RAPPORTS ENTRE LES Î)EXJX POUVOIRS
vivant dans ce monde,* et qui entend respecter et faire respecter les pouvoirs établis sans se substituer à eux, en rendant à César ce qui est à César, mais à la condition de rendre à Dieu ce qui est à Dieu ; de telle sorte que désormais tout homme a deux patries, la patrie terrestre, celle du sol où il naît et où il vit, et la patrie céleste, celle de l'ordre surnaturel où le baptême l'introduit ; l'une, gouvernée par des pouvoirs civils en vue des intérêts temporels et matériels, l'autre, par un pouvoir religieux, en vue des intérêts spirituels et éternels.
3. La distinction des deux pouvoirs. « Dieu a divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances : la puissance ecclésiastique et la puissance civile ; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d'elles en son genre est souveraine, chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial. Il y a donc comme une sphère circonscrite dans laquelle chacune exerce son action. Jure proprio (i). »
II. Rapports entre les deux pouvoirs. — i. Nécessité d'une entente harmonieuse. L'autorité de ces deux pouvoirs distincts, parfaits et autonomes chacun dans sa sphère propre, a s'exerçant sur les mômes sujets, il peut arriver qu'une seule et même chose, bien qu'à un titre différent, mais pourtant une seule et même chose, ressortisse à la juridiction et au jugement de l'une et de l'autre puissance. Il était donc digne de la sage Providence de Dieu, qui les a létablies toutes les deux, de leur tracer leur voie et leur rapport entre elles. Les puissances qui sont ont été disposées par Dieu (2). Sll en était autrement,
1 I. Encycl. Immortale Del, — 2. Rom,, xui, i,
AyS LE CATÉCHISME ROMAIN
il naîtrait souvent des causes de funestes contentions et de conflits, et souvent l'homme devrait hésiter, perplexe, comme en face d'une double voie, ne sachant que faire, par suite des ordres contraires des deux puissances dont il ne peut en conscience secouer le joug. Il répugnerait souverainement de rendre responsable de ce désordre la sagesse et la bonté de Dieu, qui, dans le gouvernement du monde physique, pourtant d'un ordre bien inférieur, a si bien tempéré les unes par les autres les forces et les causes naturelles, et les a fait s'accorder d'une façon si admirable qu'aucune d'elles ne gêne les autres, et que toutes, dans un parfait ensemble, conspirent au but auquel tend l'univers. Il est donc nécessaire qu'il y ait entre les deux puissances un système de rapports bien ordonné, non sans analogie avec celui qui, dans l'homme, constitue l'union de l'âme et du corps (i). »
2. Nature de cet accord. « On ne peut se faire une juste idée de la nature et de la force de ces rapports qu'en considérant la nature de chacune des deux puissances, et en tenant compte de l'excellence et de la noblesse de leurs buts, puisque l'une a pour fin prochaine et spéciale de s'occuper des intérêts terrestres, et l'autre de procurer les biens célestes éternels.
(( Ainsi, tout ce qui, dans les choses humaines, est sacré à un titre quelconque, tout ce qui touche au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par sa nature, soit par rapport à son but, tout cela est du ressort de l'autorité de l'Eglise. Quant aux autres choses qu'embrasse l'ordre civil et politique, il est juste qu'elles soient soumises à l'autorité civile, puisque Jésus-Christ a commandé de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
(( Des temps arrivent parfois où prévaut un autre mode d'assurer la concorde et de garantir la paix et la liberté ;
i, Encycl. Inimorlale Dei,
c'est quand lx3s chefs d'Etat et les souverains Pontifes seront mis d'accord par un traité sur quelque point particulier. Dans de telles circonstances, l'Eglise donne des preuves éclatantes de sa charité maternelle, en poussant aussi loin que possible l'indulgence et la condescendance (i). »
Léon XIII est revenu sur cette doctrine, dans sa lettre Praeclara gratulationis, du 20 juin 189/4. « Dieu, dit-il, qui, dans sa haute Providence, a préposé au gouvernement des sociétés humaines et la puissance civile et la puissance sacrée, a voulu, sans doute, qu'elles fussent distinctes, mais leur a interdit toute rupture et tout conflit. Ce n'est pas assez dire: la volonté divine demande, comme d'ailleurs le bien général des sociétés, que le pouvoir civil s'harmonise avec le pouvoir ecclésiastique. Ainsi à l'Etat ses droits et ses devoirs propres ; à l'Eglise, les siens ; mais, entre l'un et l'autre, les liens d'une étroite concorde. Par là, on arrivera sûrement à supprimer le malaise qui se fait sentir dans les rapports de l'Eglise et de l'Etat, malaise funeste à plus d'un titre et si douloureux à tous les bons. »
I. « Telle est l'organisation chrétienne de la société civile, et cette théorie, continue Léon XIII, n'est ni téméraire ni arbitraire ; mais elle se déduit des principes les plus élevés et les plus certains, confirmés par la raison naturelle ellc-mcmc. (>ctte constitution de la société politique n'a rien qui puisse l)araître peu digne ou malséant à la dignité des princes. Loin de rien ôtcr aux droits de la majesté, elle les rend au con- Iraire plus stables et plus augustes. Bien plus, si Pon y regarde de plus près, on reconnaîtra à cette institution une grande perfection qui fait défaut aux autres systèmes politiques ; et elle produirait certainement des fruits excellents et variés si seulement chaque pouvoir demeurait dans ses attributions et mettait tous ses soins à remplir l'offlce et la lâche qui lui ont été déterminés. En effet, dans la constitution de l'Etat, telle que nous venons de l'exposer, le divin et l'humain sont délimités dans un ordre convenable ; les droits des citoyens sont assurés et placés sous la protection des mêmes lois divines, naturelles et humaines ; les devoirs de chacun sont aussi sagement tracés que leur observance est prudemment sauvegardée. » Encycl, Iminorlale Dei.
3. Ce qu'il requiert de la part de VEtal. Et d'abord s'il a plu à Dieu de fonder une Eglise pour assurer le salut du genre humain, son acceptation n'en est pas plus facultative pour l'Etat que pour l'individu ; car Dieu est aussi bien le maître de la société que des membres qui la composent. Et l'Etat, précisément parce qu'il fait l'unité du corps social, est saisi, au nom de tous, de l'obligation qui incombe à chacun.
Mais, se demande Mgr D'Hulst (i), si l'Etat se préoccupe de la destinée spirituelle de ses sujets, ne sortira-t-il pas de sa compétence .^ Et s'il y emploie la contrainte, ne versera-t-il pas dans la tyrannie? Cela dépend de la double hypothèse qu'on peut faire.
Première hypothèse. — La société est composée en totalité de croyants qui connaissent leurs devoirs envers Dieu, Jésus-Christ et son Eglise. Dans ce cas, l'Etat n'a ni à déterminer la fin et les moyens, ni à dogmatiser ou à légiférer dans le domaine religieux, comme l'ont fait le Bas Empire et la Révolution ; ce serait sortir de sa sphère et commettre un abus de pouvoir. Il a du moins le devoir de rendre hommage à Dieu au nom du peuple qu'il gouverne, en s'associant aux actes de religion qui s'accomplissent au sein de l'Eglise. « Il doit, en outre, pourvoir au bien matériel et moral des citoyens. Or, le maintien de la liberté religieuse, la protection accordée au culte, un patronage éclairé favorisant les plus saines influences, une discipline sociale propice aux bons exemples et sévère aux mauvais, ce sont-là autant de conditions heureuses qui profitent aux membres de la société spirituelle.
I. Gon/. de AT.-D., Carême de 1896, V^ Gonf., Paris, 1908, p. 124.
ACCORD NÉCESSAIRE DES DEUX POUVOIRS llSl
En travaillant à leur en assurer le bienfait, les chefs de la société- temporelle restent fidèles à leur mission. Pour remplir ce devoir, ils doivent nécessairement tenir compte des prérogatives accordées par Jésus-Christ à son Eglise, faire respecter sa doctrine, ses lois, ses institutions ; disposer enfin de telle sorte la législation civile que, loin d'entraver Taction du gouvernement spirituel, elle la seconde et la développe (i). »
Sir unité de croyance vient à être menacée, l'Etat, qui n'a pas à connaître des doctrines en matière de foi, laissera l'Eglise se prononcer, juger les novateurs, et, s'ils s'obstinent dans leur révolte, les punir selon les lois de la jurisprudence canonique et les excommunier ; mais il pourra prêter à l'autorité religieuse le pouvoir coercitif dont il dispose, pour arrêter une contagion qui serait nuisible à la société civile elle-même.
L'intervention du bras séculier dans les causes d'hérésie ! La contrainte au service de l'orthodoxie ! Voilà le grand scandale aux yeux des libéraux et des incrédules. Mais l'Eglise, fait observer Mgr D'Hulst, ne consent pas à désavouer l'histoire, moins encore les principes. Elle a condamné la thèse du libéralisme absolu (2). Et si cela étonne que l'Etat chré-
I. D'Hulst, Ibid, p. 125. — 2. C'est la thèse qui voudrait éviter tout contact entre les deux pouvoirs pour supprimer ainsi tout conflit. L'Etat n'aurait qu'à s'occuper de sa fin purement temporelle, en ignorant officiellement la Révélation et l'Eglise et en laissant les citoyens libres de choisir leur religion ou môme de n'en suivre aucune. Ainsi entendue, cette thèse a été justement condamnée par Grégoire \VI et Pie IX, parce qu'il est impossible qu'en fait les deux pouvoirs s'ignorent sans jamais avoir de point de contact, et parce que cela laisserait supposer que le catholicisme n'intéresse que la vie individuelle, et nullement la vie collective de la nation, ce qui est manifestement faux
LQ CATicBISMI. — T. T. XI
/JSa LE CATÉCHISME ROMAIN
tien ait pu mettre sa force coercitive au service de la religion catholique, cela vient de ce que, depuis la Révolution, o on vit dans un milieu où la diversité des croyances, à force d'être la condition ordinaire, finit par sembler la condition naturelle et presque désirable d'une société. » Et l'on projette ainsi sur le passé les conditions du présent. Or, jadis, l'Etat était chrétien : il pouvait donc prêter sa force pour empêcher toute propagande impie, car c'était protéger la foi et les mœurs des fidèles, et par-là même la paix sociale. Voilà le droit. Quant au fait, il a pu donner lieu à des abus (i), mais les abus ne sont pas pour infirmer la valeur du droit.
Multiples avantages de raccord dans i unité de croyance (2). Cette hypothèse n'est plus, il est vrai,
et dangereux. C'est faux d'abord : « La religion, dit-on, est affaire de conscience, et la conscience est individuelle. Oui, mais la vie collective met enjeu l'activité de tous les individus, donc elle retentit dans toutes les consciences. Si vous pressez le raisonnement libéral, vous en tirerez cette conséquence que la morale domestique ne relève pas de la conscience, parce qu'elle régit une collectivité. La famille, comme telle, n'a pas de conscience ; donc, les devoirs du père ou de l'époux ne lient pas la conscience de l'homme. Cette conclusion n'est pas plus absurde que cette autre : la nation, comme telle, n'a pas de conscience ; donc, il n'y a pas de morale civique. » Et puis, c'est dangereux, parce que, si l'on met la vérité religieuse en dehors des intérêts collectifs, d'autres excluront de même la vérité morale. « Aux libéraux qui défendent à l'Etat de sanctionner par sa puissance coercitive aucune institution religieuse, les socialistes répondront en lui interdisant de sanctionner la propriété ou le mariage, ou l'idée même de la patrie. » D'Hulst, Conf. de N.-D., Carême de 1895, Paris, 1908, p. 365-366.
I. On sait avec quelle inlassable mauvaise foi on évoque toujours les souvenirs de V Inquisition, de la Saint-Barthél.emy et des Dragonnades. — 2. « Lorsque les Etats eurent à leur tête des princes chrétiens, l'Eglise redoubla de soins pour faire comprendre par sa prédication tout ce qu'il y a de sacré dans le pouvoir de
qu'un souvenir du temps passé; mais, à une époque donnée, elle a été une réalité des plus fécondes; et si, dans l'état de division des esprits qui jcaractérise notre époque actuelle, il paraît difficile ^qu'elle se réalise de nouveau, rien n'empêche de la Idésirer et d'y travailler, puisque c'est aussi bien l'iïdéal auquel on doit tendre.
i En tout cas, a il fat un temps où la philosophie de l'E-
l.angile gouvernait les Etats. A cette époque, l'influence
fie la sagesse chrétienne et sa divine vertu pénétraient les
ois, les institutions, les mœurs des peuples, tous les
angs et tous les rapports de la société civile. Alors la
eux qui gouvernent; l'effet salutaire de cet enseignement devait ire de confondre, dans l'esprit des peuples, l'image même de a souveraineté avec une apparition de majesté religieuse qui iG pouvait qu'augmenter le respect et l'amour des sujets iivcrs leurs princes. Et c'est par cette raison pleine de -esse que l'Eglise institua le sacre solennel des rois. L'époe où la société, sortie des ruines de l'empire romain, reprit ne vie nouvelle et ouvrit à la civilisation chrétienne des jOrizons pleins de grandeur, fut aussi celle où les Pontifes .omains donnèrent au pouvoir politique, par l'institution du aint-Einpire, une consécration particulière. Il en résulta pour 1 souveraineté temporelle un grand accroissement de dignité ; t il n'est pas douteux que les deux sociétés religieuse et ivilc n'eussent continué à en retirer les plus heureux fruits, i la fin que l'Eglise avait en vue dans cette institution eût été arcillement celle que se proposaient les princes et les peulos. Et de fait, toutes les fois que l'union régna entre les nx pouvoirs, on vit fleurir la paix et la prospérité. Quelque ouble s'élevait-il parmi les peuples ? L'Eglise était là, médiaice du monde, prête à rappeler chacun à son devoir et capale de modérer, par un mélange de douceur et d'autorité, les assions les plus violentes. Les princes, d'autre part, tomaient-ils dans quelque excès de pouvoir ? L'Eglise savait les iterpeller, et, en leur rappelant les droits, les besoins, les istes désirs des peuples, leur donner des conseils d'équité, de énience, de bonté. Une semblable intervention réussit plus une fois à prévenir des soulèvements et des guerres civiles, » ncycl. Diutarnum.
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religion instituée par Jésus-Christ, solidement établie dans le degré de dignité qui lui est dû, était partout florissante, grâce à la faveur des princes et à la protection légitime des magistrats. Alors le sacerdoce et l'empire étaient liés entre eux par une heureuse concorde et l'amical échange de bons offices. Organisée de la sorte, la société civile donna des fruits supérieurs à toute attente, dont la mémoire subsiste et subsistera, consignée qu'elle est dans d'innombrables documents que nul artifice des adversaires ne pourra corrompre ou obscurcir.
(( Si l'Europe chrétienne a dompté les nations barbares et les a fait passer de la férocité à la mansuétude, de la superstition à la vérité ; si elle a repoussé victorieusement les invasions musulmanes ; si elle a gardé la suprématie de la civilisation; et si, en tout ce qui fait honneur à l'humanité, elle s'est constamment et partout montrée guide et maîtresse ; si elle a gratifié les peuples de la vraie liberté sous ses diverses formes ; si elle a très sagement fondé une foule d'oeuvres pour le soulagement des misères, il est hors de doute qu'elle en est grandement redevable à la religion, sous l'inspiration et avec l'aide de laquelle elle a entrepris et accompli de si grandes choses. Tous ces biens dureraient encore, si l'accord des deux puissances avait persévéré, et il y avait lieu d'en espérer de plus grands encore, si l'autorité, si l'enseignement, si les avis de l'Eglise avaient rencontré' une docilité plus fidèle et plus constante. Car il faudrait tenir comme loi imprescriptible ce qu'Yves de Chartres écrivait au pape Pascal II : « Quand l'empire et le sacerdoce vivent en bonne harmonie, le monde est bien gouverné, l'Eglise est florissante et féconde. Mais quand la discorde se met entre eux, non seulement les petites choses ne grandissent pas, mais les grandes elles-mêmes dépérissent misérablement (i). ))
Seconde hypothèse. — // ri y a point d'unité de croyance ; tel fut le cas, lorsque le christianisme fit son apparition ; et tel est le cas aujourd'hui, dans la