‹ Le catéchisme romain (volume 2)Chapitre 150 sur 179 · III. Difficultés · texte numérisé non relu

III. Difficultés

La question de la science et de la volonté divine n'est pas sans soulever de graves difficultés. Comment accorder, en effet, la prescience divine avec la liberté humaine ? Gomment accorder également cette même liberté humaine avec la volonté divine, qui est d'une efficaci té souveraine ? G 'est un problème qui, sous deux aspects différents, a toujours préoccupé le sage, et qui se complique du problème plus délicat encore de la prédestination et de la réprobation. Nous ne pouvons que le signaler ici aussi succinctement que possible (2).

1. La Prescience de Dieu et la liberté humaine. — Partout, dans les relations de l'infini avec le fini, de Dieu avec la créature, notre esprit se heurte en dernière analyse à un mystère impénétrable. Nous ne voyons pas comment se concilient entre elles des vérités certaines ; leur lien intime nous échappe. Qu'il existe, qu'il doive exister, c'est ce dont nous ne saurions raisonnablement douter. Si nous ne l'apercevons pas, la faute en est à notre intelligence, qui n'est pas assez pénétrante ; notre raison peut s'essayer du moins à faire un peu de lumière sans se flatter de dissiper totalement l'obscurité. Assurée qu'aucune vérité ne saurait aller contre une autre vérité, le parti le plus sage

1. Malth., xxiii, 37. — 2. Cf. De Régnon, Bannes et Molina, Paris, i883. Dummermuth, S. Thomas et doctrina prœmotionis physicœ, Paris, 1886 ; Gayraud, Thomisme et Molinisme, Paris, 1889 ; Providence et libre arbitre, Paris, 1892.

PRESCIENCE DE DIEU ET LIBERTÉ HUMAINE 5ll

qu'elle ait à prendre, c'est d'accepter l'une et l'autre, tout en avouant son impuissance à voir leur mode de conciliation.

Ainsi en est-il, en particulier, pour la liberté humaine d'une part et pour la prescience et la volonté divines d'autre part. Si Dieu prévoit les futurs libres et si sa volonté est infailliblement efficace, vérités dont nous ne saurions douter, comment l'homme est-il libre ?

Les fatalistes, estimant la conciliation impossible, sacrifient résolument la liberté humaine et introduisent ainsi dans le monde le règne d'une aveugle nécessité, qui fait de l'homme un jouet inconscient et irresponsable. Ils ont tort. Ils estiment ainsi, par une hypothèse gratuite et injustifiée, que l'homme ne peut pas agir autrement que Dieu ne Ta prévu, qu'il agit nécessairement comme Dieu Ta prévu et parce qu'il l'a prévu. Ils font donc dépendre l'acte humain de la science divine et confondent ainsi ce qui se fera certainement avec ce qui se fera nécessairement. Rien n'est pourtant plus distinct. Car le caractère d'un acte est intrinsèque à cet acte lui-même ; la certitude, au contraire, est dans celui qui voit cet acte tel qu'il est ou qui le prévoit tel qu'il sera. En quoi donc cette certitude est-elle incompatible avec la nature de l'acte ? L'acte demeure ce qu'il est en lui-même, ou libre si sa nature est d'être libre, ou nécessaire si sa nature est d'être nécessaire. Il suffit donc, semblet-il, de bien déterminer la nature de l'acte pour reconnaître avec certitude que le fait de sa prévision ne détruit point son essence. Il suffit également de bien déterminer la nature de la science divine, relative aux futurs libres, pour reconnaître avec certitude que les termes de prévision ou de prescience ne s'appliquent que très improprement

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à l'acte de la science divine. Dieu, comme nous l'avons dit avec saint Thomas, ne prévoit pas, il voit ; point de passé ni d'avenir en lui, mais un présent immuable ; point de prévision, dès lors, ni de prescience, mais un acte de simple vision, une pure constatation (i).

Est-ce dire que le mystère soit élucidé ? Nullement. Mais ce qu'il faut dire c'est que la prétendue incompatibilité n'existe pas, ou qu'en tout cas elle n'autorise pas à sacrifier une vérité certaine, celle de l'existence de notre liberté, sous prétexte que nous ne saisissons pas le rapport intime qui l'unit avec cette autre vérité, que nous désignons, selon notre mode de connaissance qui est conditionné par le temps, sous le nom de prévision ou de prescience divine. Elle y autorise d'autant moins que, pour échapper à une difficulté réelle, le fatalisme se heurte à une absurdité, celle d'admettre que la vérité détruit la vérité, et à de désastreuses conséquences, absolument inacceptables pour l'expérience et la raison, qui témoignent hautement en faveur de l'existence de notre liberté.

La nécessité s'impose à nous, en effet, d'accepter sagement les limites de notre raison pour ne pas sombrer dans le scepticisme. Yoici comment s'en explique Bossuet : « Quiconque connaît Dieu ne peut douter que sa prescience ne s'étende à tout ; et quiconque fera un peu de réflexion sur lui-même connaîtra sa liberté avec une telle évidence que rien ne pourra obscurcir l'idée et le sentiment qu'il

i. Cf. Sum. iheol., I, Q. xiv. a. i3; Cont. Gent., I 66, 67 ; De Verit., Q. 11. a 12. Entre nos actes futurs et la science de Dieu, il n'y a aucune priorité de temps ou de durée, mais simultanéité parfaite ; la science de Dieu est une vision du présent; les actes qui, pour nous, sont futurs, sont toujours actuellement présents à l'éternité divine.

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