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LES APOTRES ET L'EMPIBE

croyances superstitieuses d*anciennesi populations polythéistes, mais encore avec toute la législation de Fempire. Entre le Dieu de Jésus et le Jéhova d'Israël la différence n'était pas grande; Jésus avait censuré l'hypocrisie des scribes et des pharisiens, mais n'avait pas attaqué directement le sacerdoce hébraïque. Les apôtres gardèrent aussi une certaine réserve à l'égard des dieux grecs et italiens et ne dirigèrent que des attaques faibles, indirectes et prudentes, contre les sacerdoces traditionnels. Mais Jésus avait été déclaré fils de Dieu et Dieu lui-même ; une loi de l'empire interdisait formellement l'introduction de dieux nouveaux sans un vote du Sénat. En outre Tempereur, comme souverain pontife, se voyait devenir prêtre d'un dieu nouveau, ignoré de lui, sans ministres reconnus et non accepté par les populations. La prédication des apôtres était donc une attaque sans cesse répétée à l'une des lois constitutionnelles de l'Empire romain.

Dans les pays helléniques, où l'instruction populaire était plus avancée et dont l'esprit était à la fois plus sceptique et plus tolérant, les difficultés furent moindres : le public se contentait quelquefois de repousser par le dédain les doctrines qui semblaient inacceptables. C'est ce qui arriva dans

Athènes, quand Paul, que l'on avait écouté avec intérêt, en vint à parler de la résurrection des corps. Les Athéniens se prirent à rire, mais ne songèrent point à punir Tapôtre de ce qui leur semblait une simple et innocente folie. Ils se contentèrent de lui tourner le dos en disant : « Nous t'écouterons une autre fois. » (Act. des Ap., xvii). Il n'en fut plus de môme en pays romain, ni dans celles des villes orientales où l'autorité romaine était plus sévère que dans Athènes. Là il fallut vivre malgré la loi. Les convertis durent s'organiser en petites assemblées ou églises clandestines^ qui ne purent elles-mêmes .subsister qu'à la condition de suivre à la rigueur les préceptes du Maître, tels que les disciples les interprétaient. Les lettres ou Épîtres des apôtres nous font pénétrer dans ces associations disséminées, nous en montrent l'esprit, font apparaître les relations qu'elles entretenaient d'un pays à l'autre, la manière dont elles accomplissaient leur œuvre. Les Actes des apôtres nous font assister à leur établissement et nous retracent les difficultés qu'il rencontra.

En Judée, Jésus et ses disciples avaient pu vivre de peu et sans posséder un grand avoir, parce qu'ils avaient de nombreux amis qui les recevaient chez eux. C'est cependant une sorte de problème de savoir quelles étaient leurs ressources matérielles et comment ils ont pu passer le temps qu'a duré la prédication. Quand ils se furent répandus au dehors et qu'ils eurent commencé leur vie errante de missionnaires évangéliques, la force des choses les contraignit à constituer leurs petites Églises dans des conditions dont l'antiquité n'offrait que peu d'exemples. 11 fallut que les plus riches payassent pour les plus pauvres et que l'on mît tous les biens en commun. Pour cela on vendait les propriétés qu'on pouvait avoir et on en apportait le

prix entre les mains du chef de rassociation. Celuici en avait Vadministration. Nous savons que la communauté des biens régnait depuis longtemps dans quelques sectes isolées, tels que les esséniens en Judée et les thérapeutes en Egypte. Le rôle de Judas parmi les Douze prouve que le môme système était pratiqué dans cette première Église que formaient entre eux Jésus et les apôtres. Mais quand d'autres réunions se furent créées çà et là, il devint beaucoup plus impérieux, parce qu'elles étaient comme perdues au milieu de populations indifférentes ou hostiles. Du reste, si un homme vendait ses biens pour en verser le prix à la masse commune, il n'en continuait pas moins son métier, pour lequel il trouvait une garantie suffisante et assurée dans la caisse sociale et dans les avantages moraux que l'association procurait.

Les Actes des apôtres ont été écrits avec une certaine naïveté. L'auteur ne semble pas avoir eu ridée bien nette de la gravité des faits qu'il raconte et des doctrines qu'il expose. On y voit trèsclairement que, dès les temps apostoliques, les Églises n'étaient pas seulement des confréries pieuses où l'on se proposait l'acquisition du royaume de Dieu, mais aussi des sociétés financières et ouvrières, ayant une caisse et une administration et

dont les membres avaient pour garantie le capital produit par la vente des biens et versé dans le trésor commun. Paul, dans ses épîtres, se vante plusieurs fois de n'avoir rien coûté à ce trésor. Le système qui régnait dans le monde antique était celui de la propriété individuelle ; ce système, comme nous l'avons observé tout à Theure, avait eu pour conséquences l'abolition de la petite propriété et la réunion dans quelques mains de presque toute la fortune publique. Il avait produit l'extrême richesse et l'extrême misère. Le remède eût été sans doute la création de sociétés financières et industrielles, dans lesquelles chaque intéressé eût conservé, non-seulement la nue propriété, mais encore l'usufruit de son apport et la faculté de retirer sa part en la vendant à d'autres. C'est le principe des compagnies modernes, principe que les anciens paraissent avoir ignoré. La société périssait donc par un vice inhérent au développement exclusif et excessif de la propriété privée, l'absorption des petites fortunes par les grandes. Les sociétés secrètes fondées par les disciples de Jésus prirent le contrepied de cet état de choses et allèrent aussitôt à l'extrémité opposée. Car en réalisant une propriété pour en verser le prix à la caisse chrétienne, on faisait l'abandon total de ce dernier, qui tombait

d'un bloc dans la communauté. La société devenait riche, mais ses membres n'avaient plus rien à eux. Pour mieux dire, ils avaient à eux le titre de chrétiens, la protection sociale, les avantages moraux et religieux qui y étaient attachés, une mission de propagande et leur part dans le royaume de Dieu,

Par cette institution à la fois mystique et pratique, les Églises chrétiennes échappaient à presque tous les vices de la société laïque. En effet le besoin qu'éprouve l'esprit humain d'apercevoir un point fixe, vers lequel il dirige toutes ses pensées et toutes ses actions, était satisfait. À la place des dieux impuissants que le paganisme avait légués à ces temps d'incrédulité, on apercevait dans îes profondeurs d'un ciel idéal une divinité unique, vivante et toute-puissante, dont Jésus-Christ avait été le fils et le médiateur. Gomme il avait groupé autour de lui quelques fidèles pendant sa vie, il devait dans l'autre réunir encore et pour toujours la troupe élue de ses sectateurs ressuscites. Ainsi la croyance chrétienne retirait les hommes de cette variété infinie d'opinions, qui flottait dans le monde païen ; elle tournait tous les visages vers un seul et unique objet. Les associations étaient un moyen pratique dé parvenir à ce terme suprême.

Dans la vie présente l'associé chrétien abandonnait son avoir, mais acquérait en échange la sécurité pour lui-même et pour sa famille ; il échappait aux tourments de l'ambition mondaine^ à la plupart des impôts, à une foule de lois qui restreignaient la liberté individuelle et frappaient surtout les riches, enfin à l'esclavage. 11 avait donc presque tous les bénéfices de la société, sans en supporter les charges.

Les apôtres saisirent avec une extrême passion la pensée da ce nivellement des fortunes et des conditions ; pour la réaliser ils ne reculèrent devant aucune objection. L'abandon de toute fortune privée fut déclaré par eux une. condition absolue pour être admis dans la confrérie. L'histoire d'Ananias et de Saphira (Act., v) en donne une preuve effrayante. Cet Ananias^ d'accord avec Saphira sa femme, avait vendu ses propriétés ; mais il avait retenu uae partie des fonds et il apportait le reste aux apôtres. Pierre le savait : quand Ananias se présenta avec son apport, Pierre lui reprocha devant l'assemblée d'avoir menti à Dieu ; Ananias tomba mort ; on emporta son cadavre pour l'enterrer. Trois heures après, la femme entre à son

tour ; Pierre lui fait le même reproche et ajoute : <c Ceux qui ont enseveli ton mad sont à la porte; ils t'emporteront toi aussi » ; Saphira tomba morte à ses pieds. L'auteur des Actes ajoute : «Cela donna une grande crainte à toute TÉglise et à tous ceux qui en entendirent parler. » Je n'examine pas la valeur morale de cet acte de Pierre, foudroyant en quelque sorte par sa parole le mari et la femme pour une action qui nous paraîtrait aujourd'hui fort légitime. Mais il montre à quel point de sévérité parvint, dès l'origine du -christianisme, la règle fondamentale de la communauté des biens. Du reste, cette règle est souvent exprimée dans le Nouveau Testament, mais surtout dans les Actes. De quelque manière qu'on l'envisage, il est difficile de voir dans ces principes des premières Églises chrétiennes autre chose que ce qu'on a désigné de nos jours du nom de « communisme » . Que poursuit la secte moderne ? la mise en commun des biens, le droit égal au partage, le nivellement des conditions. Mais il y a cette difTérence que le communisme de nos jours, s'éloignant en cela de la doctrine de Saint-Simon, est une théorie purement sociale et non pas une religion, puisqu'il ne poursuit aucun but au delà de la vie présente. La réforme qu'il propose veut simple-

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ment une amélioration du sort des pauvres aux dépens des riches. Le communisme apostolique n'était pas un but, mais un moyen : le but constamment proclamé et souvent atteint, était la réforme morale des hommes, leur union dans un même culte et leur égale participation à de communes espérances. Chez nous les communistes sont uniquement des révolutionnaires, puisque toute notre société repose sur le principe de la propriété privée ; de plus ils le sont dans un mauvais sens, puisque, ne visant pas un but plus élevé, ils ne peuvent guère espérer amener pacifiquement les hommes à partager leurs idées et n'ont pas d'autre moyen de succès que la révolution par la violence. Les associations chrétiennes étaient doublement révolutionnaires : elles substituaient un Dieu nouveau et « inconnu » à tous les dieux que la société reconnaissait ; elles proposaient ainsi ladestruction des cultes, publics et un effrayant bouleversement religieux ; aucun des sacerdoces ne devait être épargné ; la tentative atteignait l'empereur môme, qui était souverain pontife pour tout l'Empire romain. En même temps, les principes communistes sur lesqu^lT reposaient ces associations entraînaient à leur suite la suppression de l'esclavage, la ruine des industries serviles, celle de l'agriculture,

le renversement des foriunes et le désordre dans toutes les administrations de l'État.

Les Églises semblent avoir voulu mettre ces doctrines à exécution dans toute leur plénitude. C'est du moins ce que Ton peut inférer de certains passages des Actes des apôtres et même encore de TApologétique de TerluUien. Cependant cette absorption presque complète de l'individu par la société n'était pas sans rencontrer des oppositions, ni sans provoquer des défections. Elle est peu conforme à la nature humaine, dont les meilleures productions sont dues à l'initiative et à la liberté personnelles . Il faudrait, pour atteindre à l'uniformité sociale poursuivie par les premiers chrétiens, une ressemblance de caractère, de mœurs et de capacités plus grande que celle qui se rencontre chez les hommes. Il arrivait donc que l'intérêt individuel se révoltait quelquefois, violait la convention et portait le trouble dans l'Église. C'est ce que nous apprennent, entre autres documents, TApocalypse et plusieurs épîtres de Paul, où cet apôtre du second âge, moins rigide et moins inflexible que ceux du premier, adresse des reproches à certains fidèles, en même temps qu'il fait des concessions à l'inégalité naturelle des hommes. Toutefois^ ces concessions, faites à la nature

humaine, ne détruisaient pas la règle primitive énoncée par Jésus lui-même, ordonnant le renoncement aux biens privés et le relèvement des pauvres au dépens des riches.

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