PRESCIENCE DE DIEU ET LIBERTE HUMAINE
en a : et on verra clairement que deux choses qui sont établies sur des raisons si nécessaires ne peuvent se détruire l'une l'autre. Car la vérité ne détruit point la vérité ; et quoiqu'il se pût bien faire que nous ne sussions pas trouver les moyens d'accorder ces choses, ce que nous ne connaîtrions pas, dans une matière si haute, ne devrait point affaiblir en nous ce que nous connaissons si certainement.
« En effet, si nous avions à détruire la liberté par la Providence ou la Providence par la liberté, nous ne saurions par où commencer, tant ces deux choses sont nécessaires, et tant sont évidentes et indubitables les idées que nous en avons. Car il semble que la raison nous fasse paraître plus nécessaire ce que nous avons attribué à Dieu, nous avons plus d'expérience de ce que nous avons attribué à l'homme ; de sorte que, toutes choses bien considérées, ces deux vérités doivent passer pour également incontestables.
« Donc, au lieu de les détruire l'une par l'autre, nous devons si bien conduire nos pensées que rien n'obscurcisse l'idée très distincte que nous avons de chacune d'elles. Et il ne faudrait pas s'étonner que nous ne sussions peut-être pas si bien les concilier ensemble. Car cela viendrait de ce que nous ne saurions pas le moyen par lequel Dieu conduit notre liberté, chose qui le regarde et non pas nous, et dont il a pu se réserver le secret sans nous faire tort...
« Quand donc nous nous mettons à raisonner, nous devons d'abord poser comme indubitable que nous pouvons connaître très certainement beaucoup de choses, dont toutefois nous n'entendons pas toutes les dépendances ni toutes les suites. C'est pourquoi la première règle de notre logique, c'est qu'il ne faut jamais abandonner les vérités
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une fois connues, quelque difficulté qui survienne quand on veut les concilier ; mais qu'il faut au contraire, pour ainsi parler, tenir fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoi qu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue (i). »
Cette sage observation de Bossuet trouvera son application dans toutes les difficultés du même genre, et notamment dans celle qui naît des relations de la liberté humaine avec la volonté souverainement efficace de Dieu.
2. La volonté souveraine de Dieu et la liberté le l'homme. — - La volonté de Dieu est souverainenent efficace ; non seulement elle accomplit tout ;é qu'elle veut, mais elle fait encore que tout s'accomplit comme elle le veut. Tout ce que Dieu veut se réalise et tout se réalise comme il le veut. En conséquence de cette efficacité souveraine de la volonté et du concours de Dieu, la liberté humaine parait fort compromise. En réalité, il n'en est rien. Mais la difficulté subsiste, beaucoup plus grave i ore que dans le cas précédent.
Incontestablement, Dieu meut la volonté de l'homme, parce qu'il est le bien suprême auquel <ule aspire, et parce qu'il est la cause de sa puissance . i vouloir. Ecoutons saint Thomas : « De même que l'entendement, dit-il, est mû par l'objet qu'il nprend et par l'être qui lui a donné la faculté de comprendre, de même la volonté est mue par son objet qui est le bien, et par l'être qui lui a donné la faculté de vouloir. Tout bien, quel qu'il soit, peut mouvoir la volonté ; mais il n'y a que Dieu qui la meuve d'une manière suffisante et efficace. En effet,
i. Bossuet, Traité du libre arbitre, c. iv.
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un moteur ne peut mouvoir un mobile que quand sa puissance active surpasse ou du moins égale la puissance passive de l'objet qu'il meut. La puissance passive de la volonté s'étend au bien général, car son objet est le bien universel, de même que l'objet de l'intelligence est l'être universel. Tout bien créé est un bien particulier ; Dieu seul est le bien universel ; donc Dieu est le seul objet qui remplisse la volonté et qui lui donne une impulsion suffisante. Pareillement, il n'y a que Dieu qui puisse produira la faculté de vouloir. Car que signifie ce mot de vouloir, sinon l'inclination de la volonté au bien universel ? Or, il appartient au premier moteur de porter la volonté vers le bien universel, de même que, dans les choses humaines, il appartient au chef de la nation de diriger tout en vue du bien dé la communauté (i). »
a Dieu, dit-il ailleurs, gouverne les êtres avec un art toujours égal, par des moyens divers, selon la diversité de leur nature (2). » C'est dire que Dieu dirige différemment les êtres intelligents et libres, qui sont maîtres de leurs actes, et les êtres dénués de raison. Mais que devient alors la liberté ? N'estelle pas une illusion,? Non certes. Dieu a fait des créatures libres, et ces créatures conservent leur liberté, même en présence de la volonté et de l'action souveraine de Dieu, ou plutôt en vertu même de la volonté et du décret de Dieu. Et voici comment, selon saint Thomas : « La volonté divine étant souverainement efficace, il suit de là que non seulement ce que Dieu veut arrive, mais encore que toutes choses se font de la manière dont il veut qu'elles soient faites. Or il veut l'existence nécessaire de
1. Sum. theol., I, Q. cv, a. 4- — a. Sam. theol., \, Q. cm, a. 5.
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telles choses et l'existence contingente de telles autres, en vue de Tordre général, et afin que l'univers présente un ensemble complet. Dans ce but, il a rattaché certains effets à des causes nécessaires qui ne peuvent pas faillir, et par lesquelles ces effets sont nécessairement produits ; il en a rattaché d'autres à des causes contingentes, faillibles et qui peuvent ne pas les produire.* Gonséquemment, les effets voulus de Dieu ne tirent pas leur contingence de la contingence des causes prochaines qui les déterminent ; mais comme Dieu les voulait contingents, il a préparé dans ce dessein des causes de même nature... Rien ne résiste à la volonté de Dieu ; d'où il résulte que non seulement il fait ce qu'il veut, mais encore que, selon qu'il le veut, les choses sont contingentes ou nécessaires (i). »
« Il appartient à la Providence, non pas de corrompre la nature des êtres, mais de la conserver. Ainsi elle meut tous les êtres conformément à leur nature, de telle sorte que l'opération divine fait produire aux causes nécessaires des effets nécessaires et aux causes contingentes des effets contingents. Or, la volonté étant un principe d'action qui n'est pas déterminé à un acte unique, mais qui peut en accomplir plusieurs indifféremment, Dieu la meut de manière à ne pas la déterminer nécessairement pour un seul objet, mais à maintenir la contingence et la liberté de son mouvement, si ce n'est à l'égard des choses vers lesquelles elle est naturellement portée... Il répugnerait à l'opération divine que l'impulsion qu'elle donne à la volonté fût nécessaire, contrairement à l'essence de la faculté de vouloir; il ne répugne pas qu'elle fasse mouvoir librement
i. Sum. iheol., I, Q. xix, a. 8, et ad a.
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la volonté, comme sa nature le demande (i). » « Dieu est la cause première qui meut à la fois et les causes naturelles et les causes volontaires. Et comme, lorsqu'il meut les causes naturelles, il n'empêche pas que leurs actes ne soient naturels ; de même, lorsqu'il agit sur les causes volontaires, il n'empêche pas leurs actions d'être volontaires ; même il leur donne plutôt ce caractère, car il agit dans chaque être d'une manière conforme à sa nature propre (2). »
Pas plus dans la question présente que dans celle des rapports de la science divine avec la liberté humaine, l'explication qu'en donne saint Thomas ne réussit à dissiper toutes les difficultés ; le mystère reste. Deux vérités sont acquises : d'une part, l'action souverainement efficace de la volonté divine, d'autre part l'existence de la liberté de l'homme. Comment se concilient-elles ? Nous venons d'entendre saint Thomas nous dire que Dieu ne s'impose pas à l'homme par violence ou coaction, qu'il respecte sa nature d'être libre et qu'il agit par le dedans conformément à cette nature. Les molinistes ont essayé, de leur côté, de donner une explication différente. On sait avec quelle puissance d'esprit, avec quelle profondeur de pénétration, avec quelle ardeur surtout, thomistes et molinistes ont travaillé à faire prévaloir leur manière de voir. Ils se sont accusés mutuellement, les uns de détruire l'action divine, les autres de supprimer la liberté humaine. Qui a tort ? qui a raison ? La Congrégation de Auxiliis a été longtemps saisie de leurs griefs réciproques. Mais le pape Paul V (1605-1621), en autorisant, en 1607, les uns et les autres à défendre
1. Sum. theol, Ia II®, Q. x, a. 4. — 2. Sam. theol, I, Q. LX-xxiii, a. 1.
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leur sentiment jusqu'à décision ultérieure du Saint- Siège, leur a interdit de se taxer réciproquement d'hérésie. Cette sage sentence a été confirmée encore par Urbain VIII (i623-i644) et Clément XII (i73o- 17/io). Et à l'heure qu'il est, aucune décision officielle n'est encore intervenue. On est donc libre d'embrasser l'une ou l'autre des deux opinions ; nous aurons l'occasion d'y revenir plus longuement.
1. La Science de Dieu. — « Dieu voit tout ; mais son intelligence sans rivages s'étend au-delà de la sphère où sont contenues les choses actuellement présentes à son regard. Il ne se connaîtrait pas s'il ne savait, avec ce qu'il a fait, avec ce qu'il veut faire, ce qu'il peut faire. Il sait donc tout ce qui ne sera jamais, tout ce qui cependant pourrait être s'il le voulait ; et cette science du possible n'a pas d'autre mesure que l'iniini pouvoir qu'a son essence d'être participée à l'infini, d'une infinité de manières. Y a-t-il encore quelque chose que Dieu puisse -connaître ? Je ne vois plus rien... 0 science de mon Dieu, quelle menace effroyable vous êtes pour les pêcheurs ! Un sommeil perfide appesantit leur conscience ; ils croient avoir enseveli dans le tombeau de l'oubli leurs crimes passés parce que personne ne les inquiète, personne ne vient leur dire : Souvenez-vous. Enhardis par l'impunité, ils poursuivent en cachette la trame de leurs œuvres perverses ; leur âme est un abîme qui vomit l'iniquité déguisée par des habiletés et des protestations hypocrites auxquelles notre simplicité se laisse tromper. Ils poussent l'audace à cet excès qu'ils comptent prendre Dieu lui-même en leurs filets et renverser ses desseins. Alors ils seront maîtres de l'avenir et leur corruption triomphante deviendra la loi des peuples qu'ils auront pervertis. Mais on veille là haut. Un jour vous viendrez au devant de ces misérables, ô Dieu terrible, et vous leur direz : « C'est moi. J'ai tout vu, je sais tout, j'ai déjoué vos complots et sauvé les peuples que vous vouliez perdre. Le mal que vous avez oublié, le mal que vous avez caché, le mal que vous avez espéré, le voilà ! Voyez vous-mêmes et jugez. »