trente-cinq ans, mère de famille, est certainement la mieux informée des réalités pratiques et la plus intéressée au bon ordre des choses. Elle a donc, en somme, bien plus de droits au vote que le gamin huluberlu de vingt et un ans... On devrait réclamer d'abord une sorte de suffrage censitaire, avec « l'adjonction des capacités ». Une campagne en faveur du suffrage des femmes chefs de famille (le
...La Femme est essentiellement pratique. Lorsqu'elle aura à choisir entre le candidat désigné par les prêtres et le candidat qui promettra des réformes l'intéressant, c'est pour ce dernier qu'elle votera. Dès aujourd'hui, dans les villages où il y a des conflits entre le curé et le maire, si celui-ci se manifeste utile, si de lui dépend le bien être du pays, elle lui donne le pas sur le curé. Entre ses intérêts temporels précis, directement attingibles, et ses intérêts spirituels et futurs, la plus dévote n'hésite jamais.
Je crois que sous l'influence de leurs droits politiques, les pires cléricales s'en tiendront à être simplement pieuses. Une grande purification de sentiment religieux interviendra.
\c jugez pas la citoyenne de demain d'après la femme d'aujourd'hui, car le sentiment de la responsabilité fortifie l'être le plus débile. Dans l'exercice de ses pouvoirs électoraux, elle ne se
père étant mort, disparu ou indigne) aurait, j'en suis sûr. de grandes chances d'aboutir. Ensuite, le collège électoral féminin irait peu à peu s'èlargissant, à mesuie que s'accompliraient l'éducation politique et l'évolution sociale du sexe faible. Au bout de vingt ans, — peut-être moins — l'égalité complète serait acquise. »
laissera ni dominer, ni duper — par personne ! D'ensemble elle est aujourd'hui instruite et consciente ; elle n'a plus besoin, pour resplendir, que de responsabilités — dont la plus haute, la plus féconde, sera celle de contribuer à élire Le bulletin de vote contient pour elle une brillante métamorphose.
Contrairement à ce que certains croient, c'est tant que la femme sera dédaignée par la Loi, qu'elle restera asservie aux prêtres, — qui s'occupent d'elle, eux. et qui d'une voix douce et patiente la fortifient contre les épreuves que son asservissement rend inévitables, qui lui parlent d'un paradis de justice où l'âme féminine vaut l'âme masculine, où tous ses sacrifices terrestres se trouveront compensés !
Mais qu'émancipée, elle n'ait plus à éternellement se sacrifier, qu'elle puisse, grâce au bulletin de vote, obtenir justice ici-bas, et elle ne dépendra plus du clergé. Admise aux affaires de la nation, elle s'appliquera moins aux affaires de la sacristie. Surtout en province, combien de femmes ne sont des « bigotes » que par désœuvrement et n'emploient à un religiosisme outré leur activité que parce qu'aucun autre courant ne s'offre à
elles. Mêlez les à la vie publique et ces femmes inutiles ou nuisibles et dont \ous n'attendez qu'hostilité deviendront peu à peu d'excellentes citoyennes.
Notez que si nombre de cléricaux à vue courte se joignent à nous, en riant sous cape, pour réclamer le vote féminin, les plus intelligents de leur parti combattent avec force cette tendance, car ils prévoient qu'une fois la lemme émancipée elle leur échappera.
...D'ailleurs, des difficultés politiques qui, si elles se produisaient, seraient légères et transitoires, peuvent-elles détourner les républicains d'un devoir social, de la réparation d'une injustice monstrueuse ?
Son émancipation ne donnera pas à la femme une puissance plus considérable que celle qu'elle doit à sa coquetterie. Au contraire, car la galanterie masculine ne lui fera plus aucune faveur.
Précisément, il est déplorable que son influence soit subordonnée à son charme, à sa ruse, ou à la pitié qu'elle inspire. Force masculine victorieuse ou vaincue, c'est toujours l'ordre de la
force. Obtenir justice autrement que par la vertu de la justice, c'est banqueroute de la justice.
D'ailleurs, jugeant d'ensemble, on constate que la femme n'obtient par faveur que des insignifiances, et encore lorsqu'elle est belle et jeune. D'un aspect médiocre, ou bien âgée, elle a, d'ordinaire, peu à se louer de cette fameuse « galanterie »... Il y a longtemps qu'elle sait à quoi s'en tenir à cet égard !... C'est dans les pays et aux époques où en paroles on. la plaçait « à peine plus bas que les anges » qu'elle se trouvait en réalité traitée à peine mieux que les animaux domestiques !
Cette célèbre « galanterie » lorsqu'elle ne s'abstient pas, et même raffinée, est faite de mépris et de désir brutal. La femme préférerait du respect.
Prétendre qu'elle doit s'en remettre au bon plaisir masculin est un paradoxe que la plus ignorante réprouve.
Des droits, non des passe-droits !
Le bulletin de vote causerait des querelles dans le ménage.
Tout au contraire ! Aujourd'hui, il y a des querelles au sujet du vote parce que chaque couple est représenté par une seule voix. La question de
savoir si cette voix unique, sera bleue, violette, blanche ou rouge, cause parfois, dit-on, des bouderies conjugales qui seront sans raison lorsque chacun des époux possédera sa voix et que les imminentes réformes assureront à to:.s le secret absolu du vote.
Ne faisant pas de service militaire la femme ne peut prétendre aux mêmes droits que les hommes.
Non, elle ne fait pas la guerre, mais elle « fait les soldats ». Ses fonctions maternelles doivent, avec justice, être considérées, socialement, comme l'équivalent — au moins ! — du service militaire des hommes.
D'ailleurs, en France, elle accepterait volontiers d'avoir à faire partie de services spéciaux, ambulancières, garde-malades, etc., tels qu'il en existe dans d'autres pays. Si on le juge utile, elle peut être, et d'une façon régulière, organisée, la collaboratrice de l'homme sur le champ de bataille ; elle l'a été lorsqu'il l'a fallu, à l'improviste, et héroïquement.
La femme est nerveuse, impulsive, déraisonnable. Elle apporterait dans les affaires publiques un « élément d'hystérie ».
C'est proclamer son infériorité. Nous avons déjà répondu. N'importe :
Cette objection n'est juste qu'en ce qui concerne les désiquilibrées, qui ne sont pas inférieures en nombre aux dé si qui libre s ; et ceux-ci votent, même si leur infériorité intellectuelle va jusqu'au gâtisme, sénile ou précoce, et jusqu'à la folie (i).
La femme ordinaire agit parfois, dans la vie sentimentale surtout, suivant des raisons que l'homme ne sent pas, ou ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, mais qui n'en sont pas moins subtiles. Et personne ne nie que. dans les questions d'intérêt, elle apporte — pour peu qu'elle ait quelque habitude de ces questions ■ — les plus rares qualités d'ordre, de prévoyance, de finesse. Combien de grandes maisons de commerce sont admirablement dirigées par des femmes d'ailleurs non électrices.
(i) Tant qu'un jugement n'est pas intervenu pour l'interdire, l'arriéré et l'aliéné ont droit au vote.
Hystérie?... Pendant l'affaire Dreyfus, l'immense majorité des Français, comme en proie à une sorte de folie collective, pataugèrent honteusement dans des malentendus dont ils rougissent maintenant. Comment essayent- ils d'injurier les femmes avec le nom d'une maladie dont souffrent quelquesunes et dont eux semblaient alors tous atteints ?
Le candidat stupide mais < beau garçon » aurait tous les votes féminins.
Qu'il ne s'y fie pas !... Partout où la femme possède le droit de vote, à quelque degré que ce soit, elle en use avec un extrême sens critique, réfutant ainsi la « gaudriolesque » objection cidessus. Elle s'informe, étudie, réfléchit ; elle envisage uniquement ses intérêts, ceux de ses enfants et ne se laisse distraire par rien. Aux élections municipales anglaises, par exemple, les femmes ont même la réputation d'être bien plus que les hommes malaisées à étourdir avec de l'éloquence : il leur faut des raisons.
C'est méconnaître la femme instruite et consciente d'aujourd'hui que la croire encore serve de l'écœurant bellâtre. Même sexuellement, elle s'en est déjà libérée. Elle cherche dans l'homme
des mérites intellectuels et moraux, qu'elle ne voyait pas ou dédaignait jadis.
Il est hardi de prétendre qu'elle ne lira pas les programmes électoraux et que les avantages physiques de tel candidat la décideront !
S'amouracher d'un homme pour l'avoir aperçu dans une réunion publique ou d'après sa photographie, nécessite une sensibilité bien spéciale. De pareils coups de foudre seront forcément bien rares, surtout en France, où, contrairement à l'opinion internationale, la femme est beaucoup plus méfiante qu'ailleurs.
Il faudra pour conquérir son vote d'autres arguments que des langueurs de voix et des caresses de regards !
On dit qu'elle fut boulangiste. Et le Français ne le fut pas, peut être ?... Notez que n'ayant pas plus droit au suffrage à cette époque qu'aujourd'hui, mal renseignée sur la politique, par conséquent, elle ne pouvait que partager l'enthousiasme masculin !
Encore une fois, il ne faut pas juger la citoyenne de demain d'après la femme asservie d'aujourd'hui.
La candidate belle et sotte aurait tous les votes des hommes.
Vraiment?... Cela donne une piètre idée du suffrage masculin !... Quel aveu !
Cette objection, aussi ridicule que la précédente, relève également de la « gaudriole ».
Toutes deux sont fort employées par ces « rigolos », prompts à chanter le tabac, l'amour et le bon vin, et qui croient naïvement que les rapports sexuels sont les seuls possibles entre les hommes!...
Les pays où le suffrage masculin existe, ne nous fournissent en faveur de Tune ou de l'autre même pas un commencement de preuve.
Attendons que d'autres pays se soient décidés, car cette expérience sociale est incertaine, quant aux résultats, et peut être une faillite.
Cet argument, d'ailleurs fréquent, prouve que celui ou celle qui l'emploie est mal au courant de la question ; en effet, les femmes ont le bulletin de vote municipal : en Bohême, en Suède, en Russie, en Finlande, en Angleterre, en Ecosse,
en Norvège, en Danemarck. en Islande et dans sept états de F Amérique du Nord.
Elles sont électrices et éligibles, toujours au point de vue municipal : en Bohème, en Suède, en Angleterre, en Ecosse, en Norvège, en Danemarck, dans toute l'Australie, et dans divers Etats de l'Amérique du Nord.
Elles ont le suffrage parlementaire complet (électorat et éligibilité) en Bohème, en Finlande, en Norvège, en Australie et dans quatre Etats de l'Amérique du Nord.
Partout, le vote des femmes a donné les plus heureux résultats. Non seulement il ne s'est élevé aucune plainte contre lui, pas la moindre, mais on a reconnu que la valeur internationale des pays ainsi innovateurs, avait augmenté. Jusqu'ici les lois votées grâce aux femmes, sont de haute préservation sociale.
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Imprimerie Em.-M. Leliêvre, Laval-Paris.
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