Etant donné que Dieu s'est déterminé libre
1. Patr. lat.t t. ci, col. 119, a43 sq. — at Patr, lat., t. xcix, Col. 343 sq.
l'incarnation 3o5
ment à créer, l'Incarnation était-elle la conséquence nécessaire de l'acte créateur pour tout réduire à l'unité par l'union, dans le Verbe, de ce qui résume la création, c'est-à-dire de la nature humaine, avec la nature divine? Pas davantage. Le monde eut été complet sans cela et assez beau, puisque les êtres créés suffisaient à manifester, à raconter et à chanter la gloire de Dieu. L'Incarnation y eut certainement ajouté en splendeur et en beauté, mais elle n'était pas nécessairement exigée,
3. Reste l'hypothèse de la chute originelle. L'homme, gratuitement élevé à l'ordre surnaturel, en est déchu par sa faute. Il aurait pu être abandonné à son malheureux sort, tout comme les anges rebelles, sans avoir le droit d'accuser Dieu d'injustice ni d'exiger de sa part sa réintégration dans la grâce. Dieu, cependant, par bonté, par miséricorde, par amour, a eu pitié de lui; il a voulu lui pardonner, le relever, lui rendre ses prérogatives. Dans ce cas, Dieu ne devait-il pas recourir à l'Incarnation? Nullement, parce qu'il avait à sa disposition bien d'autres moyens pour réaliser son projet. Saint Augustin le remarquait déjà (i), saint Bernard l'a répété après lui (2), et c'est l'opinion de saint Thomas que la Toute-puissance de Dieu avait bien d'autres moyens que l'Incarnation pour restaurer la nature humaine (3).
1. Il y a des insensés qui disent : « La Sagesse de Dieu ne pouvait autrement sauver les hommes qu'en prenant ellemême la nature humaine, en naissant de la femme, en souffrant de la part des hommes tout ce qu'elle a réellement souffert. » Nous leur répondons : « Elle le pouvait parfaitement. Et si elle avait choisi un autre moyen, votre folie n'y aurait pas moins trouvé à redire. » De agon. christ., xi, 12. — 2. « Qui peut nier que le Tout-puissant n'ait eu sous la main beaucoup d'autres moyens pour accomplir l'œuvre de notre rédemption ? » Ad Innoc, Epist. exc, vin, 19. — 3. Sam. UieoL, 111, Q. 1, a. 1
3o5 LE CATÉCHISME ROMAIN
4. Souvent, il est vrai, les Pères ont parlé de nécessité (1), mais c'est toujours d'une nécessité relative ou mieux d'une nécessité de convenance, ce qui est précisément la thèse de saint Thomas (2). L'Incarnation, en effet, s'explique dans l'hypothèse où Dieu a résolu de réparer la chute par une satisfaction complètement adéquate. Une telle réparation exige que la personne qui la fait soit d'une dignité égale à celle de la personne offensée, parce que la valeur d'une satisfaction se mesure à la dignité de celui qui satisfait ; or, il n'y a que Dieu qui soit capable de réparer les outrages faits à Dieu. D'autre part, Dieu ne peut pas, à raison de sa nature impassible, subir la moindre peine ; il n'y a donc qu'un homme-Dieu capable de réaliser le plan divin.
5. C'est à ce point de vue que les Pères ont fait ressortir à l'eirvi les hautes convenances et l'admirable à-propos de l'Incarnation. Mais, dans ce cas, l'Incarnation se trouve subordonnée au péché de l'homme ; elle est décrétée et réalisée pour réparer les suites de la faute d'Adam, de cette faute que la liturgie a pu ainsi qualifier d'« heureuse, » parce qu'elle nous a valu un tel Rédempteur. En conséquence, saint Thomas et son école voient dans la chute d'Adam le motif principal et décisif de l'Incarnation; carie caractère essentiel de l'Incarnation est d'être un remède ; par suite, dans l'ordre actuel de la Providence, elle n'aurait pas eu lieu sans le péché originel. « Partout, en effet, dit saint Thomas, l'Ecriture nous déclare que le péché de l'homme est la cause et la raison de l'Incarnation du Verbe, et elle n'en assigne pas d'autre (3). » Saint Bonaventure pense de même (4).
1. Cf. Petau, De Incar., II, xn. — 2. Sum. theol., III, Q. it a. 1 et 2. — 3. In Sent. III, Dist. 1, Q. 1, a. 3 ; cf. Cont. gen.9 IV, liv, 4; Sum. theol., III, Q. 1, a. 3. — 4- « Ainsi qu'il est facile
l'incarnation 307
A la preuve scripturaire s'ajoute la preuve patristique. Les Pères enseignent que la chute de l'homme est la raison de l'Incarnation ; quelques-uns disent qu'elle en est la raison unique, que le Fils de Dieu ne serait pas descendu du ciel sans la faute d'Adam. On en donne, en outre, d'excellents motifs. Cette opinion, dit saint Bonaventure, « fait mieux ressortir l'excellence du mystère de l'Incarnation et elle favorise davantage la piété. D'abord, elle fait mieux ressortir la grandeur de ce mystère, en soutenant qu'il n'a dû s'opérer que pour un motif suprême, celui d'apaiser la justice divine et de restaurer toutes choses au ciel et sur la terre par le rétablissement de l'homme, cette très noble créature de Dieu. En suite, elle favorise davantage la piété ; car l'âme est bien plus émue de reconnaissance à la pensée que* Dieu s'est incarné pour expier nos péchés, qu'elle ne le serait en songeant qu'il se fût incarné pour donnera ses œuvres le dernier trait de perfection (i).» u A quelle fin, demande Albert le grand, dans quel but se fut-il incarné sans la chute de l'homme ? En l'état d'innocence nous n'aurions pas eu besoin de Docteur pour nous instruire, ni de Libérateur pour nous délivrer, ni de Rédempteur pour nous racheter (2). »
6. Ni saint Thomas, ni saint Bonaventure, qui connaissaient l'opinion opposée, ne l'ont condamnée ; elle n'est pas en effet, condamnable, et est partagée par d'illustres théologiens (3).
de le constater par un examen de détail, les textes du Nouveau? et de l'Ancien Testament, qui parlent de la venue du Fils de Dieu sur la terre, endorment toujours pour motif la rédemption du genre humain. » In Sent., III, Dist. 1, a. 11, q. 2. 1. In Sent. 111, Dist. 1, a. 11. — 2. In Sent., III, Dist. xx, a. îv, obj. 4. — v3. Le P, Jean-Baptiste en énumère un grand nombre dans ses Essais sur la primauté de N. S. Jésus-Christ, Paris, 1900, p. 36-48.
3o8 LE CATÉCHISME ROMAIN
La question s'était déjà posée de savoir si le Verbe se serait incarné, quand même Adam n'aurait pas prévariqué. Et elle avait été résolue affirmativement par l'abbé Rupert (f n35) (i) et Horiorius d'Autun, son contemporain (2). Brillamment reprise et soutenue par Duns Scot(f i3o8), cette opinion n'a pas Cessé d'avoir de nombreux partisans dans tous les ordres religieux et dans le clergé séculier. Rappelons les noms de saint François de Saies, au xvne siècle (3), et plus près de nous ceux de Deschamps, Pie, Newman, Landriot, Berteaud, de Ségur, Bougaud, Gay, dom Guéranger, Faber (4), Scheeben, etc. « Elle se recommande d'ailleurs par d'autres mérites, sa beauté intrinsèque, le sens profond qu'elle donne à l'œuvre créatrice en établissant l'unité de plan entre cette œuvre et l'Incarnation, la vue éblouissante qu'elle ouvre sur le décret divin, la grandeur qui en rejaillit sur le mystère du Christ; tout cela est bien propre à séduire les esprits que la haute poésie, la profondeur philosophique et théologique ne laissent pas insensibles (5). »
D'après ses partisans, l'Ecriture parle du mystère de l'Incarnation selon le mode de son accomplissement, et non d'après le plan divin primitif. Elle nous montre le Christ dans l'état passible et mortel, qui convenait à son rôle de Rédempteur, mais sans préjudice de l'état de glorieuse immortalité dont il eut joui si Adam n'avait pas prévariqué. En affirmant que le Christ est apparu pour nous sauver, elle ne
1. De gloria et honore Filii hominis sup. Matth., xni; Patr. lat., t. clxviii, col. 1628. — 2. Libell. VIII Quœst., n ; Patr. lat., t. clxxii, col. 1187-1188. — 3. Traité de Vamour de Dieu, II, iv et v. — 4. Le Saint Sacrement, I, ni ; IV, 1 ; Le précieux Sang, I, ni. — 5. Souben, Le Verbe incarné, p. 76. Voir aussi le P. Marie Bonaventure, L'Eucharistie, Paris, 1897 ; le P. Marie Michel, Christus Alpha et Oméga, Lille, 1898; le P. Risi, Sul motivo primario deirincarnazionet Rome, 1898.
l'incarnation 309
dit point que ce fut le seul ni le principal motif de sa venue. Quant aux Pères, s'ils rappellent sans cesse le péché et ses suites, la Rédemption et ses effets, ils n'excluent pas d'autres vérités plus profondes et d'un ordre plus général. Le Verbe incarné n'a qu'un rôle secondaire ; c'est l'homme qui paraît au premier plan. Les textes des symboles n'ont pas un sens exclusif: ils indiquent la raison de l'Incarnation, ils n'excluent pas d'autres raisons. Les expressions liturgiques : péché nécessaire, heureuse faute, sont impropres ; elles ne visent que la surabondante salisfaction dont le péché a été l'objet. Enfin, d'après les scotistes, il semble impossible d'admettre que le péché de l'homme soit le seul motif de ce grand mystère ; c'est rabaisser l'Incarnation à l'unique rôle de remède ; n'est-elle pas plutôt la fin de l'œuvre créatrice ?
Ces deux opinions sur le but et la nécessité de l'Incarnation restent libres, car rien n'a été défini à ce sujet; ce qu'il convient de retenir toutefois c'est que, de l'aveu de tous les théologiens, l'Incarnation, telle qu'elle s'est produite, a eu pour but principal la Rédemption (i).
i. Suarez a essayé de concilier les deux opinions. Avec les scotistes, ii soutient que Dieu aurait décrété l'Incarnation en premier lieu, comme le principe, l'exemplaire et le but prochain de toutes ses œuvres, rapportant au Verbe incarné, au Christ, l'homme, l'ange et toute la création ; cependant, avec les thomistes, il estime que la chute d'Adam a été la cause occasionnelle ou la condition sine qua non de l'Incarnation. Le péché serait ainsi, non pas le motif décisif, mais son moyen essentiel d'exécution. On trouve un écho de cette . opinion intermédiaire dans A. Nicolas, La Vierge Marie et le Plan divin, 3e édit., Paris, 1857, t. 1, p. 120-123, ainsi que dans le travail de J. de Mieckow sur les litanies de Lorette, Diseurs, prœdlcab.. Naples, 1867, p. 107. Vasquez jugeait déjà ce système de conciliation difficile à défendre et à expliquer, In D. Tlioniœ part. III. Q. 1, a. 3, Disp. X. m, 20. Et le P. Faber
3lO LE CATÉCHISME ROMAIN
2° Conséquences de l'Incarnation, — i. Nature humaine dans son intégrité. Le Verbe a pris la nature humaine dans son intégrité, c'est-à-dire un corps et une âme substantiellement unis, au moment même de la conception. Son corps était un corps charnel, humain, de la race d'Adam, de la descendance de David ; la Vierge Marie en a fourni la matière, grâce à l'intervention du Saint-Esprit, qui en a été le principe formel, la cause efficiente ; corps passible et corruptible. Son âme était une âme raisonnable, douée par conséquent d'intelligence et de volonté. Mais après l'union il n'y avait qu'une seule personne, la personne du Verbe, avec deux natures distinctes, deux volontés et deux opérations, divine et humaine.
2. Elévation de la nature humaine. En prenant la nature humaine, le Verbe l'a élevée à l'ordre de l'union hypostatique, union qui est la plus complète et la plus indissoluble qu'il soit possible d'imaginer en dehors de l'union des Personnes divines de la Trinité. Mais, par là même, la nature humaine prise par le Verbe a bénéficié de cette union. Elle a été complètement soustraite au péché, soit au péché d'origine, à raison même de son mode de conception, soit au péché actuel, à raison de la sainteté du Verbe, soit enfin à l'occasion interne du péché, c'est-à-dire à la concupiscence, à raison des vertus morales infuses qui maîtrisaient, par la
écrivait: « Il faut reconnaître que la tentative de Suarez a été généralement considérée comme infructueuse. » Le Saint Sacrement, t, II, iv, i. Le P. Jean-Baptiste termine son ouvrage par ces mots, relativement à l'essai de conciliation :, *< S'il m'est permis de dire ma pensée, on pourrait être, au premier abord, tenté d'embrasser un système qui semble tout concilier... et dispense de réfléchir ; mais l'on ne tarde guère à s'apercevoir que cette conciliation est fictive, et qu'il faut se résigner à choisir entre les deux opinions contraires, »
CONSÉQUENCES DE i/lNCARNATION 3iÎm
tempérance et la force, là partie concupiscible et irascible.
3. A Fimpeccabilité s'ajoutait la sainteté, une sainteté suréminente. Grâce habituelle ou sanctifiante, vertus infuses, dons du Saint-Esprit, tout a été communiqué à Tâme du Christ avec surabondance. Mais elle n'avait ni la. foi ni l'espérance, deux vertus théologales absolument incompatibles avec l'état de vision béatifique, dont elle jouissait par son union avec le Verbe et qui faisait d'elle, encore sur la terre, une âme bienheureuse comme celles qui sont arrivées à la récompense éternelle.
4. La science du Christ devait être parfaite. C'est la conclusion qu'autorisent les textes de saint Jean : <( plein de grâce et de vérité (1), » et de saint Paul : « en lai sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science (2). » Mais, par contre, saint Luc nous dit que Jésus « progressait en sagesse (3), » et le Christ affirme que a quant au jour et à l'heure (de la, catastrophe finale), nul ne les connaît, pas même les anges du ciel, mais le Père seul (4). » Saint Athanase mit ce progrès (5i et cette ignorance (6) sur le compte de l'humanité de Jésus. Avec lui et comme lui, saint Hilaire (7) et saint Ambroise (8) parmi les latins, saint Basile (9), Grégoire de Nazianze (10),, Grégoire de Nysse(n),Théodoret (12), etsaint Cyrille d'Alexandrie (i3), parmi les grecs, soutinrent que si Jésus a ignoré le jour du jugement, c'était comme
1 Joan., 1, i4- — 2. Col., 11, 3. — 3. Luc, 11, 52. — b.Matth., xxiv, 36. — 5. Orat.% m, 52, 53 ; Pair, gr., t. xxvi, col. 432-436.. — 6. Ibid., m, 45, 46; Ibid, col. 417-421. — 7. De Triait. ,. ix, i5 ; Patr. lat.y t. x, col. 342. — 8. De fide, v. 221 ; Pair, lat., t. xvi, col. 694. — 9. Epist. ccxxxvi, 1 ; Patr. gr., t. xxxn,col. 877. — 10. Orat., xxx, i5 ; Patr. gr., t. xxxvi, col. 124-- — - 11. Adv. Apollin., lxxiv; Patr., gr., t. xlv, col. 1176.— 12. Hccr.fab., v. i3 ; Patr.gr., t. lxxxiii, col. 497- — i-l..Thesaur.t xxn;- Patr. gr., t. lxxv, col. 367.
3l2 LE CATÉCHISME ROMAIN
homme. De même saint Ambroise (i), saint Basile (2), saint Epiphane (3). saint Cyrille (4) et Théodoret (5) reconnurent un progrès réel dans la science humaine de Jésus enfant. Ainsi se prolongeait Tinfluence de saint Athanase.
Toutefois, relativement à cette ignorance, une autre explication allait être donnée. Saint Ambroise, le premier, croit que Jésus a feint une ignorance qu'il n'avait pas (6). Mais saint Augustin affirme que « ce que Jésus ne sait pas, c'est ce qu'il laisse ignorer à ses disciples, c'est-à-dire ce qu'il sait sans le leur révéler (7). » Il attribue donc à l'Iïomme-Dieu une science parfaite. Et relativement au progrès de Jésus enfant, il abandonne l'explication courante (8) : en Jésus ni ignorance ni développement progressif ; sa science est parfaite dès l'origine.
La manière de voir de l'évêque dTIippone s'imposa désormais tant en Orient qu'en Occident. Le pape saint Léon fit connaître aux grecs l'interprétation du texte relatif à l'ignorance par sa Lettre à Flavien ; et c'est là vraisemblablement qu'en prit connaissance Léonce de Byzance (9) ; et c'est avec cette interprétation que le patriarche Euloge combattit les agnoètes (10). Quant au texte relatif au progrès, Bède remarqua plus tard que c'était un simple progrès de manifestation (n), et saint Jean Damascène constata que les nestoriens seuls admettaient un progrès réel dans l'âme du Christ (12).
1. De Incar., 71-74 ; Patr. lat., t. xvi, col. 836-837. — a.Loc. cit. — 3. Ancorat., xxxi ; Patr. gr. t. xliii, col. 73. — 4. Homil. xvii, 6, Patr. gr., t. lxxvii, col. 794. — 5. Loc. cit. — 6. De fide, v. 222; Pair, lat., t. xvi, col. 694. — 7. De Triait., I, xxni; Patr. lat. t. xlh. col. 837. — 8. De pec. merit., 11, 48, Patr. lat. , t. xliv, col. 180. — 9. Adv. incor. et nestor., ni, 33 ; Patr. gr., t. xxxvi, col. 161 1. — 10. Dans Photius, Cod. ccxxx ; Patr. gr., t. cm, col. 1801. — 11. Homil, 1, 12 ; Patr. lat., t. xciv, col. 67. 12. De fide ortho., ni, 32 ; Patr. gr., t. xciv, col. 1089.
CONSÉQUENCES DE L'iNCARNATION 3l3
Or, les docteurs scolastiques, notamment saint Thomas, distinguèrent dans le Christ trois sortes de sciences : la science béatifique, la science infuse et la science expérimentale. Point de progrès ni dans la science de vision bienheureuse, ni dans la science infuse : ces deux sciences, dans l'âme du Christ, sont parfaites dès l'instant de l'Incarnation ; mais progrès réel, et progrès de manifestation externe, dans la science expérimentale (i). Par là se conciliaient les textes cités plus haut. Notre Seigneur était ainsi soumis à un certain progrès, non dans la science théorique de ce que l'expérience révèle, mais dans l'impression sensible que donne la pratique de la vie.
5. La communication des idiomes. On entend par idiomes les propriétés qui appartiennent au Christ, à raison soit de sa nature divine, soit de sa nature humaine, soit de l'union des deux natures en une personne. La communication de ces idiomes ou propriétés permet d'affirmer réciproquement des deux natures, d'après certains principes, ce qui convient à chacune d'elles.
Il importe, en effet, de ne pas confondre la nature et la personne. La personne, comme disent les scolastiques, est le principe qui agit, principium quod ; la nature est le principe au moyen duquel la personne agit, principium quo ; les actes de la nature humaine sont humains ; ceux de la nature divine sont divins ; mais quelle que soit la nature qui serve aies former, tous ces actes appartiennent à une seule et même personne, la personne du Fils de Dieu. C'est à cause de cette union que les idiomes ou propriétés de la nature divine peuvent être affirmés, en Jésus-Christ, de l'Homme, et que les idiomes ou
i. Sam theol., III, Q xn, a. n. Cf. Tunnel, Histoire de la théologie positive, p. 34, 33-44, 4 7 - -4 »j cl ^70.
3l4 LE CATÉCHISME ROMAIN
propriétés de la nature humaine peuvent l'être do Dieu au sens concret. On peut donc dire de Jésus- Christ : Cet homme est Dieu ; ce Dieu est homme.
Mais il n'en va pas de même, au sens abstrait, et Ton ne peut pas dire : l'humanité du Christ est immense ; la divinité du Christ a souffert, parce que ces termes abstraits ne conviennent qu'à l'une des deux natures, à l'exclusion de l'autre, et qu'ainsi, prises en elles-mêmes, elles se distinguent l'une de l'autre.
6. Le culte de latrie. A cause de l'union hypostatique, le culte de latrie ou l'adoration, réservé à Dieu seul, doit être rendu à la nature humaine de Notre Seigneur, parce qu'elle appartient à une personne divine. « Nous ne pouvons diviser dans nos adorations ce que Dieu a uni pour toujours, nous ne pouvons les réserver au Verbe et les refuser à. l'homme ; ce serait une sorte de nestorianisme pratique. Nous devons adorer le Verbe incarné tout entier, l'homme avec le Verbe et à cause du Verbe, puisqu'il n'y a qu'un Fils de Dieu. Si nous adorons la nature humaine de Jésus à cause du Verbe qui se l'est unie personnellement, il est clair que nous pouvons diriger spécialement l'acte de notre adoration vers quelque partie de l'humanité sainte, pour peu qu'il y ait une raison sérieuse de le faire et que l'Eglise l'ait approuvée (i). »
1. Réalité de l'Incarnation. — C'est la thèse soutenue par Tertullien contre l'apostat Marcion : « Courage,
i. Souben, Le Verbe incarné, p. 68. C'est le principe qui justifie le culte du Sacré Cœur. Nous aurons à en parler dans la dernière partie de cet ouvrage, quand il sera question des diverses fêtes consacrées par la piété de l'Eglise à honorer les divers mystères de la vie de Notre Seigneur et de sa passion.' C'est là également qu'il sera question des privilèges de la Sainte Vierge et des fêtes instituées en son honneur.
RÉALITÉ DE i/lNCARNATION 3l5
Marcion ! Déclame à ton aise contre les saintes et vénérables opérations de la nature ! Multiplie tes invectives contre tout ce que tu es ! Détruis l'origine de la chair et de l'âme ! Appelle cloaque les flancs maternels où s'élabore l'homme, cet animal sublime! » (Adr. Marc, III, xi.) <( N'épargne pas même la pudeur de la femme qui devient mère, honorable pour les périls qu'elle court, sainte et religieuse par le ministère que la nature lui assigne. Tu as horreur sans doute de cet enfant jeté à terre avec les obstacles qui l'embarrassent et les humeurs qui le souillent. Ces langes qui le retiennent, ces liens qui l'entourent, ces caresses qu'on lui prodigue excitent ton dédain. Tu méprises, Marcion, cette vénération due à l'œuvre de la nature. Et comment donc es-tu né ?... Il n'en est pas moins vrai que cet homme conçu dans le sein de la femme, formé dans l'abjection, enfanté dans la honte, élevé avec des caresses qui te semblent dérisoires, le Christ l'a aimé. C'est pour lui qu'il est descendu, pour lui qu'il a prêché, pour lui qu'il s'est anéanti jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Oui, il faut bien qu'il Tait aimé, puisqu'il l'a racheté à un tel prix ! » De carne Christi, vu. Monseigneur Freppel ajoute : « Sans doute, en défendant contre les détracteurs de la nature humaine le dogme du Verbe fait chair, Tertullien est loin de constater que cette prodigieuse condescendance de la Divinité ait de quoi étourdir une raison esclave des apparences. Ce n'est pas lui qui voudrait jeter un voile sur ce que saint Paul appelait la folie de la croix. Il admet volontiers que les humiliations de l'Homme-Dieu puissent devenir un objet de scandale pour ceux qui n'admirent que les grandeurs éternelles. Mais, loin de voir une difficulté dans ce qui est iVpreuve nécessaire de la foi, il y trouve un motif de plus pour adhérer à la religion ; car c'est le propre des œuvres divines d'offrir aux yeux de l'homme une apparence d'impossibilité. « Le Fils de Dieu est né, s'écrie-t-il, je n'en rougis point, parce qu'il faut en rougir. Le Fils de Dieu est mort : il faut le croire, parce que cela révolte la raison. Il est ressuscité : le fait est certain, parce qu'il est impossible. » De carne Christi,
3l6 LE CATECHISME ROMAIN
v; Freppel, Tertullien, 3e édit., Paris, 1887 ; t. II, p. 375,