LA SOCIÉTÉ SECRÈTE
Les petites Églises établies, au moyen de la propagande, sur un assez grand nombre de points, particulièrement dans les villes, étaient organisées d'après un type unique et admettaient les mêmes doctrines. Cette uniformité rendait faciles leurs relations mutuelles. Mais comme le but qu'elles poursuivaient était la substitution d'une société nouvelle à celle qui existait légalement, elles se virent dans la nécessité de cacher leur existence et de fermer leurs réunions à quiconque n'était pas chrétien. Il leur fallut donc avoir un signe de reconnaissance, qui permît à un chrétien du dehors d'y pénétrer. Un symbole de foi, un mot d'ordre put dans les premiers temps servir de passe-port. Mais quand l'antagonisme des Églises
chrétiennes et de la société antique fut devenu plus apparent, il fallut des précautions plus rigoureuses. Dès le temps desaintPaul, un chrétien ne pouvait pénétrer dans une réunion de chrétiens, autre que la sienne, sans être muni de ce qu'on appelait une iessère; c'était une lettre délivrée au fidèle par son chef ecclésiastique et revêtue d'une sorte de timbre. Souvent cette lettre était chiffrée^ comme nos dépêches diplomatiques, c'est-à-dire écrite en caractères compris des seuls chrétiens et quelquefois même de l'évêque seulement. Outre ces lettres, on faisait aussi usage de signes de reconnaissance en métal ou en os, d'anneaux, de cachets sur lesquels était gravé le poisson mystique, le monogramme du Christ ou un autre symbole connu. Ces objets étaient distribués aux nouveaux baptisés. La lettre de passe était lue dans la réunion, et, s'il ne s'élevait point de réclamations, le fidèle était admis aux exercices et à renseignement secret de la communauté. Par ce moyen on connaissait si un homme était ennemi où associé, kostis vel sociusy les Églises communiquaient sûrement entre elles et formaient une vaste association secrète, qui peu à peu s'étendit dans tout l'empire. En effet la prédication avait commencé dans les grandes villes; de là elle rayonnait dans les villes secondaires et
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dans les campagnes. G* est ce que nous apprend répître de saint Paul aux habitants de Thessalonique : il les loue dans cette lettre d'avoir fait de leur ville un centre de propagande, qui a répandu la foi dans toute la Macédoine, TAchaîe et ailleurs.
Mais quand les associations commencèrent à grandir et à s'organiser, il devint plus difficile d'y être admis ; la réception d'un sociétaire fut entourée d'épreuves qu'il fallait subir. Les faits avaient démontré dès le commencement et démontrèrent plus clairement dans la suite combien la publicité des réunions suscitait de dangers. Ceux qui avaient déclaré leur intention de se faire chrétiens étaient soumis au long enseignement préparatoire qui constituait le catéchuménat et pendant lequel, au temps de Cyrille de Jérusalem (315-886), ils étaient encore regardés comme « des gens du de** hors )) . A un certain moment de l'office, on les faisait sortir ; c'est seulement après le baptême que le néophyte était admis aux sacrements, et pouvait assister à tout le sacrifice» Aucun chrétien n'avait le droit de révéler au dehors les mystères, comme ceux de la Trinité et de l'Eucharistie ; entre eux, les fidèles en parlaient à tnots couverts, au moyen d'images et d'expressions symboliques;
L'organisation des Églises et leurs relations entre elles étaient également tenues secrètes ; un enseignement doctrinal et passionné, où le supplice de Jésus était toujours donné comme un modèle, accoutumait les associés à garder leur serment, fûtce au prix de la vie.
Ainsi donc, la situation des Eglises par rapport à la société payenne était très-nette : la foi chrétienne les mettait en opposition avec elle sur tous les points. Par Tesprit de propagande elle faisait croître de plus en plus cette opposition et tendait à donner à la lutte des proportions énormes. C'était la première fois que l'on voyait paraître un prosélytisme de cette nature dans le monde occidental. Ni les religions grecques, ni les religions italiennes, ni à plus forte raison celles des peuples du Nord et de l'Ouest que les Romains avaient vaincus, n'étaient animées d'un tel esprit. Quoique les Perses eussent pour le polythéisme des Hellènes une haine mêlée de mépris, on ne peut pas dire cependant que les guerres de Darius et de Xercès eussent été des guerres de religion et de propagande, comme le furent plus tard celles des mahométans. Quant au judaïsme, bien loin de chercher des recrues au dehors du peuple hébreu, il s'était toujours montré fermé aux étrangers.