DE L'INFLUENCE DE L'ÉGLISE SUR LA SOCIÉTÉ
L'influence de l'Église sur la société est si facile à constater, que rembarras ne vient vraiment ici que de l'abondance des matières. D'ailleurs, nos études précédentes nous ont déjà donné bien souvent l'occasion d'en apprécier les résultats; en sorte que nous avons à nous observer pour éviter des répétitions inutiles et fatigantes. Or, afin de nous maintenir dans une sage mesure et de nous préserver de ces inconvénients, il nous a semblé que nous pourrions étudier ici convenablement cette influence sociale, en la considérant dans les difî'érents moyens dont l'Église s'est servie pour l'exercer. Ces moyens sont nombreux; mais il en est trois principaux qui les résument, et ce sont : l'enseignement, les préceptes et le sacerdoce. Voyons, l'un après l'autre, chacun de ces moyens d'influence exercée par l'Église sur la société.
De Pen§eig^ueiiient de l'Ég-lise.
Le premier moyen dont l'Église se soit servie pour exercer son influence sur la société, c'estl'enseignement. Cet enseignement devait avoir une force immense par
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le ministère de l'Église : car il reposait sur l'Évangile lui-même, et c'était la doctrine et la morale évangéliques qui en étaient la base. De plus, les hommes chargés par l'Éghse du ministère de cet enseignement n'étaient pas des hommes ordinaires; nous avons vu l'autorité qu'ils puisaient à la source du pontificat, qui émanait directement de Jésus-Christ lui-même. L'enseignement de l'Église était donc vraiment un apostolat évangéhque; c'était toujours Jésus-Christ enseignant par ses pontifes, ses docteurs et ses prêtres.
Dès lors, on comprend toute l'influence que dut exercer sur la société un pareil enseignement. Il ne se borna point à donner à l'homme, aux familles et aux peuples des dogmes et un culte nouveaux; par cette doctrine et par ce culte, il les souleva de la dégradation oii le paganisme et la barbarie les avaient plongés, et il les fit passer aux pleines lumières et aux grandes vertus de la civilisation chrétienne. Nous avons vu de quelle manière l'homme fut transformé par le Christianisme; nous avons constaté les conditions nouvelles dans lesquelles fut placée la famille sous la même influence; et la société civile nous est apparue sous une forme toute nouvelle, après le travail chrétien qui se produisit en elle. Or, cette transformation générale et civilisatrice s'accomplit extérieurement sous l'influence de l'enseignement de l'Éghse.
C'était un évêque, c'était un prêtre, c'était un simple moine, qui allaient s'agenouiller, à Rome, aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, en lui demandant la bénédiction qui fait l'apôtre, le confesseur et le martyr. Après l'avoir reçue, ils se dirigeaient vers les régions les plus inhospitalières, chez des peuples barbares ou païens, dont la croyance et les mœurs étaient antipathiques à la religion du Christ; et ils commençaient par l'enseignement l'apostolat qui leur était confié. D'abord, c'étaient des tempêtes de haine et de colère que
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les passions soulevaient autour de leur doctrine; mais, après un temps plus ou moins long passé dans les fureurs de la persécution, l'enseignement triomphait par la force de la vérité qui en était l'âme, et les persécuteurs devenaient des chrétiens. Alors leurs idées, leurs mœurs et leurs institutions changeaient avec les croyances nouvelles qu'ils avaient embrassées, et l'on voyait surgir une société qui faisait le bonheur et la gloire des membres qui la composaient.
Ce que nous disons là n'est point un rêve de l'imagination, c'est de l'histoire. Qui a conquis à la civilisation, en même temps qu'au Christianisme, les hordes barbares qui se partagèrent l'empire romain? l'apostolat chrétien certainement. Et qui a produit la même transformation jusque dans les contrées d'où elles étaient sorties et chez des peuples sauvages et féroces ? l'apostolat chrétien, toujours l'apostolat. Oui, c'est l'apostolat qui porta le flambeau de son enseignement dans les Gaules, en Angleterre, en Allemagne, chez les Slaves, et, plus tard, sur tous les continents et dans toutes les grandes îles du Nouveau-Monde. Nous savons bien qu'à côté de l'enseignement il y avait le dévouement et bien souvent le sang des apôtres, qui donnaient à la parole évangélique une puissance irrésistible; mais il n'en est pas moins vrai que l'enseignement était le premier moyen dont l'influence s'exerçait sur les individus comme sur les sociétés. Il n'en pouvait être autrement, comme l'observait l'Apôtre des nations : « Car enfin comment aurait-on cru au Christ, si on n'en avait entendu parler? Gomment, d'ailleurs, aurait-on reçu sa doctrine, s'il n'y avait eu des prédicateurs pour l'enseigner? et comment ces prédicateurs se seraient-ils fait entendre, si la mission d'enseigner ne leur avait été donnée (1) ? «
(1) s. Paul, ad Romanos, e. x, v. li et 15.
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Ces dernières paroles de l'Apôtre nous expliquent d'où venait à l'enseignement chrétien cette influence sociale que nous avons constatée. Indépendamment de la puissance qu'il possédait parce qu'il évangélisait la parole de Dieu, il était répandu par des hommes qui en avaient reçu la mission particulière et qui avaient autorité pour la remplir ; et cette mission et cette autorité, c'était l'Église qui en était dépositaire. En fait, c'était donc à l'Eglise que devait revenir l'honneur du bienfait social que l'enseignement évangélique apportait au monde; c'était là son premier moyen d'influence. Sans doute, ce bienfait social n'était qu'une conséquence de l'enseignement de l'Évangile par les envoyés de l'Église : le grand et principal bénéfice de cet enseignement était, avant tout, la destruction du règne de l'erreur dans le monde et le triomphe de la vérité religieuse. Mais, quand on avait ainsi établi le royaume de Dieu et sa justice dans la société, « le reste était donné comme par surcroit (1), » suivant la promesse de Jésus-Christ lui-même ; et Dieu n'attendait pas l'éternité du ciel pour récompenser ses nouveaux enfants de leur obéissance aux enseignements de l'Évangile.
Ce premier moyen d'influence de l'Église sur la société est un moyen général, qui a reçu tout naturellement ses développements et ses témoignages dans nos études précédentes; en conséquence, nous n'avons point à y revenir en cet endroit, et nous passons immédiatement au second moyen, que nous plaçons dans les préceptes de l'Église.
(1) Matth., c. VI, V. 33.
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^ Des préceptes de PÉ^lise.
Les préceptes dont nous vouions parler ici sont ceux qui émanent de l'Église universelle, c'est-à-dire ceux qui ont reçu la sanction du corps entier de Tépiscopat, sous la direction suprême du Souverain Pontife. Mais, indépendamment de ces préceptes généraux, que Ton appelle les Commandements de l'Église, il y a des lois particulières, des décrets disciplinaires, des institutions locales et temporaires, qui viennent également de l'Église par des conciles généraux ou particuliers, et qui ont exercé sur la société une influence considérable. Nous avons vu, précédemment, ce que l'Église a fait relativement à l'esclavage, aux droits de propriété, à la législation et aux usages de la guerre : or, c'était par des lois et des décrets disciplinaires qu'elle opérait dans la société des améliorations si précieuses ; et telle était son autorité que ses règlements étaient en effet respectés. Il est vrai que cette législation ecclésiastique était ordinairement sanctionnée par des peines; mais comme ces châtiments appartenaient à l'ordre spirituel, on ne peut assez admirer que des sociétés païennes ou barbares en aient tenu compte : il y avait là, incontestablement, une puissance plus qu'humaine.
Ce sont donc les préceptes généraux, les commandements de l'Éghse, dont nous entendons considérer ici l'influence sociale. Le premier revient sur un des préceptes du Décalogue, et il prescrit l'observation et la sanctification des dimanches et de certaines fêtes. Nous avons déjà dit un mot, dans notre étude sur le culte, du bénéfice social qui résulte de ce commandement; mais ce n'est point en passant qu'il faut traiter un pareil sujet : c'est une question qui a fourni matière à des ouvrages importants et très-sérieux, et il faut bien que
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nous résumions au moins ici ce qui en a été dit au peint de vue qui nous occupe.
Nous pouvons le redire sans exagération*: l'Église n'eût-elle porté que ce seul précepte sur la sanctification du dimanche et des fêtes, qu'elle mériterait toute notre reconnaissance, tant qu'il serait respecté sur quelque point du monde. Et, alors même qu'il viendrait à disparaître dans une désuétude complète, il faudrait encore bénir l'Église pour tous les avantages qu'il aurait procurés pendant qu'il existait.
Evidemment, l'homme ne peut pas travailler sans relâche, quelles que soient les occupations auxquelles il se hvre par sa position sociale ou par sa profession. Ses forces physiques sont encore plus bornées que ses forces intellectuelles et morales : il a besoin de reprendre haleine et force dans le repos. Tout le monde est d'accord sur ce point ; et la philosophie accepte, à cet égard, tout aussi bien que la religion, la conclusion de la nature. Mais quel doit être ce repos nécessaire à l'homme après ses longs et pénibles labeurs? c'est là que les avis sont partagés.
Les sensualistes ont dit : Oui, certainement, il faut aux travailleurs des heures de repos ; mais, d'abord, qu'est-il besoin de déterminer pour cela un jour fixe et régulier dans chaque semaine ? est-ce que les forces sont égales dans tous les individus? est-ce que certaines organisations ne sont pas capables de résister plus longtemps que certaines autres? est-ce qu'en définitive ce n'est point la nature personnelle de chacun qui doit décider sur le temps de suspendre les travaux ? Et puis, quand l'heure en est venue, alors quoi de plus simple et de plus naturel? L'homme a besoin de repos : eh bien, il se reposera. Il a besoin de quelque jouissance dans son repos : eh bien, nous les lui procurerons. Nous lui donnerons des journaux et des 'romans pour reposer son intelligence ; nous lui donnerons des spectacles et mille
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autres divertissements pour récréer ses sens et lui faire savourei; toutes sortes d'émotions ; et, à la condition qu'il aura, d'ailleurs, sa table bien servie, fùt-il des derniers rangs du peuple, que lui faut-il de plus pour réparer ses forces?
Nous ne savons pas s'il est encore possible d'énoncer de bonne foi une pareille théorie ; mais ce qui est certain, c'est que l'expérience de chaque jour en démontre la fausseté. Non, il n'est pas vrai, dans la pratique, que la nature toute seule résolve la question d'opportunité pour le repos nécessaire à l'homme qui travaille. En fait et en dehors du précepte de l'Église, il est incontestable que l'homme ne sait pas se régler naturellement sous ce rapport. Ou bien il ne consulte que l'égoïsme et les instincts de la sensualité ; et alors il ne remplit point la tâche que le devoir et la conscience lui imposent. Ou bien, au contraire, il se laisse entraîner par les calculs de l'intérêt, de la cupidité et de l'avarice ; et alors il travaille, sans repos suffisant, jusqu'à la débilitation précoce de ses organes, jusqu'à la ruine de sa santé, et quelquefois même jusqu'à une mort prématurée.
Yoilà pour le temps du repos. Et maintenant, quant à la manière de le prendre, l'expérience de chaque jour démontre aussi que la théorie sensualiste n'est ni plus heureuse ni plus en harmonie avec les vrais besoins de la nature de l'homme. Il ne suffit pas, en effet, pour reposer le travailleur, de le gorger de viande et de vin : « L'homme ne vit pas seulement de pain, a dit le Sauveur Jésus, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1). » Malheur et honte à l'homme qui se déclarerait satisfait et reposé quand il se serait bien repu : ce ne serait plus qu'une brute ! Et, pour les romans et les spectacles que l'on jette en pâture aux ém otions de l'esprit, du cœur et des sens de l'homme, comment affirmer
(1) Matth., c. IV, V. 4.
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qu'ils le reposent ? qu'on dise plutôt qu'ils le dévorent. Oui, ils dévorent sa bourse avec les fruits de son travail ; ils dévorent son intelligence avec ses plus nobles pensées; ils dévorent son cœur avec ses plus pures affections; ils dévorent même ses sens par la surexcitation qu'ils leur procurent, et qui les enivre sans les rassassier. Ah ! nous les connaissons, ces hommes qui se reposent le lundi, dans les cafés, dans les théâtres et les mauvais endroits, des travaux de la semaine; et quand, le lendemain, nous les voyons plus fatigués et plus pâles qu'ils ne l'étaient la veille; et quand, avec cela, nous entendons les sanglots de leurs femmes et les cris de leurs enfants, qui demandent des vêtements et du pain, comment ne pas dire, des instructeurs de ce peuple, que ce sont des bourreaux de la société?
En regard de ces théories sensualistes et délétères de la société, l'Église a posé le précepte de la sanctification du dimanche et des fêtes; et c'est ainsi qu'elle a décidé la question du repos, et pour le mode et pour l'opportunité. Pour l'opportunité d'abord, elle n'avait qu'à maintenir le précepte du Décalogue, qui prescrit un jour de repos par semaine; et c'est ce qu'elle fît. Seulement elle changea ce jour. Le dimanche avait, pour les chrétiens, des souvenirs plus frappants que le sabbat des juifs; ce fut donc ce jour qui devint celui du repos et de la sanctification après les travaux de la semaine. Dans l'intervalle, quelques autres jours de fête devaient être observés avec le même respect; l'Église en prescrivit également la sanctification.
Or, il s'est trouvé que cette prescription d'un jour de repos par semaine était parfaitement en accord avec les facultés et les forces physiques de l'homme; et cela tellement que, depuis l'origine du monde, dans tous les pays et a tous les degrés de civihsation, elle a pu trouver son application comme tout naturellement. Il ne faut pas s'en étonner : ce précepte de l'Éghse, avons-
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nous dit, n'est que la reproduction d'un commandement divin sur le même sujet; et qui sait mieux que Dieu la mesure de la force dans l'homme qu'il a créé? Et cependant, à une époque de crise el de délire pour l'esprit humain, à la fin du siècle dernier, des hommes se sont rencontrés qui ont essayé de donner un démenti à cette loi de la nature, sanctionnée par le double commandement de Dieu et de l'Église. Ils avaient prononcé magistralement que le travail serait de neuf jours, au lieu de six, et que le temps du repos ne serait qu'au dixième jour. Mais le bon sens populaire se joignit au refus de la nature physique pour protester contre cette innovation; et l'on assure que le bœuf, plus raisonnable en cela que certains philosophes, refusa luimême plusieurs fois de marcher, après le sixième jour de son travail.
Une fois réglée la question de temps par l'abstention des œuvres serviles les jours des dimanches et des fêtes, l'Église ajouta que ce repos devait être sanctifié; et elle détermina le mode de cette sanctification, par la participation au culte public et surtout au sacrifice de la messe.
Il n'est point facile d'imaginer tous les avantages qui résultèrent, pour la société, de ce précepte de PÉglise. Il fat accepté d'abord par la générahté de ceux qui embrassèrent le Christianisme ou qui naquirent dans son sein; et, alors même qu'ils s'écartèrent de plusieurs préceptes essentiels de cette religion du Christ, on les vit conserver le respect de la sanctification du dimanche. De plus, le corps et l'âme trouvèrent leur satisfaction dans l'accomplissement de ce commandement. Le corps d'abord, puisqu'il avait le repos qui lui était nécessaire et dans la mesure convenable. Mais c'est l'esprit, c'est le cœur, c'est l'âme surtout, qui goûtèrent, dans le repos sanctifié du dimanche et des fêtes, d'inappréciables avantages.
Pendant la semaine, dont il avait consacré tous les
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jours aux préoccupations, aux labeurs et aux intérêts de la terre, naturellement l'homme s'était laissé comme absorber par la matière. Presque tout avait été fait pour le corps, ou, du moins, en vue des avantages corporels; mais l'âme n'avait pas eu son aliment, elle avait été négligée et elle languissait dans une humiliante torpeur. Or, voici qu'à l'église, où cet homme a dû se rendre pour obéir au précepte de la sanctification du dimanche, il entend des vérités qui le réveillent de cet engourdissement. C'est par la parole, c'est par des chants, c'est par des cérémonies, que ces vérités arrivent jusqu'à son âme; alors elles la nourissent, elles la fortifient, elles l'élèvent, et elles lui rendent toute sa grandeur et toute sa dignité. (
Ce n'est pas tout. La vérité descend de l'intelligence jusqu'au cœur, et elle lui procure les plus vives émotions : non pas ces émotions violentes et sensuelles qui sont produites par la représentation du crime ou par les
mages du vice; mais des émotions pures et suaves qui réjouissent le cœur, qui l'épanouissent et qui lui donnent courage pour reprendre la tâche de la soufî'rance et du travail. Incontestablement, ce n'est point la vérité qui vient de l'homme qui est capable de produire de semblables effets ; non, c'est la vérité de l'Évangile; et, pour nous servir de l'expression de Jésus-Christ lui-même, c'est « la parole qui sort de la bouche de Dieu (1). »
Nous n'avons dit encore que les avantages individuels procurés par le précepte de l'Église relativement à la sanctification du dimanche et des fêtes; mais son bénéfice général et social est peut-être plus saisissant encore. Deux grands problèmes sont toujours à résoudre, humainement et philosophiquem.ent, dans la société : la moralisation des masses et la fusion fraternelle des dif-
érentes classes en un seul corps social.
(1) Matth., c. V, V.4.
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Il y a longtemps qu'on l'a dit, et l'expérience de chaque jour ne fait que le confirmer de plus en plus : jamais on n'assemble le peuple sans l'exposer au danger de le démoraliser. Cela vient, peut-être, de ce que les mauvaises passions fermentent toujours dans le cœur de l'homme, et qu'elles n'attendent que le contact et l'excitation de la foule pour faire explosion. Mais enfin, quelle qu'en soit la raison, c'est un fait, et on ne peut le contester. La philosophie a bien essayé, par quelques maximes, de s'opposer à ce torrent démoralisateur; mais ce n'était là qu'un grain de sable pour arrêter les vagues de l'Océan : les flots des passions populaires ont passé sur toutes ces belles sentences, et c'est à peine s'il en reste un classique souvenir. Quant aux gouvernements, ils n'ont trouvé qu'un moyen d'opposer une digue à cette démoralisation sociale, c'est celui de la police et de la prison. Mais ce moyen ne s'applique évidemment qu'aux désordres extérieurs les plus scandaleux ; et il reste toujours, au cœur de la société, un foyer de corruption que la police ne peut atteindre. Et cependant, d'un autre côté, le peuple a besoin de s'assembler, non-seulement pour se concerter sur les affaires publiques qui le concernent, mais pour sortir de l'égoïsme de la vie privée, de la vie de famille; et pour puiser, au grand air de la vie publique et sociale, l'énergie nécessaire à la pratique des plus diflîciles vertus. L'Église a résolu la difQculté de ce problème social. Elle réunit le peuple, elle l'instruit de ses devoirs, elle réjouit son cœur, elle le repose de ses travaux et de ses peines; et, quand il se retire du temple saint où se sont accomplies ces grandes choses, nonseulement il est calme, mais il est plus pur, mieux disposé à la vertu, et plus propre aux sacrifices que demande sa condition.
Et quant à la fusion fraternelle des différentes classes en un seul corps social, nous avons vu, précédemment,
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l'inefficacité et la stérilité des moyens humains employés jusqu'ici pour y arriver. On y a renoncé; et l'on a pris son parti de voir l'humanité classée socialement en différentes catégories étrangères les unes aux autres, et dont les inférieures jalousent les supérieures, en attendant le jour 011 elles pourront les supplanter. L'Église seule n'a pas désespéré de sa vertu pour ramener ces classes divisées et hostiles à la seule unité possible sur la terre : l'unité des esprits par la même foi et l'unité des cœurs par la même charité. En les réunissant dans un même temple pour les faire participer au même enseignement, aux mêmes prières, aux mêmes cérémonies et surtout au même sacrifice, elle n'a pas fait disparaître des inégalités qui sont inhérentes à l'organisation de toute société civilisée;' mais elle en expHque la nécessité, et elle rapproche les différentes classes par les liens d'un mutuel respect, d'une confiance réciproque et surtout d'une commune charité.
Hélas! ces avantages individuels et sociaux du précepte de l'Église ont disparu dans un trop grand nombre de pays cathohques; mais il en est d'autres, grâce à Dieu, qui en jouissent encore; et nous n'en sommes pas réduit à justifier nos appréciations par les seuls exemples des peuples hérétiques. Oui, il y a toujours, dans tout le monde catholique, des villages, des bourgades et même des cités, où le dimanche est sanctifié, et où cette sanctification produit les résultats que nous venons de signaler. Ah ! qu'il est beau de voir alors les populations se reposer dans les joies du Seigneur! et comme on s'écrie tout naturellement avec le Roi-Prophète : « Oui, voilà qu'il est bon et qu'il est doux à des frères d'habiter ensemble dans la maison de Dieu (1)! » Au contraire, partout où le précepte de l'Église n'est plus observé, partout où le règne de l'impiété, de l'in-
(1) Ps. CXXXII^, V. 1.
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différence et du sensualisme a prévalu, les sociétés redeviennent païennes par leurs mœurs; et l'homme qui travaille n'est plus que l'esclave des intérêts de la terre et des passions de son cœur.
En face de ces conclusions, on a, certes, le droit de s'étonner que certains gouvernements chrétiens, et même catholiques, se montrent d'une si étrange indifférence à l'endroit de l'observation du dimanche. Nous ne voulons pas dire qu'ils soient en droit, ni qu'il soit sage d'user de répression pour violenter les consciences et les astreindre à l'accomplissement d'un devoir rehgieux : loin de no-us cette pensée ! Mais, alors même que la loi serait athée, comme on l'a dit de la loi française, ne serait-il pas, du moins, d'une sage politique et d'un bon gouvernement, d'abord, de ne pas entraver les consciences en plaçant, sans raisons sufQsantes, une quantité considérable de .citoyens dans l'impossibilité d'accomplir ce devoir ? Ensuite, ne serait-il pas également sage de ne les provoquer en aucune manière à la violation de ce précepte religieux? Enfin, ne serait-ce pas un devoir pour les gouvernements de faire, au moins, respecter le repos du dimanche en défendant le travail qui ne serait pas d'urgence, dans toutes les circonstances qui sont sous leur dépendance et par les hommes qui leur sont personnellement soumis? Ces mesures sont de rigueur dans des pays protestants qui se piquent du plus fier libéralisme : qui pourrait donc en empêcher l'exécution dans des pays toujours catholiques par leur très-grande majorité?
La confession, au moins une fois l'an, et la communion, vers la fête de Pâques, sont deux autres préceptes de l'Église catholique. Nous ne voulons pas rentrer dans tout ce que nous avons dit relativement au sacrement de Pénitence et au sacrement de l'Eucharistie dans nos études sur le dogme et sur le culte; nous avons vu les avantages personnels qu'ils produisent
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dans la vie de ceux qui les pratiquent dignement, et nous n'avons qu'à les rappeler. Mais, ce que nous devons ajouter ici, c'est l'exposé succinct des services réels que rend le double précepte de ces sacrements dans l'intérêt général de la société.
Et d'abord, j'admire là sagesse et la prudence de l'Eglise dans son précepte sur la confession. Son esprit est bien connu relativement à la pratique fréquente du sacrement de Pénitence ; et cependant, par respect pour la liberté individuelle, elle ne le prescrit d'obligation rigoureuse qu'une seule fois chaque année, s'en rapportant pour le reste à la conscience de chacun. C'est une mère qui épargne, autant qu'elle le peut, a son enfant un breuvage qui lui paraît amer, et qui ne l'y contraint que lorsqu'il y a danger pour sa vie.
Au-dessus des infamies que l'on a publiées contre la confession, une foule d'ouvrages excellents ont été écrits pour en montrer les avantages sous tous les rapports, et même sous le rapport purement humain. C'est à ce dernier point de vue que nous devons nous arrêter. Pour cela, il nous faut pourtant bien revenir sur certaines idées qui se sont présentées déjà relativement au sacrement de Pénitence : le retour à ces considérations est d'autant plus nécessaire qu'elles doivent trouver ici leur application principale, et que c'est surtout par elles que nous pouvons apprécier l'influence de l'Éghse sur la société.
Deux mots suffisent pour résumer ce que nous avons à dire à ce sujet: réhabilitation et réparation; lUditioB. personnelle et réparation sociale. Oui, la confession est une réhabilitation personnelle pour l'âme coupable, et cette réhabilitation est une nécessité pour elle. A moins d'en être arrivé à la dégradation complète de l'esprit et du cœur, à la dépravation du sens moral et à l'esclavage honteusement accepté des passions et des sens, l'homme ne peut point se passer d'une certaine
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dignité et de la paix à l'intérieur. Il en a besoin pour trouver en lui-même une compensation nécessaire aux misères, aux douleurs et aux humiliations de la vie. Et cependant, cette compensation ne peut pas exister pour râme coupable: quelle paix voulez-vous qu'elle puisse goûter dans les remords de la conscience ? et quelle dignité pourrait-elle se promettre dans les abaissements du vice, ou même dans les humiliations ordinaires d'une conscience flétrie? Alors, il n'y a plus, pour cette âme, qu'une seule alternative: ou bien elle s'abandonnera au découragement, au désespoir, et, par là, elle tombera dans le plus profond abîme du vice, en devenant pour la société un membre inutile ou dangereux ; ou bien elle trouvera le moyen de se réhabiliter en recouvrant son innocence perdue. Hélas! il arrive trop souvent que c'est le découragement qui prend possession de l'âme dans cette lutte terrible de la conscience contre le mal ! De là tant de honteux scandales, de là tant d'esprits en démence, de ià tant de suicides, de là, enfin, ces crimes monstrueux qui viennent si fréquemment jeter dans la société la stupeur et la consternation.
Oui; mais, d'un autre côté, quel moyen de réhabihter une âme, coupable devant Dieu, coupable en sa conscience, et, quelquefois même, coupable aux yeux de la société? Les dignités et la fortune, nous le savons, réhabilitent bien des iniquités au regard de l'opinion; mais quand un homme riche, puissant et vicieux aura reçu les hommages d'un public inconstant, aveugle, corrompu lui-même et le plus souvent intéressé, il faudra bien pourtant qu'un jour ou l'autre, il en vienne à compter avec sa couscience ; et alors elle lui fera payer chèrement, par des remords, les fumées de l'encens qui l'avait enivré. Non, non, la paix et la dignité ne viennent pas de l'extérieur : elles ont leur siège dans l'âme; et l'homme n'est pas capable de les posséder tant qu'il porte dans sa conscience le remords du mal.
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Le pécheur en est donc là, dans sa culpabilité: affamé du désir de reconquérir la paix, de recouvrer sa dignité, et cependant toujours dans l'impossibilité de se réhabiliter. Or, c'est dans cette condition que l'Église lui tend la main; elle lui fait un devoir de se confesser, et c'est ainsi qu'elle commence sa réhabilitation. En efïet, après l'absolution sacramentelle, le pécheur se relève moralement convaincu qu'il a recouvré l'innocence; cette conviction lui rend la paix, elle le réconcilie avec lai-même, lui fait reprendre sa dignité et le replace, avec confiance et courage, dans le chemin de la vertu. Malgré sa malice et ses méchancetés, le monde finira par reconnaître qu'il y a là un véritable retour vers le bien, et il rendra justice à cette conversion. Mais, alors même que la sincérité du coupable réconcilié devrait être méconnue, il trouverait dans son âme un dédommagement aux injustices de l'opinion; sa conscience parlerait en sa faveur plus haut que tous les vains bruits du monde, et elle ne cesserait de l'encourager à la persévérance, en lui témoignant intérieurement de sa réhabilitation certaine au tribunal de Dieu .
Après cette réhabilitation personnelle du pécheur, nous avons dit que la réparation sociale était un second avantage de la confession prescrite par un commandement de l'Église. Une faute n'est jamais commise sans produire un triple dommage : envers Dieu d'abord, dont elle lèse la sainteté; envers le pécheur lui-même, ensuite, dont elle souille la conscience ; et puis, enfin, envers la société, dont elle blesse toujours les intérêts d'une certaine manière. Or, par la confession sacramentelle , le pécheur a déjà réparé son dommage envers Dieu : car cette confession était jointe au repentir et à la satisfaction, et ces trois conditions lui avaient mérité sa réconciliation avec la justice divine. De plus, la réhabilitation personnelle que nous venons de constater l'avait aussi réconcilié avec sa conscience ; et lés ruines que le péché
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avait faites dans son âme avaient ainsi disparu. Il ne lui reste donc plus qu'à réparer le dommage social produit parle péché. Ce dommage varie à l'infini, suivant les différentes espèces de fautes et les modifications dans ces espèces ; mais il existe toujours à quelque degré, et il demande réparation. Quand il s'agit d'une faute exclusivement personnelle, il suffit au coupable, pour la réparer socialement, de rentrer dans la société avec l'absolution de Dieu méritée par ses aveux et par ses regrets. Mais, quand la faute a blessé les intérêls d'un tiers, de plusieurs, et quelquefois de toute une société, il faut une réparation particulière à ce dommage social : la justice des hommes la demande tout aussi bien que la justice de Dieu. Nous savons bien que, dans une foule de cas, la justice humaine ne s'en fie pas au repentir du coupable, et qu'elle lui impose elle-même une réparation déterminée par ses lois. Oui, mais la justice des hommes ne peut atteindre que les délits publics et qui lui sont connus ; et combien d'autres, hélas! qui ne se commettent que sous le regard de Dieu, du coupable, de ses victimes, et que ces dernières ne peuvent malheureusement pas prouver au tribunal des hommes ! Par cela même que ces crimes échappent aux coups de la justice, ils n'en sont que plus pernicieux pour la société : ce sont autant de plaies secrètes qui la rongent à l'intérieur, qui s'élargissent de plus en plus et qui menacent de gagner jusqu'au cœur.
Qu'on cherche tant qu'on voudra, il n'y a pas de moyens humains de réparer ces ravages secrets : la justice n'y peut rien, la morale philosophique n'a pas plus d'efficacité; et l'on devrait se résigner à tous ces désordres sans remède, si le précepte de la confession ne venait s'y opposer avec la force qui vient de Dieu. Mais, dans le sacrement de Pénitence, l'aveu d'un dommage, quelle qu'en soit la victime, appelle inévitablement la réparation ; et le pardon de la faute n'est accordé qu'à
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celte conditioD . Cette conclusion est quelquefois difficile et bien dure ; mais c'est de toute j ustice, et il faut s'y soumettre. Le coupable s'y résigne, en effet, au tribunal du sacrement de Pénitence : car, à tout prix, il a besoin de recevoir son pardon. Ainsi s'expliquent les innombrables réparations qui se font chaque jour dans la société : réparations matérielles, réparations morales, réparations sociales, réparations spirituelles, réparations de toutes sortes, enûn, qui feraient certainement, à la quantité des dommages secrets, un équilibre suffisant dans une société vraiment chrétienne. Mais hélas ! tout abondante que soit la réparation qui vient de la confession, dans l'état actuel de nos sociétés, n'est-ce pas simplement un grain de sable devant des montagnes d'iniquités qui montent jusqu'au ciel ? Enfin, cette situation générale ne détruit pas l'efficacité particulière du précepte ecclésiastique de la confession : telle que soit notre société chrétienne et catholique, ce précepte n'y produit pas moins de grands fruits de réparation. Ce résultat doit infailliblement s'accroître en proportion de la foi religieuse et pratique des peuples catholiques; et il n'est peut-être pas si téméraire d'espérer beaucoup pour l'avenir.
Sous le rapport social, le précepte ecclésiastique de la communion pascale n'est que le complément, mais un complément naturel de celui de la confession. En effet, tout n'est pas fini quand le coupable est réhabilité personnellement par l'absolution sacramentelle : le péché a laissé dans son entendement, dans son cœur et surtout dans ses sens, des empreintes qui ne s'effacent pas si facilement, et qui, pendant longtemps encore, sollicitent l'âme au retour vers le mal. Et d'ailleurs, les tentations de la nature et les séductions du dehors conservent encore tant de prise sur l'âme du plus sincère et du plus vrai chrétien! Il lui faut donc une force nouvelle pour résister aux entraînements du mal ;
DE L^INFLUENCE DE l'ÉGLISE SUE LA SOCIETE. S83
et cette force, il la puise au sacrement de l'Eucharistie, puisque c'est Dieu lui-même, la source de toute force, qu'il y reçoit sous les espèces sacramentelles.
Et quant à la réparation, qui est une conséquence du sacrement de Pénitence, c'est une nécessité, et le coupable s'y soumet sans doute ; mais cette nécessité lui impose parfois de si pénibles sacrifices que la nature s'y refuse par sa seule énergie, et qu'il lui faut une vertu surnaturelle pour y répondre avec fidélité. Oui ; mais quand une fois le pécheur réconcilié a ressenti personnellement les effets du sacrifice eucharistique, il s'élève, par l'amour, jusqu'au désir d'unir ses réparations à la grande expiation du Calvaire : alors rien ne lui coûte plus, il n'y a plus de souffrance dans sa réparation ; ou bien, s'il souffre encore, la souffrance est aimée.
Mais il y a, dans l'accomplissement général du devoir pascal, un bénéfice social plus manifeste encore : c'est celui qui doit en résulter pour la société, sous le rapport de l'égalité et de la fraternité entre les divers membres qui la composent. Nous avons déjà vu tout ce que le Christianisme a fait pour répondre à ces aspirations plus énergiques dans notre société moderne. Par son dogme, par sa morale, par son culte public, nous avons constaté qu'il tend à faire de tous les hommes, dans la société, des citoyens égaux devant l'autorité, et des frères, par une charité mutuelle, devant Dieu. Assurément ces enseignements divins ont déjà, par eux-mêmes, une trèsgrande puissance, et la grâce qui les accompagne, dans la pratique du culte, leur donne d'ailleurs une efîicacité merveilleuse; mais voyez-vous, sous ce rapport, l'influence sociale que doit exercer par-dessus tout le sacrement de l'Eucharistie? Quand le grand et le petit, quand le riche et le pauvre, sont allés s'asseoir ensemble, l'un auprès de l'autre, au banquet de l'Eucharistie ; quand ils y ont mangé le même pain, et que ce pain c'est le corps d'un Dieu, le corps de Jésus-Christ lui-même;
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comment voulez-vous qu'ils ne se relèvent pas dans une même et commune reconnaissance qui fait l'égalité, et dans un même et commun amour qui produit la fraternité? Dans une société bien ordonnée, un chef de maison n'invite à sa table que des convives qui ont entre eux une certaine égalité sociale ; mais il y a plus que l'égalité entre les convives qui prennent part au festin de l'Eucbarislie : ce sont tous des enfants à la table de leur Père commun, ce sont vraiment tous des frères issus du même amour, rachetés par le même sacrifice et nourris de la même chair divine. Quelle doctrine que celle-là! Quelle religion que celle qui produit au cœur de ses fidèles de pareils sentiments ! Et quelle société que celle où la pratique de la confession et de la communion serait observée avec fidélité !
Au point où nous en sommes de nos considérations sur les préceptes de l'Église, on se demande, sans doute, quelle est l'influence favorable à la société que nous pourrons constater dans les deux derniers commandements. Ces préceptes prescrivent l'abstinence des ahments gras à certains jours, et l'abstinence et le jeûne dans certaines autres circonstances : or, où peut-être l'avantage d'une telle prescription dans l'intérêt social? Il semble, à première vue, qu'elle n'ait avec lui aucun rapport sérieux.
Remarquons, d'abord, qu'il n'y aurait point heu de tant s'étonner s'il se trouvait, en effet, quelque précepte de l'Eghse qui eût pour fin principale le bien spirituel de celui qui le pratique, et qui ne contribuât ainsi qu'indirectement au bénéfice social. Ce serait déjà rendre un véritable service à la société, que de lui former des membres mieux affermis dans la vertu et plus généreux au sacrifice. Mais le précepte dont il est question exerce réellement et directement une influence utile dans la société, indépendamment des avantages spirituels et personnels qui en résultent pour ceux qui s'y soumettent dans la conduite de leur vie.
DE l'influence DE l'ÉGLISE SUR LA SOCIÉTÉ. 385
Ce n'est pas seulement l'individu social qui doit se considérer personnellement devant Dieu comme un misérable et un coupable, et qui doit s'efforcer, à ce titre, de fléchir sa colère et d'appeler ses faveurs; toute société, envisagée collectivement, est un être moral qui a ses misères et ses vices, et il lui faut aussi ses supplications et ses expiations particulières. Les grandes misères de la société sont les fléaux qui viennent parfois la ravager : c'est la famine, ce sont les maladies épidémiques et la guerre. Il est rare qu'une société échappe pendant longtemps à l'un de ces fléaux : ils sont toujours là, comme une menace terrible, prêts à fondre sur elle. Or, pour les conjurer, il faut bien que la société elle-même élève vers Dieu ses supplications jointes à ses sacrifices; et c'est précisément là une des intentions que l'Éghse se propose, dans son précepte du jeûne, de l'abstinence et de la prière, à certains jours déterminés.
Un autre but de ce commandement est d'offrir à Dieu, par là, une expiation collective et sociale pour les iniquités commises par les sociétés. Ces iniquités sont celles des masses, qui participent, dans leur générahté et publiquement, aux mêmes désordres et à la même corruption : ce sont les crimes de toute une cité, de tout un peuple, dont les membres s'associent dans une commune perversité. Enfin, ce sont les crimes des peuples à l'égard des peuples, les crimes des nations à l'égard des nations ; ces crimes dans lesquels on s'accoutume trop facilement à ne voir que les caprices de la fortune et de la politique, et qui sont cependant, dans l'ordre social, la plus scandaleuse violation des droits de la justice. Voilà des iniquités qui demandent, devant Dieu, une particuhère réparation. L'Église le sait bien; et c'est pourquoi elle fait un devoir à ses enfants d'offrir à Dieu, par quelques sacrifices, une réparation générale et pubUque.
Ainsi, le précepte de l'abstinence et du jeûne est, sans doute, principalement établi par l'Église pour rendre
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hommage à la toute-puissance et à la justice de Dieu; mais son bénéfice réel est tout entier à l'avantage de la société, parce qu'il doit être le contre-poids de ses iniquités, et qu'il lui obtient son pardon en même temps que les faveurs du Ciel.
Enfin, un dernier avantage de ce précepte de l'Église, c'est de combattre la mollesse du siècle, c'est de mettre en honneur la générosité du sacrifice et de réveiller par là, dans les masses, l'esprit religieux trop souvent engourdi par le sensualisme.
D'ailleurs, ce précepte de l'Église est tellement juste, qu^on en retrouve les pratiques essentielles jusque dans les religions les plus extravagantes et les plus sensuelles. Et maintenant encore, à cette époque oii l'on sacrifie tout à la sensualité, et jusque chez les peuples les plus indépendants et les plus libéraux dans leurs principes, en Angleterre et en Amérique, l'hérésie a respecté cette ancienne et universelle coutume du jeûne; et nous la lui voyons toujours mettre en pratique aux jours de ses suprêmes désolations.
Un ^Sacerdoce catholique.
L'inûuence de l'Église sur la société ne se pratique pas ^seulement par son enseignement et par ses préceptes ; nous avons dit qu'un troisième et dernier moyen principal de l'exercer, c'est son sacerdoce. Nous n'avons pas tout dit sur le sacerdoce catholique, quand nous avons montré la grandeur et l'excellence de sa mission entre les hommes et Dieu. Sous le rapport social, les services qu'il a rendus, et qu'il rend encore chaque jour à l'hu^ manité, sont tellement considérables, que les Églises hérétiques et schismatiques elles-mêmes sont obligées de les reconnaître, en leur rendant hommage.
Par le sacerdoce, nous entendons ici toute la hiérar-
DE l'influence DE L^ÉGLISE SUR LA SOCIETE. 387
chie des ministres consacrés au service de l'Église catholique, depuis le Pape qui la gouverne comme son chef jusqu'au desservant de la plus humble paroisse. Nous pourrions comprendre aussi, dans cette hiérarchie, les différents Ordres religieux ; mais nous ne le ferons pas, parce que nous nous proposons de leur consacrer, plus loin, une étude spéciale. Voyons donc Tinfluence exercée sur la société par les divers degrés hiérarchiques du sacerdoce, avec cette restriction.
Nous n'avons plus à parler des services rendus à la société par la papauté; l'étude précédente en a donné les témoignages les plus incontestables. Le principe de l'autorité civile consacré, dans la personne des empereurs et des rois, par l'autorité spirituelle des Papes, et Tordre social affermi sur ses bases par cette consécration ; la liberté des peuples défendue contre l'ambition des conquérants et contre la tyrannie des princes oppresseurs ; la sainteté et l'indissolubilité du mariage protégées contre les passions effrénées de ceux qui pouvaient tout matériellement : voilà, certes, des services assez importants, rendus par les Papes à la société, pour qu'on ne puisse les méconnaître sans une ingratitude révoltante.
Après la papauté, c'est l'épiscopat qui a droit à la reconnaissance sociale. Pour la France en particulier, estce qu'un historien protestant n'a pas reconnu lui-même que sa monarchie avait été formée par les évêques comme une ruche par des abeilles? En effet, pendant des siècles^ les évêques furent de véritables princes dans l'étendue de pays soumise à leur juridiction spirituelle ; quelquefois même ils en étaient réellement les princes temporels ; et, comme l'autorité dont ils étaient revêtus était plus respectée qu'aucune autre puissance, c'était aussi celle qui conservait plus fermement les peuples dans la pratique de la subordination et de la fidélité. De plus, dans toutes les grandes questions sociales que nous avons traitées précédemment : sur Tes-
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clavage, sur la justice, sur la Trêve de Dieu pendant la guerre, c'étaient les évêques qui étaient les ministres de rÉglise pour diriger la société vers le progrès et la civilisation parles principes chrétiens. Enfin, les évêques faisaient, dans une certaine mesure, pour la société particulière soumise à leur juridiction spirituelle, ce que les Papes faisaient pour la société chrétienne tout entière : ils y étaient les défenseurs de la justice et les protecteurs du droit.
Nous n'en sommes plus au temps où la papanté et l'épiscopat étaient en position de rendre à la société de pareils services; mais, cependant, ces avantages ne sont pas exclusivement ceux des siècles passés. Quand tout récemment la Russie étouffait la Pologne, comme le vautour étreint la colombe dans ses serres, et que toutes les puissances du monde regardaient en silence, une seule voix souveraine s'est fait entendre pour protester avec indignation contre cette grande iniquité ; et cette voix était celle de la papauté. Et quand, quelques années auparavant, le Piémont s'était jeté sur son faible voisin, comme un loup sur l'agneau, et qu'il avait si violemment envahi ses États ; ce ne fut pas seulement comme les défenseurs de la papauté que la plupart des évêques flétrirent cette odieuse violation : ils en appelèrent au droit international et public, et c'est au nom des grands principes qui sont la base de toute société qu'ils condamnèrent cette scandaleuse usurpation.
Le simple prêtre n'exerce pas, dans la société, une influence générale aussi considérable en apparence; mais ses moyens d'action sont plus nombreux, et l'occasion de les mettre en pratique se présente plus souvent. Voyez plutôt, en effet, si le prêtre n'est pas, dans le centre où il vit , la providence des pauvres, le plus fidèle ami des malades, le consolateur des affligés, et comme l'ange conducteur des âmes égarées?
Généralement le prêtre est pauvre, et par conséquent il
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ne peut pas donner beaucoup aux indigents ; mais s'il est vrai qu'un pauvre charitable trouve toujours le moyen de donner à de plus pauvres que lui, cela doit être vrai surtout quand ce pauvre est un père, et que les indigents sont les enfants de son cœur. Or, le prêtre n'est-il pas le représentant, sur la terre, de Celui que nous appelons tous les j ours le Père des pauvres , Jesu, Pater pauperum ? Il donne donc tout ce qui lui est possible de ce peu qu'il possède ; et. comme il le donne avec une délicatesse et un respect qui relèvent la modicité de son offrande, le pauvre la reçoit avec une double reconnaissance. D'ailleurs, quand le prêtre n'a plus rien à donner^ et que le cri de la misère arrivé encore jusqu'à son cœur, il sait bien se faire mendiant lui-même pour les pauvres de Dieu. Lui qui ne voudrait jamais rien demander pour ses propres besoins, il ira tendre humblement la main auprès du riche, afin de soulager la détresse des autres; il ne se rebutera point, alors même qu'il serait repoussé; il demandera toujours, et il n'aura de repos que lorsque le pauvre se reposera lui-même de ses souffrances et de ses privations.
Après la pauvreté, une autre grande misère de l'humanité, c'est la maladie avec les infirmités. Cette misère n'est pas seulement désolante par les souffrances qui l'accompagnent ; mais, ce qui dévore le plus souvent l'infirme et le malade sur leur grabat, c'est l'isolement et cet insurmontable ennui qui finit par abattre le cœur et jeter Fâme dans un profond découragement. Cette épreuve s douloureuse est plus particulièrement celle du pauvre malade : les riches ont peu d'amis quand ils sont dans le malheur; mais le pauvre, lui, est-ce qu'il en trouvera un seul au chevet de son lit de souffrance? Oui, il en trouvera un, tout aussi bien que le riche, et même plus facilement encore ; et cet ami le plus fidèle et le plus vrai du malade et de l'infirme, c'est le prêtre. Nous n'ignorons pas qu'un préjugé, malheureusement trop répandu,
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éloigne souvent le prêtre du malade, par crainte de l'impressionner d'une manière fâcheuse : on a peur de l'épouvanter et d'augmenter son mal en le mettant en face de celui dont la vue seule devrait le faire penser à son éternité. Hélas ! il est bien vrai que, quand on a passé de longues années de sa vie dans l'oubli de Dieu et de toute pratique religieuse, la présence du prêtre donne à penser au malade, aux portes de l'éternité ! et il est naturel que le remords vienne troubler sa conscience. Mais quand, obéissant à cette voix intérieure, il s'est réconcilié avec Dieu par le moyen de son ministre, n'estil pas vrai que la visite du prêtre n'apporte plus au malade que les encouragements et la douceur d'une pieuse affection ? Le prêtre n'est pas seulement le plus fidèle ami du malade, c'est le médecin de son âme ; et le patient en reçoit toujours les saintes paroles qui tempèrent la douleur, alors même que le médecin du corps ne peut plus rien pour soulager ses maux.
Une circonstance particulière qui laisse voir tout ce qu'il y a de dévouement et de tendresse dans le cœur du prêtre à l'égard des malades, c'est le temps des maladies épidémiques et contagieuses. Alors, vraiment, le prêtre devient héroïque et sublime avec la plus naturelle simplicité. Dans un oubli complet de soi-même et des dangers qui le menacent, il se donne et se prodigue tout entier aux autres. Il est à la fois le père, la mère, l'ami et le médecin de tous les abandonnés ; et, quand le péril et la fatigue ont éloigné tout le monde du moribond pestiféré, le prêtre est toujours là, lui, pour lui rendre toutes sortes de services, pour lui parler du bon Dieu et pour le préparer à paraître devant son tribunal. Pauvre mourant! reconnais là ton plus persévérant ami : c'est le prêtre qui t'avait reçu à ton entrée dans la vie, sur les fonts sacrés du baptême ; c'est lui qui t'avait nourri, dans l'enfance, du pain de la parole de Dieu; c'est lui qui t'avait préparé aux joies des plus beaux jours
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de ta vie; peut-être Tavais-tu méconnu, plus tard! maintenant encore, le voici pourtant au râle de ton agonie; et il ne te quittera qu'à la tombe, en y déposant, avec les plus touchantes prières, ses adieux pour le Ciel.
Mais ce n'est pas tout. Le cœur et l'âme ont leurs maladies comme le corps ; et, si la douleur de ces nouvelles épreuves ne tue pas, elle fait mourir, cependant, de cette mort dont parlait S. Paul quand il disait : « Je meurs tous les jours : Quotidie morior (1). » Oh! qu'il est difficile de trouver alors de véritables consolateurs! Nous ne nions pas qu'on puisse rencontrer une amitié purement humaine capable d'adoucir les chagrins ordinaires de la vie; mais, d'abord, qu'elle est rare cette amitié assez désintéressée pour aimer longtemps, pour aimer toujours un ami malheureux ! Et puis, il y a des chagrins tellement intimes qu'on ne peut pas les confier même au plus sûr ami. Enfin, il y a de ces grandes douleurs, de ces malheurs épouvantables qui tombent sur le cœur, semblables à des poids accablants, et sous lesquels l'âme succombe comme dans une agonie; alors, non vraiment, l'amitié la plus sincère ne peut rien ; et il ne resterait plus au cœur brisé que le découragement et le désespoir, si Dieu ne lui avait réservé dans le prêtre une suprême consolation. C'est, le plus souvent, dans les saintes confidences du sacrement de Pénitence que le remède est appliqué sur ces plaies vives et sanglantes du cœur. Quand ce pauvre cœur meurtri a expérimenté l'insuffisance et la stérihté de toutes les consolations humaines, il jette vers Dieu un regard désespéré, et une inspiration du Ciel le conduit vers un de ces hommes dont l'âme est toujours ouverte aux épanchements de la douleur. D'abord, le malheureux laisse déborder son cœur dans une confidence qui lui procure un premier soulagement; il pleure ensuite, et ces larmes le soulagent
(1) I ad Corinth., c. XV, v. 31.
392 DE l'influence de l'église sur la société. encore. Enfin, quand il s'est doucement épanché par ses paroles et par ses pleurs, le prêtre va puiser au cœur de Dieu je ne sais quelle consolation, qu'il fait descendre ensuite sur l'âme affligée comme une bienfaisante rosée, et comme un baume réparateur. Il reste encore de la douleur, mais plus de découragement, mais plus de désespoir; c'est la confiance, c'est l'espérance qui brillent maintenant dans ces yeux fatigués par les larmes. Le prêtre a trouvé, pour le malheureux, la vraie consolation, parce qu'il est le ministre du Dieu consolateur, parce que c'est sa mission, à lui, et parce que l'expérience de toutes les douleurs lui a fait connaître les remèdes propres à les guérir. Ah! ce n'est point un tableau d'imagination que nous venons d'exposer, et l'on n'a point le droit de nous accuser d'exagération ; c'est tous les jours, c'est à chaque heure du jour, que s'accompht réellement ce que nous venons de dire : le nombre des affligés soulagés et consolés par le prêtre est incalculable dans les sociétés catholiques, et cet envoyé de Dieu est bien vraiment pour eux l'ange des consolations.
Nous avons dit, enfin, que le prêtre est aussi comme l'ange conducteur des âmes égarées. Nous devrions dire, d'abord, le guide des âmes inexpérimentées, de la jeunesse surtout. On nous répondra, peut-être, que les guides les plus naturels de la jeunesse, ce sont les parents; généralement, c'est vrai. Mais aussi, que déjeunes âmes qui sont trop tôt soustraites aux heureuses influences de la famille, qui sont jetées sans défense au milieu des tempêtes du monde ! Combien d'autres qui n'ont plus de parents dont l'expérience etl'amour les protègent ! Et d'ailleurs, n'est-il pas vrai qu'il y a, pour ces jeunes cœurs, des dangers et des pièges secrets dont la connaissance ne peut pas arriver jusqu'à la sollicitude des plus tendres parents, et que ceux-ci, du reste, ne seraient point capables de détourner de leurs chers enfants? Oui, elle est innombrable, la quantité des jeunes âmes lancées
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sur la mer orageuse du monde sans pilote et sans boussole, et qui sont exposées aux plus tristes naufrages !
Hélas! ces naufrages sont fréquents! les victimes, surprises dans leurs tourmentes, couvrent les plus mauvais chemins de la vie ; et c'est ce qui fait la désolation des âmes saintes dans l'Église de Dieu ! Heureusement encore, sur le passage de ces âmes abandonnées à leur inexpérience, Dieu a placé un guide sûr et fidèle : c'est le prêtre. Et c'est aussi ce ministre des bontés de Dieu qui doit aller jusque dans les sentiers perdus, pour y chercher les âm.es égarées et les ramener au bercail de la vertu et de la vérité.
N'est-ce point là, en effet, ce qui s'est toujours vu dans les sociétés chrétiennes et catholiques? et n'est-ce point là ce qui s'y voit encore? Combien d'âmes inexpérimentées qui trouvent dans les conseils et les encouragements du prêtre la lumière et la force, pour ne point s'égarer ni défaillir dans les sentiers de la vie ! C'est au confessionnal, isolément, dans le pieux épanchement d'une mutuelle confiance ; c'est dans des réunions, dans des associations, où les bons exemples du grand nombre viennent ajouter à l'heureuse influence exercée par le prêtre. Avez- vous vu ces associations de jeunes gens et de jeunes filles dirigées par le prêtre dans nos grandes cités ? Toutes ces âmes sont là, dans le frémissement de la jeunesse , dans l'eff'ervescence des passions , et prêtes à se jeter au hasard dans le tourbillon du monde. Elles se maintiennent, cependant, dans le chemin de la vertu ; et, à l'âge où tant d'autres sont flétries et dégradées, on voit rayonner, sur ces fronts de vingt ans, le charme resplendissant de l'innocence, avec les joies, les douceurs et les grâces de la jeunesse. Et qui donc est leur principal guide, leur ange visible, sur le chemin de la persévérance? Interrogez-les; et ces jeunes gens et ces jeunes filles vous le nommeront : c'est, avant tout, le prêtre qui dirige leur âme.
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Mais ce qui est peut-être plus merveilleux encore, c'est de voir des coupables égarés rentrer dans le chemin de l'honneur et de la vertu, conduits comme par la main par le prêtre de Dieu. On les voit, quelquefois, tellement épuisés par l'habitude du mal, qu'ils semblent ne pouvoir plus se tenir debout et qu'ils tombent accablés sous le poids de leur faiblesse et de leurs premiers efforts. Alors, que fait réellement le ministre du Pasteur des âmes? Il prend sur ses épaules la brebis défaillante et perdue, et il la rapporte lui-même dans le bercail de l'innocence. Oui, cette parabole évangélique se réahse chaque jour par le ministère du prêtre. Chaque jour, et à toute heure du jour, le prêtre sacrifie son temps, ses forces et sa vie, s'il le faut, pour ramener au bien des âmes égarées et coupables ; il en ramène des multitudes, et il les y conserve dans une persévérance qui fait la joie des anges dans le ciel et l'édification des hommes sur la terre.
Il n'y a pas longtemps, un prêtre que nous connaissons bien était demandé par une dame dangereusement malade. « Monsieur l'abbé, lui dit-elle, je ne veux pas mourir sans acquitter près de vous une dette de mon cœur. Depuis six ans, ma fille faisait la tristesse et le désespoir de ma vie ; et maintenant, depuis bientôt un an, c'est elle qui en est la joie, l'honneur et la consolation : merci, merci, car c'est vous qui me l'avez rendue! » C'est vrai, c'était bien lui qui la lui avait rendue, avec la grâce de Dieu; et ce n'était point la seule. Dans une retraite, prêchée, à Paris, à deux mille jeunes personnes, beaucoup d'autres, avec elle, étaient rentrées dans le chemin du devoir et de la vertu; et c'est là ce qui se fait continuellement par le ministère du prêtre dans l'Eglise cathohque.
Nous avons dit ce que fut le sacerdoce et ce qu'il est encore dans sa généralité. Nous ne nions pas assurément qu'il y ait eu et qu'il y ait toujours de déplorables
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exceptions. Ah! oui, sans doute, il s'est trouvé, et il se trouve encore des prêtres sans entrailles , devant les misères physiques et les misères morales des peuples qui leur sont confiés; oui, l'on a vu malheureusement des mercenaires à la tête des troupeaux, et des loups se sont glissés et se glisseront toujours dans la bergerie sous l'apparence trompeuse des bons pasteurs. Mais, à part ces exceptions, qui sont inévitables dans les conditions générales de la faiblesse humaine, comment ne pas reconnaître la vérité dans les grands caractères que nous venons de tracer? comment ne pas admettre que le prêtre est vraiment, dans le centre où il vit, la provi* dence des pauvres, le plus fidèle ami des malades, le consolateur des afîligés et comme l'ange conducteur des âmes égarées ?
Et cependant, des milliers d'hommes ferment les yeux pour ne point voir ces choses; et cependant, des multitudes d'esprits prévenus cherchent partout des subtilités afin de les dénaturer. Écoutez plutôt ce que disait naguère un de leurs plus célèbres coryphées. « Malheur! s'écriait-il, malheur aux sociétés qui éteindraient le flambeau de la philosophie et de la raison pour se livrer en aveugles à la domination sacerdotale! Elles se condamneraient à la plus dure et à la plus humiliante des servitudes. Le prêtre peut tout; et là oii il a mis son sceau, il n'y a plus de place que pour l'obéissance ! » Jamais paroles plus outrageantes ni plus injustes ne sont sorties de la bouche d'un ennemi du sacerdoce. Ah! vous ne le connaissez pas ce prêtre dont vous parlez avec tant de colère! ou bien, si vous le connaissez, nous vous le disons à notre tour : Malheur à vous ! car vous prostituez votre talent au service d'une ingrate calomnie.
Ce n'est pas toujours avec cette injustice que l'on apprécie l'influence du sacerdoce sur la société; il en est qui reconnaissent ses services, mais ils l'attaquent sous un autre point de vue. Ils disent que le prêtre se trouve
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placé, par le célibat, dans un état antisocial, dans un état contre nature, et que cette condition doit mettre nécessairement obstacle à l'accomplissement de sa mission civilisatrice dans le monde.
Il y a, dans cette objection, deux parties bien distinctes. On affirme, d'abord, que le célibat ecclésiastique est un état contre nature : nous n'avons plus à répondre à cette difficulté ; et nous croyons avoir suffisamment montré, dans notre étude sur la virginité, que cet état s'allie sans répugnance avec les conditions de la nature relevée par la grâce. Mais quand on ajoute, ensuite, que le célibat du prêtre doit mettre nécessairement obstacle à l'accomplissement de sa mission civilisatrice dans le monde, et que c'est un état antisocial, c'est tout simplement une absurdité qu'on avance là sous une forme magistrale.
Et d'abord, il est bien évident qu'il n'y a plus de confession possible avec la suppression du célibat ecclésiastique ; et que, par conséquent, il faudrait renoncer à tous les avantages sociaux qui en résultent et que nous constations plus haut. Nous le demandons au plus vulgaire bon sens : est-il seulement possible de concevoir la réserve, la délicatesse, ou même les simples convenances de la confession avec la condition d'un confesseur engagé dans les liens du mariage? Dans cet état, mettez le prêtre en regard de toutes les misères du pauvre : s'il est marié , croyez-vous qu'il pourra et qu'il devra sacrifier l'avenir de sa femme et l'établissement de ses enfants, pour distribuer aux indigents le superflu personnel de son patrimoine et de ses économies? Appelez-le près des malades et des mourants, dans un temps d'épidémie : s'il est marié, croyez-vous qu'il devra s'exposer au danger de rapporter la contagion dans sa famille? et pensez-vous qu'il soit assez fort pour braver les larmes de sa femme et les cris de ses enfants, quand il lui faudra se dévouer, au sacrifice de
DE l'influence DE l'ÉGLISE SUR LA SOCIETE. 397
sa vie, pour le salut de ses ouailles? Enfin, supposez le prêtre environné de cœurs affligés qui demandent consolation et d'âmes égarées qui attendent un guide : s'il est marié , croyez -vous qu'il ait jamais le cœur assez libre et l'esprit assez dégagé des intérêts de la famille, pour répondre à toutes ces nécessités spirituelles et morales et leur donner satisfaction? Il est vrai qu'on va trouver le médecin marié pour lui montrer les plaies du corps; oui, mais vous savez très-bien qu'on n'ira pas trouver le prêtre marié pour lui dévoiler les douleurs de l'âme et les plaies du cœur : il aurait, certes, bien autre chose à faire ! Marier le prêtre, ce serait donc anéantir le sacerdoce catholique et priver la société des avantages immenses qu'il lui procure.
Et cependant, au nom de l'humanité, au nom des libertés individuelles et sociales, au nom de l'esprit moderne de la législation, nous avons entendu des cris sauvages qui demandaient le mariage des prêtres. Oui, et tandis que les magistrats du paganisme faisaient enterrer toutes vives les vestales qui avaient violé leur vœu de virginité, on a vu, de nos jours, des magistrats chrétiens qui condamnaient l'autorité civile, pour n'avoir pas voulu signer le contrat de mariage de quelque prêtre renégat ! Mais , grâce à Dieu, ce n'était point là le dernier mot sur cette grave question .
Nous avons dit l'influence exercée sur la société par le sacerdoce catholique; mais ce sacerdoce, c'est l'Eglise elle-même dans sa hiérarchie; c'est l'Eghse agissant sur la société par ses Papes, ses évêques et ses prêtres, comme elle agit d'ailleurs par ses préceptes et par son enseignement. Et maintenant, en se rappelant les avantages et les bienfaits sociaux produits par cette triple action de l'Eglise, on se demande comment elle n'est
398 DE l'infuence de l'église sur la société.
pas, dans le monde, l'objet d'une gratitude universelle. Cependant, nous n'avons pas encore tout dit sur sa mission dans le monde ; et nous allons voir, dans l'étude suivante, quelle est son influence particulière sur la société de notre époque.
Le titre de cette étude indique sufBLsamment quel doit en être le principal objet ; et cependant ce ne sera que le sujet de sa première partie. Nous nous proposons, ensuite, d'exposer brièvement quelles seraient les nouvelles ruines qu'entraînerait, dans la société, la destruction de l'Église par la négation de la divinité de Jésus- Christ ; et cette considération formera notre seconde partie.
De Penseîg^nement de l'Église, de ses commaudemeuts et de son sacerdoce, à notre époque.
Une condition favorable pour apprécier exactement la situation de l'Église dans la société, c'est, croyonsnous, de l'y considérer dans les trois principaux moyens dont elle se sert pour exercer son influence dans le monde , et que nous avons étudiés dans l'étude précédente. Voyons donc ce qu'elle est encore actuellement : dans son enseignement, dans ses préceptes et dans son sacerdoce.
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I. — Il y a, dans l'Église, deux sortes d'enseignement : l'enseignement populaire et l'enseignement solennel. L'enseignement populaire, et qui doit être le plus répandu, est celui qui s'adresse aux classes ignorantes, ou, du moins, peu instruites des choses de la science et de la religion : c'est l'enseignement du peuple, en général. L'enseignement solennel n'est pas seulement celui qui se fait entendre dans des circonstances importantes et devant une multitude relativement considérable ; mais c'est aussi celui qui suppose un auditoire éclairé, du moins en ce qui concerne les questions qui sont l'objet de ses discours. Ce double enseignement est nécessaire, il est indispensable dans l'Église; tout le monde est d'accord sur ce point.
Grâce à Dieu, il existe. Et d'abord, certainement, l'enseignement religieux et populaire est répandu dans toute la société. Il n'est pas une cité, pas un village, pas un simple hameau qui n'en reçoive le bienfait, dans le monde catholique. Partout oii une église a pu s'élever, en répondant aux besoins religieux d'un centre de population, un prêtre paraît aussitôt, et il enseigne avec l'autorité qui lui vient de Jésus-Christ. Ce ministre de la parole divine n'a pas de grands efforts à faire pour se mettre à la portée du peuple qu'il instruit. Issu, généralement, de la classe de ce peuple, il en connaît l'intelligence, les capacités et les besoins; et il se trouve dans les conditions les plus favorables pour y répondre avec utilité. C'est bien là, en effet, ce qui se voit chaque jour. Sans doute, il est triste de constater l'indifférence du peuple à l'endroit de l'enseignement religieux; il est triste de ne plus trouver, souvent, autour de la chaire catholique, qu'un si petit nombre d'auditeurs; il est triste , enfin, de ne plus voir , dans ce nombre, ceux-là précisément qui auraient le plus grand besoin des vérités de l'Évangile, les hommes et les chefs de famille. Oui, mais il faut le reconnaître : ce n'est pas Je
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prédicateur qui fait défaut aux auditeurs. La foi manque à la majorité des hommes; l'indifférence, le respect humain et les passions les retiennent loin du temple sacré ; mais, aussitôt que l'instinc^t religieux se réveille dans leur conscience, et qu'ils sentent le besoin de demander à la parole de Dieu la lumière et la force dont elle est le principe, ils sont bien sûrs de la trouver à leur portée et dans la mesure qui leur convient : l'enseignement catholique les attend partout, et il ne leur manque jamais.
Est-ce à dire, pour cela, que tout soit au mieux quant à cet enseignement, et qu'il n'y ait rien de plus à faire? Non, nous ne le disons pas; nous croyons, au contraire , que notre époque réclame un nouvel et suprême effort pour faire arriver jusqu'à l'insouciance du peuple l'enseignement religieux, et que cet effort n'a pas encore été, jusqu'à présent, suffisamment tenté. Je m'explique. Quand le peuple, quand les hommes du peuple, surtout, ne viennent plus à l'église pour y recevoir l'enseignement de la parole divine, faut-il croire pour cela qu'il n'y ait plus qu'à se résigner et à prier? Non certes, ce découragement ne serait point généreux; nous allions dire qu'il ne serait pas chrétien. Des prêtres dévorés de zèle l'ont bien compris. Ils se sont dit que si le peuple ne venait plus à l'éghse, eh bien, ils iraient le chercher; et c'est ce qu'ils ont fait. Oui, ils vont au-devant de lui dans la famille, dans les ateliers, partout où il se trouve enfin. Avec toutes les ardeurs du zèle, mais aussi avec tous les ménagements de la prudence et les plus délicates insinuations de la charité, ils l'attirent, d'abord, dans des réunions spéciales, populaires, et qui ont autant pour fin l'agrément et l'intérêt de ceux qui s'y rendent que leur instruction religieuse. Généralement, ces réunions mixtes sont acceptées avec moins de défiance. Quelquefois même, elles se font sous forme d'associations, et
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alors elles deviennent plus intéressantes encore. Or, une fois que, par ces moyens, le prêtre est entré en relation avec le peuple, il est bien sûr de lui faire accepter renseignement de l'Evangile. Cet enseignement est naturellement sympathique aux âmes populaires, c'est surtout à leur convenance que Jésus-Christ l'a proportionné; et, lorsqu'il peut arriver jusqu'à elles, en surmontant les préjugés qui l'en séparent, la conquête ne se fait pas longtemps attendre.
Yoilà ce que l'expérience démontre, quand on est parvenu à former les réunions et les associations dont nous venons de parler. Il en existe un certain nombre, particulièrement dans nos grandes cités : ce sont les sociétés de Saint-François-Xavier, les associations de jeunes gens, les réunions de la Sainte-Famille, et plusieurs autres semblables. Il faut voir ces œuvres de près pour se faire une idée de tout le bien religieux et moral qui s'y produit par l'enseignement. D'abord, une foule de préjugés s'évanouissent dans l'esprit et dans le cœur du peuple, trompé par le milieu dans lequel il vit et par les mauvaises lectures dont il est saturé. Il regardait la religion comme une théorie dont la pratique lui était impossible; et voici qu'on la lui présente comme une mère pleine de tendresse pour ses enfants. Il ne voyait dans le prêtre qu'un homme dont il fallait se défier; et voici qu'il reconnaît en lui son plus sincère ami. De plus, le peuple se sent relevé par cet enseignement qui lui apprend ses nobles origines et ses hautes destinées : ainsi devient-il meilleur, plus civilisé, et, par conséquent, plus heureux.
Malheureusement, ces œuvres populaires ne sont ni assez nombreuses ni assez répandues, et l'enseignement de l'Église n'arrive, par elles, jusqu'au peuple que dans une mesure par trop insuffisante. Il n'y a point assez de prêtres qui s'en occupent, et c'est ici le cas d'appliquer cette parole du Sauveur : « La moisson est abon-
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dante, mais les ouvriers sont en trop petit nombre (1). » On multiplie, chaque jour, des réunions et des associations nouvelles en faveur des personnes pieuses et des classes aisées de la société : tout cela est bon, très-bon sans doute, et les moins favorisés en profitent dans une certaine mesure par l'édification qui se répand sur eux ; mais ce n'est point assez. Il faut, pour le peuple, un ministère plus spécial, plus direct, et qui le mette en communication plus facile avec un enseignement religieux proportionné à ses besoins et à ses facultés. Or, nous le répétons, il nous semble qu'on n'a point encore assez fait sous ce rapport, et qu'il est possible d'aller beaucoup plus loin. L'établissement de ces œuvres présente des difficultés dans les petits centres de population, où il y a moins d'indépendance et plus de respect humain; mais ces obstacles n'existant pas au même degré dans nos cités populeuses, on pourrait s'y occuper plus efficacement de l'enseignement religieux des masses; et, si l'amélioration venait à s'y produire sur une plus grande échelle, on la verrait certainement s'étendre, peu à peu, jusqu'aux centres moins importants par la population. Les résultats auxquels on est arrivé déjà par les efforts tentés pour arriver à ce but, et ceux que l'on peut espérer par un redoublement de zèle et d'activité, ces résultats sont tellement considérables que c'est un devoir de tout essayer afin d'y parvenir : courage donc dans cette voie !
Quant à l'enseignement que nous avons appelé solennel, enFrance, jamais, peut-être, iln'avait été donné avec autant d'abondance que de nos jours. Ce ne sont pas seulement les grandes cités et les grandes paroisses qui ont leurs stations, leurs missions et leurs retraites; ces pieux exercices ont lieu jusque dans les plus petites villes, jusque dans les campagnes; et l'enseignement
(1) Luc, c. X, V. 2.
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religieux s'y fait entendre, généralement, avec solennité.
Mais cela ne suffit pas. A ce propos, des hommes qui font autorité en pareille matière, ont observé que la forme doit être appropriée aux besoins et au caractère actuels de l'époque où l'enseignement se produit en public. Ces besoins et ce caractère varient; et l'enseignem.ent de l'Église est obligé d'en tenir compte, dans la forme qu'il revêt, sous peine d'être frappé de stérilité. Or, a-t-on dit, il semble que les besoins et le caractère de notre époque demandent que l'enseignement de l'Église s'y présente plus particulièrement, et tout à la fois, sous la forme dogmatique, rationnelle et pratique.
Sous la forme dogmatique d'abord, c'est essentiel : car l'ignorance des choses de la religion n'a jamais été plus profonde que de nos jours. Ce ne sont pas seulement les hommes sans pratique et sans foi qui vivent dans cette ignorance; mais la plupart de ceux qui sont fidèles à leurs devoirs, qui vont à l'église et au sermon, ignorent, sur la religion, une foule de choses élémentaires et nécessaires pour rendre raison de leur foi dans le monde où ils se trouvent placés. Il faut donc les instruire, avant tout ; les instruire du dogme, qui est la base fondamentale de la religion, de la morale et de la société; et c'est pourquoi l'on rappelle qu'une première condition de l'enseignement de TÉglise, à notre époque, c'est qu'il soit dogmatique.
On ajoute, ensuite, qu'il doit être rationnel. Oui, car c'est un des caractères de notre siècle de vouloir tout apprécier suivant les mesures de la raison. On ne peut pas dire qu'il soit plus raisonnable pour cela; cette tendance le place même bien souvent devant des inconséquences pratiques ; et il s'en sert d'une manière certainement peu rationnelle, quand il ne veut relever que de la raison jusque dans les choses qui sont du domaine de la foi en matière de religion. Enfin, il faut compter cependant avec cette disposition générale des esprits. Il n'y
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a pas à transiger avec le dogme pour l'accommoder aux exic^ences de l'orgueil et des autres passions humaines; mais, puisque ce dogme se justifie très-bien par les témoignages de la nature, de la conscience, de la raison et de la société, il faut montrer cet accord, exposer ces analogies et développer ces harmonies. Ainsi donneraiton à l'enseignement de l'Église cette forme rationnelle qui paraît devoir être sa seconde condition.
Enfin, on dit qu'une dernière condition de cet enseignement, c'est qu'il doit être pratique. En effet, une tendance naturelle à l'esprit de l'homme, en général, mais plus particulièrement à notre époqae, consiste à n'accepter que comme pure théorie les enseignements qui demandent des sacrifices dans la pratique. On consent bien à recevoir la leçon avec tout le respect dû à son autorité; mais à la condition qu'elle demeurera dans le domaine de la spéculation, et qu'elle ne viendra point gêner l'indépendance des passions. Et cependant, que serait-ce que la religion et que deviendrait son influence dans la société, si elle n'était plus, dans le monde, qu'une simple théorie? Après avoir fortifié l'enseignement de l'Éghse par les analogies de la nature, de la raison et de la société, il faut donc le faire descendre des hauteurs de la spéculation pour l'appliquer aux conclusions pratiques de la vie; et c'est ainsi que cet enseignement devient complet et justement approprié aux besoins de notre siècle.
Indépendamment de l'enseignement populaire et de l'enseignement solennel, l'Église possède un troisième moyen de faire [parvenir à tous les hommes la vérité qu'elle tient de[Jésus-Christ : c'est l'enseignement scriptural. Ce mode est celui qu'emploient le Pape et les évêques pour enseigner la vérité aux catholiques de tout un diocèse et même de l'univers entier; et c'est aussi celui du prêtre qui ne se contente pas du ministère de la parole, et qui a talent et vocation pour s'adresser à
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tout le monde par ses écrits. Nous ne nous permettrons pas de juger des Encycliques des Papes ni des Mandements de l'épiscopat : ce sont les œuvres de nos pères et de nos maîtres , et nous n'avons qu'à nous incliner devant leur vénérable autorité. Disons seulement que l'enseignement des Apôtres n'a certainement pas dégénéré, qu'il s'est même conservé tout entier dans celui des évêques; et qu'il y a toujours, dans la parole du Pape, la vérité, la sagesse, la majesté et la force, qui sont les caractères inaltérables du successeur de saint Pierre et du Vicaire de Jésus-Christ.
Quant aux prêtres qui se consacrent à l'enseignement général de la vérité religieuse par leurs écrits, leur nombre s'est accru , et les œuvres qu'ils produisent sont devenues plus importantes depuis quelques années. Il n'y a point à s'étonner si le clergé n'avait produit, depuis trop longtemps, que peu d'ouvrages vraiment remarquables : le nombre de ses prêtres avait considérablement diminué, par suite des perturbations qui avaient révolutionné l'Europe à la fin du siècle dernier. Ils devaient se hâter, presque tous, d'entrer dans les travaux actifs d'un ministère extérieur qui réclamait leur zèle; et le temps leur manquait pour l'étude et la composition des livres. Aujourd'hui, grâce à Dieu, nous n'en sommes plus là. De bons maîtres ont eu le temps de se former, pour former à leur tour, dans les séminaires, des disciples ardents à l'étude et capables de produire, avec honneur pour l'Éghse, le fruit de leurs travaux. Sans doute, il reste encore beaucoup à faire sous ce rapport, et nous ne sommes réellement qu'au réveil de ces fortes études par lesquelles le clergé savant peut enseigner le monde ; mais ce réveil se fait actuellement avec une activité et une énergie de talent qui permettent d'espérer beaucoup dans un prochain avenir.
II. — Ce sont de tristes pages que celles où l'on doit exposer la situation actuelle de l'Église sous le rapport
de ses préceptes : jamais peut-être le mépris et l'oubli de ces lois ne furent plus déplorables. Et d'abord, dans le plus grand nombre des paroisses, les dimanches et les fêtes ne sont plus observés par la grande majorité des catholiques. Nous savons bien qu'il y a des contrées privilégiées qui font exception dans cette généralité; mais, hélas ! que ces exceptions sont rares ! Nous savons bien aussi que, dans nos plus grandes villes, les églises sont remplies de fidèles, sinon tous les dimanches, du moins aux jours des fêtes solennelles; mais qu'est-ce encore que cette multitude, si on la compare à celle qui s'abstient de ces saintes réunions? Non certainement, jamais on n'eut à déplorer un si coupable oubli de ce précepte de l'Église.
Cette situation s'explique par la préoccupation exagérée des intérêts matériels, par la violente surexcitation des passions, et surtout par les préjugés et les haines que l'impiété propage avec une infernale activité dans ses feuilles pubhques. Il est bien difficile, sans doute, d'opposer une digue à ce torrent dévastateur ; il est difficile, surtout, de le refouler, pour faire rentrer dans l'ordre et dans la vérité les esprits et les cœurs égarés ; et cependant, les efforts que l'on fait pour y parvenir ne sont jamais perdus. Pourquoi cette amélioration religieuse et progressive dans certains centres de population, où les difficultés paraissaient plus insurmontables ? c'est parce que le zèle sacerdotal n'a point désespéré de ses efforts, avec la grâce d'en haut. 11 s'est mis courageusement à l'œuvre ; et, s'efforçant de lutter contre le mal avec toutes les armes dont il pouvait disposer, il est arrivé que ces tentatives ne demeurèrent pas sans succès et qu'elles produisirent leurs fruits.
Dans le nombre des moyens extérieurs employés pour parvenir à cette fin, il faut compter, d'abord, la décence du lieu saint, la pompe des cérémonies et la beauté des chants. Lorsque nous rencontrons une église mal ornée
et sans ordre, nous nous tromperons rarement en concluant qu'elle est peu fréquentée. Quelles que soient ses habitudes de vie intérieure, le peuple veut être respecté quand il se réunit; et, pour le faire avec plaisir, il a toujours besoin d'y être intéressé par la convenance et la dignité relatives du lieu où il est convoqué, et des ornements qui servent à le parer. Qu'on ne l'oublie pas : cette première condition est vraiment importante, pour conserver à l'église les Mêles; qui la fréquentent et pour y attirer ceux qui s'en tiennent éloignés. Il est bien vrai qu'il faut des ressources pour donner au lieu saint les ornements qui lui conviennent, et que souvent ces ressources font défaut. Mais, cependant, il ne faut que du zèle et de la bonne volonté pour le conserver dans la décence et dans l'ordre qu'y réclame la présence de Dieu au sacrement de l'autel. Et puis, il n'est pas nécessaire de déployer une si grande richesse dans l'ornementation : le peuple n'est pas exigeant sous ce rapport, et il est facile de le contenter.
La pompe des cérémonies est un second moyen d'attirer la foule à l'église. Ici encore, cette pompe est relative aux ressources particulières et à l'importance de chaque population. Mais les mystères du Christianisme, ses fêtes et ses solennités s'y prêtent avec tant de convenance et tant d'harmonie, qu'il est toujours possible d'arriver à cette pompe d'une manière intéressante pour les esprits, frappante pour les imaginations et touchante pour les cœurs. L'important, c'est d'éviter le ridicule et le grotesque. En France surtout, avec l'esprit et la légèreté qui nous caractérisent, le culte perd son prestige tout aussitôt qu'il prête à la moquerie; et l'on ne se soucie pas de prendre part à des cérémonies que l'on ne respecte plus. Mais, au contraire, lorsqu'il est possible de célébrer les saints mystères avec la pompe qui leur convient si bien, les impressions qu'ils produisent sont de telle nature qu'elles se communiquent inévitablement à l'ex-
térieur; et cette communication devient, pour la religion, un moyen de diffusion qui ne demeure jamais sans efficacité.
Enfin, nous avons dit que l'harmonie et la beauté des chants sont un autre moyen de ramener à l'église beaucoup de chrétiens qui ne la fréquentent plus. C'est l'expérience de chaque jour dans les paroisses qui sont en mesure d'organiser des chœurs bien composés, et d'exécuter des chants religieusement choisis. Le peuple est avide d'entendre une musique qui l'impressionne et qui l'émeuve ; et, comme aucune musique n'est émouvante à l'égal des chants religieux, naturellement la foule s'y porte, et elle en recueille des impressions qui la préparent à recevoir ensuite la vérité dans la pratique de sa vie. Ici encore, nous savons bien qu'il ne suffit pas de vouloir pour organiser, dans toutes les églises, des chœurs et des chants entraînants : la meilleure volonté rencontre souvent des difficultés vraiment insurmontables. Et pourtant, ne serait-il pas possible d'atteindre partout un résultat assez convenable, pour qu'il produisit dans les âmes des fruits sérieux et consolants? Le bien qui se fait par ce moyen, dans certaines paroisses qui paraissent sans ressources, indique suffisamment tout ce qu'on pourrait se promettre par plus d'efforts et plus de sacrifices dans des églises qui seraient mieux favorisées.
La fidélité à l'accomplissement de la confession annuelle et de la communion pascale, prescrites par l'Eglise, est naturellement en rapport avec l'observance de la sanctification du dimanche et des fêtes ; et c'est pourquoi un si grand nombre de catholiques vivent dans l'infraction de ces deux autres préceptes. Ce qu'il y a de plus désolant, sous ce rapport, c'est de constater cette violation, là surtout où les conséquences sont plus malheureuses et où le remède devient plus difficile : dans les campagnes et dans la classe du peuple. Heu-
reusement, cependant, un mouvement de retour vers les saintes pratiques s'est produit particulièrement dans plusieurs de nos grandes cités. Ce ne sont pas seulement les enfants et les femmes qui prennent part à cette consolante réaction; des hommes de toutes les classes y entrent en quantité assez considérable; et quand, à Paris, par exemple, nous voyons dans toutes les églises, et surtout à Notre-Dame, ces milliers d'hommes qui se confessent et qui communient pour la fête de Pâques, nous avons lieu de reprendre courage , pleins d'espoir pour l'avenir. Oui, l'exemple de ces chrétiens devra porter ses fruits. Des hommes d'élite qui le donnent en si grand nombre, il descendra jusqu'au simple artisan, jusqu'à l'ouvrier; celui-ci le propagera, de son côté, dans le milieu où il se trouve, et ce ne sera plus seulement au foyer des grandes villes que le progrès religieux se propagera : on le verra rayonner, peu à peu, jusque dans les cités moins importantes, jusque dans les campagnes; et c'est ainsi que pourra s'accomplir le retour des peuples catholiques vers la religion, qui doit faire leur bonheur et leur gloire.
Le précepte de l'Église touchant le jeûne et l'abstinence n'est pas mieux respecté que les précédents, et la grande majorité des catholiques ne s'en préoccupe presque plus. Cependant, s'il est une chose qui doive étonner, sous ce rapport, dans la disposition actuelle des esprits, c'est de voir encore un si grand nombre de personnes, infidèles d'ailleurs aux autres commandements de l'Éghse, et qui observent pourtant toujours, dans une certaine mesure, la loi de l'abstinence.
Il est vrai que l'Église a fait toutes les concessions possibles à cet endroit; et c'est au point que certains esprits sévères lui en font un reproche. Or, indépendamment du respect avec lequel on doit recevoir toutes les décisions d'une autorité instituée par Jésus-Christ, en y réfléchissant, il est pourtant facile de se rendre compte
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de ces dispositions arrêtées par rÉgiise. D'abord, elle avait certainement le droit de modifier et même d'a- Lroger une loi qui émanait directement de son autorité. De plus, elle se trouvait dans l'alternative , ou bien de maintenir un précepte que la majorité pouvait enfreindre sans répression possible, ou bien de transiger avec les conditions d'une société qui ne ressemble plus à celle des temps passés. En matière de dogme et de pratiques essentielles venant de Jésus-Christ, l'hésitation n'était pas possible ; mais était-il sage et opportun de faire des concessions, lorsqu'il s'agissait de ses propres commandements? L'Église l'a pensé et elle l'a fait : qui donc aurait le droit de le lui reprocher?
Le fait est que, malgré l'affaiblissement de la foi et les concessions de l'Église, la loi de l'abstinence conserve toujours un ascendant sérieux dans la société catholique. Une grande quantité des membres qui la composent s'y soumettent par conscience, un certain nombre d'autres l'acceptent sous l'influence d'un respect vague dont ils ne se rendent pas compte : or, cette observance, toute restreinte qu'elle soit, donne toujours à penser aux esprits forts et aux insouciants, à travers leurs railleries ; et Dieu lui-même y trouve quelque satisfaction aux droits de sa justice.
III. — C'est une étude intéressante, mais aussi bien délicate, que celle qui nous reste à faire sur l'état actuel de l'Église considérée dans sa hiérarchie. Nous en dirons ce que nous pouvons, en examinant successivement cette hiérarchie : dans la papauté , dans l'épiscopat et dans le sacerdoce qui la composent.
Depuis les bouleversements qui se sont accomplis en Italie dans ces derniers temps, nous entendons répéter, tous les jours, que jamais la papauté ne s'est trouvée en présence d'un si extrême danger. A notre avis, cette appréciation n'est pas sans quelque exagération. On ne se souvient peut-être point assez des périls qui menacèrent
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la papauté dans les démêlés qu'elle eut à soutenir avec les princes allemands, et surtout pendant le grand schisme d'Occident, quand on porte d'une manière si absolue un semblable jugement. Ce qui est vrai, c'est que les dangers qui menacent actuellement le temporel des Papes ne furent, en effet, jamais plus graves ni plus imminents. Mais, en compensation, jamais non plus, peut-être, l'autorité spirituelle du Saint-Siège ne fut acceptée par ses véritables enfants avec plus de soumission et plus de fidélité ; et, de cette condition, il ressort effectivement, pour la papauté, une situation toute nouvelle dans le monde .
Nous répétons , d'abord, que jamais l'autorité spirituelle du Pape ne fut acceptée avec plus de fidélité et de soumission par les vrais enfants de l'Église, qu'elle ne l'est de nos jours. En effet, quand le Saint-Père a fait appel à tous les évêques du monde catholique pour s'entourer de leurs lumières et leur manifester ses décisions, tout l'épiscopat hbre s'est levé, il est parti pour Rome, et on l'a vu tomber aux genoux du successeur de Pierre. Quand le Pape s'est prononcé, dans la plénitude de son autorité, sur le dogme de l'Immaculée Conception de la Yierge Marie, tout le catholicisme s'est incliné devant cette nouvelle et décisive promulgation. Quand le Pape a décrété la béatification et la canonisation de nouveaux saints en les proposant à la vénération des fidèles, aussitôt les prières du culte se sont élevées solennellement et unanimement, dans l'Église catholique, avec une confiance qui devait être inébranlable. Et quand, plus récemment encore, le Pape a porté ses jugements et ses condamnations sur les plus graves questions et contre les erreurs les plus passionnées de notre temps, au miheu des sarcasmes et des injures des ennemis de l'Église, est-ce que tous les vrais cathohques ne se sont pas soumis ? est-ce que les plus hardis eux-mêmes n'ont pas respectueusement baisé la
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main qui les avait touchés ? Or, à une époque d'indépendance et d'insubordination comme celle qui est la nôtre, c'est une merveille que cet empressement et cette unanimité de tous les enfants de l'Église, de tout l'épiscopat et de tout le clergé, pour se soumettre sans réserve à l'autorité spirituelle du Pape. Qu'on nomme donc une autre autorité, dans le monde, qui puisse ainsi parler aux âmes, et s'en faire obéir !
Il y a quelques années, deux partis se partageaient les esprits dans le clergé de France relativement à l'autorité souveraine du Pape : c'étaient les ultramontains et les gallicans. Ces deux partis s'accordaient bien, l'un comme l'autre, à reconnaître la suprématie générale et universelle du Souverain Pontife : ils n'auraient plus été catholiques sans cela; mais ils différaient sur l'appUcation de cette suprématie à certaines circonstances particulières, et dans lesquelles l'opinion paraissait libre, devant la tolérance des Papes qui ne condamnaient pas ses défenseurs. Aujourd'hui, grâce à Dieu, il n'est plus question de ces fameuses controverses enîre les gallicans et les ultramontains ; nous n'en sommes plus au temps oii l'on écrivait des volumes et où l'on se débattait pour soutenir ou attaquer les IV Articles de 1682 : il n'y a plus de gallicans, de véritables gallicans avec toutes les anciennes idées ; ou bien, s'il en reste quelques-uns, ce ne sont plus que des soldats perdus sans chef et sans drapeau.
Il ne faut point s'en étonner. Quand il y a péril pour la mère patrie, il n'y a plus de parti pour les hommes de cœur : ils font abnégation de leur opinion personnelle, ils oublient les griefs dont ils ont pu souffrir; et, se rapprochant du chef suprême qui gouverne la société, ils ne mettent plus qu'à son service leur dévouement et toute leur énergie. Voilà ce que nous voyons aujourd'hui dans l'Éghse de France.
Il ne faudrait pas connaître l'infirmité naturelle de l'esprit humain pour conclure, de ce que nous venons
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de dire, que toutes les opinions catholiques se maintiennent actuellement, par rapport à l'autorité souveraine du Pape, dans une si sage mesure qu'on ne puisse plus rien souhaiter de mieux. Il y a toujours eu des exagérations et des exagérés, et il y en aura toujours.
D'un côté, ce sont des ultramontains beaucoup plus avancés sur certains points que ne le sont les cardinaux romains et que le Pape lui-même. Nous nous sommes trouvé plusieurs fois à Rome pendant que des ultramonlains soulevaient, ailleurs, en faveur du Saint- Siège, certaines questions délicates qui divisaient les opinions ; et nous entendions les personnages romains les plus autorisés regretter ces manifestations d'un zèle intempestif, et par lui-même compromettant pour la cause qu'on prétendait servir.
Mais, d'un autre côté, s'il n'y a plus de gallicans, il y a toujours des esprits qui ne se soumettent qu'à certaines conditions et sous certaines réserves : et c'est ici que se trouvent les plus dangereux écueils. Il est bien évident, sans doute, qu'on peut interpréter certaines décisions disciplinaires des Papes suivant l'esprit qui vivifie et non pas toujours selon la lettre qui tue ; mais il n'est pas rnoins vrai, d'ailleurs, que cette interprétation ne doit se faire qu'avec une extrême réserve ; et les exagérations méticuleuses des uns n'autorisent pas du tout les autres à se donner libre carrière sur un terrain si délicat. Depuis quelques années, cependant, des hommes ont paru, qui apprécient et qui reçoivent certains actes de la papauté avec une indépendance, toujours filiale sans doute, mais qui n'est peut-être pas toujours dans la mesure de déférence et de soumission qui convient, quand le Père qui parle et qui agit est le Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ. Encore une fois, ce ne sont plus des gallicans, ils n'en voudraient point accepter le nom; et, en réalité, ils sont loin d'en professer toute la doctrine : nous les appellerions volontiers
DE l'État actuel de l'église. 415
les enfants uttra-libéraux delà papauté. Libéraux en politique, et ils en ont certes le droit, ils portent leur libéralisme jusqu'au regard de la papauté; mais c'est là, croyons-nous, une tendance dangereuse. Avant l'Encyclique du 8 décembre 1864, le Pape ne s'était point hâté décomprimer cette tendance, parce que, généreux et grand dans ses principes, il voulait laissera ses enfants toute l'indépendance qui s'accorde avec leur conscience et avec leur foi; mais il semble que cette magnanimité, de sa part, devait être une raison de plus pour tous de lui donner une confiance absolue et de fusionner toutes leurs idées avec les siennes. Maintenant il a parlé ; et quand, d'ailleurs^ tous les ennemis de la papauté se donnent la main pour lui porter le dernier coup, n'est-ce pas le temps, pour tous ses défenseurs, de ne plus faire qu'un cœur et qu'une âme, afin d'environner leur Père commun d'un amour, d'un respect, d'une fidélité et d'une obéissance qui le protègent contre toutes les attaques de la force et de l'hypocrisie ?
Nous avons dit que l'autorité temporelle des Papes ne s'était jamais trouvée dans un plus extrême danger; c'est vrai. Pour bien apprécier cette situation, il faut distinguer ici la question de fait et la question de principe. En fait, tout le monde sait, aujourd'hui, de quelle manière s'est accomplie l'usurpation de la plus grande partie des Etats Pontificaux. Tout le monde connaît aussi les machinations qui ont été mises en jeu, depuis plusieurs années, pour arriver à la destruction complète du temporel des Papes. Ce n'est plus maintenant un mystère pour personne; et il ne s'agit plus que de savoir combien de temps on veut mettre pour accomplir l'itinéraire de Turin à Rome . Il est bien vrai que l'on compte, pour cela, sans les révolutions et sans la Providence : sans les révolutions qui menacent incessamment d'anéantir ceux-là mêmes qui possèdent la force et qui dirigent la politique; et sans la Providence aussi qui,
DE l'État actuel de l'église.
depuis dix-huit siècles, a défendu la papauté contre les ruses des plus fins diplomates et contre la brutalité des plus fiers potentats. Enfin, sans doute, le pouvoir temporel a déjà subi un terrible échec; et le jour n'est peutêtre pas éloigné où nous aurions la douleur de le voir à son heure suprême. Matériellement, pourtant, pareille situation s'était présentée déjà plusieurs fois dans le cours des siècles; et il ne faudrait point désespérer, puisque la papauté s'en est toujours tirée avec l'honneur d'une intégrale restauration. Mais ce qui est encore ici plus grave que la question défait, c'est la question de principe.
En effet, il ne s'agit plus seulement de savoir si, oui ou non, on devra conserver au Pape un pouvoir temporel quelconqu'e ; mais on discute sur la question de savoir, en principe, si la papauté ne doit pas être reléguée dans le domaine de Fautorité exclusivement spirituelle, et dépouillée, par conséquent, pour toujours et entièrement, du pouvoir temporel. Oui, voilà la question qui est posée plus opiniâtrément que jamais à notre époque ; et, parce que des hommes, et parce que des princes qui se disent catholiques, ont semblé la résoudre dans le sens afQrmatif, voilà ce qui fait réellement à la papauté une situation nouvelle dans ces derniers temps ; et voilà ce qui la place incontestablement en présence du plus grave danger.
Ce n'est point ici le lieu de répondre à toutes les objections que l'on répète chaque jour contre le pouvoir temporel des Papes; et, d'ailleurs, plusieurs ouvrages excellents et pleins d'autorité ont été récemment publiés sur cette matière . Il nous suffira donc de quelques essentielles observations.
Remarquons, d'abord, qu'en demandant au Pape l'abandon volontaire, intégral ou partiel, des États qu'il gouverne, on demande à son honneur et à sa conscience un sacrifice moralement impossible. En honneur, d'abord, est-ce que le Pape peut vraiment consentir à se dépouiller lui-même du domaine dix fois séculaire confié
DE l'État actuel de l'église.
à sa sollicitude ? Arrachez-lui par la violence tout ce qu'il possède, comme vous l'avez fait déjà pour une portion de ses États; s'il n'a pas la force pour se défendre et pour vous repousser, il lui restera, du moins, l'honneur en face de vos déprédations et dans son dénùment. Mais lui demander de signer, lui-même, volontairement, l'acte de sa déchéance et de son dépouillement ! avouez que c'est une lâcheté que vous espérez là de sa faiblesse matérielle et de sa condescendance. Oui, mais vous ne l'obtiendrez jamais, sachez-le bien : car, alors même que l'honneur personnel ne retiendrait point le Pape, parce qu'il est le premier disciple de Jésus crucifié ; l'honneur de l'Église, dont il est le chef, lui serait toujours plus cher que sa propre vie ; et il donnerait son sang jusqu'à la dernière goutte plutôt que de la trahir.
En conscience, d'ailleurs, le Pape ne peut pas davantage souscrire au dépouillement qu'on demande de lui. Le domaine qu'il gouverne n'est pas une propriété personnelle qu'il ait droit d'ahéner à son gré : c'est un dépôt confié à sa conscience autant qu'à son honneur, un dépôt transmis de règne en règne depuis des siècles, un dépôt consacré par le temps, consacré surtout par sa destination au service de l'Éghse, et qui reçoit de cette double consécration un caractère qui le rend moralement inaliénable pour celui même qui en a reçu la charge et l'administration. Le territoire français n'a pas le caractère sacré du domaine de l'Église, et cependant, nous le demandons : que penserait-on d'un empereur ou d'un roi qui l'aliénerait, en tout ou en partie, par faiblesse ou par crainte ? Ce ne serait pas seulement l'honneur de la France et le sien propre qu'il aurait sacrifié : l'opinion le tlétrirait, pendant sa vie, comme un traître ; et l'histoire ne conserverait son nom que pour le jeter au mépris et à la réprobation de la postérité. Et voilà le sacrifice que l'on demande au chef de l'Éghse catholique, au représentant de Jésus-Christ sur la terre!..*
418 DE l'état actuel DE L*ÉGLISE.
Gomment s'étonner, après cela, de sa réponse inébranlable? Non possumus. Non, non, il ne peut pas céder : car, s'il en était malheureusement capable, il ne serait plus qu'un mercenaire ; et il n'y a point de mercenaire sur la chaire de Pierre !
Il est vrai qu'en compensation, on promet généreusement au Pape de lui laisser telle demeure princière qu'il lui plairait de choisir ; de lui donner, ensuite, une garde d'honneur; et puis, enfin, de lui fournir une liste civile suffisante pour tous les frais de sa cour. En sa faveur, on ferait même quelque chose de plus : on irait jusqu'à payer les anciennes dettes de son gouvernement... Dérision et mensonge que toutes ces pompeuses promesses! En vérité, ce serait bien généreux de consentir à payer la dette du gouvernement pontifical, lorsque, par la force et la ruse, on aurait arraché tout ce- qu'il possédait ! Après cela, dites-nous : dans quelle ville supposez-vous que le Pape choisirait son palais? A Rome, n'est-ce pas? C'est assez naturel pour le chef de l'Eglise Romaine. Oui; et à la première Encyclique, à la première Bulle qui déplairait aux nouveaux maîtres de Rome, le Vatican ne serait plus qu'une prison pour le Pontife qui l'habiterait ; on supprimerait, pour l'en punir, tout ce que l'on voudrait de sa liste civile; et les soldats et les officiers eux-mêmes de sa garde d'honneur ne seraient plus pour lui que des geôliers.
Au lieu de Rome, supposez le Pape à Paris, à Vienne ou à Madrid ; et sa situation et les dangers qui menaceraient sa liberté seraient toujours les mêmes. Son indépendance ne jserait pas seulement entravée par |les jalousies et les susceptibilités du gouvernement dont il dépendrait directement ; mais, quand les autres gouvernements croiraient eux-mêmes avoir à se plaindre du Pape, c'est à celui dont il serait sujet qu'ils demanderaient raison de ces griefs; et c'est ainsi que le Souverain
DE l'État actuel de l'église.
Pontife serait exposé, dans son action, aux réclamations, aux exigences et aux caprices de tous les gouvernements, des hérétiques et des schismatiques eux-mêmes.
C'est sans doute pour lui éviter une situation si difficile et si pleine de dangers, que certains utopistes ont émis spirituellement l'idée de reléguer le Pape près du tombeau du Christ^ à Jérusalem. Alors, en effet, la position du Souverain Pontife serait beaucoup plus favorable, lorsqu'il serait devenu sujet d'un musulman, lorsqu'il serait réduit à vivre sous le régime du Coran, et que les évoques de l'Europe catholique ne pourraient plus communiquer avec lui qu'à cette distance , à travers les mers! Est-ce donc une ironie que cette bizarre idée, ou bien simplement une ridicule extravagance?
Quoi qu'il en soit, on ne peut pas se le dissimuler, la papauté est poussée maintenant, plus furieusement que jamais, vers un but qui peut la précipiter dans un abîme insondable de difficultés et de malheurs. Encore une fois, ce ne sont pas seulement les faits qui s'accumulent pour la jeter dans ces extrémités ; et toutes les usurpations brutalement accomplies, et tous les protocoles de la diplomatie ne sont pas encore ce qui nous effraye le plus; mais le grand danger, mais le suprême danger se trouve surtout dans les idées qui se pervertissent à cet endroit, qui s'accoutument peu à peu à regarder comme anormale l'union de l'autorité spirituelle avec le pouvoir temporel, et qui sembleraient ne devoir plus rien faire pour amener une réaction, au cas où le domaine des Papes viendrait à disparaître par la complicité de la violence et de l'hypocrisie.
Si seulement cette iniquité pouvait s'atténuer par les fautes du Pape qui gouverne actuellement l'Église! Mais qu'on articule donc nettement les griefs qu'on se croit en droit de lui reprocher. Dans sa pohtique extérieure, dans ses rapports, comme prince temporel,
DE L^ÉTAT ACTUEL DE l'ÉGLISE.
avec les divers gouvernements, est-il un seul acte qu'il ait à désavoues, dont il ait à rougir à la face du monde- Qu'on cite un autre prince, aussi fidèle à sa parole, aussi loyal dans ses traités, aussi désintéressé dans les questions d'intérêt général et aussi généreux dans les infortunes des autres. Aussi bien, ce n'est pas sous ce rapport que l'on ose attaquer le Pontife de Rome : on se rejette sur son gouvernement intérieur; et on l'accuse de croupir dans l'ornière d'un régime qui n'est plus fait pour notre temps, et qui retarde les peuples dans la voie du progrès et de la civilisation.
Assurément, nous ne prétendons pas que tout soit complètement irréprochable dans l'administration temporelle du gouvernement pontifical; et nous ne disons pas qu'il n'y ait absolument aucune modification, aucune réforme à désirer. Nous avons vécu pendant quelque temps à Rome, nous avons parcouru plusieurs fois tous les États Pontificaux ; et, comme beaucoup d'autres, en théorie, nous croirions trop facilement savoir ce qu'il y aurait à faire pour réformer certains abus et pour procurer certaines améliorations. Mais le Pape le sait encore mieux que nous, mieux que qui que ce soit ; et si, dans la pratique, il n'accomplit pas tout ce qu'il juge meilleur, c'est qu'il ne suffit pas toujours d'avoir de la bonne volonté pour gouverner les hommes et les choses, suivant l'idéal de perfection que l'on se fait en théorie. Demandez aux plus puissants monarques qui gouvernent en Europe, s'ils ne tolèrent pas de très-graves abus, et s'ils ne s'arrêtent pas devant certaines mesures à prendre pour d'heureuses réformes. Et cependant, ils ont des armées formidables pour se faire obéir, et des trésors inépuisables pour payer les serviteurs de toutes leurs volontés et de tous leurs caprices. Et vous voulez, après cela, que le Pape accomplisse, avec ses faibles ressources en hommes et en argent, ce qui est souvent impossible aux rois et aux empereurs les plus favorisés des
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dons de la force et de la fortune? Ce qui est positif, c'est que, dès son avènement, le Souverain Pontife actuel a pris de lui-même l'initiative des plus généreuses réformes, c'est que l'ingratitude et la révolte ne l'ont pas découragé dans cette voie, c'est qu'il n'a point cessé de réprimer les abus, d'améliorer les institutions, de favoriser le progrès matériel et de travailler ainsi, par tous les moyens possibles, au bien-être de sonpueple. S'il lui reste encore beaucoup à faire, c'est qu'il faut du temps pour accomplir dans un État, avec d'aussi faibles ressources, d'aussi grandes réformes ; c'est qu'il y a réellement des améliorations qui ne doivent être admises qu'avec une prudente réserve dans ce gouvernement exceptionnel; c'est, enfin, que le Pape a trouvé des entraves à la liberté de son action dans ceux-là mêmes qui se plaignent le plus hautement de ses lenteurs. Voilà la vérité.
Mais nous n'avons pas tout dit. En palrant, comme nous l'avons fait jusqu'ici, du Pape qui gouverne actuellement les États de l'Église, nous ne l'avons pas nommé. Nous tenions à dégager de toute personnalité son action politique et son administration publique ; mais comment nous taire plus longtemps sur son caractère personnel et sur ses vertus privées? A-t-on jamais rencontré dans une âme un assemblage plus merveilleux de douceur et de force? Ah ! c'est bien de lui que l'on peut dire, avec S. Paul, « que Dieu ne lui a pas donné un esprit de crainte, mais un esprit de force, d'amour et de modération (1). » Il n'a pas l'esprit de crainte, mais au contraire l'esprit de force, celui qui ne se laisse intimider ni par les menaces de la révolution, ni par celles de la diplomatie européenne, ni même par celles de la force des armes, qui se cache politiquement sous le masque des aspirations nationales et des forces morales. Déplus,
(1) II ad m., c. I, V. 7.
422 DE l'État actuel de l'église,
il a reçu l'esprit d'amour, celui qui ne répond à la haine, à l'injustice et à l'ingratitude que par la bénédiction; et qui sait trouver pour tous, dans son cœur, des paroles d'une ineffable bonté et souvent des accents d'une si délicieuse tendresse! Enfin, n'a-t-il pas vraiment reçu l'esprit de prudence et de modération, celui qui sait se conserver toujours si juste, si grand et si calme dans des épreuves capables de bouleverser l'âme la plus magnanime? Dieu seul sait ce qu'il réserve aux derniers jours d'un Pontife déjà si tourmenté; mais, dès maintenant, l'histoire a commencé pour lui, et nous pouvons bien le dire : quand elle racontera la vie d'un Pape dont le pontificat ne fut qu'une longue et douloureuse passion, elle montrera comment il répondit à la difficulté des temps et à la persécution des ennemis de l'Eghse ; elle dira son courage, sa simplicité, son dévouement, sa générosité, son amour; à tous ces titres, elle lui décernera la double couronne des grands hommes et des saints, et, ce Pontife, elle le nommera PIE IX.
Après la papauté, une autre gloire de l'Église dans la société actuelle, on peut bien l'affirmer sans flatterie, c'est l'épiscopat. Jamais, en efi'et, l'épiscopat ne fut plus irréprochable qu'il l'est à notre époque. Mais le mérite de ce corps vénérable ne consiste pas seulement en ce qu'il est pur de toute tache, en le considérant dans sa généralité; on doit le reconnaître aussi, jamais il ne s'y manifesta de plus éminentes vertus, de plus brillantes lumières et des talents plus vraiment distingués. L'épiscopat actuel est digne du Pape qui se trouve à sa tête et qui en est le cœur, il est digne de Pie IX. Or, il est évident qu'un corps épiscopal ainsi composé n'exerce pas seulement son heureuse influence sur les degrés inférieurs de la hiérarchie sacerdotale : la société tout entière doit en recueillir le bénéfice et profiter de ses conséquences ; et c'est là certainement un résultat qu'on ne peut pas lui contester.
DE l'État actuel de l'église. 423
Enfin, le clergé séculier est toujours là, vivant et travaillant partout sous le regard du monde; et, partout et toujours, il mérite son respect et sa reconnaissance. Nous avons vu, dans l'étude précédente, les principaux moyens par lesquels le prêtre exerce, généralement, dans la société, une influence bienfaisante ; eh bien, nous le demandons : à quelle autre époque de son histoire les a-t-il pratiqués plus fidèlement et avec plus d'efficacité? A quelle époque s'est-il montré plus réellement la providence des pauvres, le plus fidèle ami des malades, le consolateur des affligés et l'ange conducteur des âmes égarées?
Mais, de plus, en considérant le clergé dans sa généralité, et, malgré des exceptions qui font bien plus la douleur que la honte de l'Église, on peut encore aflirmer, avec la même vérité, que jamais on ne l'a vu plus fidèle à ses devoirs, plus sévère dans ses mœurs, ni plus pieux dans Taccomplissement des fonctions de son saint ministère. Enfin, nous avons également constaté que son zèle apostolique pour la propagation de la foi chez les peuples infidèles, n'avait jamais été plus ardent ni plQS fécond par tout l'univers. Or, cette situation générale du clergé n'est-elle pas vraiment une gloire pour l'Éghse catholique?
Ce qui peut donner une idée de l'état exceptionnellement honorable du clergé actuel, c'est que, dans les reproches que lui adressent ses plus implacables ennemis, il n'en est pas un seul qui soit exclusivement propre à notre époque : on ne lui jette à la figure que les banales et grossières injures de tous les siècles passés. Je me trompe cependant: il est un reproche qu'on lui fait aujourd'hui plus particulièrement; c'est de s'occuper de choses étrangères aux devoirs de son ministère, des choses de la vie publique, des choses de la politique surtout : est-ce que ce n'est point là, de sa part, un véritable abus ?
DE l'État actuel de l'église.
A cet étrange reproche, ce n'est point nous qui ferons ici la principale réponse ; nous laissons la défense à la plume d'un éminent publiciste, dont l'impartialité ne peut être suspecte. Yoici donc ce qu'écrivait à ce sujet M. de Tocqueville dans une lettre à Mme Swetchine :
« Il y a, ce me semble, dans la morale, deux parties distinctes aussi importantes l'une que l'autre aux yeux de Dieu; mais que, de nos jours, ses ministres enseignent avec une ardeur très-inégale. L'une se rapporte à la vie privée : ce sont les devoirs relatifs des hommes, comme père, fils, femme et mari. L'autre regarde la vie publique : ce sont les devoirs de tout citoyen vis-à-vis de son pays et de la société humaine dont il fait spécialement partie. Me trompé-je en croyant que le clergé de notre temps est très-préoccupé de la première portion de la morale et très-peu de la seconde ? Gela me paraît sensible partout, et surtout dans la manière de penser et de sentir des mères et des femmes. Je vois un grand nombre de celles-ci qui ont mille vertus privées dans lesquelles l'action directe et bienfaisante de la religion se fait apercevoir; qui, grâce à elle, sont des épouses très-fidèles, des maîtresses de maison justes et indulgentes envers leurs domestiques, charitables envers les pauvres ; mais quant à cette partie des devoirs qui se rapportent à la vie publique, elles ne semblent même pas en avoir l'idée. Non-seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, mais elles ne paraissent même pas avoir la pensée de les inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l'influence. C'est une face de l'éducation qui leur est comme invisible. Il n'en était pas ainsi dans cet ancien régime qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait de fières et mâles vertus. J'ai souvent entendu dire que ma grand'mère, qui était une très-sainte femme, après avoir recommandé à son jeune fils l'exercice de tous les devoirs de la vie privée, ne manquait pointf d'ajouter : Et puis, mon ^fant, n'ouMie
DE l'État actuel de l'église. 425
jamais qu'un homme se doit avant tout à sa patrie, et qu'il n'y a pas de sacrifices qu'il ne doive être prêt à lui faire ; qu'il ne peut rester indifférent à son sort, et que Dieu exige de lui qu'il soit toujours prêt à consacrer son temps, sa fortune et même sa vie au service de l'État et du Roi (1). «
Gomme on le voit, ce n'est point seulement une réponse et une justification que donne ici M. de Tocqueville à l'accusation que nous reproduisions plus haut : c'est un reproche en sens contraire. Or, entre deux reproches aussi diamétralement opposés, il est assurément permis de conclure que le clergé actuel n'est pas loin de ce juste milieu dans lequel il doit chercher à se conserver toujours. Ce qui est vrai, en général, c'est que le prêtre s'occupe très-sérieusement de la chose publique et de la patrie, toutes les fois que la religion et les mœurs s'y trouvent plus particulièrement intéressées ; mais, en dehors de ces conditions, nous avouons qu'il se renferme, ordinairement, dans les fonctions exclusives de son ministère sacré, et qu'il a peu d'action directe dans les grandes questions de la chose publique et de la patrie : faut-il le regretter? Oui, peut-être. Mais, en tout cas, ce regret doit tomber bien plutôt sur la nécessité du temps où nous vivons que sur la faute du clergé luimême. Quand le pouvoir civil se montre si ombrageux et si défiant en regard de l'influence sacerdotale, et lorsqu'il la comprime avec tant de sévérité aussitôt qu'elle se fait sentir avec une certaine indépendance, que voulez-vous que puisse faire le prêtre? Evidemment, il ne lui reste plus, alors, qu'à se renfermer dans les termes de la maxime des stoïciens : Supporte et abstiens-toi.
En résumant ce que nous venons d'exposer sur l'état actuel de l'Église dans la société, il n'est pas difficile de
(l) Mme Swetchine, par M. le comte de Falloux, c. xvi.
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conclure à l'influence bienfaisante et civilisatrice qu'elle ne cesse d'y exercer par son enseignement, par ses préceptes et par son sacerdoce, malgré l'affaiblissement de la foi religieuse et la perturbation de certaines idées. Aujourd'hui, comme toujours, on peut bien mépriser les enseignements de cette Église de Dieu et repousser ses pratiques ; mais on n'a pas le droit de nier ses bienfaits, sans une ingratitude qui serait une honte, si elle n'était un crime. Oui, l'Église est toujours, pour le monde cathoUque, une mère dont les mamelles n'ont point tari, depuis dix-huit siècles qu'elle le nourrit de sa substance ; et, si ses enfants n'y puisent pas une vie plus abondante, il n'en faut accuser que la dépravation de leur goût et leur insouciance du véritable bien : l'Église en souffre elle-même au cœur; et elle attend toujours, en ouvrant aux rebelles les bras de sa tendresse et de sa miséricorde.
Maintenant, il nous reste à considérer quelles seraient les ruines sociales qu'entraînerait après elle la destruction de l'Eglise par la négation de la divinité de Jésus- Christ. Cette dernière partie doit être ici très-courte, parce que nous avons déjà touché précédemment ce qui pourrait en être le principal sujet. En effet, dans notre étude sur le culte en général, quand nous avons montré les ruines qu'occasionnerait dans le monde la disparition du culte chrétien par la négation de la divinité de Jésus-Christ, nous sommes entré dans des développements généraux dont il serait facile de faire ici la particulière application; nous n'y reviendrons pas. En peu de mots seulement, nous nous bornerons donc à indiquer quelques ruines nouvelles et spéciales qui seraient tout naturellement les conséquences de l'anéantissement de l'Église dans la société.
DE l'État actuel de l'église.
De la destraction de l'Église par la néj^atioii de la diTÎnité de efésus-Christ.
Il est bien évident, d'abord, que la négation de la divinité de Jésus-Christ détruit, du même coup, la divinité de l'Église. Du moment où Jésus-Christ ne serait plus qu un homme, l'ÉgUse elle-même ne serait plus qu'une institution purement humaine; et, dès lors, l'infaillibilité du chef qui la gouverne ne serait plus qu'un vain mot, et les promesses d'indéfectibilité et de perpétuité que le SaiDt-Siége a reçues de Jésus-Christ, ne seraient nullement une garantie qui le préserverait, dans l'avenir, de l'erreur et de la destruction.
Mais nous allons plus loin. Si Jésus-Christ n'était pas Dieu et si l'Église n'était qu'une institution purement humaine, il en faudrait conclure que, depuis dix-huit siècles, tous les chrétiens cathoHques ont été trompés par les mensongères affirmations du Christ, et que, par respect pour la vérité, on devrait rompre bien vite avec une institution qui ne reposerait plus que sur une imposture. Il est vrai qu'il serait toujours inexplicable à la raison qu'une telle société ait pu subsister pendant dix-huit cents ans, dans des conditions si révoltantes pour la conscience humaine ; mais, enfin, ce serait un motif de plus pour en finir au plus tôt avec une institution dont l'humanité n'aurait plus qu'à rougir. Nous le supposons donc, c'en serait fait de l'Église catholique dans le monde, son enseignement ne s'y ferait plus entendre, aucun de ses préceptes n'y serait plus observé, et les divers ministres de sa hiérarchie disparaîtraient tous à la fois pour faire place aux prêtres de la raison divinisée. Mais alors, voyez-vous que de ruines nouvelles qui viendraient encore s'accumuler dans la société par cette destruction de l'Église du Christ ?
428 DE l'État actuel de l église.
Plus d'Église catholique ; et, par conséquent, plus d'enseignement religieux dans le monde que celui de la philosophie, du schisme et de l'hérésie. Mais la philosophie n'a pas de doctrine religieuse, elle nen a jamais eu, elle n'en aura jamais; et tout le monde sait qu'en cherchant à résumer ses enseignements sur la religion, on n'arrive qu'au scepticisme et au cahos. Le schisme est moins vide dans son enseignement, parce qu'il a conservé une grande partie de la doctrine évangélique; mais, parce qu'il n'y a point d'autorité spirituelle ni vraiment légitime pour diriger cet enseignement, la doctrine demeure comme pétrifiée dans la société religieuse qui la conserve ; elle ne produit plus d'apôtres, et ses prédicateurs ont perdu, depuis longtemps, l'habitude du zèle qui tend à l'universalité. Quant à l'hérésie, elle aussi possède le code évangélique qui doit être la base de son enseignement religieux; mais, parce qu'elle ne connaît plus d'autre autorité, pour l'expliquer et l'interpréter, que l'autorité de la propre raison, elle finit par tomber dans tous les égarements des systèmes philosophiques; son enseignement n'est plus qu'un panorama varié de toutes les bizarreries de l'esprit humain, et il aboutit fatalement aux mêmes conclusions et aux mêmes abîmes que l'enseignement de la raison philosophique. Donc, par la disparition de l'Eglise catholique il n'y aurait plus réellement d'enseignement religieux sur la terre, et les grandes vérités des Livres saints et de la tradition n'y apparaîtraient plus, de loin en loin, que comme ces tronçons de granit et de marbre que le voyageiir rencontre dans les plaines de la Grèce et de l'Asie, et qui sont désormais les seuls débris des merveilles du monde.
Plus d'Église catholique ; et, par conséquent, plus de préceptes des dimanches et des fêtes. Sans mesure et sans autre règle que celle de l'intérêt, le travailleur fatiguerait son esprit et son corps jusqu'à l'épuisement; et
; DE l'État actuel de l'église. 429
I puis, quand serait venu pour lui le jour du repos, nous
! savons bien les joies sensuelles et les émotions enivrantes que l'on réserverait à ses passions. Mais ces joies pures qui le reposaient si délicieusement dans le temple sacré, qui les lui rendrait? Mais ces émotions suaves qui relevaient son esprit et qui fortifiaient son cœur, où les retrouverait-il? Je les cherche partout, et je ne les trouve plus : non, non, des ruines; et plus rien que des ruines! Après cela encore, quand le temple saint serait fermé pour toujours, il n'y aurait plus de réhabilitation pour le coupable dans la confession de ses fautes; et, ni Dieu, ni l'homme, ni la société ne trouveraient plus la réparation qui leur est due, dans la satisfaction du pénitent. Plus de sacrement eucharistique, d'ailleurs, pour aguerrir le pauvre cœur de
l| l'homme contre les tentations et les épreuves de la vie; ni plus de ces agapes où tous les chrétiens venaient s'asseoir avec l'honneur de l'innocence et dans les joies affectueuses d'une égale fraternité. Est-ce assez de ruines
; par la destruction de l'Église? Non, ce n'est pas tout
3 encore.
I Plus d'Éghse cathohque ; et, par conséquent, plus de 'i sacerdoce. Plus de Pontife suprême, d'abord, pour diriger et gouverner les âmes dans une seule et même société. Plus de Papes qui aient assez d'autorité pour parler aux rois comme aux peuples, et pour rappeler aux uns et aux autres leurs devoirs et leurs droits. Nous savons bien que les peuples trouveraient toujours des j maîtres pour les rappeler à l'ordre matériel, quand ils I s'en écarteraient; mais les rois, qui donc oserait toujours leur dire la vérité, lorsqu'ils ne voudraient plus l'en- . tendre? qui leur rappellerait la justice, quand ils l'auraient oubliée? et quel autre, après le Pape, qui ne craindrait pas de défendre contre eux les libertés des peuples - et la sainteté des mœurs ? Du reste, la papauté une fois détruite,naturellementrépiscopatdevraits 'écrouler avec
430 DE l'État actuel de l'église »
lui, et, comme dit le poëte, ce serait seulement après leur disparition qu'on regretterait ceux qui avaient essuyé la haine pendant qu'ils existaient :
Virtutem incolumem odimus, Sublatam ex oculis quEerimiis invidi. (Hoeat. )
Et le prêtre; quand il aurait disparu, lui aussi, à la suite des évêques et du Pape, qu'on nous dise donc quel est celui qui pourrait venir le remplacer : dans le réduit du pauvre dont il était la providence ; près du lit du malade dont il était le plus fidèle ami ; auprès des affligés dont il était la consolation ; et prés des âmes égarées dont il était comme l'ange conducteur. Ce ne seraient pas les philosophes ni les humanitaires, sans doute ; non, tout ce qu'ils pourraient faire devant ces misères et ces infortunes, ce serait d'exhorter stoïquement à la patience ceux qui en deviendraient les victimes. En attendant^ ils jouiraient eux-mêmes des plaisirs de la ^^ie; et ils ne s'inquiéteraient guère des moyens qu'il faudrait employer pour panser tant de blessures et relever tant de ruines.
En ce temps de ravages et dé désolation, s'il restait sur la terre quelques fidèles enfants de l'ÉgHse, on les verrait, comme autrefois les captifs de Babylone, assis en pleurant sur les rives de leurs fleuves. Un jour, peutêtre, les démoHsseurs viendraient les solHciter défaire entendre quelques-uns des chants qu'ils aimaient autrefois. Mais quoi ! répondraient-ils, comment pourrionsnous donc chanter sur une terre étrangère? Alors, en effet, il n'y aurait plus, humainement, qu'à se désespérer ; et l'on pourrait bien hre, sur les portes de la vie, ce que Dante avait vu sur celles de l'Enfer :
Voi clii eiitrate qui, lasciate ogni speranza.
DES ORDRES RELIGIEUX
Nous avons plusieurs fois constaté, dans le cours de cet ouvrage, qu'il y a quatre grandes misères principales qui se partagent le monde : deux misères physiques, qui sont l'indigence et la maladie ; et deux misères morales, qui sont l'ignorance et le péché.
Nous avons vu aussi tout ce que le Christianisme a fait spirituellement pour leur venir en aide : par sa doctrine, par son culte, et particulièrement par les sacrements et par le culte de la très-sainte Yierge Marie. Enfin, dans les deux études précédentes, le prêtre nous est apparu comme le représentant personnel des bontés de Dieu, avec la mission de soulager, de consoler, de guider et de sanctifier toutes ces grandes misères. C'était déjà beaucoup de la part de Dieu, en faveur de l'homme coupable et malheureux; et pourtant, ce n'était pas tout encore. Il fallait, suivant l'expression de l'apôtre saint Paul, « que la grâce surabondât là même où le péché avait abondé, afin que cette grâce régnât par la justice pour la vie éternelle; de même que le péché régnait pour la
DES ORDRES RELIGIEUX
mort éternelle (1). » Or, voici ce que fit Dieu clans son Église pour réaliser ces intentions de sa bonté et de sa miséricorde. Gomme le prêtre est la providence visible des misères humaines, mais qu'il ne peut suffire abondamment à toutes, parce qu'elles sont multipliées à l'infini, de nouvelles ressources leur vinrent en aide par des sociétés d'hommes et de femmes, qui se mirent à leur service avec tout le dévouement de la charité chrétienne. Telle fut la raison des Ordres rehgieux, qui parurent dans le monde dès les premiers temps de l'Église.
Primitivement, les associations rehgieuses n'avaient pour fin que le soulagement de l'indigence, avec la sanctification personnelle de ceux qui en faisaient partie ; mais, peu à peu, elles se multiplièrent et elles s'accommodèrent aux nécessités particulières des différentes sociétés. Ainsi, indépendamment des associations qui demeurèrent au service des pauvres, d'autres communautés s'établirent dans le but de recevoir et de soigner les malades indigents : ce furent les Ordres hospitaliers. D'autres se consacrèrent à l'instruction des ignorants : ce furent les Ordres enseignants. Enfin, on vit paraître des communautés destinées à recevoir les pécheurs repentants, ainsi que les âmes héroïques prêtes à se mortifier en réparation solidaire de toutes les iniquités du monde ; et ce furent les Ordres pénitents. Voyons donc quelles ont été et quelles sont encore l'action et l'influence de ces difî'érents Ordres dans la société.
I. — Nous n'avons pas besoin de dire que l'antiquité païenne n'avait rien fait en faveur des pauvres : jamais seulement elle n'y avait pensé. Dans une société où l'esclavage existait légalement, et où l'esclave n'était qu'une chose, quels sentiments et quelles pensées pouvait-on concevoir en faveur des pauvres? Nous dirons
(1) Ëpist. ad Rom.,c. y, v. 20 et 21.
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plus; c'est que, dans un sens, le pauvre était encore quelque chose de moins que l'esclave : car, enfin, l'esclave était toujours un meuble dont pouvaient se servir ceux qui en étaient les maîtres ; et, quand il n'était plus d'aucun usage, le propriétaire avait plus d'un moyen pour le faire disparaître. Mais le pauvre était un rebut sur lequel on n'avait pas le même droit, et, par conséquent, on le subissait comme un être fatigant et importun. Om, dans l'antiquité, les pauvres étaient, si j'ose le dire, comme ces animaux que l'on rencontre à chaque pas dans les rues de Gonstantinople, et dont on cherche à se débarrasser en leur jetant un morceau de pain, quand on n'a pu le faire par un coup de bâton.
Dans le Christianisme, au contraire, indépendamment de tous les autres secours recueillis et offerts par la charité, deux sortes d'associations religieuses furent établies en faveur des pauvres. Ce furent, d'abord, des institutions d'hommes et de femmes, qui mettaient en commun leurs biens et leur travail, qui vivaient de peu, et qui donnaient aux indigents tout leur superflu. Ensuite, vinrent les Ordres mendiants, ces communautés d'hommes qui se faisaient eux-mêmes les plus pauvres, volontairement et chrétiennement ; et qui relevaient et qui sanctifiaient ainsi la pauvreté par les sentiments généreux et chrétiens avec lesquels ils la pratiquaient.
On a vivement récriminé contre les abus et les désordres des anciennes et riches abbayes, qui donnaient sans doute beaucoup aux pauvres, mais qui consommaient aussi beaucoup trop pour elles-mêmes, dans l'opulence d'une vie qui était loin d'être édifiante. Il y a de l'exagération dans ces accusations, et cependant elles ne sont pas toutes sans fondement. Oui, c'est vrai, il y avait là des désordres et des abus ; il y avait un relâchement qui devait se produire naturellement et facilement dans l'abondance de toutes choses, et qui s'explique surtout par la vocation défectueuse d'un trop grand nombre de
ces religieux. Quand on sait, en effet, qu'il fut un temps où les usages et les traditions de certaines classes poussaient au couvent des enfants de famille qui n'y avaient aucun attrait et qui n'y demeuraient que par nécessité, non-seulement on ne s'étonne pas de leurs abus et de leurs désordres, mais on admire que ces communautés n'aient pourtant pas cessé de conserver, à leur foyer, de grandes vertus chrétiennes, et qu'elles n'en aient pas moins exercé, dans la société, une mission si généreuse et si dévouée en faveur des pauvres.
Oui, quel que fût, à l'intérieur, le relâchement de ceux qui l'habitaient, l'ancienne abbaye demeurait toujours, pour les pauvres, la maison du bon Dieu. C'était là, surtout, qu'ils trouvaient du pain pour se nourrir, du bois pour se chauffer et des vêtements pour se couvrir. Et puis, avec ces secours matériels, ils recevaient encore une bonne parole qui relevait leur courage ; une parole de charité, une parole de Dieu : car c'était toujours Dieu, avec sa charité, qui était l'âme de ces communautés.
Aujourd'hui, les anciennes abbayes n'existent plus ; de grandes industries, de riches exploitations se sont généralement élevées sur leur emplacement. Mais là, il n'y a plus de place pour le pauvre que quand il peut vendre à prix d'argent le travail de ses bras. Plus tard, lorsqu'il devient vieux ou infirme dans la pauvreté, s'il y retourne la besace sur l'épaule, au lieu du bon frère ou de la bonne sœur qui le recevaient jadis, c'est, peut-être, un homme de la police qui l'arrête sur la route ; et il se voit conduit, au nom de la loi, dans un dépôt de mendicité.
Quoique nous n'ayons plus les riches abbayes qui versaient au sein des pauvres un abondant superflu, nos monastères et nos couvents n'ont cependant point perdu les traditions charitables de ces communautés. Ils possèdent moins ; mais les membres qui les composent y sont entrés avec une vocation si libre et si sérieuse, mais ils se contentent de si peu pour eux-mêmes, qu'ils trouvent
toujours le moyen de donner relativement beaucoup aux plus indigents qui viennent les solliciter. Quand on pense qu'il y a des couvents où la dépense personnelle pour chacun de ceux qui l'habitent ne s'élève point au delà de quelques centaines de francs! Eh bien, c'est sur les économies et le travail de ces âmes généreuses et sanctifiées que les pauvres trouvent encore leur bonne part; et ils la reçoivent, d'ailleurs, avec les sentiments et l'expression d'une charité si vraiment chrétienne, qu'elle leur donne joie au cœur, en même temps qu'elle soulage leurs corps. Regardez comment se fait la distribution d'ahments aux pauvres dans certains couvents qui vivent eux-mêmes au jour le jour, et vous verrez ce que peut faire la charité qui vient de Jésus-Christ.
Former des associations dans le but de se sacrifier, de travailler et d'économiser en faveur des pauvres, c'était une pensée généreuse, héroïque et toute nouvelle dans le monde. Mais il y avait quelque chose de plus hardi encore, c'était de s'associer pour vivre en commun dans an dépouillement volontaire et complet, pour s'occuper des intérêts des autres sans souci personnel de Favenir, pour mendier ostensiblement le pain de chaque jour, et pour donner ainsi à la pauvreté l'honneur d'une consécration volontaire, publique et solennelle. Ce projet, des hommes osèrent le concevoir; et, ce qui est plus merveilleux, ils le réalisèrent.
Oui, sur les traces du pauvre enfant divin de Bethléem, du pauvre artisan de Nazareth, des milliers d'hommes s'éprirent d'amour pour la pauvreté, à la suite du glorieux pauvre de Jésus-Christ, François d'Assise. On les vit, les pieds nus, le bâton à la main, la besace sur l'épaule, parcourir le monde en chantant des cantiques à Dieu, prêchant l'Évangile à toutes les nations de la terre, et répétant partout que « Bienheureux sont les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient. » Quel enseignement pour les pauvres
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que celui-là ! et quelle glorification de la pauvreté si rebutée jusqu'alors !
A la distance qui nous sépare des temps oii l'on voyait ces choses, et avec les habitudes et les préjugés de notre siècle, il n'est pas facile de se rendre bien compte du service rendu aux pauvres et à toute la société par les Ordres mendiants. Mais, en se reportant à l'époque où ils parurent et en suivant leur marche à travers les siècles, on voit qu'ils exercèrent, en réalité, une influence immense et presque tout entière au bénéfice du peuple. Aujourd'hui, ces Ordres ne sont plus possibles dans les mêmes conditions ; malheureusement, sous ce rapport, les temps sont bien changés ! A l'exception de quelques pays où les idées anciennes se sont mieux conservées, il n'est plus permis aux enfants de Saint-François de vivre dans la mendicité de leur pain de chaque jour, ni d'aller porter de famille en famille une parole de Dieu en échange de l'aumône qu'ils recevaient. Ils se sont maintenus cependant, ils ont même reparu dans les pays qui ne les connaissaient plus depuis plus d'un demi-siècle ; et voilà que nous les retrouvons partout sous leur ancien costume, non plus mendiant de porte en porte, mais toujours pauvres volontaires, et toujours enseignant, par leur exemple, la béatitude dans la pauvreté et parla pauvreté : Beati pauperes spiritu.
Et cependant, lorsque le Franciscain vient à paraître dans nos rues, le pauvre s'arrête pour le voir passer; il regarde cette tête nue, ces pieds déchaussés, cette grossière tunique, cette corde en ceinture ; et ses yeux étonnés paraissent ne plus rien comprendre à cet enseignement et à cet exemple de la pauvreté chrétienne. Ah! je conçois que l'homme d'argent et de plaisir poursuive de ses sourires, de ses railleries et quelquefois même de ses insultes ce pauvre de l'Évangile ; il doit lui être antipathique, puisque son dépouillement est la condamnation de son luxe et de ses jouissances. Mais les dés-
hérités des biens de la fortune, mais celui qui n'a que du pain pour apaiser sa faim et de l'eau pour étancher sa soif, mais celui qui a froid parce qu'il est à peine vêtu, comment donc ne comprend-il plus cette pauvreté fraternelle? comment ne la salue-t-il pas d'une parole de respect? et comment n'a-t-il pas du moins un regard de sympathie pour l'homme qui se fait pauvre, afin de l'encourager et de le relever par la générosité de son exemple?
Quoique les enfants de Saint-François ne mendient plus parmi nous, la race des mendiants par vertu n'a cependant pas entièrement disparu. On la croyait éteinte pour toujours, on affirmait bien haut qu'on ne reverrait plus jamais ces importuns demandeurs d'un autre temps, lorsqu'un jour quelqu'un vint frapper doucement à la porte du riche ; une voix de femme se fit entendre qui demandait pour l'amour de Dieu : c'était la Petite Sœur des Pauvres. Or, comment rebuter cette mendicité renaissante ? Ce n'est pas pour elles que les Petites Sœurs tendent la main; mais il y a de pauvres vieillards qui manquent de vêtements, de pain et de logement, qui n'ont plus assez de forces pour s'en procurer par le travail et qui ne peuvent pas mendier : eh bien, c'est pour eux, c'est pour les soulager que ces nouvelles mendiantes viennent demander les miettes qui tombent de la table du riche. Elles les nourriront d'abord de ces aumônes, appropriées avec toute la délicatesse de la charité ; et puis, s'il en reste, elles s'en nourriront elles-mêmes : il faut si peu de chose à l'entretien de ces servantes du pauvre !
Il n'était point possible de résister au charme et à la vertu d'une telle mendicité. Tout éloigné qu'il soit des saines idées, tant que l'homme conservera son cœur, il ne pourra s'empêcher de sentir tout ce qu'il y a de grand et de beau dans l'humiliation chrétienne d'une femme qui se fait volontairement la mendiante du pauvre. Aussi, la Petite Sœur a-t-elle trouvé grâce aux
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yeux même des ennemis de la mendicité sous tout autre costume. Elle parcourt nos rues dans sa petite charrette conduite par un pauvre et traînée par un âne ; elle monte tous les escaliers, elle frappe à toutes les portes; et, presque partout, son dévouement est compris, et des milliers de pauvres sont nourris, logés et vêtus des fruits de sa généreuse mendicité.
Un jour pourtant, à Paris, les Petites Sœurs des Pauvres furent menacées d'être arrêtées, si on les reprenait à mendier dans un certain endroit. Lorsqu'on leur notifia cette décision de l'autorité, la supérieure demanda quelle pouvait être la plus grave conséquence d'une infraction en pareille matière ; et, comme on lui répondit que ce serait peut-être la prison en cas de récidive : En prison pour nos pauvres ! s'écria la Petite Sœur, mais ce serait un honneur pour nous ; nous pouvons donc continuer. » Elles continuèrent en effet; mais que vouliez-vous qu'on fît devant un dévouement qu'on ne peut frapper d'amende, parce qu'il ne possède rien, et qui sourit aux menaces de répression, parce qu'il serait heureux de souffrir pour Jésus-Christ dans la personne des pauvres?
IL — Après ce premier service rendu à la pauvreté par les Ordres religieux, leur dévouement se porta sur une autre grande misère sociale, sur la maladie, sur l'infirmité. Et d'abord, il y avait une première infirmité qui sollicitait les efforts de leur plus tendre charité : l'infirmité de l'enfant qui n'a plus de père , plus de mère pour le nourrir et pour Télever ; ou qui ne trouve au foyer de la famille que la misère, la pauvreté, la maladie et peut-être le vice. Ils se comptent par milliers ces pauvres petits êtres abandonnés; et que deviennentils, hélas ! lorsque la charité de Jésus-Christ ne peut arriver jusqu'à eux ?. . . Le cri de l'enfance dans la misère n'a pas seulement ému le dévouement privé parmi les fidèles de l'Église catholique ; des institutions reli-
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gieuses se sont consacrées à son service; et l'orphelin et l'enfant délaissé ont retrouvé des mères adoptives dans les Filles de la Charité chrétienne.
Dans le courant du xvii' siècle, un homme surtout avait reçu de Dieu l'intelhgence de toutes les grandes misères humaines ; nous aurions dû le nommer déjà : car il ne fut pas seulement l'ami et le père des pauvres, mais il institua pour eux des communautés religieuses qui n'ont pas cessé d'exister, et qui continuent, à travers les siècles et les révolutions, les œuvres charitables qu'il avait commencées. Cet homme, ce prêtre, tout le monde connaît son nom , tout le monde le redit avec une admiration qui ne se fatigue jamais, c'est S. Vincent de Paul. Cet homme de Dieu, dont nous retrouvons les disciples dans toutes les misères de l'humanité, avait donc été particulièrement touché des infirmités et des périls de l'enfance orpheline et délaissée. Ses cris lui arrachaient des élans d'une sublime tendresse, et il fonda pour elle des asiles oii elle pouvait grandir en paix dans les bras de la charité. Depuis cette création, ces pieux asiles se sont propagés dans le monde avec une prodigieuse fécondité. Ce n'est pas seulement dans nos pays civilisés de l'Europe que nous les retrouvons ; chez les peuples barbares et sauvages, partout où les missionnaires catholiques sont parvenus à fonder une Église, aussitôt un asile est ouvert en faveur de l'enfance abandonnée. Et ce ne sont plus seulement les filles de S. Vincent de Paul qui se font ainsi les mères des petits orphelins ; d'autres institutions se sont formées avec la même destination, et toutes rivalisent de zèle pour accomplir cette œuvre si vraiment merveilleuse.
Après l'enfance, à l'autre extrémité de la vie, la vieillesse est une autre infirmité qui n'a pas moins besoin d'être secourue par la charité, quand elle est pauvre. L'antiquité païenne n'y avait point pensé, parce qu'elle
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était sacs entrailles pour la misère ; mais la charité chrétienne devait s'en émouvoir ; et, de même qu elle avait ouvert des asiles pour y recueillir l'infirmité de l'enfance abandonnée, elle devait en avoir également pour la vieillesse infirme et sans ressources. C'est ce que l'on vit. en efî'et, et c'est ce que nous voyons encore maintenant dans tout le monde cathohque.
C'était une œuvre difficile que celle-là. Trouver des milliers de femmes, non pas pour un temps, mais pour toujours, qui consentissent à renoncera toutes les joies du monde, pour vivre dans les sacrifices de la vie commune et pour se faire les mères d'enfants qu'elles ne connaissent pas, qui se renouvellent chaque jour et qui leur échappent après quelques années; c'était un chefd'œuvre pour le Christianisme lui-même. Cependant, il y a, dans l'enfance, un charme qui aide à pratiquer le dévouement qui lui est consacré. Et puis, le cœur généreux s'incline si naturellement sur la misère du pauvre petit enfant! et le sourire de sa reconnaissance lui est si doux ! Mais il n'en est pas ainsi de la vieillesse. Son infirmité est assurément bien digne de respect, et elle mérite la compassion; oui, mais elle n'a point de charme naturel pour attirer sur elle le dévouement du cœur, et elle a, au contraire, tant de misères et tant de défauts qui le rebutent ! Et cependant, la charité n'a pas recule devant ces antipathies de la nature; et le pauvre a trouvé des sœurs pour adoucir et pour soigner les infirmités de sa vieillesse, comme l'enfant abandonné avait trouvé des mères gardiennes de sa vie. Tout le monde peut voir, chaque jour, dans une salle de pauvres vieillards, la Fille de la Charité, ou la Petite Sœur des Pauvres ; tout le monde peut les voir prier , travailler et se récréer avec ces déshérités de l'âge et de la fortune ; et, en les surprenant dans les soins rebutants qu'elles leur prodiguent sous le seul regard de Dieu, il est impossible de n'en être point ému et tout ravi.
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Eh Lien, cependant, ce qu'on les voit faire là à certain jour, c'est ce qu'elles font tous les jours de leur vie. D'ailleurs, c'est par milliers qu'elles se consacrent ainsi, depuis des siècles, à cette infirmité de la vieillesse ; et, malgré l'égoïsme et la mollesse de nos mœurs, jamais on ne les vit en aussi grand nombre qu'à notre époque.
Enfin, entre l'infirmité de l'enfance et celle de la vieillesse, et souvent en même temps que cette double infirmité, il est une autre misère encore plus dure à supporter et dont les cris réclament aussi vivement les tendres soins de la charité : c'est la maladie dans la pauvreté. Avant l'établissement des hôpitaux et des Ordres hospitaliers, on se demande ce que devenaient les pauvres dans leur maladie; et, par ce que nous voyons de nos jours, il n'est pas difficile de se figurer l'horreur de leur situation : c'est quelque chose d'épouvantable que le dénùment et l'abandon dans les tortures du mal physique. Aussi, dès que les chrétiens purent vivre au plein jour de la liberté, ils ne se contentèrent pas longtemps de l'assistance privée donnée par la charité aux malades indigents; bientôt des maisons furent établies pour les recevoir. D'abord, ces maisons furent peu nombreuses et peu considérables ; mais elles se multiphèrent avec le temps et elles devinrent des hôtels-Dieu, c'est-à-dire les palais du bon Dieu pour ses pauvres malades.
Toutefois, le plus difficile n'était pas encore fait. Il ne fallait que de l'argent pour bâtir des maisons et des hôtels à ces malheureuses victimes de la douleur; mais ces hospices, mais ces hôtels-Dieu, quels devaient donc en être les anges, les consolateurs et les gardiens ? Quand le patient se fatiguerait dans les agitations du mal, quelle main viendrait remuer et adoucir sa couche? Quand la fièvre le brûlerait, qui lui présenterait le breuvage du rafraîchissement? Quand ses plaies le rongeraient, qui voudrait les panser? Quand la tristesse et l'ennui envelop-
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peraient son âme comme d'un crêpe funèbre, qui viendrait lui sourire, en lui rappelant les doux souvenirs de la famille? Enfin, quand l'agonie approcherait avec toutes ses terreurs, entr'ouvrant devant le moribond les portes de l'éternité, qui ferait auprès de lui la dernière prière, en lui parlant de sa patrie des cieux ? Qui donc ? nous le demandons à la philanthropie. Un mercenaire peut-être? Ah! non, ce n'est point à prix d'argent qu'on rétribue de pareils services. Mais soyons tranquilles, la charité chrétienne y a pensé ; et voici que des légions de femmes, et voici que des hommes eux-mêmes vont se consacrer à ce ministère sublime de la souffrance ; les Ordres hospitaliers paraissent.
Il y a donc des multitudes de femmes, dans la force de l'âge, qui se dévouent à passer toute leur vie dans les salles fétides d'un hôpital, au chevet des malades, au milieu des cris de la souffrance et devant le râle de l'agonie! Comment expliquer naturellement cet héroïsme de la sœur hospitalière? Et, ce qui est peut-être plus merveilleux encore, des hommes eux-mêmes, des hommes pleins de jeunesse et d'inteUigence, consacrent chrétiennement leur existence aux malades avec la même abnégation. Nous avons vu le Frère de Saint- Jean de Dieu dans l'exercice de sa charité ; et, en admirant avec quelle délicatesse, avec quelle sollicitude il soignait ses malades, nous nous sommes demandé ce qu'aurait pu faire de plus pour eux la plus tendre des mères. Heureuse l'âme qui paraît devant Dieu, après avoir été docile aux saintes inspirations de ces messagers de la miséricorde céleste ! plus heureuse mille fois que d'avoir quitté la terre au milieu de ces tendresses qui pleurent le corps, mais sans s'inquiéter d'ailleurs des intérêts plus graves de l'éternité !
Indépendamment des misères et des infirmités dont nous venons de parler, il en était une, autrefois, qui semblait les résumer toutes et qui désolait la chrétienté ;
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c'était la captivité. Lorsque la marine des grandes nations n'était pas encore assez forte pour faire respecter la liberté des mers, des corsaires, des pirates faisaient la chasse aux chrétiens poussés par leurs affaires ou par les vents vers les côtes d'Afrique : c'étaient des musulmans ou des maures. D'autres chrétiens étaient attaqués sur terre pendant des pèlerinages qu'ils accomplissaient vers la Terre sainte ou pendant leurs guerrières excursions. Or, quand ils avaient le malheur de tomber entre les mains de ces farouches ennemis du Christ, leur sort n'était pas seulement celui des prisonniers de guerre et des esclaves; mais on les chargeait de chaînes, on les jetait dans d'affreuses prisons, et on les persécutait dans leur foi jusqu'à la mort ou à l'apostasie. Une chose pourtant pouvait les délivrer des horreurs de cette captivité; c'était la rançon, plus précieuse encore que tout le reste pour la cupidité de ces fils du Coran. Mais, quand la rançon suffisante manquait à ces malheureux I captifs, que de difîicultés pour se la procurer d'ailleurs ! j Le plus souvent il fallait se résigner à la torture jusqu'à j la mort, quand on avait assez de courage et assez de foi I pour refuser l'apostasie.
Eh bien, devant une si affreuse misère, que pouvait [! donc la charité chrétienne? Former un Ordre religieux dont les membres feraient vœu de se dévouer au rachat des captifs; c'est-à-dire, d'aller se jeter eux-mêmes pour cela à travers les périls des mers et des pirates, et jusqu'au milieu des contrées soumises à ces infidèles. . Était-ce vraiment possible ? n'était-ce pas plus que de j. l'audace? n'était-ce pas une folie? C'était ce que l'on î voudra; mais le fait est que ce projet trouva le moyen de se réaliser, c'est que l'Ordre de la Merci pour la Rédemption des Captifs fut établi, et que ses religieux par- M vinrent à racheter des milliers de captifs par les efforts || de leur zèle et de leur charité. C'est alors qu'on vitpa- I raître un héroïsme qui ne s'expliquerait jamais sans la
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profondeur et la sublimité de l'amour du Christ, et que nous retrouvons encore dans la vie de S. Vincent de Paul. Notre siècle pourra-t-il bien y croire ? Quand il ne restait plus rien que son corps au Père de la Merci pour racheter les captifs, il allait jusqu'à se vendre, jusqu'à se donner lui-même à l'esclavage, aux fers et à la mort, afin de délivrer un chrétien de plus et de le rendre libre à sa famille !
Voilà donc comment les grandes misères physiques de l'humanité trouvèrent dans le Christianisme des institutions rehgieuses qui se consacrèrent à leur service. Mais ce n'est pas tout. A côté de ces misères du corps, il en est d'autres qui ne sont pas moins lamentables et qui réclament aussi vivement le dévouement des Ordres religieux : ce sont les misères morales, et, tout particulièrement, l'ignorance et le péché.
III. — L'ignorance des choses essentielles et nécessaires est toujours une humiliation pour l'esprit humain ; mais cette humiliation est une misère d'autant plus grave qu'elle porte sur des vérités ou sur des faits d'un ordre plus important. Ainsi, certainement, c'est une humihation, c'est une misère, c'est un malheur de ne pouvoir développer son intelligence par la lecture, de ne pouvoir communiquer avec ses semblables par l'écriture, et de ne point connaître l'humanité par l'histoire, ni la nature par la science. Mais ignorer les grandes et principales vérités de la religion, ignorer d'où l'on vient, où l'on va et le chemin qu'il faut tenir dans la vie, ignorer Dieu surtout, je le demande, n'est-ce point là, de toutes les ignorances, la plus humiliante, la plus misérable et la plus malheureuse ?
Dans tous les temps, et jusque chez les peuples les plus civilisés, il y a toujours eu des multitudes d'âmes plongées dans cette double ignorance de la science divine et de la science humaine. A notre époque, déjà nous l'avons constaté, jamais l'ignorance des choses de Dieu et de l'éternité ne fut plus répandue. Quant à la science
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des choses humaines, nous entendons tous les jours afiBrmer le contraire. Assurément, nous sommes prêta reconnaître que jamais la classe du peuple ne fut plus en état de s'initier, par la lecture, à la connaissance de toutes choses ; que jamais, non plus, on ne mit autant à sa portée les éléments de toutes les sciences; et que jamais, enfin, elle ne s'y précipita avec autant d'ardeur^ Oui, nous reconnaissons très-bien tout cela; à la condition d'ajouter que jamais le peuple ne sut aussi superficiellement un si grand nombre de choses. C'est bien ici le cas, certes, d'appliquer ce mot si vrai de Montaigne : « Un peu de chaque chose, et rien du tout, à la française. »
Mais enfin la question n'est point là; et ce que nous voulons constater ici, c'est ia m inière dont l'Église a toujours combattu et dont elle combat encore l'ignorance des peuples par ses Ordres enseignants.
Rappelons, avant tout, les services que les Ordres monastiques ont rendus à la science religieuse et à la science profane en les sauvant de la barbarie. A une époque où tout disparaissait dans le gouffre qui avait successivement englouti l'empire de Rome et l'empire de Ryzance, il ne faut point oublier que ce furent des moines qui conservèrent dans leurs cellules les trésors de science dont nous avons joui dans des temps plus heureux. Ce ne fut qu'aux siècles où l'imprimerie et les universités parurent, que ces dépôts passèrent de leurs mains dans le domaine public ; jusque-là, ils en avaient été à peu près les seuls gardiens intelligents.
Plus tard, l'ignorance des peuples dans les choses de la religion suscita plus particulièrement le zèle de l'Église et donna naissance aux Ordres enseignants et prêcheurs. Ce furent les enfants de Saint-François et de Saint-Dominique qui remplirent les premiers ce ministère exclusif et qui rendirent aux peuples cet important service. On les voyait donc parcourant le monde, comme autrefois les premiers Apôtres du Christ, et en-
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seignant aux nations les vérités de l'Évangile. C'était surtout au peuple qu'ils s'adressaient : car le peuple, en général, c'est le pauvre ; et Jésus-Christ avait dit de luimême que « c'était surtout pour évangéliser les pauvres que son Père l'avait envoyé (1). >> D'ailleurs, cette classe des pauvres, dans la foule du peuple, était aussi réellement la plus déshéritée de la science religieuse et des moyens de l'acquérir. Le zèle apostolique des Ordres prêcheurs commença donc à s'exercer pour elle. Qu'il était beau, alors, de voir les religieux de ces Ordres quitter leurs couvents des grandes villes, et s'en aller de bourgades en bourgades pour les évangéliser ! Quelle que fut la contîance de ces populations pour leurs pasteurs ordinaires, l'attrait de la nouveauté les attirait en plus grand nombre et avec plus d'empressement vers ces hommes voués spécialement à la prédication. On se plaisait à voir leur costume pauvre et grossier, qui les rapprochait plus près du peuple ; on aimait leur parole brûlante et populaire ; c'étaient, a dit un orateur célèbre, comme les Démosthènes du peuple ; et ils l'éclairaient par des vérités, et ils le remuaient par des émotions qui le transformaient en le rendant meilleur et plus heureux.
Hélas ! il n'en est plus ainsi, dans notre France du moins ! Les fils de Saint-P>ançois et de Saint-Dominique ne sont plus assez nombreux pour répondre suffisamment aux besoins religieux de nos campagnes. Hâtonsnous de le dire, cependant, ces Ordres n'ont pas cessé d'envoyer, dans des missions lointaines et périlleuses, chez des peuples infidèles et barbares, des prédicateurs qui continuent la chaîne glorieuse de leurs martyrs et de leurs saints : le sang d'un généreux apostolat coule toujours dans leurs veines.
Au surplus, la Compagnie de Jésus, qui déjà fournit aux missions des infidèles un si large contingent d'apôtres
(1) Luc, c.^iv, V. 18.
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et de martyrs, donne aussi un certain nombre d'ouvriers évangéliqiies aux populations des campagnes. D'autres instituts, anciens, nouveaux ou renouvelés, leur envoient également quelques-uns de leurs plus zélés prédicateurs ; et cette action réunie produit un réveil salutaire sur les points 011 elle peut s'exercer. Malheureusement, cela ne suffit pas, il s'en faut bien; et nous comprenons la sollicitude et le zèle des évêques qui s'efforcent de suppléer, par des sociétés de missionnaires diocésains, à ce qui leur manque du côté des Ordres religieux. Nous le répétons: oui, c'est le peuple qui a le plus grand besoin d'enseignement religieux ; et ce serait une grande grâce de la Providence que l'accroissement ou la création de quelque Ordre qui prendrait pour devise cette parole de Jésus-Christ : « C'est pour évangéliser les pauvres que l'Esprit du Seigneur m'a envoyé : Evangelizare pauperibus misit me. »
C'était déjà un inappréciable service rendu par certains Ordres religieux que celui de se consacrer spécialement à l'instruction des peuples par la prédication de l'Évangile; mais ce n'était pas encore là tout ce que l'Église devait exécuter par eux pour l'enseignement général. Dès lors que l'ignorance de la science humaine est une misère pour l'intelligence et qu'elle était cej'i pendant si répandue dans le monde, il fallait bien aussi que des Ordres enseignants se vouassent particulièrement à son service ; ils ne firent point défaut.
D'ailleurs, une autre raison qui devait susciter des ji instituts religieux dévoués à l'enseignement des choses j humaines, c'est que cette instruction de l'intelligence se 'i trouve intimement liée avec l'éducation du cœur, et que cette éducation est précisément la grande sollicitude de , ceux qui ont mission de Dieu pour éclairer et diriger les I âm-es. Cette préoccupation était une de celles qui travail- I laient plus vivement l'esprit et le cœur de S. Ignace I de Loyola. Ce n'était point assez pour lui de donner à
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l'Église des apôtres envoyés pour prêcher ses enfants et pour défendre leur foi contre les attaques de l'hérésie, il voulut aussi donner à la jeunesse des maîtres chargés de la guider dans les sciences humaines. D'autres instituts entrèrent également dans ses vues, de sorte que les corporations religieuses se trouvèrent réellement à la tête de l'enseignement puhlic dans le monde chrétien.
A notre époque, cet état de choses s'est modifié. Après les persécutions et les révolutions qui avaient fait disparaître les Ordres enseignants et qui laissaient à l'État le monopole de l'enseignement, peu à peu, ces corporations se sont reconstituées ; et nous les retrouvons aujourd'hui, en présence des universités, en possession d'un enseignement qui mérite toute la reconnaissance des catholiques, et certainement l'estime de tout homme impartial.
Nous connaissons hien toutes les déclamations banales et toutes les accusations injustes qu'on a soulevées et qu'on soulève encore, chaque jour, contre les corporations religieuses et enseignantes, et particulièrement contre les Jésuites. Mais, d'abord, on peut y répondre par le fait seul de la confiance qui leur est témoignée par des familles nombreuses, et des plus honorables de la société. Il serait pour le moins étonnant qu'un si grand nombre de parents intelligents se méprît sur la valeur de ces corporations, et qu'il leur confiât si mal à propos l'instruction de ses enfants. Il est vrai que ces familles attachent un très-grand prix à l'éducation en général et à l'éducation religieuse en particulier, et que c'est là une des raisons de leur choix . Mais comment les en blâmer ? et comment aussi ne pas reconnaître que cette appréciation fait le plus grand honneur aux corporations qui la méritent? Enseigner à la jeunesse ce qui peut développer son intelligence, orner son esprit et lui faire une position dans le monde, ce n'est encore lui donner que la moindre partie de ce qu'on lui doit : il faut, avant tout, lui en-
seigner la théorie et la pratique de la vertu, qui fait l'honnête homme, le brave citoyen ; et, commie la vertu est inséparable de la religion qui lui sert de base, il faut, par-dessus tout, lui procurer l'éducation religieuse. Or, c'est ce que font plus particulièrement et plus efficacement les Ordres enseignants.
Après cela, serait-il vrai que les études sont moins fortes dans certains établissements religieux qu'elles ne le sont dans la plupart des établissements séculiers protégés et subventionnés par l'État? Peut-être. Il faut du temps pour former la jeunesse par l'éducation; et ce temps est pris nécessairement sur celui que l'on consacre ailleurs exclusivement à l'instruction. Et puis, avec ses ressources et ses rétributions, l'État est plus en mesure de donner à ses lycées des maîtres distingués par la science et consommés par l'expérience de l'enseignement. Quoi qu'il en soit, jamais les corporations religieuses consacrées à l'enseignement des deux sexes n'ont été plus multipliées qu'elles ne le sont de nos jours; jamais leurs pensionnats n'ont été aussi nombreux ni aussi florissants; et jamais non plus les familles ne se sont plus félicitées de l'instruction et de l'éducation qu'y reçoivent leurs enfants.
Mais nous n'avons dit encore que la moindre partie du bien produit dans la société par les Ordres enseignants. Jusqu'ici, en eôét, nous n'avons voulu parler que de l'enseignement donné à la jeunesse des classes riches ou aisées; cet enseignement est d'une très-grande importance sans doute ; mais l'enseignement de la classe pauvre, de la classe du peuple, voilà celui qui réclamait plus particulièrement le dévouement des Ordres religieux. Grâce à Dieu, ce dévouement ne lui a point manqué ! Lorsque les maîtres séculiers ne suffisaient pas à la multitude des enfants du peuple ; lorsque, d'ailleurs, les parents de ces enfants étaient dans l'impossibilité de rétribuer l'enseignement qui leur serait donné, des cor-
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porations tout entières de maîtres et de maîtresses se sont présentées pour se dévouer au service gratuit de cette ignorance nécessiteuse et populaire. Cette grande misère intellectuelle suscita des vocations sous toutes les formes et proportionnées spécialement à tous les besoins. Voyez aujourd'hui ces milliers de religieux et de religieuses qui s'en vont répandant partout le bienfait de l'enseignement dans les quartiers populeux de nos villes, dans les bourgades, dans les hameaux, partout enfin où l'enfant pauvre les appelle par la voix de la famille. On dirait autant de constellations qui brillent au firmament dans les ténèbres de la nuit.
Voilà bien des années déjà que nous voyons, presque chaque jour, dans leurs classes, le Frère de la Doctrine chrétienne, la Fille de la Charité et d'autres maîtresses de divers instituts enseignants; et, chaque jour, nous les trouvons plus admirables dans leurs fonctions obscures et si pénibles. Humainement, en efTet, il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de passer toute sa vie en face de l'ignorance et de la grossièreté d'une multitude d'enfants pauvres et mal soignés. Quand on pourrait aller respirer Tair pur des champs, se reposer dans les délassements confortables du monde et couler doucement sa vie dans les joies de la famnlle, il devrait paraître dur de vivre tous les jours dans l'air épais d'une classe, de se récréer au milieu des cris et des importunités d'une troupe d'enfants, et de s'intéresser consciencieusement à la répression de leurs mauvaises habitudes. Et cependant, telle est, à l'extérieur, la vie de ces maîtres et de ces maîtresses voués par vocation à l'enseignement des enfants pauvres. Ah! s'ils sont contents de cette vie , s'ils la trouvent heureuse et douce, s'ils la préfèrent à toutes les satisfactions du monde, c'est qu'ils font consister leur bonheur dans le sacrifice, et c'est aussi qu'ils travaillent pour le ciel. Mais il n'en faut pas moins bénir la Providence de
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l'inappréciable service qu'elle rend à la société par toutes ces corporations religieuses qui se consacrent à l'enseignement.
Par elles, en effet, l'enfant du peuple et du pauvre n'apprend pas seulement les éléments des connaissances humaines qui lui sont utiles ou nécessaires ; mais il se forme, en même temps, aux vertus qui lui sont plus indispensables pour devenir un homme de bien dans la société. Il apprend surtout à se contenter du sort qui lui est réservé dans le monde ; et, puisant à l'école de ses maîtres dévoués l'instruction et l'éducation proportionnées à la condition de sa vie, il prend sa place dans la hiérarchie sociale avec honneur et sans envie de la position d'autrui.
lY. — Enfin, nous avons dit qu'une dernière grande misère morale de l'humanité, c'est le péché; et que c'est là ce qui a motivé dans l'Église l'établissement des Ordres pénitents.
Deux sortes d'iniquités nous apparaissent surtout dans le monde au flambeau de la justice de Dieu : d'abord les iniquités personnelles et privées; et puis, ensuite, les iniquités publiques et sociales.
Fussions-nous les hommes les plus honnêtes, les plus vertueux et les plus sincèrement chrétiens, avouons-le^ il y a eu certains jours et certaines heures de notre vie où nous avons eu honte de nous-mêmes à l'intérieur. Nous surprenions dans notre entendement des pensées si dépravées, et des sentiments tellement viciés dans notre cœur, que nous nous faisions horreur à nousmêmes ; et que, sortant comme d'un cauchemar, nous poussions vers Dieu ce cri de l'Apôtre S.Paul : « Malheureux homme que je suis ! qui donc me délivrera de cecorps de mort (1) ? » Pourtant, je le suppose, nos âmes étaient vraiment chrétiennes, et nos cœurs étaient sincè-
(1) Hon.j c. vii^ Y. 24.
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rement honnêtes et vertueux. Aussi, ces pensées et ces sentiments passaient-ils sur notre vie comme de sombres nuages dans un jour de tempête : bientôt le soleil de la vertu venait les dissiper, et le ciel nous souriait plus pur et plus serein. Oui, mais songeons donc qu'il y a, autour de nous, des multitudes d'hommes pour lesquels ces sentiments et ces pensées deviennent autant d'affreuses réalités; imaginons qu'à chaque instant, il y a des milliers d'intelligences qui s'ouvrent volontairement aux plus monstrueuses idées, et autant de cœurs qui se plongent dans l'abîme des plus honteuses bassesses; songeons, enfin, que la dépravation de ces esprits et que la corruption de ces cœurs se manifestent extérieurement, à toute heure du jour, par des actes qui en sont l'expression ; pensons-y, et nous verrons que toutes ces iniquités personnelles s'étendent sur l'humanité comme une grande lèpre, comme une horreur universelle devant laquelle les anges doivent se voiler la face.
Un livre abominable a été fait sur les mystères d'iniquité qui se commettent chaque jour dans Paris; nous ne le connaissons pas dans ses détails, mais nous sommes bien sûr qu'il n'a pu dévoiler, de tant de turpitudes, que la moins hideuse partie. Qui oserait révéler toutes les horreurs et tous les crimes qui se cachent dans nos grandes cités? Quand on se trouve sur les hauteurs qui avoisinent Paris, on remarque, parfois, je ne sais quel brouillard grisâtre et blafard qui s'étend lourdement sur cette immense cité. En vérité, on dirait que c'est là comme l'atmosphère formée par ses iniquités; c'est comme les exhalaisons pestilentielles, comme les vapeurs infectes du péché. C'est quelque chose de plus encore; c'est comme ces nuages menaçants qui recèlent la foudre, et dont les profondeurs peuvent à chaque instant s'entrouvrir pour vomir la terreur et la mort.
Et pourtant, ce n'est encore qu'un point sur la surface du globe. Mais, quand la pensée se porte sur toute
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l'étendue de la terre occupée par les hommes, et quand elle constate partout les mêmes iniquités, partout les mêmes erreurs, partout les mêmes mensonges, partout la même corruption, alors, il semble que l'âme chrétienne suffoque dans une atmosphère viciée, elle aspire vers Dieu de toute son énergie, et elle lui crie dans un saint tremblement : « Pardon, Seigneur, pardon pour votre peuple î »
Quel sujet de réparation déjà! et, cependant, nous n'avons dit encore que les iniquités personnelles et privées; c'est-à-dire les fautes commises dans l'isolement, dans l'ombre du foyer, dans une complicité restreinte, sous le regard de Dieu, et qui échappent à la curiosité de la multitude. Mais ce n'est pas tout. Il y a des iniquités qui font le scandale de ceux qui en sont les témoins; il y a des iniquités qui s'établissent dans les sociétés comme des courants rapides, et qui entraînent dans leurs flots impurs une foule d'âmes faibles et mal affermies dans la vertu. Les grands coupables de ces iniquités sont les chefs de famille, les chefs de société, les chefs d'État, ces hommes qui ont mission de diriger vers le bien ceux qui leur sont soumis, et qui les précipitent, au contraire, dans le chemin de la dépravation. Yoilà ce que nous appelons des iniquités publiques et sociales.
Sans doute, il y a, dans les trésors de l'Église de Dieu, des grâces et des mérites qui sont les sources générales et les plus abondantes de la réparation ; mais il était dans l'ordre de la sagesse et de la justice divines de demander à l'homme des réparations particulières pour chacune des deux iniquités que nous venons d'exposer. Ainsi, les iniquités personnelles et privées devaient être réparées particulièrement par le sacrifice personnel et privé; et les iniquités publiques et sociales devaient avoir aussi leur réparation spéciale dans le dévouement social et public.
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Il était juste, d'abord, que le coupable, qui a violé la loi de Dieu, réparât lui-même sa transgression; et cette réparation s'opère par le sacrifice, c'est-à-dire par la mortification des sens et des passions. Assurément, jamais l'homme ne peut se rendre le témoignage qu'il ait assez fait devant la justice divine pour la réparation complète de ses propres péchés; mais, d'ailleurs, il ne faut point oublier que, par un mystère de réversibilité que la miséricorde infinie de Dieu peut seule expliquer, tout homme peut souffrir pour ceux qui ne souffrent pas ou qui souffrent en vain; et qu'il peut vraiment réparer pour ceux qui ne pensent pas à la réparation.
Après cela, tout efficace qu'elle soit, au sens que nous venons de dire, il est facile de le comprendre, la réparation personnelle et privée n'est cependant pas proportionnée aux iniquités publiques et sociales : à ces dernières il faut, avons-nous dit, une réparation particulière; et c'est le dévouement social et pubhc. Grâce à Dieu, il existe. Il existe, oui, et nous n'en voulons pour preuve que ce qui se passe autour de nous : regardons et voyons. Voyons ces prêtres de tous les diocèses, €es prédicateurs de 'tous les Ordres, qui font briller par toute la terre le flambeau de l'apostolat : c'est le dévouement public et social du prêtre ; et il doit réparer les ruines accumulées par l'incrédulité et par les fausses doctrines. Voyons ces Frères des Écoles chrétiennes qui consacrent tous les jours de leur vie à l'instruction des petits enfants, et des pauvres surtout : c'est le dévouement public et social du religieux; et il doit réparer les ravages d'une éducation sans principes et sans foi. Voyons, enfin, ces Filles de la Charité, ces Petites Sœurs des Pauvres, ces Sœurs de tous les Ordres qui soulagent nos pauvres, qui consolent nos malades et qui pansent leurs plaies : c'est le dévouement public et social de la rehgieuse ; et il doit réparer les désordres de l'égoïsme et de la corruption.
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J'appelle ce dévouement public, parce qu'en effet, tous les jours et à chaque heure du jour, nous le rencontrons dans nos églises, dans nos rues, sur nos places publiques, dans nos écoles, dans les mansardes, partout enfin, partout où il y a du mal à réparer. C'est un dévouement social aussi, parce que son bénéfice est tout entier à l'avantage de la société. Et puis, enfin, n'avons-nous pas raison d'ajouter que c'est un dévouement réparateur, lorsque nous le voyons en effet réparer tant de désordres et tant de maux?
C'était déjà beaucoup, de la part des Ordres rehgieux, que toutes ces réparations données pour les iniquités du monde; et pourtant ce n'était point assez, parce qu'il n'y avait pas encore, à proprement parler, des Ordres pénitents. Il les fallait, ces Ordres, pour donner asile à certains grands repentirs, qui ne peuvent plus vivre sur la terre qu'à la condition de se mortifier dans la solitude, dans le silence, sous le regard de Dieu. Il les fallait, ensuite, pour offrir à la justice divine une abondante réparation dans l'holocauste de l'innocence. Il les fallait, enfin, pour apprendre à ceux qui souffrent sur la terre l'usage qu'ils pourraient faire de la souffrance avec une intention réparatrice.
Il n'est personne qui n'ait parfois l'occasion de rencontrer quelqu'une de ces maisons mystérieuses, aux fenêtres étroitement grillées, aux formes sévères, à l'aspect monacal enfin : c'est un monastère de Chartreux, de Trappistes, ou bien, peut-être, un couvent de Carmélites. Alors on s'arrête et l'on se prend à réfléchir. On pense à tant d'autres religieux, à tant d'autres religieuses que l'on connaît mieux ; on se rappelle leur dévouement, leurs services extérieurs; et, comparant leur vie active à celle des contemplatifs abrités sous ces grilles, on se demande quels sont donc les services que peuvent rendre à la société ces créatures humaines, et ce qu'elles font là dans ces asiles impénétrables.
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Ah 1 ce qu'elles fontl D'abord, en s'imposant les plus sévères rigueurs de la pénitence, elles apprennent aux yictimes du monde qu'il y a certainement un trésor caché dans la mortification. Si elles ont à gémir sur les égarements de leur vie passée, maintenant qu'elles comprennent toute l'horreur du mal, elles sont là pour le réparer par de rudes sacrifices ; et elles apprennent aux coupables du monde qu'ils devraient bien penser eux-mêmes à la réparation. Enfin, si elles sont innocentes, comme il arrive le plus souvent, eh bien alors, voici ce qu'elles font dans ces cloîtres. Elles prient pour ceux qui ne prient pas, elles se mortifient pour ceux qui ne le font pas et qui doivent tout à la justice de Dieu. Et, ce n'est pas seulement pour ceux qu'elles connaissent et qui leur sont plus chers qu'elles s'imposent cette vie de prière et de mortification : comme leur divin Epoux, elles vivent, elles soufi'rent et elles meurent en expiation pour les péchés de tout le monde. Oui, pendant que les enfants et les esclaves du siècle s'abandonnent à toutes sortes de désordres, il y a. dans ces cloîtres, des milliers d'âmes qui s'interposent entre eux et la justice de Dieu; et, pendant que les peuples et les sociétés élèvent jusqu'au ciel la voix de leurs iniquités, il y a des milliers d'âmes angéliques qui sacrifient tout à la réparation, et qui s'étendent avec Jésus-Christ sur la croix, pour s'y consumer dans le même sacrifice. Ah! bénissons-les donc ces âmes héroïques, rendons-leur grâce du service qu'elles nous rendent; et, si nous n'avons pas le courage de marcher sur leurs traces, sachons du moins les honorer de notre respect et de notre reconnaissance.
Nous voyons quelquefois de beaux esprits du monde qui croient s'acquitter noblement de cette dette, en gratifiant ce dévouement de je ne sais quelle dédaigneuse compassion. Pauvres victimes de la folie de la croix! nous disent-ils, elles payent bien cher Texaltation mys-
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tique de leur esprit ! Mais ce sont des tombeaux que ces cloîtres où elles s'enterrent toutes vives ! et sans doute qu'elles sont là comme autant de fantômes, comme autant de spectres, qui descendent tristement aux profondeurs de leur éternité... Eh bien, quand il en serait ainsi ; quand il serait vrai que ces victimes du cloître se consument là douloureusement pour la réparation des iniquités du monde, un pareil dévouement ne donnerait certainement pas aux coupables le droit de s'en enorgueillir ; et la seule conclusion qu'ils dussent en tirer pour eux-mêmes serait, ce semble, le besoin de s'humilier de leur insensibilité. Mais nous pouvons, d'ailleurs, leur donner l'assurance que ces victimies du cloître sont plus heureuses que ceux qui les plaignent. Oui, parce qu'elles ont dans l'âme la paix qui fait le bonheur de la vie, et que le monde ne connaît pas ; oui, parce qu'elles ont au cœur un amour de Dieu que les mondains ne soupçonnent pas ; parce que l'on ne souffre plus lorsque l'on vit de cet amour; ou bien parce que, si l'on souffre, la souffrance est aimée. Yoilà donc la vétable condition de ces martyrs du cloître que l'on daigne honorer d'une compassion si généreuse ; et, si leur âme était accessible à d'autres sentiments qu'à ceux du dévouement et de l'humilité, on se demande, en vérité, si ce n'est pas le monde qui devrait leur faire pitié.
Les quatre Ordres dont nous venons de parler : les Ordres mendiants ou bienfaiteurs des pauvres, les Ordres hospitaliers, les Ordres enseignants et les Ordres pénitents, ces Ordres sont comme les quatre grands fleuves qui arrosent le monde de leurs eaux bienfaisantes et qui répandent partout l'abondance et la félicité. Mais, ainsi que nous Tavons vu déjà, un grand nombre d'autres corporations en découlent ou s'y rattachent comme autant de rivières et de ruisseaux ; et elles pro-
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duisent elles-mêmes un bien plus ou [moins considérable, mais toujours important dans l'intérêt général de la société.
Il y a des esprits sérieux qui regrettent cette multiplicité de corporations religieuses; ils aimeraient mieux voir les Ordres anciens et principaux s'accroître de toutes ces institutions accessoires, et ils pensent que le bien général n'a point à gagner à tant de nouveautés.
Nous croyons, nous aussi, qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de l'esprit de notre siècle dans ce besoin de produire du nouveau jusque dans les Ordres religieux ; et l'on ne peut guère répondre de la durée de tant de congrégations nouvelles. Mais ces innovations n'ont pas tous les inconvénients qu'on pourrait craindre ; et elles s'expliquent, d'ailleurs, par les circonslances des temps où nous vivons. A une époque oii des besoins nouveaux se font sentir dans la société, et où le génie du mal prend toutes les formes pour y donner satisfaction, pourquoi le dévouement chrétien ne s'approprierait-il pas également à ce qu'ils demandent de lui? « Ce n'est point l'habit qui fait le moine, » comme dit un vieux proverbe; et, par conséquent, quels que soient le costume et la constitution d'une congrégation nouvelle, pourvu qu'elle réponde sérieusement à un besoin particulier et que le dévouement chrétien soit la raison de son existence, elle produira, pour le temps et pour l'éternité, des fruits abondants et précieux ; que faut-il de plus? Qu'importe, ensuite, qu'elle disparaisse après avoir fourni sa tâche? Un dévouement nouveau lui succédera en face d'une situation nouvelle, et on pourra lui appliquer ce que l'Esprit de Dieu disait du juste : « Elle a peu vécu, et, cependant, elle a rempli le cours d'une longue vie (1). ))
Nous ne nous arrêterons point ici à réfuter je ne sais
(1) Sap., c. IV, V. 13.
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quelles objections vieillies que l'on va répétant tous les jours contre les congrégations religieuses, et auxquelles on a répondu cent fois. Il n'en est qu'une seule qui mérite une sérieuse réponse, c'est celle que l'on fait contre le célibat de la vie religieuse; et nous y avons amplement répondu dans notre étude sur la virginité. Disons plutôt, maintenant, que le dévouement des Ordres religieux a suscité, parmi les enfants séculiers de l'Église, des associations diverses qui sont comme les Tiers-Ordres de la charité. Indépendamment des Conférences de Saint- Vincent de Paul, qui sont maintenant répandues par tout l'univers, et qui secondent si merveilleusement le dévouement des congrégations religieuses consacrées au service de toutes les infortunes, il existe une foule d'autres associations de dames qui ont à peu près la même destination, et qui multiplient dans le monde, à l'infini, les bienfaits de la charité chrétienne.
Cette impulsion généreuse s'est manifestée de telle manière, à notre époque, que les gouvernements euxmêmes y ont répondu par des fondations d'établissements et par des associations officielles en faveur des plus grandes misères. Ils paraîtraient même disposés à faire quelque chose de plus ; ce serait de prendre toutes les associations charitables sous leur protection, à la condition de les faire administrer sous leur autorité. Mais cette prétention ne peut être acceptée ; et les associations de charité perdraient leur véritable caractère si elles renonçaient à leur pleine liberté, pour ne plus devenir que les administrations civiles des fonds publics en faveur des malheureux. La main de l'État est trop froide pour diriger la charité ; et cette vertu ne peut s'exercer, dans toute sa plénitude, que sous les libres impulsions du dévouement chrétien.
Quant à leurs rapports avec le clergé, il nous semble évident, d'abord, que ces associations séculières peuvent
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et doivent exercer la charité par elles-mêmes avec une grande indépendance d'action, qu'elles peuvent également s'administrer par elles-mêmes, et, enfin, qu'il n'est pas du tout nécessaire qu'elles soient immédiatement dirigées par des prêtres ou par des religieux. Mais, d'un autre côté, il ne nous parait pas moins vrai que, dans l'intérêt de ces associations, comme dans celui du bien qu'elles doivent procurer, il est de la plus haute importance qu'elles ne se constituent pas et qu'elles n'agissent pas complètement en- dehors de l'influence sacerdotale. C'est l'intérêt de ces associations elles-mêmes : car elles puiseront dans cette influence des ressources spirituelles , morales et souvent matérielles, qui doivent être une des conditions de leur existence. Nous ajoutons, ensuite, que l'intérêt du bien produit par ces associations s'y trouve également engagé ; parce que le ministère de la charité séculière doit aboutir au ministère de la charité sacerdotale; parce que la première serait incomplète sans la seconde; et parce qu'enfin elles ne peuvent arriver, l'une et l'autre, au résultat définitif, qui est le salut des âmes, que par une action commune, avec l'intelfigence réciproque de leur situation respective.
En terminant cette étude, avons-nous besoin d'ajouter que l'anéantissement du Christianisme, par la négation de la divinité de Jésus-Christ, serait encore ici l'ouragan qui bouleverserait tout sur son passage? Il renverserait tous les Ordres religieux, toutes les congrégations religieuses, toutes les associations de charité; il en ferait autant de ruines, et il les précipiterait toutes à l'abîme d'une éternelle destruction.
Des hommes ont dit, nous le savons bien, qu'il serait facile de remplacer le dévouement chrétien par les grandes œuvres de la philanthropie ; et ils ont bien voulu nous promettre de nous en donner tout prochainement la preuve. Malheureusement pour eux comme pour
DES ORDRES RELIGIEUX
nous, cette promesse n'est pas nouvelle : il y a quinze cents ans déjà que l'apostat Julien la faisait aux chrétiens de son temps; depuis, pas un siècle ne s'est écoulé sans que quelque autre ennemi de Jésus-Christ n'ait pris le même engagement. Les hérétiques l'avaient promis après les païens; les philosophes l'avaient promis après les hérétiques; maintenant, ce sont les humanitaires qui nous le promettent à leur tour; et nous en sommes toujours à l'expectative de la réalisation. Qu'ils nous donnent donc seulement une Petite Sœur des Pauvres pour soigner nos vieillards et un bon Frère pour instruire nos enfants, et nous les tiendrons quittes du reste. Mais non, ils ne nous les donneront jamais; et, alors même qu'ils nous en offriraient quelques rares modèles sur les débris du Christianisme qu'ils auraient anéanti, ils ne nous apparaîtraient plus, dans le monde, que comme ces oiseaux de proie que l'on entend crier et que l'on voit voler sur les champs de la mort, et qui cherchent leur vie au milieu des cadavres.
DE L'ART CHRÉTIEN
Avant de parler de l'Art chrétien, nous devons dire au moins quelques mots de la science et de la littérature chrétiennes. Le point de vue sous lequel nous avons à les envisager dans cette étude ne donne heu qu'à des observations très-courtes, et c'est pourquoi nous ne les exposerons que d'une manière accessoire ; et cependant, nous ne serions pas complet si nous ne leur donnions point ici la place qui leur convient.
Le Christianisme n'a pas été seulement l'ami, le protecteur et, pendant des siècles, le principal conservateur de toutes les sciences humaines; mais il a eu sa science à lui, sa science particulière et exclusive; et cette science, qu'il a développée à travers les siècles et qu'il possède encore tout entière aujourd'hui, c'est la Théologie.
Il n'y avait point de science théologique proprement dite avant le Christianisme; et, depuis son établissement, en dehors de lui, on n'en trouve pas davantage dans les religions qui lui sont étrangères. La théologie est donc réellement et exclusivement chrétienne. Considérée comme science, elle ne s'apphque pas seulement à Dieu et à la religion; mais elle embrasse, dans ses développements, l'ensemble de toutes les connaissances
DE L^ART CHRÉTIEN
humaines. La philosophie elle-même n'est qu'une de ses branches; et les savants de la théologie ont pu dire d'elle, sans dédain, qu'elle n'en est que la suivante et comme l'auxiliaire.
Dans ces conditions, la théologie s'est présentée au monde savant comme la reine des sciences, et l'on peut bien affirmer qu'elle n'a point manqué de justifier cette prétention. Et d'abord, on ne pouvait lui contester qu'elle ne fût une véritable science, puisqu'elle reposait sur des principes incontestables, sur des vérités révélées par Dieu même. Il est vrai que ces principes étaient au-dessus de la raison, puisqu'ils étaient surnaturels; mais fis n'en étaient pas moins d'accord avec ses témoignages; de sorte que la certitude surnaturelle de la théologie se fortifiait encore de la certitude naturelle de la raison elle-même. Après cela, on ne s'étonne pas de voir la science théologique se développer dans des proporfions infinies comme son objet. Immuable dans ses principes, elle se déroule dans des conséquences sans limites et qui donnent satisfaction à la raison comme à la foi. Tout tombe dans son domaine, tout s'illumine de ses clartés ; et c'est ainsi que la science de Dieu devient également la science de l'homme et de toute la nature.
Avec le temps, et lorsque la science théologique fut assez complète pour qu'on pût résumer l'ensemble des parties qui la composent, on le fit dans des ouvrages que l'on appela Sommes de Théologie. On est effrayé, en parcourant ces livres, de toute la science humaine et divine qui s'y trouve renfermée. Il est une Somme surtout qui est peut-être le plus étonnant chef-d'œuvre de l'esprit humain, la Somme théologiqiie de S. Thomas. Ce hvre est un monument colossal élevé par la théologie, et jamais la science humaine n'avait rien produit de semblable. Toutes les connaissances, toutes les sciences viennent y témoigner en faveur de la foi à la révéla-
DE l'art chrétien.
tion divine avec une harmonie sublime. Il s'y trouve bien, il est vrai, des inexactitudes et des imperfections en ce qui touche les sciences physiques et naturelles ; et l'on ne doit point en être surpris, quand on se reporte à l'époque où fut composé cet ouvrage; mais, à part ces taches si facilement explicables, on peut bien dire, de la Somme théologique de S. Thomas, que ce n'est pas seulement l'admirable résumé d'une science propre au Christianisme, c'est aussi le chef-d'œuvre de la science humaine.
Et toutefois, il ne faudrait pas croire que la théologie se trouve tellement complète, dans la Somme de saint Thomas, qu'il ne reste plus rien à faire pour l'esprit humain en dehors de ce chef-d'œuvre. Par ses éléments humains, la théologie, comme toute autre science, peut se développer indéfiniment, et ses progrès n'ont pas de limites. Mais, du moment où il serait démontré que la révélation, qui lui sert de base, n'est plus qu'une manifestation purement humaine, alors la théologie n'aurait plus que le mensonge ou le doute pour principe, et elle ne serait plus une science. Dès lors^ aussi, elle cesserait de donner à l'entendement humain ses plus précieuses et ses plus certaines lumières; et il n'y aurait plus qu'à prendre en pitié toutes les intelligences d'élite qui les auraient acceptées dans les siècles passés.
Avec la science théologique, le Christianisme a produit une littérature qui lui est propre et qui n'est pas sans gloire. La pensée haineuse et jalouse de Julien l'Apostat ne s'est point réalisée contre lui : non, les chrétiens n'ont point accepté de vivre en déshérités des trésors littéraires de l'antiquité. Mais ils ne se sont point bornés à recueillir, comme les autres, la part qui leur revenait de . cet héritage des génies anciens; nous le répétons, le Christianisme produisit une littérature qui n'était pas connue de l'antiquité païenne ; et cette littérature, elle aussi, a créé des chefs-d'œuvre. Il est vrai
DE l'art chrétien.
qu'il n'y avait pas beaucoup à faire pour cela. Les chrétiens possédaient déjà, dans leurs Livres saints, et pour tous les genres, des modèles magnifiques qui ne demandaient que des imitateurs pour produire une littérature originale et ravissante. Cette littérature se forma bientôt dans toutes les langues ; et la beauté de ses productions fut telle que les ennemis eux-mêmes du Christianisme ne purent s'empêcher de les admirer.
En poésie, tous les genres furent tentés et tous eurent leurs chefs-d'œuvre. Dans le genre épique, Dante, le Tasse et Klopstock présentèrent des beautés littéraires que n'avaient pas connues Homère et Virgile eux-mêmes. Dans la poésie lyrique et dans la tragédie, Pindare et Sophocle eurent des émules ; et on put leur comparer sans désavantage Corneille et les deux Racine. Enfin, des productions chrétiennes et remarquables parurent dans tous les genres de poésie sérieux et agréables ; le monde chrétien eut son Parnasse tout comme l'antiquité païenne avait eu le sien ; mais son Parnasse, à lui, ce fut la montagne sur laquelle était mort le Fils de Dieu fait homme, ce fut le Golgotha.
En prose, toutes les autres branches de la littérature furent également cultivées sur la base du Christianisme, et chacune d'elles aussi produisit ses chefs-d'œuvre. Les Oraisons funèbres de Bossuet dépassèrent en éloquence les plus belles harangues de Démosthènes et les plus pathétiques discours de Cicéron. Le Discours sur r Histoire universelle s'éleva plus haut encore que les œuvres de Thucydide et de Tacite. Aucun ouvrage philosophique de l'antiquité ne put être comparé au Traité de l'Existence de Dieu de Fénelon. Les sentences morales d'Epictète et de Sénèque pâlirent devant les Pensées de Pascal. Enfin, plus récemment, le Génie du Christianisme et les Martyrs de Chateaubriand offrirent au lecteur chrétien les plus belles pages littéraires que l'esprit et l'imagination pussent souhaiter.
DE l'art chrétien.
Nous ne faisons qu'indiquer ici les plus mémorables productions de la littérature chrétienne ; mais combien d'autres, après elles, qui méritent l'admiration des plus habiles et des plus difficiles appréciateurs? Il serait pour le moins étonnant que le mensonge et l'imposture aient pu produire tant et de semblables chefs-d'œuvre. D'ailleurs et en tous cas, cette littérature ne serait plus, dans l'avenir, qu'une sorte de mythologie ; elle descendrait, avec la science chrétienne, dans le tombeau que l'on creuserait au Christianisme par la négation de la divinité de Jésus-Christ, et elles demeureraient frappées l'une et l'autre d'une éternelle stérilité. Mais c'en est assez de ce court aperçu pour le but que nous nous proposons ici, et nous passons immédiatement à l'Art chrétien.
Après la réaction qui s'opéra naturellement contre l'art païen pendant les premiers siècles chrétiens, le Christianisme fit pour les arts ce qu'il avait fait pour la science et la littérature : non-seulement il favorisa et cultiva lui-même les arts anciens, mais il en modifia plusieurs de telle manière qu'il en fit réellement comme des arts nouveaux qui lui furent propres ; c'est ce que nous allons voir particulièrement pour l'Architecture, pour la Peinture et pour la Musique.
De l'Architecture.
Le Christianisme n'eut point d'abord d'architecture à lui, par une raison bien simple et que personne n'ignore; c*est qu'il vivait sous terre, dans les sombres galeries des catacombes. Mais, dès qu'il put sortir de ces refuges, avec la liberté d'agir à la pleine lumière du ciel, on le vit travailler aussitôt à se construire des temples. Lorsque le paganisme disparut de l'empire romain, il eût été bien facile aux chrétiens d'obtenir des
DE L ART CHRÉTIEN
empereurs les temples qu'il abandonnait ; mais ils n'en voulurent point, et cela pour deux raisons. D'abord, il leur répugnait de célébrer leurs saints mystères dans des temples qui avaient servi aux impostures et aux abominations du culte idolâtrique, et ils n'estimaient pas qu'on pût jamais les purifier assez pour les rendre dignes du Dieu qui devait les babiter. De plus , les temples païens n'étaient guère bâtis que pour les dieux, pour les prêtres qui les servaient et pour quelques rares adorateurs ; ils étaient trop petits pour contenir la multitude, et ce n'était point là que se faisaient les sacrifices. Au contraire, le temple chrétien devait être une maison de prière pour tous les vrais adorateurs, en même temps qu'il était pour les prêtres le lieu du sacrifice; il fallait donc qu'il fût grand et large comme le culte nouveau qui devait s'y pratiquer.
Les chrétiens de Rome avaient alors sous les yeux un édifice civil dont les proportions et la forme pouvaient leur convenir, c'était la basilique : ils l'adoptèrent d'abord comme modèle de leurs temples. Les basiliques étaient de vastes édifices où l'on se réunissait pour traiter des affaires pubbques, soit judiciaires soit commerciales; et c'était aussi là que l'on allait entendre les harangues et les déclamations sous le règne des rhéteurs. Leur nom de basiliques , ou de maisons royales, leur venait sans doute de ce qu'elles se trouvaient primitivement tout près de la demeure des rois, et que c'était là qu'ils rendaient la justice et qu'ils faisaient discuter les affaires publiques. Mais, quoi qu'il en soit de cette étymoiogie, il est certain que les chrétiens firent bientôt subir à la forme des basiliques des modifications importantes, qui les mirent plus en harmonie avec leur nouvelle destination. Ainsi, on leur donna la forme de croix; on érigea l'autel au-dessus d'une crypte qui renfermait les reliques d'un martyr ou d'un saint confesseur, pour rappeler aux fidèles les souvenirs des catacombes.
DE l'art chrétien.
L'abside devint le sanctuaire réservé au célébrant et à ses assistants. L'enceinte occupée par les avocats dans les anciennes basiliques fut l'endroit destiné aux clercs et aux chantres, et il s'appela le chœur. Deux petites chaires ou ambons, dans lesquelles on lisait l'épître et l'évangile, furent étabhes au-devant de ce chœur; enfin, l'on ajouta souvent à ces basihques primitives une cour carrée destinée aux catéchumènes, et que l'on appelait Atrium ou Parvis. L'éghse Saint-Clément, à Rome, a conservé cette forme de l'ancienne basilique chrétienne.
En transférant à Byzance le siège de son empire, Constantin y|"apporta plusieurs usages de la religion nouvelle, et notamment, pour les églises, la forme des basiliques romaines. Cependant, le goût oriental ne s'accommoda point longtemps de ce genre d'architecture pesante ; il y mêla bientôt quelques éléments de l'architecture grecque, avec des formes nouvelles inspirées par son génie chrétien. L'église Sainte-Sophie fut, à Constantinople, le grand et célèbre monument qui exprima ce nouveau genre d'architecture religieuse, que l'on a désigné, dans ces derniers temps, sous le nom Romano-Byzantin. Ce n'était pas encore une architecture exclusivement chrétienne; mais elle portait déjà un cachet d'originahté qui la distinguait de toutes les autres, et elle avait certainement [son mérite artistique, en face même de la plus pure architecture du genre grec et du genre romain.
Dans le|courant du ix^ siècle, l'architecture romanobyzantine passa en Occident, et elle y produisit des monuments religieux très -remarquables. Ce genre d'édifice y fut même à peu près le seul en usage pendant les deux siècles suivants. Il n'y eut que l'Italie qui revint peu à peu à la manière grecque et romaine, dont il lui restait d'ailleurs tant et de si beaux modèles.
Cependant, du xii' au xiii' siècle, un nouveau genre
DE l'art chrétien.
d'architecture se produisit dans les monuments religieux d'Occident : l'ogive avait paru. Quelle fut son origine dans l'architecture du moyen âge? Ici les avis sont partagés. Nous n'avons certainement pas autorité pour prononcer dans cette question, d'ailleurs fort accessoire ; mais il ne nous paraît pas du tout nécessaire de fouiller dans des souvenirs orientaux et poétiques pour expliquer le style ogival. L'intersection de deux cintres, telle qu'on la voit dans quelques édifices romano-hyzantins, forme une très-pure ogive ; et n'estil pas tout naturel de supposer que c'est de là qu'on est parti pour construire des monuments dans le genre ogival ou gothique?
Du reste, en adoptant ce genre d'architecture pour leurs monuments religieux, les chrétiens se l'approprièrent en l'enrichissant de telle manière que l'architecture ogivale devînt réellement une architecture chrétienne. Depuis sa première période à lancettes jusqu'à l'ogive rayonnante et flamboyante, ce nouveau genre d'architecture se développa avec une fécondité et une beauté de détails inconnues jusqu'alors.
D'abord, tout prit une signification symbolique dans les églises de cette architecture. Observez avec soin quelqu'une de ses antiques cathédrales, comme celles de Paris ou de Chartres, par exemple ; et vous reconnaîtrez partout la pensée rehgieuse de l'artiste chrétien. Avant tout, le plan général prend la forme d'une croix ; et puis, autour de l'abside, une suite de chapelles rayonnent en figurant mystérieusement la couronne du Christ. L'élancement des colonnes, l'élévation des voûtes, la tendance à tout diriger vers le ciel, tout cela n'exprime-t-il pas merA^eilleusement, d'ailleurs, l'exaltation de la foi, l'ardeur de l'espérance, et le devoir, pour tout chrétien, de diriger lui-même aussi vers Dieu son esprit et son cœur? Enfin, l'étendue de ces monuments, la mystérieuse obscurité de leur sanctuaire, font naître tout naturellement
DE l'art chrétien.
dans l'âme des impressions religieuses et bienfaisantes. « Il n'est âme si revesche, disait Montaigne, qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer la vastité sombre de nos églises et la diversité de leurs ornements. »
Du reste, quand on se rappelle à quelle époque se produisit l'architecture gothique et de quelle manière se construisaient ses grands édifices religieux, on ne s'étonne plus de leur caractère ni de leur magnificence. C'était vers le temps des Croisades, alors que les pensées et les sentiments du Christianisme remuaient si profondément les âmes, que cette nouvelle architecture parut; et les ouvriers de ces admirables constructions étaient souvent des chrétiens qui venaient religieusement poser leur pierre à l'édifice sacré, en chantant des cantiques à la gloire de Dieu.
Un élan si puissant et si chréfien dans l'architecture devait nécessairement produire des progrès analogues dans les arts accessoires ; c'est, en effet, ce que Ton vit. La sculpture se développa avec une magnificence et une perfection inouïes dans l'ornementation. Ce n'étaient plus seulement les chapiteaux des colonnes, lesfrisesdes entablements, l'ogive des fenêtres, les contre-forts et les pinacles, qui déployaient les ornements les plus riches, les plus variés et les plus exquis; on admirait surtout les grandes rosaces et les portails. Au-dessus de l'abside et des portes principales, les rosaces s'épanouissaient en rayonnant avec une légèreté, une hardiesse et une grâce ravissantes. Les portails étalaient leurs sculptures avec une prodigieuse variété; et, depuis leur base jusqu'au sommet de leurs flèches élancées , il n'était pas une pierre qui ne fût un ornement.
La statuaire participa naturellement à ces progrès de l'architecture et de la sculpture. Déjà, depuis longtemps, le Christianisme avait sa statuaire à lui. Il n'y avait point d'art dans les formes anatomiques ni dans les dra-
DE l'art CHEÉTIEN.
peries de ses statues; il semblait l'avoir dédaigné, pour s'attacher exclusivement à l'expression des attitudes et de la tête surtout. Il est vrai qu'il y avait déjà, dans ces expressions, une pureté, une grâce et une simplicité admirables ; mais le reste était roide et sans art. Peu à peu, cependant, l'art se joignit à l'expression dans la statuaire chrétienne : ce n'était point l'art grec avec ses beautés anatomiques et sensuelles, mais un art modeste, grave et grandiose, qui était vrai autant qu'il était beau. Alors, on ne vit plus seulement de belles et pieuses statues de saints sur leurs socles gracieux et surmontées de pinacles découpés en dentelles ; mais c'était, aux portails, comme une galerie de statues de toutes grandeurs et rangées avec art. C'était même la grande scène du Jugement, avec son Juge, ses anges, ses élus et ses réprouvés. A l'intérieur, les pierres étaient fouillées en basrelief, autour du chœur surtout ; et les fidèles pouvaient y lire^ quelquefois en sculpture magnifique , les principaux traits de la vie de Jésus-Christ, de la Yierge Marie et des Saints. Le ciseau de l'artiste chrétien semblait se jouer dans la pierre qu'il sculptait à la gloire de Dieu. Mais aussi, quand il travaillait sur le bois pour élever au prédicateur une chaire digne de la parole sainte, ou pour donner des stalles aux ministres du chœur, quelle finesse et quelle élégance dans les détails de ces sculptures ! Tout y était artistiquement symbolique ; et l'on ne savait ce qu'il fallait le plus admirer, ou du symbole qui élevait l'àme si pieusement vers Dieu, ou de l'art qui s'y déployait avec tant de naturel, tant de grâce et tant d'originalité.
Mais ce n'était point encore assez de ces auxiliaires de la sculpture destinés à rehausser les magnificences de l'architecture ogivale. Pour orner les autels, pour recevoir le corps et le sang de Jésus-Christ dans le sacrifice eucharistique, et pour conserver les rehques des saints, il fallait des châsses, des cahces, des ciboires et
DE l'art CHEÉTIEN.
d'autres objets précieux en rapport avec les édifices sacrés; et voici que l'orfèvrerie produisit des chefsd'œuvre d'élégance et de bon goût sous l'inspiration des mêmes idées chrétiennes. Enfin, comme les ouvertures des larges rosaces et des hautes fenêtres auraient donné au pieux monument une lumière trop abondante, afin de la ménager dans une mesure convenable, l'art chrétien composa des vitraux sans modèles jusqu'alors. La science des substances chimiques était à cette époque bien loin des résultats auxquels elle est parvenue de nos jours ; et, cependant, on vit alors des vitraux d'un coloris si éclatant et si pur qu'ils font encore maintenant l'admiration des connaisseurs, et qu'on peut à peine les égaler avec tous les procédés qui sont à la disposition de la science actuelle. Et puis, avec ces verres de toutes couleurs, quel harmonieux assemblage et quelles gra« cieuses figures! Au centre des plus larges ouvertures et dans ce riche encadrement de couleurs vives et variées, la peinture en verre ou en émail représentait de saintes images, et souvent même de grands sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou de la Yie des Saints. En peu de temps, ce genre de peinture arriva à un tel degré de perfection, que nos meilleurs artistes contemporains deviennent célèbres quand ils peuvent s'en approcher dans leurs ouvrages sur verre. Yoilà donc ce que fit l'art chrétien du moyen âge pour les édifices sacrés.
Et maintenant, en résumant ce qu'il produisit alors en architecture, en sculpture et en ornementation de tous genres, on se demande comment une époque que l'on estime d'ailleurs si peu avancée dans la civilisation, a pu cependant enfanter de si grandes et de si belles choses artistiques ; et comment elle a pu créer un art qui le disputait hardiment à Tart antique le plus pur et le plus accompli. Il n'y a que la foi et l'amour au cœur de l'art chrétien, qui puissent expliquer cette énergie et cette fécondité.
DE l'art chrétien.
Et cependant, après trois siècles d'efflorescence, cette séve généreuse devait s'épuiser, comme tout ce qui vient de l'homme. D'abord, les divers genres d'architecture ogivale, qui s'étaient manifestés successivement en différentes périodes, se confondirent dans un synchronisme qui les résuma avec une entière indépendance. Ensuite, dans le courant du xvie siècle, on parut se lasser de cette manière de construire les édifices sacrés. On ne la répudia point immédiatement, on en conserva même des parties importantes ; mais on en revint d'ensemble au genre antique, et l'on fit de cet amalgame un style de transition que l'on appela depuis style de la Renaissance.
Ce changement ne s'explique pas seulement par l'esprit d'innovation qui fermente dans tous les siècles, mais qui travaillait plus énergiquement la société vers le temps de la Réforme; des circonstances particulières contribuèrent à le produire encore avec plus d'entrainement. Ainsi, la découverte des manuscrits de Yitruve ramenait naturellement au genre antique. Les travaux remarquables de quelques architectes itahens fortifièrent aussi cette tendance ; et enfin, le goût général qui se manifesta pour le genre classique, dans le courant du XVI' siècle, décida définitivementles esprits en faveur de l'art antique qui l'exprimait avec tant de pureté.
Du reste, quoi qu'il en soit de la cause, le fait est que le style de la Renaissance finit par prévaloir à tel point qu'on perdit complètement le goût de l'art ogival et chrétien. Bien plus, on en vint à ne plus le comprendre; et les meilleurs esprits du siècle de Louis XIV n'en parlaient que comme d'un style barbare et méprisé. Comment s'expliquer qu'un pareil préjugé ait pu durer pendant trois siècles? Il en fut ainsi cependant; et ce n'est guère que depuis vingt à trente ans qu'on en est revenu.
Lorsque la réaction se produisit sous Vinfluence de quelques hommes passionnés pour l'architecture du moyen âge, il fallait bien s'attendre aux manifestations
DE l'art chrétien.
I l d'un engouement exagéré, puisque c'est là le procédé habituel de l'esprit humain. En effet, ce fut bien ce qui arriva ; et les novateurs du genre gothique auraient
•j volontiers démoli les plus beaux édifices grecs et romains, pour se donner le plaisir de les reconstruire dans
! le genre ogival. Ce premier temps d'effervescence passé, on est aujourd'hui communément revenu à des idées
, plus modérées et plus justes à cet endroit. On trouve
I toujours que l'architecture ancienne et classique est le
■ type de la pureté et du bon goût artistique, en général, et l'on a bien raison ; en conséquence on apprécie, comme ils le méritent, les édifices civils et même religieux bâtis dans ce style. Mais on estime, en même
Ijl temps, et avec une égale raison, que l'architecture du moyen âge est l'architecture chrétienne par excellence ; et qu'elle ne l'est pas seulement parce qu'elle est d'ori-
|j gine chrétienne, mais encore parce qu'elle exprime plus exactement la pensée religieuse et le sentiment chrétien,
i et qu'elle a réellement produit les plus magnifiques
'I chefs-d'œuvre en ce genre. En conséquence aussi, on adopte généralement cette architecture pour la construction des nouvelles églises ; et on lui rend si bien justice des mépris du passé, que Ton ne cherche plus qu'à l'imiter, quand on veut arriver à la perfection relative
,j du genre.
j Les préjugés de la Renaissance appelaient barbare ! l'architecture chrétienne du moyen âge; de nos jours, ' avec plus de raison, nous appelons Vandales ceux qui I en méconnaissent les beautés et qui démolissent ses antiques débris; mais, en vérité, de quel nom faudrait-il *l donc appeler ceux qui ne feraient plus de tous ces ma- ' gnifiques monuments qu'une grande ruine, par la négation de la divinité de Jésus-Christ et par la destruction j du Christianisme ? En principe, l'architecture chrétienne t deviendrait sans objet; et l'art qui l'exprimait si par- (j faitement périrait pour toujours.
De la Peinture.
Après que les traditions primitives eurent éprouvé l'affaiblissement causé par la chute originelle et que leurs débris se furent encore dispersés avec les peuples épargnés par la A^ngeance divine, la Providence, remarque M. Rio, résolut de confier spécialement à deux races principales le double dépôt du vrai et du beau, afin de les préserver d'une entière destruction. La race juive fut commise à la garde du vrai, et la race hellénique fut choisie comme le dépositaire du beau. Ce dernier choix, d'ailleurs, n'était pas sans aucune raison précédente; car le peuple grec se trouvait dans des conditions territoriales, physiques et intellectuelles qui le prédisposaient à cette mission. Déjà, dès les temps primitifs de son existence, ces conditions avaient fait éclore spontanément la poésie dans ses gracieuses vallées et sur la cime de ses belles montagnes ; et c'était là comme une première apparition du beau. Après cela, le beau dans les arts venait comme tout naturellement; et c'est ainsi que la Grèce le vit apparaître comme par une germination spontanée.
Il faut bien remarquer, continue l'auteur de l'^r^ chrétien, que l'idéal religieux et philosophique fut d'abord ce que l'art s'efforça d'exprimer. Dès qu'il fut assez développé pour se créer un type, on vit surtout paraître ce type dans la statue de Minerve, déesse de la Sagesse; et ce fut là comme le premier chef-d'œuvre de l'art. Plus tard, la forme plastique, qui n'avait été considérée d'abord que comme un accessoire, fut traitée avec le même soin que l'idéal lui-même ; et il finit par obtenir sur lui une prédominance qui n'était plus douteuse. Minerve cessa de devenir le prototype de l'art, et ce fut Yénus qui reçut ses premiers hommages.
La Grèce en était à cette période de véritable déca-
DE l'art chrétien.
dence dans l'art, lorsque Rome, devenue maîtresse du monde, fît émigrer dans son empire la plus grande partie de ses chefs-d'œuvre artistiques. Une fois en possession de ces trésors, elle était libre de choisir le genre qui lui convenait, entre le type de l'idéal et celui de la forme plastique, entre Minerve et Yénus ; elle ne choisit ni l'une ni l'autre. On a quelquefois donné pour raison de cette abstention, que les Romains n'avaient point le goût artistique assez délicat pour apprécier et imiter les chefs-d'œuvre de la Grèce ; mais cette raison est loin d'être pleinement satisfaisante. Il est bien vrai que les Romains n'étaient point artistes à la manière des Grecs, mais c'était encore plus par dédain de l'art que par défaut de goût pour l'apprécier. D'ailleurs, s'ils ne croyaient pas de leur dignité d'y travailler eux-mêmes, ils avaient à leurs ordres les artistes grecs qu'ils avaient attirés à la suite des chefs-d'œuvre enlevés à leur patrie, et ces artistes étaient là tout prêts à servir leur pensée. Quand donc les Romains s'écartèrent des types grecs qu'ils avaient sous les yeux, c'est surtout parce qu'ils voulaient se faire un type qui exprimât plus exclusivement leur pensée et leur goût. Gicéron disait, peut-être avec trop de jactance, mais certainement aussi avec quelque vérité, que Rome était la terre natale de la dignité et delà magnanimité. C'était la terre natale de la force surtout ; il lui fallait donc un type qui exprimât tout à la fois ces caractères. Ce type, on le chercha longtemps sans le trouver; et, faute de mieux, on se contenta du symbole de la force sous la forme d'un Hercule. Ainsi les empereurs romains se faisaient-ils représenter une peau de bête sur l'épaule et la massue au poing.
Et cependant, ajoute M. Rio, il y avait encore autre chose que de la force et de la grandeur dans cet idéal artistique que les Romains poursuivaient sans pouvoir l'atteindre. Un élément mystérieux venait s'y
joindre aussi qui demandait satisfaction. Ce qu'on peut dire de cet idéal, c'est qu'il impliquait l'attente de quelque personnage mystérieux qui devait venir au monde avec une grande mission libératrice, et qu'il présageait la venue d'un rédempteur universel. Ce n'était pas seulement dans les Livres saints des juifs qu'on retrouvait cette attente et ces présages ; ils circulaient dans les traditions de tous les peuples du monde, et plus particulièrement chez les Romains. Les Oracles sibyllins en avaient été comme les dépositaires sacrés jusqu'aux premiers temps de l'empire ; alors tout semblait se préparer pour la réalisation de cette attente universelle, et Virgile ne faisait qu'exprimer un pressentiment général dans cette églogue prophétique que tout le monde connaît.
Mais, après que le Christ eut paru sur la terre pour délivrer l'humanité, et qu'il eut prouvé la divinité de sa mission par sa vie et par sa mort, le pressentiment se trouvait réalisé, l'idéal mystérieux avait son type, et l'art chrétien parut pour l'exprimer sous toutes ses formes. Ce fut aux catacombes de Rome que cet art prit naissance. D'abord, il s'essaya dans des emblèmes et des symboles qui exprimaient mystérieusement sa foi, son espérance et son amour. Ensuite, et de bonne heure, il chercha à reproduire son idéal du Christ dans un type extérieur qui en fût l'expression. C'était vraiment à l'art chrétien de créer ce type, car il n'y avait aucun portrait original du Christ, et les témoignages étaient partagés relativement à sa beauté physique. Le type de Jésus-Christ parut donc comme la double expression du sentiment et de l'art chrétiens; et il se trouva qu'il répondait si parfaitement à l'idéal qu'on s'en était formé, qu'on ne sentit plus le besoin d'en rechercher un autre.
Lorsque la paix fut donnée définitivement à l'Eglise, après trois siècles de persécution, l'art chrétien dut naturellement se ressentir de cette nouvelle situation. Il
DE l'art chrétien.
suivit Constantin dans la nouvelle capitale qu'il s'était choisie, et il y forma une école qu'on peut appeler byzantine. Mais, en même temps, il s'implanta et se développa à Rome avec encore plus d'énergie, comme sur sa terre natale, et il y forma une autre école qu'il faut appeler romano-chrétienne.
L'école byzantine, en conservant l'idéal et le type primitifs, subit néanmoins l'influence du milieu où elle s'était formée. Cette influence, d'ailleurs, fut toute à son avantage : elle se rapprocha de l'art grec quant à la forme; et on lui vit reproduire quelque chose de sa manière, de ses contours et de la pureté de ses lignes. L'école byzantine dut exécuter des œuvres très-remarquables en ce genre, et l'église Sainte-Sophie de Constantinople, en particulier, ne pouvait manquer d'en faire à l'intérieur son plus bel ornement. Malheureusement, l'hérésie brutale des Iconoclastes vint bientôt détruire toutes les productions religieuses de cette école, et c'est à peine s'il en demeura quelques vestiges qui permissent, ensuite, de renouer les traditions d'un art presque oublié. Plus tard, le schisme de Photius, en séparant l'Eglise grecque de l'Eglise romaine, vint porter un second coup à l'école byzantine ; l'art chrétien, qui n'était qu'un épanouissement de la vie rehgieuse dans l'Eglise d'Orient, subit le sort de cette Église ellemême : ce n'était plus qu'une branche détachée du tronc où elle puisait sa sève ; et elle demeura désormais sans vigueur et sans vie.
Pendant ce temps- là, l'école romano-chrétienne suivait une route toute différente. Délivrée de la persécution par Constantin, l'Eglise s'était ensuite affranchie ellemême des emblèmes symboliques sous lesquels elle avait caché jusqu'alors ses mystérieuses croyances. Le temps n'était cependant pas encore venu pour elle de prendre son essor avec pleine liberté. Il lui était resté, des épreuves qu elle venait de traverser, je ne sais quel
idéal majestueux et grandiose; et, l'opinion s'étant ensuite répandue que Ton touchait aux derniers temps, Fart chrétien traduisit ces dispositions générales par des sujets pris de T Apocalypse, et dans lesquels l'Agneau de la Vision avait presque toujours sa place. Quant à l'exécution sous le rapport de l'art, elle n'était que médiocre dans la peinture comme dans la mosaïque. Les artistes chrétiens n'avaient point assez confiance dans l'avenir pour prendre la peine de faire de longues études ; ils travaillaient pour le présent et ils allaient vite, parce que le temps pressait et qu'il y avait beaucoup à faire. Et, cependant, les années s'écoulaient sans amener dans l'art aucun réveil ni aucune amélioration ; et cette période de stagnation se prolongea jusqu'au commencement du moyen âge. Alors, la vie renaît avec l'espérance, et un double esprit se manifeste dans la société chrétienne. L'esprit chevaleresque d'abord, qui tra vaille énergiquement les imaginations et qui s'exprime par des conceptions ardentes , mais plus particulièrement par le type de Roland, demeuré si célèbre. Et puis, à l'intérieur, c'est l'esprit ascétique qui s'empare des ordres religieux, et qui se manifeste à son tour par des conceptions architecturales et par la miniature. Tout cela, cependant, ne faisait pas encore de la peinture un grand art chrétien; et ce ne fut qu'à la fin du xiip siècle que se manifesta l'idéal esthétique, c'est-àdire l'idéal du beau, en tant qu'il peut être réalisé par les arts d'imitation. Deux écoles se produisirent alors simultanément en Italie et avec une indépendance réciproque : l'école siennoise et l'école florentine.
L — ■ D'abord, observe M. Rio, c'est un artiste siennois, un Franciscain, qui apparaît comme le restaurateur de la mosaïque et qui va composer à Rome, pour Sainte-Marie-Majeure, cette image si grandiose et si belle que l'on admire encore. Après lui, d'autres artistes vont peindre, surtout à Florence, à Assise et à Pérouse, des
DE l'art CHRÉTIEW
Madones et d'autres sujets qui n'appartiennent plus à la manière des siècles précédents, et qui constituent définitivement une école par la ressemblance de leur genre. Sienne elle-même est remplie de leurs richesses artistiques. Enfin, pendant un demi-siècle, l'école siennoise jouit d'une véritable prééminence sur les peintres des autres parties de l'Italie ; et sa supériorité consiste autant dans la conception et dans l'inspiration que dans l'exécution technique elle-même. C'est alors qu'elle produit cette grande et magnifique fresque du Campo-Santo, à Pise; composition historique, légendaire et mystique du genre que les artistes siennois traitaient alors avec le plus de prédilection.
Malheureusement, vers la fin duxiv^ siècle, la république de Sienne fut en proie à de violents désordres intérieurs; et ses artistes, qui comptaient presque tous parmi les plus ardents démagogues, se ressentirent naturellement des préoccupations tumultueuses qui les enlevaient trop souvent à leurs compositions. Cette époque fut une crise pour l'école siennoise ; plusieurs de ses artistes furent même obligés de s'expatrier; et, en se divisant, ils affaiblirent, chacun de son côté, les traditions de leur école.
Vers le milieu du xv*" siècle, un événement heureux pour la république de Sienne vint rendre à son école de peinture son caractère distinctif et sa gloire primitive : ce fut l'avènement d'un Siennois, d'Enéas Piccolonlini, au souverain pontificat, sous le nom de Pie II. Ce pape réunit les meilleurs artistes de la répubhque ; et, sous son impulsion, on vit bientôt refleurir les beaux jours del'école siennoise. Deux grands saints, originaires de Sienne, contribuèrent indirectement à favoriser ce mouvement progressifde l'art chrétien, par le zèle ardent qu'ils déployèrent pour le salut de leurs concitoyens et pour la gloire de leur répubhque; ce furent S. Bernardin et Ste Catherine. Leur influence ne s'exerça point
seulement pendant leur vie, clans l'intérêt de l'école siennoise ; après leur mort, ses peintres rivalisèrent encore pour faire l'apothéose artistique de ces deux grandes saintetés ; et ces conceptions enfantèrent des chefs-d'œuvre.
Enfin, la dernière heure allait sonner pour la république de Sienne; et, avec elle, devait disparaître l'école brillante et pure de ses artistes. Courbée d'abord sous le despotisme de Gharles-Quint, et puis, un peu plus tard, sous le joug de Gôme de Médicis, la fière république se vit désorganisée dans ses institutions et abaissée dans le caractère de ses citoyens. Cette triste condition porta le premier coup fatal à l'école siennoise.Mais ce qui acheva sa décadence, ce fut l'invasion simultanée de plusieurs écoles étrangères; et il résulta de cette double influence que, vers la fin du xv^ siècle, à peine restait-il encore quelques continuateurs médiocres des traditions siennoises. C'était l'heure de l'agonie pour cette école célèbre ; et on la vit enfin tomber et disparaître avec la liberté de sa république.
II. — L'école de Sienne ne devança que de quelques années l'école florentine, et, s'il est vrai qu'elle prédomina, pendant quelque temps , sur tous les autres peintres de l'Italie, ce temps fut de courte durée ; car l'école de Florence obtint bientôt une réelle supériorité. La réforme artistique commença par l'architecture, qui érigea de magnifiques cathédrales et des baptistères non moins remarquables. Bientôt après, parurent les deux célèbres fondateurs de l'école florentine : Cimabûe et Giotto. C'est surtout sous le patronage des ordres religieux fondés par S. Dominique et S. François d'Assise, que ces peintres commencèrent et poursuivirent leur si brillante carrière ; aussi leur pinceau fut-il consacré presquatoujours à leur service, et-^ce fut dans leurs églises et dans leurs couvents qu'ils composèrent leurs plus belles œuvres. Giotto surtout devint particulièrement le peintre légendaire de S. François. Ses relations
DE l'art CHEÉTIEN.
avec Dante et son caractère personnel dirigèrent son talent vers le symbolisme chrétien; il s'y attacha, et l'on peut dire que les œuvres qu'il composa sous cette inspiration furent vraiment ses plus belles. Assise surtouit fut le théâtre de son génie, et c'est là que l'on admire encore ses plus gracieuses peintures.
Avec une telle supériorité, Giotto devait faire école dans toute l'Italie; c'est ce qui arriva. L'école giottesque devint alors à peu près celle de tous les artistes chrétiens; presque tousse faisaient les disciples du grand maître d'Assise. Cette école dura jusqu'à la fin du xiv"" siècle.
A cette époque, une ère nouvelle commença pour l'art en Italie. La période précédente avait été préparée par l'enthousiasme religieux du xiii' siècle, et elle en conserva le caractère; celle qui s'ouvrait alors l'avait été au contraire par l'influence des révolutions politiques , et cette influence nouvelle en fît une période de renaissance. La réaction commença à s'opérer avec Brunelleschi. C'était un architecte ; mais il y avait un talent si majestueux, si nouveau et si beau dans les grandes cathédrales qu'il avait fait construire, que l'influence de son génie s'étendit sur tous les arts. D'abord, ce fat Donatello qui continua ses principes en sculpture ; puis Ghiberti, qui donna au baptistère de Florence des portes si magnifiques, que Michel- Ange lui-même les jugeait dignes du ciel. La renaissance, commencée par ces trois grands hommes, n'avait encore pour base qu'un certain naturalisme classique puisé par eux dans les débris existants de la grandeur romaine. Cependant, peu à peu, cette tendance se développa, et l'on en revint au naturalisme païen jusque dans le domaine de l'art, si chrétien jusqu'alors. Une fois entré dans cette voie, l'art naturaliste exécutait toujours de belles choses; mais l'idéalisme disparut de l'école florentine.
Les choses en étaient là lorsqu'un homme parut, qui I s'opposa presque seul à ce torrent du naturalisme païen.
DE l'art chrétien.
et tels furent la force et l'ascendant de son génie qu'il le fit reculer tant qu'il fut au pouvoir : ce fat Savonarole. Avec toute l'éloquence et toute la fougue de sa parole, il persuada aux Florentins qu'ils ne pouvaient redevenir vraiment chrétiens que par la destruction de toutes ces œuvres païennes qui les avaient séduits; et on les vit, dociles à ses avis, apporter sur la place publique tout ce qu'ils en possédaient pour en faire des feux de joie. Une réaction comme celle-là était trop violente et trop exagérée pour durer longtemps ; elle disparut donc en partie avec le fougueux dominicain qui l'avait produite. Cependant, il en resta quelque chose dans le sentiment des artistes chrétiens; et ce grand coup porté au naturalisme païen, joint à plusieurs autres causes, fît éclore une sorte d'école mixte qui se conserva pendant un certain temps. Avec elle finit la dernière période chrétienne de l'école florentine.
III. — De toutes les écoles d'Italie, il n'en est pas qui ait conservé plus de vitalité, plus d'indépendance ni plus d'originalité que l'école ombrienne. En possession d'un ascétisme qu'elle ne devait qu'à elle-même, elle le traita avec le génie qui lui était propre, et elle n'accepta le patronage d'aucune école étrangère. Les papes et les princes de la dynastie de Montefeltro furent les seuls dont elle accepta la protection ; mais elle ne se mit à leur service qu'en demeurant toujours dans le caractère qui lui était particulier. Vers la fin du xv*" siècle, lorsque Pérouse devint le centre d'où rayonnaient ses principaux artistes, l'Ombrie fut éprouvée par des calamités pubhques qui provoquèrent de solennelles et pieuses manifestations, et qui ne furent pas sans influence sur l'école de ses peintres. Ces circonstances la tinrent éloignée du naturalisme qui envahissait tant d'autres écoles, et elle se conserva pure dans son ascétisme. Le culte de la Ste Vierge occupait surtout une place d'honneur dans les traditions de cette école. C'étaient ses artistes
DE l'art CHRÉTIEX,
qui donnaient à la patrie sa bannière protectrice ; et on les vit toujours fidèles à la renouveler, jusqu'à Raphaël.
La grande gloire de l'école ombrienne, c'est le Pérugin ; et c'est une gloire toute chrétienne. En effet, tant qu'il demeura fidèle aux pieuses et populaires inspirations de l'école dont iJ était le premier maître, son pinceau produisit une multitude de tableaux toujours admirables, quand ils n'étaient pas des chefs-d'œuvre. Mais quand, plus tard, l'artiste perdit sa foi, l'idéal disparut en même temps de ses compositions ; et il tomba en décadence.
Avant de nous occuper des autres écoles, c'est ici le lieu de dire un mot d'une école toute particulière, qui semble se rattacher plus spécialement à celle dont nous venons de parler, c'est-à-dire de l'école, mystique. Au moyen âge, le mysticisme fut un besoin et comme une aspiration naturelle de l'âme. En l'exprimant dans ses poésies, Dante contribua puissamment à le développer encore davantage; et, tout naturellement, les arts devaient entrer eux-mêmes dans ces tendances. Nous avons déjà vu comment l'architecture y répondit; mais la peinture, à son tour^ ne se fit point attendre. Deux artistes surtout vouèrent au mysticisme leur temps et leur génie : don Lorenzo le camaldule, et Fra Angelico de Fiésole le dominicain. Ce n'est point avec les sens ni avec les règles de l'art que l'on peut apprécier les chefs-d'œuvre du second surtout. En effet, sa supériorité ne consiste pas dans la perfection du dessin, ni dans la vérité des détails; il y a même des imperfections techniques dans ces compositions. Mais il est facile de reconnaître que ces imperfections tenaient moins à l'impuissance de l'exécution dans l'artiste qu'à l'indifférence pour tout ce qui était étranger au but transcendantal qui occupait sa pieuse imagination. Il faut comprendre le mysticisme chrétien pour apprécier justement les œuvres de l'école
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mystique; mais, alors, les conceptions de Fra Angelico ne sont plus seulement les chefs-d'œuvre d'un grand peintre, ce sont les œuvres d'un saint.
IV. — Ce fut sous l'influence de Giotto et de ses disciples que se produisit, enLombardie, dans le courant du xiv^ siècle, la renaissance des arts. Presque en même temps s'élèvent la cathédrale de Milan et la chartreuse de Pavie ; et ces deux admirables monuments sont déjà l'expression du mouvement religieux et artistique qui s'était opéré dans ces contrées. Alors aussi, des peintres d'une certaine valeur commencent à se faire connaître ; mais ce ne sont encore que les précurseurs du grand maître qui doit fonder définitivement l'école lombarde, et leur mémoire s'éclipse lorsqu'il vient à paraître.
On peut bien le dire : Léonard de Yinci forme, avec Michel-Ange et Raphaël, le triumvirat de l'art chrétien. Doué defacultés prodigieuses, seul entre tous les artistes, il s'éleva par la force, la hauteur et la souplesse de son génie jusqu'à la synthèse de l'idéalisme et du réalisme. On reconnaît bientôt qu'il se considérait comme investi de la mission de propager l'art chrétien ; et c'est dans cette conviction qu'il travailla, sans relâche et par tous les moyens, à l'éducation esthétique de ses concitoyens. Pour cela, il fonda, à Milan, une académie à laquelle il donna ses enseignements et ses principes. Dans la pratique, il s'appliqua à réformer ce qu'il y avait d'incorrect dans les pieuses images exposées à la vénération des fidèles,, et il en donna de purs et religieux modèles. Ce ne fut pas seulement la peinture qui devint l'objet de ses travaux; il dirigea aussi son talent vers la sculpture, et il s'y montra, très-promptement, un artiste de premier ordre. Plus tard, cependant, après qu'il se fut adonné, pendant assez longtemps, à des compositions mythologiques et à des portraits de toutes sortes, on regretta de constater un certain affaibhssement dans son style religieux; mais, s'il y fut moins pur, il y demeura toujours chré-
tien et toujours un grand maître. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à rappeler sa fameuse Cène de Milan, cet immortel chef-d'œuvre qui, pendant plus de deux siècles, exerça une si grande influence sur l'art chrétien et dans le monde religieux. Prenant son point d'appui dans le naturalisme, on s'exphque qu'il fût presque étranger à l'idéal mystique; mais il eut la gloire de persévérer dans son genre sans exagération et sans décadence. Tels furent d'ailleurs le caractère et le prestige de son génie, que, même après sa mort, il laissa des disciples qui conservèrent ses meilleures tendances ; et l'école milanaise, qui lui devait son origine, s'attacha, pendant longtemps encore, à reproduire la pureté des inspirations religieuses de Léonard de Yinci.
V. — C'est au remarquable ouvrage de M. Rio sur VArt chrétien que nous avons emprunté nos appréciations sur les écoles de peinture dont nous venons de parler, et nous aurions bien voulu continuer à nous appuyer de son autorité dans ce qui nous reste à dire sur l'école romaine; malheureusement, cette partie nous manque encore. L'école romaine, du reste, est beaucoup mieux connue que les écoles précédentes, et elle se résume en deux gloires que personne n'ignore : Michel-Ange et Raphaël.
Michel-Ange appartient à Florence par son origine ; mais c'est surtout à Rome et pour Rome qu'il a travaillé, et c'est là aussi que son influence s'est principalement exercée. Génie original et indépendant, il n'emprunta à aucun talent contemporain les premières inspirations de son art; il ne releva d'abord que de lui-même et de la nature, et, sous ce rapport, on ne peut donc pas dire qu'il soit sorti de l'art chrétien préexistant. De plus, lorsqu'il en vint à étudier les types du beau en dehors de la nature, ce fat dans l'art classique de l'antiquité que son génie alla les trouver, et c'est d'après ces types artistiques qu'il produisit ses chefs-d'œuvre. Oui; mais une
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fois formé par lui-même, par la nature et par l'antiquité sur les principes et la pratique de l'art, il lui fallait un idéal pour s'élever au-dessus du réalisme et du naturalisme; et, cet idéal, qui fît de lui un des plus grands artistes qui aient jamais paru, ce fut l'idéal chrétien.
En fait, d'ailleurs, il est facile de constater que le génie de Michel- Ange ne fut jamais plus à l'aise que sous l'influence de cet idéal religieux et chrétien. Gomme architecte, sans doute il a construit de magnifiques palais ; mais si vous demandez quel est son principal chefd'œuvre d'architecture, tout le monde vous nommera Saint-Pierre de Rome. Gomme sculpteur encore, sans doute il a produit des ouvrages admirables en tous genres ; mais on ne peut citer un chef-d'œuvre plus remarquable que le Moïse sculpté par son ciseau. Enfin, dans la peinture , est-il de Michel-Ange une conception plus grandiose et plus sublime que son Jugement dernier ? Michel-Ange appartient donc avant tout à l'art chrétien ; et c'est de l'idéal puisé à la source du Ghristianisme que sont sortis ses plus magnifiques chefs-d'œuvre.
Nous pourrions en dire autant de Raphaël, mais avec quelque chose de plus, cependant, à la gloire de l'art chrétien. En effet, c'est d'abord dans les pures et chrétiennes traditions de l'école ombrienne que Raphaël a puisé ses premières inspirations d'artiste. Le Pérugin fut son maître. Plus tard, l'influence de Léonard de Yinci s'exerça encore sur son talent à peu près dans le même sens; et c'est tant qu'il fut sous le charmée exclusif de ces premières impressions qu'il produisit ses œuvres les plus pures et les plus admirables. Ses Madones surtout présentent un ensemble de beauté qu'on ne connaissait pas. Tandis que les artistes des anciennes écoles épuisaient tout ce qu'ils avaient de poésie et de parfum à idéaliser la tête de la Vierge Marie, il cherchait, lui, et il réussissait à imprégner, non-seulement la tête, mais le corps tout entier d'une beauté céleste. Savona-
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rôle lui-même eût mis sur l'autel, au lieu de les brûler sur la place publique, les Yierges de Raphaël.
Il est Trai que, dans la suite, le grand maître s'éprit plus particulièrement encore delà forme dans l'art, mais il ne le fit jamais jusqu'à tomber dans le naturalisme. Certes, dit M. Audin, il fallait un artiste comme lui, doué d'une exquise sensibilité, porté de sa nature à la contemplation, amoureux des rêveries spiritualistes et initié au symbolisme de Dante, pour réhabi i ter ainsi la forme à force d'idéalisation. C'est ce qu'il fit cependant. Après lui, les disciples qui lui succédèrent tombèrent dans une exagération contraire à celle qu'on avait si justement reprochée à ses devanciers. Chez les maîtres anciens, l'homme n'était qu'une unité ; il n'avait pas de corps, il n'avait qu'une âme; et ils semblaient ne faire aucun cas de son enveloppe terrestre. On aurait dit, observe encore l'historien deLéonX, qu'ils avaient oublié que le Christ avait pris un corps, et que l'art, en représentant l'homme, doit à la fois exprimer ce dualisme ; et c'est ce que Raphaël avait si heureusement réalisé. Sous ses successeurs, l'homme parut, au contraire, avoir perdu son âme ; ce ne fut plus que la matière organisée qu'ils s'étudièrent à embellir ; et ils le firent en tombant dans un naturalisme dont l'école romaine ne s'est jamais relevée.
Depuis ce temps, la peinture est tombée du naturalisme dans le sensualisme, du sensualisme dans le matériahsme païen; et c'est plus que jamais dans cet état que nous la voyons actuellement. Il y a bien eu toujours de grands peintres qui ont demandé des inspirations au Christianisme et qui ont produit de belles œuvres ; mais ils n'ont plus jamais formé d'école chrétienne. L'école romaine fut la dernière ; c'est Raphaël qui a fermé les glorieuses séries des artistes chrétiens, qui s'étaient succédé sans interruption depuis Gimabûe et Giotto jusqu'au pontificat de Léon X.
Disons-le cependant, en regard de cette déchéance si profonde dans l'art chrétien de la peinture, des protestations très-remarquables se sont manifestées de nos jours. Et d'abord, la France peut nommer avec une légitime fierté l'artiste célèbre qu'une mort trop prompte vient de lui ravir : Hippolyte Flandrin, dont les compositions religieuses auraient fait honneur aux plus beaux temps de l'art chrétien. Et puis, voici qu'une véritable école chrétienne vient de se former de l'autre côté du Rhin. Commençant, d'abord, par la reproduction des antiques chefs-d'œuvre de l'art chrétien, elle s'est comme imprégnée de ses plus pures et de ses plus gracieuses traditions ; et nous voyons maintenant l'école allemande, à la suite de son illustre maître Owerbeck, produire elle-même des œuvres qui rappellent la manière des plus célèbres artistes formés par le Christianisme.
Nous nous sommes étendu assez longuement sur l'art chrétien de la peinture, et nous devions le faire, parce que c'est une des grandes gloires du Christianisme. En effet, en résumant tout ce que nous venons d'exposer, nous sommes autorisé à conclure, d'abord, que la renaissance de la peinture vient du Christianisme lui seul. Nous pouvons ajouter, ensuite, que le Christianisme a été le seul inspirateur, le seul idéal, le seul protecteur et presque le seul dépositaire de cet art, depuis les premiers siècles chrétiens jusque vers la fin du moyen âge, c'est-à-dire pendant plus de treize cents ans. Enfin, de la protection toute particulière donnée par les papes aux artistes chrétiens, et de toutes les grandes œuvres qu'ils leur ont fait exécuter, ne ressortil point évidemment que l'Église n'a pas été seulement la mère des arts, dans les temps modernes, mais encore qu'elle en a été comme la nourrice et la gardienne, et que c'est sous son aile qu'ils ont grandi, jusqu'à la production de leurs plus magnifiques chefs-d'œuvre ?
DE l'art chrétien.
Yoilà donc ce que le Christianisme a fait pour l'art dans le passé ; voilà ce qu'il pourrait encore renouveler dans le présent et dans l'avenir, par le retour des artistes à ses croyances et à ses inspirations. Oui; nnais que l'on supprime le Christianisme par la négation de la divinité de Jésus-Christ, alors le passé de l'art chrétien devient inexplicable; et il ne reste plus pour lui, dans l'avenir, qu'une froide mythologie.
C'est une chose digne d'observation que la musique se trouve, historiquement, à l'origine de tous les peuples. Mais, ce qui n'est pas moins remarquable, c'est l'usage rehgieux que tous ces peuples en ont fait dès le commencement de leur établissement : on dirait qu'elle s'y confond avec la religion elle-même. Après cela, on ne s'étonne pas de voir les traditions primitives assigner toutes à la musique une origine divine. « Je n'estime point que c'ait esté un homme qui ait invente tant de biens que nous apporte la musique, disait Plutarque, ains cuide que c'ait esté de Dieu qui est orne de toutes vertus (1). » C'est le bon sens qui s'exprimait ainsi ; et toutes les dissertations qui ont été faites depuis pour démontrer que la musique, comme la parole, a été produite par le hasard, toutes ces dissertations s'évanouissent devant l'autorité de la saine raison et de la tradition.
Pénétrés de cette conviction, les législateurs anciens attachaient à la musique une très-grande importance, et ils lui donnaient une place d'honneur dans l'enseignement des peuples et dans la pratique du culte. On connaît surtout le cas particulier que les Hébreux faisaient
(1) Plutarque, Traité de la Musique, Trad. d'Amyot.
DE l'art CHEÉTIEN.
de cet art, et le soin qu'ils donnaient à son exécution dans leurs cérémonies religieuses. Mais ce n'est point là un fait exceptionnel dans l'histoire des peuples, et on le retrouve toujours, avec plus ou moins d'évidence, chez i les nations les plus anciennes dont les usages nous aient j été transmis. j Au point de vue de l'art, c'est principalement chez, t les Grecs que la musique fut cultivée dans l'antiquité. I Primitivement, la musique vocale n'était qu'un assemblage de sons incohérents et sans charme. C'était surtout la musique instrumentale qui était en usage, et les instruments de percussion étaient les plus ordinaire- ] ment employés. Mais les Grecs ne devaient point s'en ( tenir à ces rudiments de l'art musical ; ils les développèrent et les classèrent en différents modes, en adaptant ; à chacun d'eux les sujets qui se trouvaient le plus en harmonie avec leur genre particulier. Ainsi, le mode lydien était employé pour les sujets légers, tandis que | le mode phrygien servait aux sujets fiers et helHqueux ; et le mode dorien aux sujets religieux. Dans ces conditions , la "musique acquit une grande importance dans ' toute la Grèce, et c'est surtout dans cette contrée que les I législateurs la recommandèrent plus instamment. ;
Les Romains donnèrent à la musique beaucoup moins d'importance et de sollicitude : le peuple conquérant, i nous l'avons vu déjà, ne se flattait point d'être artiste. Et cependant, on ne peut douter qu'il n'eût, à l'origine, ses chants patriotiques et nationaux ; les historiens et les \ poètes en font une mention très-expresse. Plus tard, » lorsque l'art grec devint à la mode chez le peuple ro- I main, la musique des Hellènes y fut admise en même f temps que la sculpture et la peinture ; et ces arts y sui- ^ virent à peu près la même marche, pour y subir le même » sort : c'est-à-dire qu'après avoir été cultivés soigneuse- ' ment, pendant quelque temps, par des artistes grecs, ils |
tombèrent peu à peu en décadence, et qu'ils finirent par
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disparaître avec tout le reste dans le torrent qui emporta les débris de l'empire romain.
Cependant, vers l'époque où la musique grecque consacrait aux saturnales des empereurs ses dernières harmonies, des chants d'un genre tout nouveau se faisaient entendre dans la Rome souterraine, aux catacombes. Dans ces sombres refuges, d'où nous avons vu sortir déjà la peinture chrétienne, une musique inconnue prenait aussi naissance : la musique chrétienne. Ce n'étaient alors que des Psaumes ou d'autres passages des Livres saints que les chrétiens chantaient, en les appropriant aux circonstances; mais il y avait tout à la fois, dans ces chants, une grandeur, une majesté et une onction qu'on ne connaissait pas encore à la musique . Assurément, ce n'était encore là qu'une ébauche de Fart chrétien. Avec quelques débris de l'art ancien, il n'y avait guère, dans ces essais religieux, que des inspirations locales, personnelles et sans principes déterminés; de là une variété que rien ne pouvait fixer. Et cependant, à cette époque déjà, les Pères de l'Église parlent du chant des chrétiens dans des termes qui témoignent de l'influence qu'il exerçait sur les fidèles qui l'écoutaient. On y sentait l'Esprit de Dieu; et les premiers éléments qui venaient de ses inspirations produisaient tout d'abord des effets merveilleux .
Les chants religieux en étaient là, vers la fin du iv^ siècle, lorsqu'un premier système de musique fuL combiné pour l'usage général des chrétiens. L'opinion désigne S. Ambroise comme le premier auteur de ce système, qui fut appelé plain-chant [planus et simplex cantandi modus), et qui était basé sur quatre échelles diatoniques. Le saint docteur n'avait point la prétention de créer positivement tout un nouveau système de chant ; mais, en prenant aux modes grecs et au système chrétien préexistant ce qui lui paraissait le plus propre à l'expression du sentiment religieux, il combina un nou-
vel ensemble qui parut satisfaisant et qui fut adopté par un certain nombre d'Églises. Tout incomplet que fût ce système ambroisien, il avait cependant une beauté majestueuse dont nous pouvons juger par deux monuments qui nous en restent, les Préfaces et le Te Deum. Ce n'est plus de la musique païenne, et ce n'est point encore de la musique chrétienne; mais c'est déjà un chant assez beau pour qu'il ait mérité de traverser quatorze siècles, en continuant d'y faire l'admiration de tous ceux qui aiment la grandeur et la beauté dans une simplicité sans étude et sans art. On reproche à ce système primitif de n'avoir point reproduit le rhythme de l'ancienne musique des Grecs; mais il faudrait bien plutôt en féliciter son auteur. La musique grecque n'aurait produit, avec le genre chrétien, qu'un système bâtard, et elle nous eût privé du plain-chant, c'est-à-dire de la plus pure expression qui convienne au sentiment chrétien. Du reste, saint Ambroise ne se borna point à donner à l'Église un nouveau système de chant; il composa aussi des hymnes, et une tradition assez bien fondée lui attribue une des plus magnifiques prières qui soit chantée par l'Éghse, le Te Deum.
C'était donc un fait déjà bien acquis : sur les débris de l'ancienne musique des Grecs et des Romains, le Christianisme avait fondé un art nouveau ; le plainchant existait comme élément de la musique moderne. Mais ce n'étaient encore là que les premiers fondements. Après S. Ambroise, les continuateurs de ses travaux essayèrent de les compléter par des additions qui ne firent, en réalité, que comphquer le système en le rendant plus difficile dans la pratique. Aussi, quand S. Grégoire parut, au vi^ siècle, sa pensée fut- elle de simplifier le système des quatorze échelles diatoniques qu'on avait imaginées, et de les réduire à huit; et cette nouvelle combinaison est encore celle dont l'usage s'est maintenu jusqu'à présent.
DE l'art chrétien.
L'établissement du chant sur des principes qui le rendissent facilement applicable dans toute l'Église, fut une des grandes préoccupations du pontificat de S. Grégoire. Après avoir donné ses soins au choix et à la classification des huit tons du plain-chant, il revit et coordonna tous les chants liturgiques de l'Office divin. Il fit plus; dans la pensée de former des maîtres capables de propager les meilleures méthodes, il établit à Rome des écoles de chant; et ces écoles, qui furent comme les premières maîtrises, devinrent des pépinières d'où sortirent nonseulement de bons chantres, mais assez souvent des hommes célèbres, et, quelquefois même, des Papes. Par ces moyens, le chant grégorien s'établit dans l'Église d'une manière à peu près définitive, et il se propagea dans tout l'Occident.
Après l'Itahe, la France fut un des pays où le chant religieux fut cultivé plus soigneusement. Nos premiers rois l'avaient favorisé de leurs encouragements; et l'on en vit qui se faisaient honneur de remplir, à l'église, les fonctions de chantres. Sous le pontificat de Yitalien, le roi Pépin reçut de Constantin Gopronyme le premier orgue qui parut en France. Bien que cet instrument fût encore loin de ce qu'il devint plus tard, et surtout de ce qu'il est aujourd'hui, il contribua cependant au développement et au progrès du chant dans les églises ; et le roi se montra lui-même plein de zèle pour seconder ce pieux élan. Après lui, Charlemagne se fit encore plus activement le propagateur du chant sacré. Il fit demander et il obtint du Pape des chantres qui firent connaître en France les chants et les méthodes de Rome ; et, en peu de temps, on vit s'y établir des écoles qui pouvaient rivaliser avec les plus célèbres de l'Italie. Ce fut au point que Charlemagne, ayant conduit avec lui les chantres de sa Chapelle dans un voyage qu'il fit à R.ome, ces chantres se crurent assez forts pour entrer en hce avec ceux de la Chapelle pontificale.
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En acceptant le chant grégorien dans la plupart des Églises d'Occident, on ne s'accordait cependant pas uniformément sur le système de notation. Deux systèmes surtout étaient en présence : celui de la notation lombarde et celui de la notation saxonne ; et de là venaient des divergences qui laissaient encore beaucoup à désirer dans la pratique. A la suite de ces travaux préliminaires, vers la fin du ix^ siècle, un moine de l'abbaye de Saint- Amand, nommé Hucbald, présenta un nouveau système de notation qu'il s'efforça de ramener à l'unité. Mais ce qu'il fît de plus important encore peut-être, ce fut un essai d'harmonie auquel il donna le nom A'Organum. Les préceptes théoriques contenus dans cet ouvrage devinrent comme une source féconde d'où jaillirent, plus tard, les diverses transformations de l'art, avec ses plus puissants moyens d'effet. C'était donc encore un grand pas que l'art de la musique faisait par les travaux d'Hucbald.
Il ne restait plus qu'une chose à trouver, pour compléter les résultats que nous venons de rappeler; c'était une méthode de solmisation simple et facile : telle fut l'œuvre de Guido d'Arezzo, vers la fin du x*" siècle; et son système parut en effet si naturel, que tout le monde l'adopta dès qu'il fut connu. La première strophe de l'hymne de S. Jean-Baptiste présente, au commencement de chacune de ses lignes, la dénomination des sons de l'hexacorde à laquelle s'arrêta Guido d'Arezzo, et l'on en a conclu que c'était cette strophe qui lui en avait donné la première idée. Cette conclusion ne parait point rigoureuse. Ce qui est vrai, c'est que, par une coïncidence heureuse, le chant de cette hymne se trouvait disposé de manière à ce que la première syllabe des six premières lignes donnât d'abord l'intonation de l'une des notes de l'hexacorde; et qu'ensuite les six notes qui leur étaient appliquées présentaient exactement l'échelle de l'hexacorde parcourue diatoniquement. Il ne s'agissait donc que d'aider la mémoire dans
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l'opération complexe de la solmisation et du chant; et rien ne prouve que le moine Bénédictin songeât à déduire le nom des notes en conséquence de cette opération. Ce ne fut qu'environ soixante ans après lui, que les disciples continuateurs de sa méthode représentèrent définitivement les sons de l'hexacorde par ces monosyllabes. Voici, du reste, la première strophe de cette hymne composée par Paul d'Aquilée :
' Ut queant Iaxis
Eesonare fibris Mira gestorum Famuli tuorum,
Solve polluti " Labii reatum, Sancte Joannes.
Le pape Jean XIX fut satisfait de la méthode de Guido d'Arezzo; il le fit venir de l'abbaye dePomposa, où il avait embrassé la vie monastique, et le chargea d'appliquer lui-même son système dans les écoles de Rome.
Quelques années plus tard, un écolâtre de Liège, Faucon de Cologne, poursuivit les premiers essais du moine Hucbald, en s'appliquant au progrès de la science des accords, et surtout à celui du rhythme dans la mélodie. Tous ces travaux ne produisirent pas encore des compositions musicales parfaites sous le rapport de Part, mais ils en étaient les préliminaires indispensables; et il ne faut point oublier que nous les devons tous à des papes, à des évêques et à des moines; et que c'est seulement dans le sein de l'Eglise catholique que se sont conservés, pendant plus de onze siècles, les éléments et les débris de l'art musical.
Au commencement du moyen âge , de nouveaux chants se font entendre, qui sont exécutés par les Trouvères, les Troubadours et les Ménestrels. Mais, pendant
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que leurs œuvres légères profitent des progrès que nous venons de constater sous l'influence chrétienne , les artistes religieux continuent, de leur côté, à développer les améliorations des siècles précédents; et l'on remarque surtout, parmi eux, le chanoine Josquin-des- Prés, que le pape Sixte IV et les princes se disputèrent, et qui conserva une influence artistique sans égale jusqu'à Palestrina. En même temps, les rois favorisaient l'établissement de nouvelles maîtrises dans leurs États, et ils entretenaient à leur cour une Chapelle dont les chantres étaient dirigés par les plus habiles maîtres dans l'art de la musique. Mais ce fut surtout en Italie que la musique religieuse fut plus soigneusement cultivée sous l'influence intelligente et protectrice des papes. La Chapelle du souverain Pontife fut constamment la plus célèbre du m.onde chrétien, et le Maître de cette Chapelle fut presque toujours un évêque, ou du moins quelque haut dignitaire ecclésiastique.
Palestrina fut le premier Maître laïque de la Chapelle pontificale (1574) ; mais il méritait assurément bien cette faveur exceptionnelle par le génie tout religieux qui le distinguait. Imitateur, d'abord, des maîtres qui l'avaient précédé, il s'éleva bientôt, par son propre talent, à une hauteur qu'aucun autre n'avait atteinte avant lui dans la composition, Jules III sut promptement apprécier les œuvres du jeune compositeur, et il le fit admettre parmi ses Chapelains-Chantres. Plus tard, il fut successivement Maître de Chapelle à Saint-Jean-de-Latran et à Sainte-Marie-Majeure; et c'est pendant qu'il exerçait ces fonctions que son talent arriva vraiment à son apogée. Il ne fallait rien moins, d'ailleurs, que le génie de ce grand maître pour opposer une digue aux abus qui s'étaient glissés dans les chants religieux : on en était arrivé à chanter des messes composées sur des thèmes de chansons profanes. Le Concile de Trente avait bien protesté et fulminé contre ces scandales; mais, en re-
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gard de ces protestations, il fallait des œuvres qui pussent servir de modèles, autant par la pureté que par le mérite artistique de leur composition . Palestrina répondit à ce qu'on demandait de lui dans cette circonstance; et les trois messes à six voix qu'il fit chanter alors , et surtout celle du Pape Marcel, excitèrent un. enthousiasme universel : c'était le triomphe de la musique chrétienne. Après tous les services que cet illustre maître avait rendus à l'art chrétien de la musique, il méritait bien l'honneur qu'on lui fît, après sa mort, en l'inhumant à la chapelle du Vatican; et l'on grava sur sa tombe, avec son nom, ces deux simples mots : Musicœ Pr inceps.
A cette époque fmit la musique rehgieuse du moyen âge. Le plain-chant ne cessera point de se faire entendre dans la suite des siècles ; mais, à la place de cette musique inspirée par le mysticisme chrétien et qui produisit les chefs-d'œuvre de Palestrina, on entendra, maintenant, les accents d'une musique plus passionnée et plus ardente : ce sera le commencement de la décadence dans l'art rehgieux.
En effet, de grands maîtres paraissent bien encore en Italie, en France et en Allemagne, mais ce ne sont plus des maîtres religieux qui font la gloire du Christianisme ; et s'il en est, comme Pergolèse, qui composent toujours des œuvres admirables destinées à l'éghse, on sait et l'on sent, cependant, qu ils travaillaient en même temps pour le théâtre ; et l'on se demande, au point de vue de l'art, si l'on ne doit pas encore plus admirer leurs opéras. On en pourrait dire presque autant de Mozart et de Haydn. Seulement, il faut se rappeler que ces deux grands maîtres allemands avaient passé leur enfance, le premier dans la cathédrale de Saltzbourg, dont son père était le Sous-Maître de Chapelle ; et le second dans la cathédrale de Vienne, où il fut enfant de chœur. Ils durent, en conséquence, subir inévitablement l'influence de leurs premières impressions religieuses ; et c'est sans
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doute à cette circonstance qu'il faut attribuer l'inspiration particulière de leurs chefs-d'œuvre religieux.
Depuis Mozart et Haydn, la musique était devenue trop sensualiste pour donner au culte chrétien des compositions de premier ordre. Les Maîtres de Chapelle étaient eux-mêmes entraînés dans un courant qui n'était plus que celui de l'art au service de toutes les passions humaines : le sentiment chrétien ne trouvait plus d'artistes assez religieux pour en être compris. Sous la Restauration, cependant, on pensa voir renaître, en France, la musique religieuse sous l'habile direction de Choron; mais son école ne lui survécut pas long-temps, et l'on retomba bientôt dans le naturalisme exclusif de l'art.
Ce fut en Allemagne que l'art rehgieux de la musique se manifesta, dans ces derniers temps, avec plus d'éclat et surtout avec plus d'autorité. Sous l'inspiration des quatre grands maîtres : Bach, Hendel, Mozart et Haydn, une école religieuse se forma qui produisit des artistes éminents. Il suffit de nommer l'abbé Stadler, Hummel, Mendelshon, Rink et Bethoven / parmi les maîtres les plus célèbres de cette école. Leurs compositions exercèrent une réelle influence sur la musique religieuse de toute l'Europe ; et l'on ne doit pas s'en étonner : car, en effet, il y avait là un genre de supériorité vraiment incontestable. On rendit donc partout honneur aux œuvres de ces grands maîtres chrétiens ; et, maintenant encore, ce sont celles que l'on choisit, pour les exécuter dans les grandes solennités. Malheureusement, il faut avouer que cette admiration de nos artistes exécuteurs ne va pas chez eux jusqu'àl'imitation; il s'en faut bien ! Serait-ce avec intention, et parce qu'ils prétendent mieux composer dans un autre genre? Nous ne le pensons pas. Serait-ce plutôt parce qu'ils ne peuvent s'élever jusqu'à la hauteur de ces maîtres célèbres? Peut-être : car, enfin, les hommes de cette valeur ne sont pas si communs. Quoi qu'il en soit, il est deux
DE l'art chrétien.
choses qui paraissent certaines. La première, c'est que le genre le plus généralement adopté par nos compositeurs contemporains, dans leurs sujets religieux, n'est pas celui qui convient à l'église. 11 est possible que ce soit de la musique savante; mais, dès lors que cette science n'est ni religieuse ni même intelligible pour ceux qui l'écoutent, quel cas veut-on que nous puissions en faire? De plus, il ne nous parait pas moins incontestable que nos compositeurs ne produiront de grandes et belles œuvres pour l'église qu'à la condition d'imiter le genre de leurs illustres prédécesseurs dans cette musique; à moins qu'ils ne soient par eux-mêmes des génies religieux. En attendant, il serait bien à souhaiter qu'on réservât tant de compositions étranges pour ceux qui les admirent dans les concerts et au théâtre, et qu'on ne nous fît plus entendre, à l'église, une musique d'opéra.
Nous en dirons autant de l'orgue et des artistes qui le touchent. L'orgue est un instrument merveilleusement adapté pour l'effet rehgieux qu'il doit produire dans nos églises; mais à la condition, bien entendu, qu'il ne sera point détourné par nos artistes de sa destination. De nos jours, cependant, deux circonstances concourent à dénaturer l'effet qu'on devrait en attendre. D'abord, comme les autres artistes de notre époque, des organistes ont pris goût à ce que l'on appelle la musique savante; et, généralement, ils semblent se préoccuper beaucoup plus de l'effet artistique que de l'expression religieuse. Ensuite, il faut reconnaître que les orgues actuelles sont une tentation pour la fantaisie de l'organiste. Par l'addition d'un grand nombre de jeux inconnus jusqu'alors, l'orgue présente bien des ressources nouvelles : or, il en résulte, trop souvent, que l'artiste en abuse, pour se faire admirer dans des combinaisons étudiées, qui ne sont qu'étonnantes; et, lorsqu'on entend ces caprices, ces boutades et comme
DE LART CHRETIEN
ces tours de force de l'art, on se prend à regretter l'antique simplicité de l'instrument relicçieux.
Au terme de cette dernière étude, sur l'Art Chrétien, nos souvenirs se reportent vers un antique monument qui la résume tout entière : la basilique franciscaine d'Assise. En effet, on dirait que les trois grands arts chrétiens se sont donné là rendez-vous pour glorifier plus particulièrement Dieu et saint François. L'architecture, d'abord, par un de ses maîtres éminents, a fait élever un temple magnifique, composé de deux édifices superposés , et qui représentent, au premier plan, la vie souffrante et miHtante ; et puis, au-dessus, la vie glorieuse et triomphante du Ciel. C'est une idée vraiment grandiose que cette conception architecturale, et tout s'y rattache dans l'exécution des détails. A l'intérieur du temple, les pinceaux de Cimabûe, de Giotto et de Buf« falmaco ont produit les chefs-d'œuvre les plus purs, sous le rapport de l'art joint à l'inspiration chrétienne. Enfin, la musique vient joindre son tribut à ceux de l'architecture et de la peinture ; car c'est là que l'on entend exécuter, chaque jour, par un chœur artistement composé, les chants les mieux choisis et les plus religieux. Après cela, il fallait bien que la poésie déposât aussi sa couronne sur ce monument si privilégié de Fart chrétien ; elle n'y a pas manqué. Seulement, comme la beauté du poëme devait répondre ici à la magnificence de l'art, il fallait un grand poëte chrétien ; et ce poëte, ce fut Dante.
Maintenant, devant la célèbre basilique d'Assise, les réflexions sont bien naturelles et les conclusions bien faciles à l'avantage du principe chrétien. Cet édifice sacré, les peintures qui l'embellissent et la musique de sa Chapelle, tout cela n'est que l'expression d'un idéal puisé dans le Christianisme, c'est l'art chrétien. C'est
DE l'art chrétien.
l'art chrétien, oui; c'est-à-dire celui qui est sorti de la religion de Jésus-Christ, qui a produit les plus grands génies et à qui l'on doit les plus admirables chefsd'œuvre. C'est l'art chrétien, oui; c'est-à-dire celui qui a succédé à l'art ancien, qui en a sauvé les débris lorsque tout allait disparaître dans les envahissements de la barbarie, et qui seul a été le dépositaire des traditions artistiques du beau jusque vers la fin du moyen âge. Enfin, c'est l'art chrétien, oui; c'est-à-dire celui que l'ÉgUse catholique a porté dans son sein pendant des siècles, celui dont les papes ont favorisé le progrès et que les ordres religieux ont encouragé de leurs libéralités et de leur protection. Voilà bien l'art chrétien.
Après cela, si nous voulons nous rendre compte de la base fondamentale sur laquelle repose cet art, avant tout, nous y trouverons Jésus-Christ. Non pas Jésus- Christ homme seulement ; car, alors, le phénomène serait inexplicable; mais Jésus-Christ Homme-Dieu, Jésus- Christ la source du beau comme la source du vrai ; Jésus- Christ, enfin, qui est « la vraie lumière ; par qui tout a été fait, sans qui rien n'a été produit, et qui fait rayonner ses clartés sur tout homme venant en ce monde (i). » Partant de ce principe, tout s'explique dans le Christianisme; et l'art chrétien n'est plus qu'une expression toute naturelle de ridée divine qu'il contient. Mais, détruisez cette vérité fondamentale, alors tout croule dans la société régénérée par Jésus-Christ; et l'art chrétien demeure, comme tout le reste, sans raison dans le passé, sans inspiration pour le présent, avec la seule et désolante perspective des ruines pour l'avenir !
(1) Joan., c. I, Y. 3 et 9.