L'ENSEIGNEMENT DU CONCILE DU VATICAN
catholique et de ceux qui, conduits par des données tout humaines, professent une fausse religion ; car ceux qui ont reçu la foi par les enseignements de l'Eglise, ne peuvent jamais avoir aucune cause juste de changer cette foi ou de la révoquer en doute. C'est pourquoi, rendant grâce à Dieu le Père, qui nous a faits dignes de partager le sort des saints dans la lumière, ne négligeons pas un si grand bonheur ; mais les yeux fixés sur Jésus l'auteur et le consommateur de la foi, gardons le témoignage inébranlable de notre espérance. »
Canons de la foi. Canon i . Anathème à qui dirait que la raison humaine est indépendante de telle sorte que Dieu ne peut lui commander la foi.
Canon 2. Anathème à qui dirait que la foi divine ne se distingue pas de la science naturelle de Dieu et des choses morales, et par conséquent qu'il n'est pas besoin pour la foi divine qu'une vérité révélée soit crue à cause de l'autorité de Dieu qui révèle.
Canon 3. Anathème à qui dirait que la révélation divine ne peut être rendue croyable par des signes extérieurs, et par conséquent que les hommes ne doivent être amenés à la foi que par une expérience interne et personnelle ou par une inspiration privée.
Canon 4. Anathème à qui dirait qu'il n'y a point de miracles possibles, et que par conséquent tous les récits des miracles, même ceux de la sainte' Ecriture, doivent être rejetés comme des fables ou des mythes ; ou bien que les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude et qu'ils ne fournissent pas une preuve véritable de l'origine divine de la religion chrétienne.
Canon 5. Anathème à qui dirait que l'assentiment de la foi chrétienne n'est pas libre, mais qu'il est produit nécessairement par des preuves de raison
humaine ; ou qu'il n'y a que pour la foi vivante, qui opère par la charité, que la grâce de Dieu soit nécessaire.
Canon 6.' Anathème à qui dirait que les fidèles sont dans la même condition que ceux qui ne sont pas encore parvenus à la seule foi véritable, de telle sorte que les catholiques peuvent avoir une juste cause de suspendre leur assentiment pour mettre en doute la foi qu'ils ont déjà reçue par les enseignements de l'Eglise, jusqu'à ce qu'ils aient terminé la démonstration scientifique de la crédibilité et de la vérité de leur foi (i).
Comme onlevoit, ce remarquable chapitre répondait de la manière la plus heureuse et la plus obvi§ à certaines erreurs du dernier siècle concernant la foi. Son enseignement complétait très opportunément celui du concile de Trente et du Catéchisme romain. Or, il n'a rien perdu de son actualité. Car aux erreurs anciennes, qui n'ont pas désarmé, sa sont ajoutés des problèmes, nouvellement posés avec franchise et discutés à fond, qui expriment, aux yeux des uns, les légitimes exigences de la pensée contemporaine, tandis qu'ils passent, aux yeux des autres, pour une imprudence sinon poui? une témérité et sont une cause de trouble et d'in^ quiétude au point de vue de l'orthodoxie. Le pria* cipe de leur solution ne se trouverait4i point dani l'enseignement du concile du Vatican ?
D'après le rationalisme, il n'y a de vrai qu© cç que la raison peut comprendre par ses seules lumiè^ res. La raison est la règle suprême de toub vérité ; absolument indépendante et autonome, elle n'a quç faire de la révélation divine et regarde comme unj
i. GousEilutioa Dei FilisiSf cap, ni, De fuk; et Qanon49 âé
- fide.
vérité acquise que Dieu ne peut lui imposer la foi.
Aussi est-ce cette erreur fondamentale que le concile écarte tout d'abord en tête de ce chapitre troisième. Il lui oppose le motif fondamental qui oblige l'homme à croire à Dieu ; et, ce motif, il le tire du rapport de nécessaire et totale dépendance de l'homme vis-à-vis de Dieu, son Créateur et Seigneur, notamment du rapport de subordination complète de la raison créée vis-à-vis de la Vérité incréée. Il conclut que lorsque Dieu révèle, l'homme est tenu par là même de lui soumettre par la foi son intelligence et sa volonté ; il déclare « anathème quiconque dirait que la raison humaine est indépendante de telle sorte que Dieu ne peut lui commander la foi. »
Le terrain ainsi déblayé, le concile aborde la question si débattue de la foi. Il définit la foi et oppose sa définition aux explications qu'on n'a cessé d'en donner depuis trois siècles, et qui toutes méconnaissent complètement ou partiellement la nature de la vraie foi. C'est cette définition qu'il s'agit de bien connaître.
1. La foi ou, comme on dit souvent, la croyance, qu'est-elle? Les uns en font « un sentiment, » « la conscience du divin, » « un sens divin » distinct de l'intelligence, « un idéal conçu en harmonie avec la nature des choses et traduisant le sentiment de notre dépendance à l'égard de Dieu, » une connaissance inférieure purement subjective, l'affirmation d'un objet insaisissable et illusoire, quelque chose qui ne répond à aucune réalité.
Kant distingue dans la croyance l'opinion, la foi
et la science ; l'opinion n'offre ni évidence objective ni certitude subjective ; la foi n'est qu'une certitude subjective sans une évidence objective, et la science est constituée par l'union de l'évidence objective à la certitude subjective. En conséquence il regarde la foi comme la règle efficace de l'action morale, nous introduisant sans doute dans le monde des noumènes ou des choses en soi, mais sans nous assurer aucunement qu'elle atteint la réalité.
Pour les positivistes anglais, la foi est une adhésion à l'inconcevable et même au contradictoire. H. Spencer lui donne pour objet le mystère par excellence, l'inconnaissable. Stuart Mill et Bain la réduisent à une pure illusion.
En France, on essaie de la définir. « J'entends par croyance, dit P. Janet, toute forme de conviction qui ne dépend pas exclusivement de la raison et de l'examen, et qui est l'œuvre commune de la raison, du sentiment et de la volonté (1). » La croyance, dit à son tour M. Bertrand, est l'adhésion à une proposition dont on affirme la certitude sans pouvoir en donner une rigoureuse démonstration (2). » Pour les néo-critiques, « la foi est un état moral de la raison dans l'adhésion qu'elle donne aux choses inaccessibles à la connaissance (3). »
Quelques-uns, sans oublier complètement le rôle de l'esprit dans la foi, en exagèrent l'élément affectif et la ramènent à une sorte d'instinct supérieur, spontané mais aveugle. Beaucoup trouvent que la foi ne raisonne pas ou même qu'elle n'est pas raisonnable. On l'oppose à l'expérience qui constate, vérifie et contrôle, à l'intelligence qui voit ou décou-
1. Principes de métaphy. et de psych., 1. 1, p. 7a. — a. Lexique de philosophie. — 3. Renouyier, Essais de critiq. gêner., t. 11, p, i53.
vre, à la raison qui démontre, c'est à-dire à la science. Entre la foi et la science il y aurait une antinomie irréductible, et Guyau a écrit : « L'esprit spéculatif est le contraire de l'esprit de foi (i). »
2. Pour les protestants orthodoxes, la foi est encore regardée comme une adhésion de l'esprit à la vérité révélée ; mais pour les protestants libéraux, elle est tout autre chose. Nous avons déjà vu comment Sabatier entend la révélation et le dogme et à quel subjectivisme il condamne la vie religieuse. Ecoutons M. Lobstein, professeur à la faculté de théologie de Strasbourg : « La foi, selon le protestantisme, n'est pas une simple croyance ; croire, ce n'est pas adhérer à une autorité extérieure, sur le fondement d'un témoignage étranger à la conscience des fidèles... Croire, c'est avoir confiance dans la grâce de Dieu révélée en Jésus-Christ... La foi véritable, la foi vivante, c'est Dieu sensible à la conscience et au cœur, c'est l'Esprit divin rendant témoignage à notre esprit, c'est le Seigneur immanent à l'âme des fidèles... S'il est vrai que croire c'est se donner à Dieu, croire, c'est aussi vivre pour Dieu et en Dieu... Si la foi est un acte individuel, une décision intérieure de la volonté, une affirmation de notre caractère de personnalité morale et religieuse, elle est inconciliable avec une doctrine qui fait de la foi une croyance théorique et une soumission passive : partant, elle ne saurait s'accorder avec une conception suivant laquelle le dogme ne serait qu'un décret infaillible, exigeant le sacrifice de l'intelligence et s'imposant du dehors à la raison asservie (2). »
1. Guyau, Virreligion de Vavenir, p. 3a5. — a. Lobstein, Essai d'une introduction à la dogmatique protestante, Paris, 1896, p. 3o-3i.
Ecoutons également M. Ménégoz, professeur à la faculté de théologie protestante de Paris ; il pose en thèse le salut par la 'foi, indépendamment des croyances ; il trouve que l'on confond la foi et les croyances et qu'on en arrive ainsi à substituer au dogme du salut par la foi seule le dogme du salut par la foi et les croyances. Il distingue donc la foi des croyances. Mais, pour lui, la foi c'est « la consécration de l'âme à Dieu (1). » « Donner notre cœur à Dieu, lui consacrer notre vie, lui offrir en sacrifice ce que nous avons de plus précieux, lui rester fidèles jusqu'à la mort, nous en remettre entièrement, pour le pardon des péchés et le salut éternel, à la divine miséricorde : voilà la foi religieuse, la foi qui nous sauve (2). » Qu'entend-il par croyances? Rien autre chose que ce que l'on entend d'ordinaire parle mot foi. Grâce à ces sens particuliers, qui pourraient donner le change, si l'on n'y prenait garde, il en arrive à de singulières conclusions : « Ce qui sauve, dit-il, c'est la foi et non l'acceptation de tel ou tel dogme, quelque vrai qu'il soit (3). » « Celui qui consacre son âme à Dieu est sauvé indépendamment de ses croyances (4). » « Qu'il trouve la vérité ou qu'il la manque, le salut de son âme est assuré (5). » « Nous devons admettre qu'il est possible de consacrer son âme à Dieu et d'être sauvé sans croire à Jésus-Christ (6). » C'est la justification par la foi, « indépendamment des croyances, même indépendamment de la foi en Jésus-Christ (7). »
3. Loin de tomber dans des écarts aussi considérables, loin même de voir comme certains dans l'acte de foi une opération absurde qui s'accomplit
1. Ménégoz, Le Fidéisme, Paris, 1900, p. i5. — a. Ibid., p. m. — 3. Ibid, p. 34. — 4. Ibid., p. 36. — 5. Ibid., p. 3g. — Ç. Ibid., p. 47- — 7. Ibid., p. 47.
dans les ténèbres non seulement de l'incompréhensible mais encore de l'inintelligible, il est des catholiques qui penchent soit du côté de l'agnosticisme, soit du côté du mysticisme. Pour M. Brunetière, « les raisons de croire ne sont pas de l'ordre intellectuel, mais de l'ordre moral ; on croit parce que l'on veut croire (i). » M. Faguet pense de même : « L'idéal ne se prouve en aucune façon : on ne l'aime qu'en y croyant, sans aucune raison d'y croire, ce qui est proprement un acte de foi. » « L'acte de foi consiste à dire : je crois parce que j'aime (2). » D'autres ne cessent de répéter avec Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Yoilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison (3). »
Parmi nos contemporains, quelques catholiques ont porté les efforts d'une analyse psychologique pénétrante et minutieuse sur la foi pour en mieux déterminer et préciser les divers éléments. Mais les uns, fidèles aux données scolastiques, accentuent peut-être un peu trop le caractère intellectuel de l'acte de foi, et cela, semble-t-il, au détriment de la volonté ; et c'est ainsi que Ton accuse la définition scolastique de la foi d'être insuffisante, « parce qu'elle n'implique pas un élément psychologique essentiel, sans lequel la foi reste philosophiquement inexplicable et la synthèse de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel absolument incompréhensible (4). » Les autres, au contraire, mettent en un puissant relief l'intervention de la volonté, et, sans nier
1. Brunetière, La science et la religion, p. 62, note. — 2. Faguet, La religion de nos contemporains, dans la Revue bleue, îanvier 1896. — 3. Pensées, édit. Havet, xxiv, 5. — 4. Péchegut, Une définition de la foi, dans la Revue du clergé, i902> t. xxix, p. 72.
le caractère intellectuel de l'acte de foi, le rejettent au second plan, ce qui semble dénaturer la vraie notion de la foi.
En quoi consiste donc véritablement la foi ? Quelle est sa nature ? Et quel est le rôle qui revient dans cet acte mystérieux soit à la raison soit à la volonté ? C'est ce que nous allons demander à l'enseignement formulé par le concile du Vatican.
4. Voici d'abord la définition de la foi donnée par le concile : « Cette foi, qui est le commencement du salut de l'homme, l'Eglise catholique professe que c'est une vertu surnaturelle par laquelle, prévenus et aidés de la grâce de Dieu, nous croyons vraies les choses qu'il a révélées, non pas à cause de leur vérité intrinsèque perçue à la lumière naturelle de la raison, mais à cause de ï autorité de Dieu même qui révèle et qui ne saurait être ni trompé ni trompeur. La foi est, en effet, au témoignage de l'apôtre, la substance de ce que nous espérons et la conviction de ce que nous ne voyons pas (1). »
Cette définition dogmatique est de capitale importance. Chacun de ses termes porte. Contentonsnous d'en indiquer ici les principaux éléments, sauf à insister ensuite sur quelques-uns d'entre eux, ce qui nous permettra par une précision plus grande de répondre à certaines difficultés.
Là où le concile de Trente ne parle que de l'acte de foi préparatoire à la justification, le concile du Vatican considère la foi comme une vertu, comme une habitude, comme une disposition permanente de Tâme, mais comme une vertu surnaturelle, c'està-dire dépassant les exigences et les ressources de
1. Voir dans la Somme théologique, na nœ, Q. iv, a. 1, l'explication de ce texte, où saint Thomas montre tous les éléments constitutifs d'une définition de la foi.
notre nature, ne pouvant être en nous que par une infusion divine, par un don gratuit de Dieu. Nous aurons à revenir sur ce sujet quand nous traiterons des vertus théologales.
Gomme le concile de Trente, le concile du Vatican signale le rôle nécessaire que joue dans l'acte de foi la grâce prévenante et adjuvante. Il caractérise ensuite Ja nature spéciale de cet acte en disant qu'il nous fait croire vraies les choses que Dieu a révélées. Et du même coup il nous fait connaître le sujet et Y objet matériel de la foi. Le sujet d'abord ; car, du moment qu'il s'agit d'une adhésion à la vérité des choses révélées ou, comme s'exprime le Catéchisme romain, d'un « assentiment total, » d'un a acquiescement, » d'une « connaissance, » il ne peut être question que de l'intelligence, c'est-àdire de la faculté spéciale de l'âme sur laquelle s'insère et se greffe la vertu de la foi. L' objet matériel ensuite, c'est-à-dire les vérités révélées par Dieu,
Mais le concile du Vatican, tout comme le Catéchisme romain et d'une manière plus précise, indique le motif de notre adhésion à la vérité révélée, ce que les théologiens appellent Y objet formel de la foi. Pourquoi croyons-nous à la vérité révélée ? Ce n'est pas à cause de sa vérité intrinsèque perçue à la lumière naturelle de la raison, parce que dans ce cas la foi se confondrait avec la science, mais c'est à cause de H autorité de Dieu même qui ne peut ni être trompé ni tromper. Et c'est justement par là que la foi se distingue de toutes les autres espèces d'adhésion.