LES COMMENCEMENTS
l'universalité de l*église.
Les origines de TÉglise romaine se confondent avec celles du christianisme : ni Farchéologie chrétienne, malgré ses récents- et immenses progrès, ni rétude comparative des dogmes n'ont pu trouver un moment précis où les anciennes églises chrétiennes se soient séparées. Je ne parle pas du grand schisme qui porte le nom de Photius, car il n'a fait que constater, en quelque sorte, un état de choses qui existait auparavant. La séparation des Grecs et des Latins s'est produite lentement et par un ensemble de causes que nous n'avons pas à exposer ici, qui ont agi dès le commencement "et
qui sont moins superficielles qu'on ne Ta quelquefois supposé. Cette division est devenue plus tard un antagonisme, et les Croisades l'ont transformée en une hostilité flagrante. Il en est résulté que le titre de catholique ou d'universelle que se donne l'Église romaine lui est contesté, non-seulement par les Églises protestantes récemment sorties de son sein, mais aussi par les Églises d'Orient, c'est-à-dire par presque tous les chrétiens de la Grèce, de l'Afrique, de l'Asie et de la Russie. L'Europe latine est en relations continuelles avec toutes ces contrées et n'ignore pas qu'en fait l'Église romaine n'est point universelle. 11 en résulte pour cette Église une défaveur.
Si Ton interprète ce mot dans un sens mystique pour dire que la doctrine catholique est celle de toutes les nations, cela même n'est vrai que dans une certaine mesure, car l'Église romaine a des doctrines qui lui sont propres et que ses sectateurs ont seuls adoptées; en cela elle est particulière. Celles qui pourraient lui constituer un droit à l'universalité lui sont communes avec tout le christianisme; mais les chrétiens ne forment pas jusqu'à présent la majorité des hommes qui vivent sur la terre. Les bouddhistes, les brâhmanistes et. les mahométans réunis dépassent en nombre les chré-
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tiens et suivent des doctrines souvent en contradiction avec celles de l'Occident. Ce n'est donc pas seulement l'Église romaine, c'est l'Église chrétienne tout entière qui manque d'universalité.
Le mot catholique a pu être justifié dans les premiers temps, alors que les dogmes chrétiens n'étaient point fixés et n'offraient encore que ces idées un peu vagues et poétiques qui circulaient dans tout rOrient depuis plusieurs siècles. D'une part, en effet, les Juifs étaient répandus par groupes dans une grande partie du monde romain, en Egypte, dans l'Asie moyenne et mineure, en Grèce, en Italie et sur d'autres points de l'Empire; du moment où les doctrines, prèchées par les apôtres et par leurs disciples pénétraient dans toutes ces petites synagogues, on pouvait voir dans cette propagation de la foi nouvelle une sorte de réseau dont les mailles enveloppaient l'Empire romain tout entier.
D'un autre côté les grandes conceptions que les prêtres nous présentent comme nouvelles à cette époque, ne l'étaient point. On connaissait, non-seulement en Egypte, mais dans toute l'Asie, le Père, le Fils et l'Esprit : on peut s'en convaincre en lisant les écrits de Philon, philosophe Israélite contemporain de Jésus. Le nom de Jésus, c'est-à-dire Sauveur, n'apportait par lui-même rien de nouveau : l'ère
des Sauveurs datait de plus dejtrois cents ans et avait même précédé Ptolémée Sôter, dont le surnom signifie Sauveur, La théorie du Christ était beaucoup plus ancienne et avait été appliquée par les Juifs à plusieurs personnages, tels que Gyrus, avant que ce titre fût donné au Fils de Marie. La Perse ou rinde pratiquaient depuis bien des siècles les principaux sacrements : le baptême, le festin sacré, la pénitence. La vertu d'effacer les fautes, même involontaires ou originelles, est attribuée aux eaux par les brahmanes depuis les temps les plus reculés. Le banquet sacré est le fond même de leur religion et c*est lui qui a suscité tous les hymnes qui composent leur sainte Écriture. Quant à la confession, elle était déjà instituée, au moins en principe, dans les lois de Manou (xr, 227 et suiv.); mais ce fut le bouddhisme qui en fît une pratique habituelle et obligatoire. La théorie des Incarnations divines existait dans llnde dès le temps du Vêda; peut-être était-elle plus ancienne encore, quoiqu'elle n'ait pris son développement qu'aux temps brahmaniques. Quand Jésus de Nazareth et ses disciples enseignèrent ces choses dans l'Empire romain, ils avaient peut-être le droit de dire leur doctrine universelle, puisque tous les peuples civilisés les admettaient déjà autour d'eux.
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Ces faits sont aujourd'hui connus de tout le monde. Il existe cependant parmi nous une école d'érudits qui, avec le secours de Tarchéologie et de la linguistique, s'efforce de restaurer la théorie usée du pamémitisme et de faire croire au public que toutes les grandes idées modernes sont nées chez les fils de Sem. Peut-être la part de ces derniers avait-elle été trop amoindrie. Les catholiques, se rattachant à la Bible, ont aussi quelques motifs d'y chercher toutes leurs origines ; mais les petits faits né doivent pas faire oublier les grands. Il faudrait s'aveugler étrangement pour ne pas voir ce qui est clair aujourd'hui comme la lumière du jour, que les doctrines dont a vécu le monde moderne appartiennent à la race supérieure des Aryas ; que, nées dans l'Asie centrale, elles avaient pénétré depuis longtemps chez les Juifs et même chez les Grecs, quand Jésus et ses apôtres leur donnèrent un corps nouveau et fondèrent sur elles l'Église et la société de Tavenir. Pour se faire chrétiens, quelques Juifs durent se convertir et rompre avec leur nation. Au contraire François Xavier comprit merveilleusement que dans les Indes il prêchait en quelque sorte des convertis et, quoiqu'il eût caché la croix, il n'en fut pas moins mis au rang des grands saints. Quelle preuve plus frappante de
la communauté d'idées qui existait entre TOrient et les chrétiens, que de voir, mille ans avant François Xavier, le Bouddha et son maître honorés, sans qu'on le sût, dans toutes les églises chrétiennes sous les noms syriaques des saints Barlaam et Josaphat ? Ces saints, qui ne sont autres que les fondateurs du bouddhisme, sont honorés le même jour dans TÉglise grecque et dans l'Église latine ; et Ton est étrangement surpris de lire leur histoire dans le Lalita Vistâra^ ouvrage sanscrit composé lors du troisième concile bouddhique, au troisième siècle avant Jésus-Christ.
Certains personnages de la Bible sont aussi devenus des saints pour avoir annoncé ou figuré la venue du Christ ; mais depuis bientôt dix-neuf siècles aucun Juif, aucun sémite non converti n'a eu cette bonne fortune. Ennemis du christianisme dès sa naissance, les Israélites furent mis au ban de toutes les nations chrétiennes et ne sont rentrés en grâce avec quelques-unes que du jour oîi la foi s'est affaiblie au milieu d'elles.
L'œuvre propre du séiûitisme, c'estcelle de Mahomet. Le prophète a eu beau faire l'éloge de Jésus : ce qui se passe en Asie depuis douze cents ans et le sang qui coule encore dans l'Orient de l'Europe, sont une démonstration suffisante de l'hostilité qui
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règne entre les conceptions sémitiques et les nôtres. C'est aussi un avertissement pour les catholiques de faire en quelque sorte leur examen de conscience et de voir si les craquements que Ton entend dans l'édifice romain ne proviennent pas précisément d'un élément trop sémitique qu'ils auraient laissé s'y introduire. Mais nous reviendrons sur ce point. Nous avons dû commencer par ces explications pour faire entendre au lecteur que, si sous le mot caihoUcisyne nous comprenons l'Église romaine et ses tendances, nous ne faisons qu'employer un mot consacré par un long usage.
La simple lecture des Évangiles et des autres livres du Nouveau Testament fait voir que Tœuvre entreprise par Jésus était avant tout une réforme morale. Laissons de côté pour im moment la pari du merveilleux, déjà grande dans les Évangiles, très-grande dans les Actes des apôtres et souvent nulle dans les Épîtres. Admettons que les miracles dont la légende du Maître est accompagnée, ont. été un sacrifice fait à Tesprit du temps et un moyen de persuasion inévitable dans le milieu israélite où il enseignait. Ces actes d'une puissance surnaturelle n'étaient pas un but que le Sauveur se proposait, mais une voie par laquelle il espérait l'aire pénétrer son enseignement dans les esprits. Chacun lui demandait un miracle, il en faisait
souvent. Pourtant il rencontrait beaucoup d'incrédules et faisait seulement quelques prosélytes, sur- , tout dans le bas peuple, chez qui les idées pures n'ont souvent accès que quand elles sont revêtues d'un corps et rendues palpables. S'il se fût contenté d'employer un langage abstrait et d'enseigner la morale au moyen de formules et de raisonnements, il n'eût eu aucun succès: il eût refait Tœuvre de Philon, qui était presque son contemporain et, comme ce philosophe, n'eût été goûté que des savants.
Les grandes réformes populaires ne se font pas de cette manière. Tous les réformateurs qui, dans cette partie de l'Orient, où tant de races se sont mêlées, ont entrepris de grandes prédications, les ont accompagnées de miracles : et cela, même dans le monde hellénique, comme on le voit par la yie d'Apollonius de Tyane. A l'heure même où nous écrivons, l'Orient n'est pas dépourvu de thaumaturges. Ceux qui reprochent à Jésus et aux apôtres d'avoir mêlé de miracles l'enseignement des plus belles doctrines morales et de les avoir ainsi dépréciées, se placent à un point de vue trop européen, trop moderne et ne tiennent pas compte dumilieu social où les fonda.teucs du christianisme enseignaient.
Il n'en est pas moins certain que le miracle était pour eux un procédé de démonstration et que leur but était la réforme des mœurs. Entendons ce dernier mot dans son sens général. Il ne s*agissait pas seulement d'améliorer la conduite privée des particuliers ; ce que Ton entendait par « le royaume » ou «le règne de Dieu », c'était une transformation totale ou, comme on dirait aujourd'hui, radicale de la société religieuse, civile et politique. Les règles les plus pratiques de la vie privée sont contenues dans le Sermon sur la .montagne, au chapitre V de saint Mathieu. Elles ne renferment presque rien qui ne fût enseigné et pratiqué depuis plus de cinq, cents ans chez les bouddhistes, mais elles faisaient alors un singulier contraste avec les idées et les mœurs des Juifs et des Hellènes, aussi bien qu'avec celles des Romains.
Sans doute il est possible, comme l'a fait M. E. Havet dans son livre « le Christianisme et ses origines », d'extraire des auteurs grecs et latins des préceptes analogues à ceux du Sermon sur la montagne. Mais nulle part, avant Jésus, on ne les trouve réunis en corps de doctrine, prêches aux peuples et mis en pratique, si ce n'est chez les bouddhistes. Ils étaient donc une nouveauté étrange au milieu de nations habituées à penser et
à agir autrement, et nous ne devons pas nous étonnet que, pour les faire valoir, leurs promoteurs aient cru devoir les appuyer d'actes surprenants et pour ainsi dire surhumains. La croyance aux miracles était répandue alors dans toute la moitié orientale de l'empire romain.
A mesure que les années s'écoulèrent, le nombre des miracles alla diminuant chez les chrétiens et finit par se réduire à rien, tandis qu'il croissait en Occident. Ce fut là une de ces différences profondes qui peu à peu séparèrent les deux Églises. En effet l'empire d'Orient, en se faisant chrétien, n'avait pas rompu avec la civilisation hellénique : les Grecs ne cessèrent pas dé cultiver les sciences et les lettres^ même après que Justinien, en 529, eut fermé les écoles païennes et en eut dispersé les professeurs. La réforme chrétien\ie accomplie, il ne parut plus nécessaire de l'ecourir sans cesse à de nouveaux miracles, pour la faire accepter d'un peuple civilisé qui ne cherchait plus à lutter contre elle. Au contraire, la chute de l'empire romain d'Occident amena dans l'ouest de l'Europe des peuples nouveaux qui ne s'appuyaient sur aucune civilisation antérieure et qu'il fallait convertir. Leur conversion les faisait passer subitement de la barbarie à l'état moral le plus avancé que l'Occident eût vu jusque-
là. Les miracles se continuèrent donc dans l'Église romaine comme une des nécessités du temps.
Plus tard la papauté devint la première puissance de l'Europe : sauf quelques libertés locales, elle domina sur toute la hiérarchie ecclésiastique et par elle sur les populations. La morale chrétienne était fort mal pratiquée au moyen âge non-seulement par les peuples, qui mirent tant de siècles à se policer, mais par le clergé lui-même, qui en cela ne différait guère d\i peuple ; toutefois aucun des préceptes chrétiens, aucune des croyances enseignées par rÉglise n'était repoussée par les populations. Les miracles n'eurent donc plus le but que leur avaient donné Jésus et ses premiers disciples. Ils ne servirent plus qu'à étonner les hommes, à leur faire sentir qu'il y avait dans la foi et, par la foi, dans le sacerdoce romain une puissance à laquelle les forces même de la nature ne pouvaient résister.
Telle a continué d*ôtre, telle est encore aujourd'hui la nature, tel est le but des miracles dont nous sommes témoins. Nous en avons vu un assezgrand nombre depuis cinquante ans ; il en est qui se continuent d'année en année et reviennent à des époques périodiques,. à des dates certainesyà des heures. réglées d'avance. Telle est, entre beaucoup
d'aulres, la liquéfaction du sang de saint Janvier à Naples. Aucun d'eux n'a un caractère moral et n'a pour effet une pratique plus exacte et mieux entendue des préceptes du Sauveur. Tous tendent également "à stupéfier les peuples et à les rendre plus dociles au joug ecclésiastique. Mais il y a trop de notions positives répandues dans le peuple, Tépreuve qu'il a faite, souvent à ses dépens^ de l'autorité sacerdotaie est trop bien gravée dans sa mémoire, pour qu'il ne remarque pas d'abord une différence entre les anciens miracles et les nouveaux. Ensuite le bruit que Ton fait autour de ces derniers efface cette diversité et ne sert qu'à éloigner les hommes des uns et des autres. Ainsi TÉglise, qui prépare, ou accepte, ou célèbre ces miracles prétendus, obtient par eux le résultat opposé à celui qu'elle en attend ; elle. travaille de ses propres mains à détruire dans les âmes l'édifice moral que Jésus y avait construit.
Il ne faut pas oublier non plus que presque toutes les circonstances sociales au milieu desquelles Jésus prêcha, ont disparu. La réformation qu'il voulait susciter s'est produite en effet, de sorte que le monde où nous vivons repose sur des principes fort différents de ceux d'alors. Nous n'avons pas la pensée de refaire ici un tableau qui a été cent fois retracé par les historiens. Mais, pour rendre compte de l'état présent de l'Église romaine, il est nécessaire d'en rappeler les principaux traits. Car si l'œuvre chrétienne était-restée inachevée et qu'il fallût la poursuivre, les efforts de l'Église pourraient avoir encore un but moral déterminé, le but que le Christ lui-même se proposait. Mais si ce but a étéatteînt,le rôle que l'Église doit jouer dans nos
sociétés ne peut plus être le même qu'autrefois. Or il est certain, pour les adversaires comme pour les amis de TÉglise romaine, qu'au temps de Jésus la société antique était épuisée et avait besoin de se renouveler entièrement. La Grèce avait la première donné le signal de la décadence; Rome avait suivi. Les anciennes religions n'avaient eu pour ainsi dire aucun caractère moral: c'était une espèce de philosophie de la nature qui, au lieu d'aboutir comme de nos jours à des formules abstraites, avait idéalisé toutes les forces cachées sous les phénomènes et en avait fait'des dieux. Gomme ces forces sont indifférentes au bien et au mal, les dieux n'étaient pas donnés comme des modèles à jmiter, mais comme des puissances volontaires qu'il était bon de se rendre propices. Les sacrifices privés n'avaient pas un autre sens, ni les prières un autre but. La société fut conçue comme une grande association d'intérêts identiques et le culte public comme l'acte religieux par lequel les dieux étaient ^n quelque sorte associés à ces intérêts. G'est ce qui est mis constamment en lumière par les auteurs anciens, par les historiens comme par les orateurs et les poètes. On en vint à penser que les hommes n'étaient pas mains nécessaires au bonheur des dieux que les dieux à celui des hommes. G'est sur
cette solidarité de la terre et du ciel qu'est fondée la charmante comédie des Oiseaux d'Aristophane, où une cité fantastique établie au milieu des airs intercepte les sacrifices des hommes «t met les dieux aux abois. Mais la religion ne parlait point àlaparlio morale de notre nature, elle laissait Ja conscience abandonnée à elle-mêjaie et n'exerçait sur la bonté ou la méchanceté des actions humaines qu'une minime influence.
Rien ne comblait le vide laissé par l'absence d'enseignement moral. Le bon naturel de la race hellène y suppléa quelque temps. Quand on vit les mœurs se dépraver à mesure que la vie devenait plus facile et plus luxueuse, les poètes dramatiques ou lyriques, puis les hfctoriens et les orateurs se sentirent chargés d'une sorte de mission, pour l'accomplissement . de laquelle ils furent bientôt secondés par les philosophes. Mais il n'y avait pas là unenseignement populaire : des préceptes discutés ne s'imposent point avec assez d'autorité à des hommes d'ailleurs trop peu instruits : l'heure de la science n'était pas venue. Avec le temps, la vie des Hellènes ne connut plus d'autre guide que les appétits et lés passions les moins contenues. Cet état de choses datait de foin ; mais l'immoralité s'accrut avec une rapidité ef-
frayante après la conquête de l'Asie par Alexandre' Non que l'Asie ait corrompu la Grèce, comme on s'est plu souvenue le répéter, puisque au contraire la religion perse contenait un haut et puissant enseignement moral ; mais l'Asie fournit aux Grecs les moyens et les occasions de se précipiter dans la corruption^ Les royaumesissus de la conquête ' offrirent, à côté de recherches scientifiques étendues et d'exercices littéraires savamment organisés, les plus tristes exemples de la dépravation publique et privée.
La corruption était singulièrement favorisée par la division de la société en hommes libres et en esclaves. En général il'esclavage est un état contre nature, qui prive l'homme- de sa principale prérogative, l'usage de son libre arbitre, et qui soumet la femme à tous les caprices du maître. Dans la société gréco-romaine l'esclave était blanc et de même race que ce dernier ; prisonnier de guerre, fils ou descendant de captifs, il lui était souvent supérieur en intelligence. Privé par sa condition de .toute initiative personnelle, il n'avait qu'un seul moyen d*adoucir sa malheureuse existence tc'était d'étudier lé caractère de son maître et de flatter ses appétits. Ce qui nous reste des comédies de mœurs chez les Grecs, tout le théâtre de Plante
et de Térence chez les Romains sont comme une galerie de tableaux où l'on voit se déployer le savoir faire des esclaves, la duperie des pères, la perversion des fils et la corruption des femmes. La classe moyenne, cette classe sur laquelle Aristote faisait reposer toutes les espérances de l'avenir, est presque toujours celle que les poëtes mettent en scène. Dans les villes grecques^ elle formait la masse de la société ; elle fournissait les administrateurs et les chefs des États. A Rome les barrières qui l'avaient séparée de Taristocratie patricienne, allaient s'abaissant d*année en année ; mais il se formait à côté d'elle un groupe de familles qui tendaient à prendre le dessus et qui devaient donner à l'État ses premiers empereurs. Si la classe moyenne était corrompue, que dire de Sylla, d'Antoine, de César et de tant d'autres grands personnages, auxquels leur élévation et leurs richesses procuraient les moyens de satisfaire ostensiblement et sans contrôle leurs passions désordonnées ? On peut donc affirmer qu'à Rome, comme en Grèce, l'énergie morale de l'ancienne société était épuisée, quand fut fondé l'empire démocratique des Césars.
Nous avons dit que la philosophie avait prêté son aide à ceux qui tentaient d'inculquer aux hommes des principes de moralité. Mais la philosophie ellemême devint avec le temps une cause d'anarchie pour les esprits. Gomme toute théorie, les systèmes de philosophie morale ne se produisent qu'après les faits et d'après eux. Gomme la critique littéraire et la critique d'art naissent après que les grands écrivains et les grands artistes ont fait leur œuvre, de môme ces systèmes apparaissent quand révolu* tion morale d'un peuple est parvenue à un certain point et fournit aux philosophes la matière de leurs théories. Ces théories viennent donc le plu$^souvent quand il est trop tard et voilà pourquoi elles exercent sur les hommes une si faible et si courte in-
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fluence. Seulement elles donnent la maxime que Ton avait pratiquée auparavant et, par des raisonnements vraisemblables, elles confirment les hommes dans leur pratique. On vit donc la société grecque et romaine se partager entre les stoïciens et les épicuriens, et Ton put constater que les premiers étaient en petit nombre, que les seconds formaient une grande majorité parmi les gens instruits, enfin que le peuple ignorant s'agitait au-dessous, comme une masse tumultueuse qui ne sait où diriger son efibrt.
Les sciences avaient reçu depuis le temps d'Aristote de grands développements. Les sciences abstraites, comme la géométrie, sont absolument étrangères à la morale ; celles dont les objets sont réels s'en rapprochent davantage, mais ne peuvent exercer sur la moralité des hommes qu'une action indirecte et fort petite. Aussi, tandis qu'elles avançaient dans la connaissance de la nature, les mœurs, publiques et privées, loin de s'améliorer, leur empruntaient de nouveaux moyens de satisfaction. Ajoutons un fait qui pouvait donner & réfléchir et auquel semblent en effet répondre certains écrits, les œuvres de Cicéron et celles de Plutarque par exemple : l'étude de la nature nous la montre tout à fait indilTérente au bien et au mal; elle constate
non-seulement qu'une bonne ou une mauvaise action ne trouvent pas toujours leur récompense, mais aussi que la nature distribue les biens et les maux sans se soucier en aucune façon du mérite ou de rindignité des hommes. Puisque telle est la loi du monde, quel parti peut prendre en cette vie terrestre, où semble régner Tinjustice, celui dont Tàme a perdu la croyance aux dieux et à la vie future, •comme César? La seule. doctrine qui subsiste alors est celle qui met Tamour de soi-même au-dessus de tout et qui pousse un homme à se faire, par tous les moyens possibles, la meilleure place dans la vie. Chacun passe alors son Rubicon.
L'état moral des esprits au moment où parut Jésus-Christ avait donc eu pour conséquence nécessaire un état social correspondant. Car la condition d'un homme dans la société dépend moins de sa valeur personnelle, de son savoir et de sa vertu, que de sa richesse. Quand on ne croit plus aux dieux et que la patrie est le lieu « où Ton est bien », posséder beaucoup est la chose importante. On peut dire que, sauf un petit nombre d'hommes qui rompaient avec les mœurs du temps, tous couraient à la richesse, chacun par la voie que sa capacité ou la fortune ouvrait devant lui. C'est ce que le poète Lucrèce, parlant de ses contemporains, avait exprimé énergiquement dans ces vers :
Sed nil dulcius est... etc«
« Mais rien n'est plus doux que d'occuper les » fortes et sereines demeures élevées pafla science » des sages : de là tu peux voir au-dessous de toi les » autres hommes errer çà et là et chercher au ha- » sard les chemins de la vie, lutter d'esprit, rivaliser » de noblesse, passer les nuits et les jours dans un » immense effort pour monter à la richesse et » mettre la main sur le pouvoir. misérables es- » prits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelle » vie ténébreuse, dans quels périls vous passez ce » peu de temps qui vous est dgnné! » En effet cette course effrénée vers la jouissance que procurent la richesse et le pouvoir, était pleine de périls. A Rome, un revers de fortune ne faisait pas seulement déchoir un homme du rang qu'il avait usurpé ; il le livrait en proie à ses adversaires, qui étaient aussi ses coriipétiteurs ; souvent ce revers était provoqué par eux: l'intrigue, l'assassinat, l'émeute, le coup d'État, pire que l'émeute puisqu'il est le viol de la loi par celui même qui est chargé de veiller à sa sainteté, étaient les moyens ordinaires employés par les ambitieux d'abord en Grèce, ensuite à Rome. Chaque renversement de la chose publique entraînait avec lui la fortune des particuliers et rainait les familles.
L'esclavage n'avait pas peu contribué à cette ten-
tS LE CATUOtIGISME CONTEMPORAIN.
sion violente qui, presque chaque année, faisait descendre le peuple dans les rues de Home et dont les explosions bouleversaient le monde romain tout entier. Car elle avait pour cause principale, comme l'observe Montesquieu, Taccumulation des richesses dans quelques mains et Textension outre mesure de la grande propriété. Les communistes de nos jours voudraient, comme le Chrémyle d'Aristophane, que les biens et les maux fussent partagés équitablement entre les hommes ; c'est une utopie qui ne saurait se réaliser et qui, ^i elle se réalisait aujourd'hui, n'existerait plus demain. Mais la contre-partie de ce système, qui a lui aussi pour principe l'amour de soi, est irréalisable : la société romaine en a été témoin.
Comme il n'y avait dans le peuple aucun contrepoids à la puissance croissante des riches et que la mai'se du travail dans le monde romain provenait des esclaves, ceux qui purent acheter le plus d'esclaves devinrent les plus riches. Les autres, s'appauvrissant, vendaient les leurs. Il arriva, après quelques siècles, que la presque totalité des esclaves, leurs industries, les terres qu'ils cultivaient, appartinrent à un petit nombre de familles et que les autres habitants de l'empire tombèrent dans le dénûment. La misère fut telle que le « grand » Pom-
pée, comme on rappelait, trouvait à prêter des capitaux à 50 p. 100 : or il est bien certain qu'au • cune petite culture, aucune industrie secondaire ne pouvait produire un tel intérêt et qu'au fond c'est la ruine que Pompée prêtait à ses concitoyens. Mais il vient aussi un moment où l'homme a faim et ne songe plus qu'à se procurer par la violence l'aliment que l'état social lui refuse. On l'oublia.
CRÉATION DE l'eMPIRE.
Quand le mal eut été poussé à Textrême, on crut trouver le salut dans le pouvoir d'un seul; on fonda ou on laissa se fonder TEmpire, On ne vit pas que c'était réaliser au profit d'un seul homme ou même d'une seule famille le rêve de tous les ambitieux; que l'on n'introduisait pas dans la société un principe nouveau de moralité et de vie; mais qu'au contraire on plaçait en face de toutes les convoitises un but vers lequel elles auraient à diriger leurs efforts et leurs coups. Sur les dix premiers empereurs huit périrent de mort violente ; c'est vraiment de la création de l'Empire qu'il faut dater la décadence effective de Rome et du monde ancien.
Pourtant le monarque était électif et l'on avait réuni entre ses mains, non-seulement tous les pou-