I/ÉVÊQUE DE ROME ET L'ÉGLISE ROMAINE
appartient aux évêques et aux prêtres ; mais audessus des évêques il y a l'évêque de Rome.
Le siège de Rome est le siège de Pierre ; l'évêque de Rome est le successeur de Pierre ; l'épiscopat romain détient donc la primauté : il est le centre de l'unité et le garant de i'apostolicité de toute l'Eglise. « A Rome a toujours résidé le principal de la chaire apostolique (i). » De même, c'est au siège de Rome, à l'évêque de Rome, qu'appartient l'infaillibilité doctrinale. Là est le culmen auctoritatis(2). L'infaillibilité du Pontife romain ressort de la doctrine et de la conduite de l'évêque d'Hippone. Dans la lettre qu'il adresse à Innocent I, au nom du concile de Milève, il atteste la primauté de l'évêque romain, il déclare que c'est un devoir de recourir au siège apostolique, car Dieu dirige spécialement le pape dans ses conseils (3). Innocent I, dans ses réponses, affirme la primauté doctrinale de Rome (4) ; Augustin approuve pleinement (5). Et par là tout débat se trouve tranché et devient irréformable. Roma locuta est, causa finita est, répète-ton depuis des siècles. La pensée, sinon l'expression, est de saint Augustin (6).
Au pape, à l'évêque de Rome, les conciles sont soumis et n'ont de valeur que par son approbation. Sans doute, Augustin ne fait allusion qu'aux conciles de la province d'Afrique; mais déjà, deux conciles œcuméniques avaient été tenus, celui de Nicée, universellement reconnu dans le ive siècle, et celui de Gonstantinople, qui n'avait été œcuméni-
i. Epist., xliii, m, 7; Pair. lat., t. xxxii, col. 162. — 2. De utilit. credendi, xyii, 35 ; Patr. lat., t. xlii, col. 91. — 3. Epist. , clxxvi, 5 ; Patr. lat., t. xxxm, col 764; cf. Epist., CLXxvn. — 4. Epist., clxxxi, 1 et clxxxii, 2 ; ibid., col. 780, •784. — 5. Epist., clxxxvi, 2 ; ibid., col. 817. — 6. Cf. Serm., cxxx, 10; Patr. lat., t. xxxvm, col. 784.
que ni par sa convocation ni par sa célébration, mais dont le décret dogmatique fut ratifié plus tard par l'autorité pontificale. Bientôt après, du reste, le pape saint Célestin I se fera représenter au concile d'Ephèse, en 43 i, et saint Léon I à celui de Chalcédoine, en 45 1. Et les Pères grecs de Chalcédoine s'écrieront, en adhérant pleinement à la lettre dogmatique du pape à Flavien : « Telle est la foi des Pères ; telle est la foi des Apôtres 1 c'est ainsi que nous croyons tous ! Pierre a parlé par la bouche de Léon. »
6. L'Orient chrétien pensait comme l'Occident latin, tant sur la question de l'évêque de Rome que sur celle de l'Eglise romaine. Au nie siècle, il est vrai, la mauvaise humeur de saint Firmilien, évêque de Césarée, se traduisit en termes virulents contre la décision du pape saint Etienne, lors de l'affaire du baptême des hérétiques. « Etienne se glorifie, dit-il, du lieu de son siège et prétend posséder la succession de Pierre, sur lequel a été placé le fondement de l'Eglise (i) ; » Firmilien se garde bien de le nier, la chose était trop évidente ; il se plaint uniquement de la trop large indulgence de l'évêque de Rome, successeur de saint Pierre (2).
Au ve siècle, Théodoret de Cyr et Eusèbe de Dorylée en appellent au pape. Comme Paul s'était adressé à Pierre, au sujet des observances légales, les deux évêques orientaux s'adressent au successeur de Pierre : « A vous, écrivent-ils au pape, il appartient d'être le premier en toutes choses (3). »
1. Epist., lxxv, 17; Pair, lai., t. m, col. 1169. — 2. Au ive siècle, le pape Jules décide contre les ariens la réintégration du grand Athanase sur le siège d'Alexandrie et celle de Paul sur celui de Gonstantinoplc. Plus tard, saint Chrysostome, victime d'une cabale, réclame justice près d'innocent I. — 3. Epist., cxiii; Pair. gr., t. lxxxiii, col. i3i3. ,
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« Ce siège très saint, écrit ailleurs Théodoret en parlant de Rome, possède à bien des titres la principauté sur les églises du monde entier, et avant tout parce qu'il est demeuré pur de la souillure de l'hérésie, que nul hérétique ne s'y est assis, et qu'il a conservé entière la grâce apostolique. Pleins de confiance dans l'équité de votre jugement, nous acquiescerons à votre décision quelle qu'elle soit (1). »
7. De cet ensemble de vérités, mises en lumière pendant les cinq premiers siècles, quelques-unes ont été expressément introduites dans les symboles. C'est ainsi que le Symbole des apôtres fait profession de croire « la sainte Eglise catholique, » Et c'est ainsi que le Symbole de Constantinople insère dans sa formule les notes caractéristiques de l'Eglise : « Et in unam, sanclam, catholicam et apostolicam Ecclesiam. » Les éléments constitutifs d'un Traité de l'Eglise sont dégagés ; les principes directeurs sont posés, riches en conséquences logiques et renfermant tout ce que l'Eglise, dans la suite, en déduira, soit au concile de Florence, soit au concile de Trente, soit surtout au concile du Vatican, jusqu'à la définition de l'infaillibilité pontificale inclusivement.
Mais d'ores et déjà cette conclusion s'impose, c'est que l'Eglise romaine n'est autre que l'Eglise des Apôtres; c'est qu'elle est l'Eglise de Jésus-Christ. Et cette autre s'impose également, c'est que toute autre Eglise, quelque titre qu'elle prenne, n'est pas, ne peut pas être l'Eglise de Jésus-Christ. Dieu a tout donné à son Fils ; le Christ a tout donné à Pierre ; Pierre a tout donné à Rome. Ubi Pelrus, ibi Ecclesia, a dit fort bien saint Ambroise (2).
U Epist., cx\i; Pair. gr.t t. lxxxiii, col. i3a4.— a./nPs.,XL,3o;
(( Je comprends fort bien tout ce que cette décla^ ration peut avoir de pénible, de profondément douloureux, pour tant d'hommes plus. ou moins de bonne foi, qui prétendent faire partie de l'Eglise ou du christianisme, sans être soumis à l'autorité de saint Pierre, sans être en communion de vie surnaturelle avec l'évêque de Rome. Mais toute considération d'ordre sentimental doit céder devant la rigueur de la doctrine du Christ, qui certes a le droit de bâtir son Eglise sur Céphas et de mettre comme condition de l'entrée dans son bercail la reconnaissance pratique, sincère, effective, de cette constitution sociale. D'autre part, Céphas lui-même, a eu le droit et le devoir d'obéir à la motion divine qui lo conduisait à Rome, pour y fixer son siège épis^ copal et y commencer la série de ces évêques universels, en qui l'Eglise trouve la solidité de son existence, la sûreté de sa croyance, la garantie de sa conduite et de son salut. Ces choses sont indépendantes de nous et infiniment supérieures à nous. Le Christ les a voulues telles : il ne nous reste qu'à les recevoir telles ou à demeurer étranger au royaume des cieux (i). »
i. Saint Jérôme et la Chaire de Pierre. — a Comme l'Orient depuis longtemps divisé déchire et met en lambeaux, dans son aveugle rage, la robe sans couture du Seigneur; comme les renards détruisent la vigne du Christ, au point qu'il est bien difficile de recon-
Patr. lat., t. xiv, col. 1083. De Maistre, parlant du sentiment général qui résulte d'une lecture attentive de l'histoire ecclésiastique, dit : « On y sent, s'il est permis de s'expliquer ainsi, on y sent je ne sais quelle présence réelle du Souverain Pontife sur tous les points du monde chrétien. Il est partout, il se mêle à tout, il regarde tout, comme de tout côté on le regarde. » Du Pape, I, vin.
1. Didiot, Logique surn. object., Paris, 1893, n. 797, p. 673.
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naître, parmi tant de citernes effondrées et sans eau, où se trouve la fontaine scellée, le jardin clos, j'ai cru devoir consulter la chaire de Pierre, la foi louée par l'Apôtre. Je viens maintenant demander la nourriture de l'âme là OÙ je reçus jadis le vêtement du Christ. Ni la vaste étendue des mers, ni ces terres immenses qui nous séparent n'ont pu me détourner de rechercher la perle précieuse. Où se trouve le corps, là se réuniront les aigles. Quand une race perverse a dissipé son patrimoine, près de vous seuls se conserve intact l'héritage de nos pères. Là, la terre couverte d'une féconde verdure, garde dans toute sa pureté et multiplie au centuple la semence du Seigneur. Ici, enseveli dans les sillons, le froment dégénère en ivraie et ne produit que de la folle avoine. Désormais le soleil de justice se lève en Occident; en Orient, C'est ce Lucifer tombé qui a placé son trône au-dessus des astres. Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre, vous êtes des vases d'or et d'argent; ici, des vases d'argile ou de bois attendent la verge de fer et le feu éternel. — Bien que votre grandeur me saisisse de crainte, votre bonté cependant m'attire. Au prêtre je viens demander le salut de la victime, au pasteur la défense de la brebis. Loin d'ici toute pensée jalouse, loin toute préoccupation de la souveraine majesté romaine : je parle au successeur du Pêcheur, au disciple de la croix. Ne marchant, en réalité, qu'à la suite du Christ, je suis uni par la communion à votre Béatitude, je veux dire à la Chaire de Pierre. Sur cette pierre, je le sais, est bâtie l'Eglise. Quiconque mange l'agneau hors de cette demeure, est un profane. Quiconque n'est pas dans cette arche de Noé, périra par le déluge. Comme, pour expier mes crimes, je me suis retiré dans ce désert entre la Syrie et la Barbarie; et comme, à travers de si grandes distances, je ne saurais demander sans cesse à votre Sainteté le saint du Seigneur, je suis ici vos collègues d'Egypte dans leur confession : humble barque, je m'abrite sous des navires de transport. Je ne connais pas Vital, je repousse Mélèce, j'ignore Paulin. Quiconque ne recueille pas avec vous, disperse ; qui n'appartient pas au Christ, est à l'Antéchrist. « Ad
Damas am papam, Epist., xv, 1-2 ; Patr. laL, t. xxn, col. 355 sq.
2. Bossuet et la chaire de Pierre. — « C'est cette chaire romaine tant célébrée par les Pères, où ils ont exalté comme à l'envi « la principauté de la chaire apostolique, la principauté principale, la source de l'unité et dans la place de Pierre léminent degré de la chaire sacerdotale; l'Eglise mère qui tient en sa main la conduite de toutes les autres églises, le chef de Fépiscopat d'où part le rayon du gouvernement, la chaire principale, la chaire unique en laquelle seule tous gardent l'unité; » vous entendez dans ces mots saint Optât, saint Augustin, saint Cyprien, saint Irénée, saint Prosper, saint Avit, Théodoret, le concile de Chalcédoine et les autres : l'Afrique, les Gaules, la Grèce, l'Asie; l'Orient et l'Occident unis ensemble ; et voilà, sans préjudice des lumières divines, extraordinaires et surabondantes, et de la puissance proportionnée à de si grandes lumières qui était pour les premiers temps dans les Apôtres, premiers fondateurs de toutes les églises chrétiennes : voilà, dis-je, ce qui doit rester, selon la parole de Jésus-Christ et la constante tradition de nos pères dans l'ordre commun de l'Eglise. Et puisque c'était le conseil de Dieu de permettre, pour éprouver ses fidèles, qu'il s'élevât des schismes et des hérésies, il n'y avait point de constitution ni plus ferme pour se soutenir, ni plus forte pour les abattre. Par cette constitution tout est fort dans l'Eglise, parce que tout y est divin et tout y est uni, et comme chaque partie est divine, le lien aussi est divin; et l'assemblage est tel que chaque partie agit avec la force du tout. » Sermon sur l'unité de l'Eglise, ier point.
3. L'Eglise de Rome. — « On dit que Rome n'est plus la Rome de Pierre, et que cette Eglise, primitivement apostolique, s'est transformée en Rome papale ou papiste, «ltramontaniste, vaticaniste, que sais-je encore ? Je réponds : de deux choses l'une, ou cette transformation est essentielle, ou elle est accidentelle. Si elle est essentielle^ il n'y a plus aucune Eglise de Jésus-Christ, puisque
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l'Eglise romaine n'est plus bâtie sur Pierre, et que ses rivales sont bien obligées d'avouer qu'elles se sont un jour séparées de la chaire de ce même Pierre ou qu'elles n'en ont jamais eu souci. Dès lors, le Fils de l'homme se trouve convakicu d'inconstance ou d'impuissance: ce qu'il a voulu perpétuel est depuis longtemps ruiné. Conséquence impie, qui montre bien la fausseté du principe d'où elle sort. Si la transformation reprochée à l'Eglise romaine est uniquement accidentelle; si l'on veut dire par là que Rome tient compte des événements et des changements immenses produits par le développement bon ou mauvais de l'humanité ; si l'on parle d'évolution, dans les limites toujours respectées de la Tradition primitive; s'il s'agit de modifications administratives, de perfectionnements doctrinaux ou théologiques n'atteignant nullement le fond même de la foi et la substance cle la morale; s'il est question de progrès surnaturellement accomplis ausensd'une apostolicité non moins surnaturellement maintenue, je reconnais hautement que l'Eglise romaine a eu de ces transformations et qu'elle en aura certainement encore. Seulement, je fais une réserve sur la formule dont on se sert, et j'observe qu'une transformation accidentelle n'est pas, à proprement parler, une transformation. Jésus- Christ, continuant incessamment de bâtir son Eglise sur Pierre, joint la variété à l'unité ; les siècles chrétiens, identiques quant à leur essence, ne le sont pas quant à leur dessein. C'est un élément considérable de beauté morale et historique. Mais la liaison, la cohésion, l'identification de tous avec Pierre est la môme, en quoi consiste précisément l'apostolicité.
a Quand, sous l'inlluciice del'Esprit-Saint, la théologie et le droit canonique arrivent peu à peu à développer, sans déviation comme sans contradiction aucune, les germes de vie intellectuelle ou morale déposés par ce môme Esprit au cœur de l'Eglise ; quand, par un processus régulier, normal, légitime, ils déduisent de la révélation chrétienne ou de la constitution ecclésiastique de sa^es conséquences et d'exacte application; quand, à la suite do leurs travaux, les conciles ou les papes décrètent toa-
chant la foi et les mœurs, en réalité, c'est Pierre lui-même qui parle et définit par la bouche de ses successeurs, c'est Pierre lui-même qui confirme ses frères dans la foi. Quand les différents âges de l'architecture chrétienne ajoutent, chacun suivant son style propre, un étage de plus à la basilique constantinienne fondée sur le roc granitique, est-ce que les constructions supérieures, si hautes, si élégantes et si riches qu'elles soient, cessent pour cela de porter sur le rude et humble rocher primitif ? » Didiot, Logique surnaturelle objective, Paris, 189a, n. 826-827, p. 591-592.
4. L'idée de l'Eglise dans la suite des âges. — u Dès la fin du 11e siècle, l'unité des églises en une Eglise se manifeste éclatante, en face de l'hérésie, par l'unité de foi et d'enseignement. C'est aux églises apostoliques, à Rome surtout, et aux pasteurs successeurs des Apôtres, que l'on va demander la vérité révélée; mais, pour savoir si une église est vraiment apostolique, de droit plus que d'origine, si un pasteur a en fait la doctrine des Apôtres, il faut voir si cette église est en communion avec les autres églises apostoliques, ou, ce qui est plus court et revient au même, avec l'Eglise romaine ; il faut voir si cet évêque enseigne en union avec le corps des pasteurs légitimes à travers le monde.
« Comme la foi prenait, pour ainsi dire, conscience de son unité en face de l'hérésie, l'unité de gouvernement établie par Jésus prenait corps dans une hiérarchie puissante et fortement organisée : unité d'apparence plutôt aristocratique, tant que le gouvernement s'exerça surtout par les Conciles ; unité plus visiblement monarchique, à mesure que le Pape agit davantage par lui-même et à part.
« Ainsi les premiers fidèles considéraient avant tout dans l'Eglise du Christ leur Eglise, évêque et communauté ; plus tard, l'Eglise se personnifia, pour ainsi dire, dans le corps épiscopal. Quant à nous, aujourd'hui nous sommes plutôt portés à dire avec saint Ambroise : « Où est Pierre, là est l'Eglise ; » nous mettons comme d'instinct l'Eglise dans le Pape.
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« Tendance heureuse, voulue de Dieu et qui facilite singulièrement le gouvernement de l'Eglise en des temps difficiles, qui en fait ressortir à merveille la divine unité au milieu des divisions politiques et sociales, tous les jours plus profondes. Fait providentiel, un des signes les plus visibles à tous les regards que Dieu est toujours avec son Eglise, toujours avec Pierre.
w Aujourd'hui, en elîet, que l'Eglise, traitée presque partout en étrangère ou en ennemie, n'a plus, à peu près nulle part, le libre exercice de ses droits, ni le libre jeu de son organisme, de ses lois, de sa vie sociale ; aujourd'hui que nous revenons à la condition des premiers siècles et aux gouvernements païens, que la religion perd sans cesse ce que j'appellerais ses positions sociales pour se retrancher de plus en plus dans la conscience individuelle, c'est de Rome surtout que doit venir et que vient en effet le mouvement et l'impulsion; c'est elle qui doit faire cette admirable unité des esprits et des volontés que le Christ a voulue dans son Eglise. Par la force des choses, l'autorité du Pape doit suppléer les organismes particuliers, gênés sans cesse dans leur fonctionnement. )> Bainvel, L'Eglise, histoire du dogme, dans les Etudes, 1897, t. lxx, p. 191.
Leçon XXXVe L'Eglise romaine
L'Eglise : histoire du dogme. — IL Le Pape : — 1° Sa primauté. — 2° Son Infaillibilité. — III. Les Evêques et les conciles œcuméniques.