‹ Le catholicisme considéré dans ses rapports avec la sociétéChapitre 32 sur 35 · DE L EGLISE DAXS SES RAPPORTS AVEC LETAT · texte numérisé non relu

DE L EGLISE DAXS SES RAPPORTS AVEC LETAT

pacifique qui convient à leur caractère sublime, me paraissent donc hors de propos, à moins qu'il ne fût question de guerres offensives et injustes; ce qui, je crois, ne s'est pas vu, ou s'est vu du moins assez rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées (1). »

3° Mais enfin l'Inquisition! L'Inquisition, ce redoutable tribunal qui procédait par la torture, et qui envoyait à la potence ou au bûcher ceux qui étaient assez rebelles pour ne pas reconnaître l'infaillibilité de l'Église; comment la justifier?

Si l'on entend parler de l'Inquisition qui fut la plus célèbre, de l'Inquisition espagnole, nous ne voudrions certes pas nous charger de l'absoudre en tous points. Elle fut peut-être dans les instincts de l'époque ; mais il est au moins regrettable qu'elle en soit éclose et qu'elle s'en soit pénétrée. Nous ne nions pas qu'elle ait rendu des services, mais elle en procura le bienfait par des moyens certainement trop sévères; et, malgré les maux dont on suppose qu'elle a prévenu l'explosion, on peut dire, avec l'éloquent évêqae de Nîmes, que c'est avec bonheur qu'on arracherait cette page aux annales de l'hamanité.

Mais d'abord^ ajouterons-nous, en suivant le même prélat dans la Conférence qu'il fit à Notre-Dame de Paris sur ce sujet, il est certain que l'Éghse ne prit point l'initiative dans l'établissement de cette Inquisition, et que ce tribunal ne dut son origine qu'aux calculs et aux avances du pouvoir temporel. La politique en fut le but fondamental.

Si, ensuite, on reproche à l'Église d'avoir exercé un ministère barbare dans l'Inquisition espagnole par l'intermédiaire des Dominicains, qui en furent les princi-

{U Du Pape, liv. II, c. VU.

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paux agents, nous répondrons, d'abord, que cet Ordre religieux ne fut jamais délégué ni par la papauté, ni par J'épiscopat, pour exercer ce ministère; on ne peut donc pas dire qu'il y ait jamais été le délégué de l'Église. D'ailleurs, quand on fait des religieux de l'Inquisition autant de juges criminels et de bourreaux, c'est du roman et de la calomnie. Ils n'avaient là qu'une mission théologique à remplir, en prononçant sur les doctrines ; ils se bornaient donc à juger sur un fait dogmatique, et n'allaient pas plus loin. Que si le condamné, au sortir de leurs mains, passait au bras séculier, pour y subir le châtiment, ce n'est point à eux qu'on doit demander compte de ce supplice ; ils n'avaient rempli que les fonctions d'un jury, comme dans nos tribunaux : on n'a donc pas le droit de faire rejaillir sur ces religieux le sang versé sur les bûchers de l'Inquisition.

On a insinué que, si l'Église n'a pas concouru directement aux exécutions de ce tribunal, du moins n'a-t-elle pas été sans les approuver, et qu'elle a même été jusqu'à s'en réjouir. « Nous ne nierons pas, dit Mgr Plantier, que des voix rares et isolées, dans le clergé d'Espagne, aient fait entendre quelques paroles d'approbation; mais jamais les procédures de l'Inquisition ne réunirent en masse l'adhésion des évêques dispersés; jamais concile général ne souscrivit à cette institution; jamais, enfin, elle n'obtint l'assentiment et le suffrage de l'Église. »

Nous dirons plus, c'est que de nombreuses désapprobations poursuivirent ses rigueurs, en Espagne, en France, et surtout en Italie, par l'organe des Papes. Ce fut au point que l'on vit des persécutés de l'Inquisition espagnole se réfugier à Rome, pour en appeler au Saint- Siège. On dit que les Pontifes de Rome auraient dû se montrer plus sévères à l'égard des rois espagnols, qui abusaient ainsi de l'Inquisition. Mais à une époque où le monde était en fermentation, et où les princes avaient à soutenir d'ailleurs des luttes si violentes, il faut tenir

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compte des ménagements que devait garder la papauté : trop de rigueur, de sa part, pouvait tout compromettre.

Mais enfin, nous dit-on, Rome n'a-t-elle pas du moins encouragé l'Espagne, en faisant elle-même usage de l'Inquisition? Oui, c'est vrai, Rome a fait usage de l'Inquisition ; mais dans quelles conditions et avec quelle différence! Telle est sa gloire, à elle; telle est son expuse, qu'elle n'a jamais eu à se reprocher ni des procédés iniques, ni des condamnations capitales. On a pu la trouver sévère, mais on ne la vit point cruelle. La chose est si vraie, que VEyicyclopédie elle-même en convient, et qu'elle s'étonne, en comparant les Espagnols aux Italiens, que ceux-là aient mis tant de rigueur dans l'exercice d'une juridiction où ceux-ci, ses inventeurs, mettaient tant de douceur et d'indulgence.

En résumé, voilà donc, sur le grave sujet qui nous occupe, quatre faits établis. L'Église n'a point pris l'initiative dans l'inauguration de l'Inquisition en Espagne ; l'Église n'y a point exercé les fonctions d'une magistrature sanguinaire ; l'Église n'en a point approuvé ni encouragé les excès; l'Église et Rome, au contraire, n'y sont intervenues que pour régulariser ses formes, tempérer ses rigueurs, et souvent révoquer ses sentences et sauver ses victimes. Que nous faut-il de plus pour les justifier en face de leurs accusateurs (1)?

Après ces réponses données à la triple accusation portée contre l'Église, relativement à l'exercice de sa suprématie, il ne nous reste plus qu'à la considérer dans sa quatrième période, qui est l'époque de l'agression contre son pouvoir spirituel.

IV. — Bien avant le commencement de cette époque, que nous plaçons vers le milieu du xvi^ siècle, au temps où s'accomplit la prétendue Réforme, cette agression

(1) Voyez la Conférence de Mgr Plantier, sur VEs^rit de V Église comme, autorité doctrinale. Avent de 1847.

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s'était produite contre le pouvoir spirituel de l'Église, par la fameuse querelle des investitures.

ce Certes, dit à ce sujet M. de Maistre, ce n'était pas une vaine question que celle des investitures. Le pouvoir temporel menaçait ouvertement d'éteindre la suprématie ecclésiastique. L'esprit féodal, qui dominait alors, allait faire de l'Église, en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur... Ce prince vendait publiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes ; un concubinage scandaleux souillait l'ordre sacerdotal ; il ne fallait plus qu'une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint-Siège seul put s'opposer au torrent, et mettre au moins l'Église en état d'attendre , sans une subversion totale, la réforme qui devait s'opérer dans les siècles suivants. Les Papes ne disputaient point aux empereurs l'investiture par le sceptre, mais seulement par la crosse et l'anneau. Ce n'était rien, dira-t-on. Au contraire, c'était tout. Et comment se serait-on si fort échauffé de part et d'autre, si la question n'avait pas été importante ? Les Papes ne disputaient pas même sur l'élection, comme Maimbourg le prouve par l'exemple de Suger. Ils consentaient de plus à l'investiture par le sceptre, c'est-à-dire qu'ils ne s'opposaient point à ce que les prélats, considérés comme vassaux, reçussent de leur seigneur suzerain, par l'investiture féodale, ce mère et mixte empire [inerum et mixtum imperium), pour parler le langage féodal, véritable essence du fief, qui suppose, delà part du seigneur féodal, une participation à la souveraineté, payée envers le seigneur suzerain, qui en est la source, par la dépendance politique et la loi militaire. Mais ils ne voulaient point d'investiture par la crosse et par l'anneau, de peur que le souverain temporel, en se servant de ces deux signes religieux, pour la cérémonie de l'investiture, n'eût l'air de conférer lui-

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même le titre et la juridiction spirituels, en changeant ainsi le bénéfice en iîef; et, sur ce point, l'empereur se mt, à la fm, obligé de céder. En un mot, c'en était fait de l'Église, humainement parlant ; elJe n'avait plus de forme, plus de police, et bientôt plus de nom, sans l'intervention extraordinaire des Papes, qui se substituèrent à des autorités égarées ou corrompues, et gouvernèrent d'une manière plus immédiate pour rétablir l'ordre [1). »

Ce ne fut pas seulement en Allemagne, pendant le XI' siècle, qu'éclatèrent les querelles des investitures ; plus tard, elles se représentèrent en Angleterre et même en France, avec plus ou moins de prétentions de la part des princes, et toujours avec la même fermeté de la part des Papes. Louis XIV lui-même sembla les faire renaître dans la question des droits de la Bégaie, sous le pontificat d'Innocent XI; mais, cette fois encore, le Pape ne recula point devant les prétentions du grand roi, et il ne cessa de protester, jusqu'à sa mort, contre cette violation despotique des droits de l'Église >

Après l'agression des souverains dans la querelle des investitures, l'Église eut à soutenir le choc des princes allemands dans la querelle des protestants. C'était une agression terrible que celle-là. Les princes protestants ne cherchaient plus seulement à diminuer la puissance spirituelle de l'Église, ils en voulaient la complète destruction. Et, comme ils la poursuivaient avec des moyens matériels bien supérieurs à ceux dont les Papes pouvaient disposer; et, comme ils étaient assez forts pour envahir et ravager leur domaine temporel, ils commençaient par là leur œuvre destructive, et l'on avait tout à craindre de leur audace. Un moment, on trembla pour l'Éghse romaine : ce fut quand le connétable de Bourbon dirigeait contre Rome ses légions altérées de pillage et de sang. Mais l'ange qui avait frappé Antio-

(1) Du Pape^ liv. II, c. vu

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chus l'attendait à la brèche qu'il avait faite pour monter à l'assaut, et Rome fut sauvée.

Après les princes allemands, ce furent les rois anglais qui attaquèrent l'Église dans son domaine spirituel avec les armes du protestantisme. Après les rois anglais, ce fut la politique française elle-même, dans ses démêlés avec les princes du Nord, sous le règne de Louis XIII et sous la minorité de Louis XIY. Toutes ces luttes étaient autant d'horribles tourmentes qui bouleversaient l'Église de Jésus-Christ; mais le divin Fondateur ne cessait point de diriger lui-même la barque de Pierre; et, s'il semblait dormir à certains jours où le péril était plus imminent, bientôt il se levait, et, commandant aux vents et à la tempête, il ramenait le calme et la sérénité.

Il semble que l'inutile agression des souverains dans la querelle des investitures et dans les démêlés des protestants, aurait dû décourager ceux qui en voulaient encore, après eux, à la puissance spirituelle de l'Église : il n'en fut pas ainsi. On essaya d'autres armes dans le xviii*" siècle, et ce furent celles de la philosophie. Non pas de cette philosophie qu'avaient enseignée Aristote et Platon; mais on exhuma le matérialisme d'Epicure et les railleries bouffonnes de l'apostat Juhen, on les présenta sous la forme d'une littérature piquante, et l'on donna pompeusement à cet amalgame le nom de philosophie.

Ce ne furent pas les souverains qui accomplirent directement cette œuvre, ils avaient bien autre chose à faire dans les démêlés de leur politique et dans leurs intrigues de cour; mais ils couvraient de leur royale protection les agents de cette philosophie, ils les favorisaient, ils les récompensaient; et, quand la machine philosophique paraissait bien montée, on la poussait comme un bélier sur la chaire de Pierre, afin de la renverser. C'était la Russie, c'était l'Angleterre, c'était la

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France, c'était l'Autriche, c'était la Prusse, c'étaient toutes les cours du Nord, qui se donnaient la main dans cet infernal concours, qui avait pour but de faire couler la barque de Pierre, au moyen des littérateurs, des poètes et des philosophes. Ah! sans doute, plusieurs Papes y sont morts à la peine! mais enfin, quand on croyait la papauté bien écrasée sous un coup définitif dont elle ne devait plus se relever, un jour, on la voyait reparaître plus radieuse que jamais. L'Église restait debout avec sa croix, pendant que le monde était emporté dans les tempêtes de la révolution. Et quelle était donc la force qui faisait ainsi triompher la papauté des attaques de la philosophie, comme elle l'avait fait triompher déjà des fureurs de l'hérésie? Cette force, c'était uniquement celle de la vérité ; c'était celle qui vient de Dieu dans une conscience tranquille, et qui ne répond à l'agression des liommes que par la confiance inébranlable de sa supériorité : Confidite, ego vici mundum. Les papes n'avaient pas peur, parce qu'ils avaient, pour les défendre, Celui qui a vaincu le monde.

Et pourtant, un souverain se trouva, au commencement de ce siècle, qui crut pouvoir triompher par la force des armes de la puissance qui avait résisté à ses prédécesseurs , dans la querelle des investitures, dans les démêlés de l'hérésie et dans les tentatives de la philosophie. Quelle était donc la puissance qui oserait lui tenir tête, à lui qui se flattait d'avoir subjugué presque toute l'Europe ? Ne lui sufQrait-il pas de montrer ses aigles sur le sommet des Alpes, pour faire rentrer dans la poussière ce vieillard de Rome qui se serait imaginé pouvoir lui résister? Ainsi pensait l'illustre conquérant du xix^ siècle. Mais, quand il voulut se mesurer avec cette puissance qu'il jugeait d'abord si caduque, quand il voulut lui arracher des concessions qui violaient les lois de l'Église et la conscience de ses pasteurs, il reconnut bientôt qu'il avait à faire à un colosse de granit, et

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qu'il épuiserait, à le renverser, plus d'un million de soldats. Il fut donc obligé de céder à l'inflexibilité de cette résistance ; et le Pontife qu'il avait inutilement et si durement persécuté, ce Pontife le bénissait encore des hauteurs du Vatican, lorsqu'il mourait dans l'exil sur le rocher de Sainte-Hélène.

Ainsi, de quelque part que vint l'agression contre la puissance spirituelle de l'Église, de l'ambition des souverains, de l'hérésie, de la philosophie et de la force des armes, la papauté ne se laissa point intimider, et elle y répondit toujours avec une inflexible fermeté et une confiance inébranlable .

Et maintenant, en reprenant la question que nous posions au commencement de cette étude, et en nous demandant quelle fut la conduite de l'Église dans ses rapports avec les différents États, depuis l'établissement du Christianisme et dans la suite des âges, il nous semble que nous sommes en droit de répondre par ce résumé général:

Dans la première période, qui fut celle de la persécution, l'Église ne répondit au pouvoir qui la frappait que par la fidélité au devoir, avec le courage du martyre.

Dans la deuxième période, qui fut celle de la protection donnée à l'Égiise par le pouvoir civil, la papauté se montra reconnaissante sans faiblesse, et elle rendit moralement au pouvoir de l'État beaucoup plus qu'elle n'en avait reçu temporellement.

Dans la troisième période, qui fut celle de sa suprématie, la papauté usa généralement avec modération de la puissance qu'elle tenait de son divin Fondateur et de celle qui lui venait de la confiance des peuples ; et les trois grandes accusations portées contre l'Église, au moyen âge, s'évanouissent d'elles-mêmes à la lumière d'une histoire impartiale.

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Enfin, dans la quatrième période, qui fut celle de l'agression contre le pouvoir spirituel de l'Église, la papauté ne répondit aux différentes attaques qui furent dirigées contre elle, que par une fermeté sans défaillance et une confiance sans bornes.

En terminant cette étude, on se demande quels pouvaient donc être l'intérêt et les motifs de ces vexations incessantes du pouvoir civil contre l'Église, dans les siècles chrétiens, et lorsqu'il en recevait continuellement la plus dévouée, la plus généreuse et la plus forte protection. Hélas! la réponse n'est pas difficile à trouver : c'était Tintérêt des plus mauvaises passions, et le motif particulier de l'ambition. La papauté aurait joui d'une complète quiétude, si ses Pontifes avaient renoncé à se faire les défenseurs de la sainteté du mariage, des lois disciplinaires de l'Église et des libertés de l'Italie. Oui, mais alors ils n'auraient plus été les bons pasteurs dans le bercail de Jésus-Christ : ils eussent été des mercenaires, de ces hommes qui prennent lâchement la fuite, à la première apparition du loup. Il n'en est point ainsi du vrai pasteur : celui-là n'a point peur; « et c'est lui qui donne sa vie pour ses brebis (1). »

(1) Joan., c. X, Y. 11.

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