L ANTHROPOLOGIE CATHOLIQUE
Si le réalisme ecclésiastique ne soutenait pas la vérité matérielle de ces récits et ne donnait pas de la mythologie pour de l'histoire, il ne serait peut-être pas impossible que la science s'entendît sur ce point avec la tradition religieuse. Car ces légendes, fondées sur des théories fort antiques, qui ne sont nullement déraisonnables, ne sont pas propres au christianisme ; elles pourraient recevoir une interprétation plausible. C'est ce que l'église catholique n'a pas compris : elle continue d'enseigner aux enfants ces fables comme des réalités, et elle a le tort d'appuyer sur ce fondement si fragile tout l'édifice de ses dogmes, de son culte et de sa morale. Elle y rattache môme, comme le faisait Bossuet, non seulement l'histoire du peu^ pie juif, mais encore l'histoire universelle. Elle y subordonne des sciences positives et des faits qui la contredisent absolument, tels que l'astronomie, la géologie et l'anthropologie. De temps en temps, elle leur cède quelque chose, comme elle l'a fait à l'occasion des « jours » de la création; mais chaque concession l'exténue; déjà, de ces vieux mythes, puisés par les Juifs à des sources diverses, mais qui n'étaient ni divines ni même sémitiques, il ne reste plus aux yeux de la science qu'un sujet de recherches philologiques et des textes à discuter.
Cependant TÉglise a paru comprendre qae la morale ne peut se contenter d'une base aussi peu stable, et que des sociétés comme les nôtres, où Tesprit critique l'emporte sur la foi, seraient dans un pire état que les sociétés antiques , si la distinction du bien et du mal n'y avait d'autre -appui que la révélation. Les catéchismes partagent donc les lois morales en deux classes, sous les noms de loi divine et de loi humaine, et chacune d'elles en deux sections : la loi divine comprend la loi naturelle et la loi surnaturelle, ou révélée»; la loi humaine comprend la loi ecclésiastique et la loi civile. Celleci ne fait point partie de l'enseignement ecclésiastique commun, si ce n'est pour ce qui concerne le mariage ; mais elle est examinée et ramenée aux
principes du christianisme dans les écoles de droit. Il en est de même de la loi naturelle : le catéchisme n'en parle pas, l'enseignement élémentaire de rÉglise la laisse de côté ; c'est une matière réservée aux chaires de philosophie, dans les établissements d'instruction secondaire ou supérieure. Ainsi la* morale chrétienne est contenue dans la seconde et la troisième section; la seconde roule sur les dix formules nommées « commandements de Dieu ; » la troisième constitue proprement la partie catholique de la morale ecclésiastique et a pour formules « les six commandements de rÉglise. » L'église orthodoxe a des prescrip^ tions analogues, mais notablement différentes; elles sont à la fois plus dures et moins obligatoires que celles de Téglise latine, de sorte que, si elles ne sont pas suivies par les fidèles, ceux'-ci n'en sont pas moins aptes à s'approcher des sacrements.
Les deux séries de commandements énoncent ce que l'on nomme les devoirs du chrétien; leur autorité est fondée non sur la raison humaine, qui est essentiellement mauvaise, mais sur celle de l'Église, qui est infaillible et à qui Dieu révèle perpétuellement ses volontés. L'autorité de TÉglisô et son infaillibité sont elles-mêmes établies par les
faits, c'est-à-dire par la mission que Jésus-Christ a donnée à ses apôtres et surtout à saint Pierre, par la prédication de Jésus, par ses miracles et par sa résurrection. Ainsi la morale catholique n'astreint pas les hommes parce qu'elle est raisonnable, mais parce qu'elle est révélée ; et comme l'Église a le dépôt de la révélation, le bien, c'est ce que l'Église commande; le mal, c'est ce qu'elle défend. La première condition pour bien faire est la foi, « vertu théologale qui nous porte à croire fermement ce que Dieu a révélé à son église. » Le sens privé, que nous nommons la raison, est impuissant à rien découvrir de ce qui concerne le bien et le mal. La raison n'est qu'une lumière que Dieu nous donne pour nous aider dans Taccomplissement de la loi révélée ; mais elle n'a par elle-même aucune vertu ; abandonnée à son propre sens et séparée de la foi, elle est aveugle et ne nous conduit qu'au mal.
A côté de ces principes de morale théocratiq ue,profondément empreints de l'esprit de la Bible, l'Église a une autre théorie, originaire de Perse et d'un caractère mythologique. On sait que l'un des grands problèmes de toutes les religions, comme de toutes les- philosophies, est celui du bien et du mal. Les Aryas de l'Asie moyenne en ont tiré le mythe d'Ormuzd et
d'Ahriman, chefs, Tun des esprils-purs, l'autre des esprits mauvais.
A ces derniers, le nom de démons' donné aux dieux par les anciens Grecs, a été attribué par les chrétiens, comme celui de dieux (dôvas chez les Indiens) a été donné par les Perses aux génies malfaisants. Le nom de leur chef, Ahriman, a été traduit en langage sémitique par Seitan, qui est le Satan des Juifs et des chrétiens. D'après cette mythologie, le monde entier, surtout le monde moral, est livré à une dualité de puissances antagonistes, occultes, subtiles, vivantes, passant d'un lieu dans un autre avec une rapidité que rien n'arrête et qui équivaut presque à l'ubiquité.
Du reste, le nombre des anges déchus ou démons est immense; ils sont répandus en tous lieux, partagés, comme leurs adversaires, en légions et en armées obéissant à des chefs, qui reçoivent euxmêmes les ordres du chef suprême, Satan. C'est d*eux que procèdent toutes les formes du mal, les tempêtes, les ouragans, les inondations, les bêtes malfaisantes, les maladies, les guerres, le péché; C'est Satan qui inspira à la femme et, par elle, à rhomme la première révolte contre Dieu et livra toute leur race au malheur et à la damnation. De-
puis ce temps, rhomme est sous Tempire du mal ; tout son être est perverti; ce qu'il tire de lui-même est mauvais. Par le baptême, TÉglise efface de nous la trace du péché d'origine, mais elle n'ôte pas aux esprits du mal la puissance de nous égarer, et nous n'avons, pour leur résister, que notre obéissance aux prescriptions de Dieu, interprétées par son Église.
Le mythe de Satan est sans contredit grandiose et philosophique, comme toute la mythologie des peuples aryens. On peut ajouter qu'il est vrai et que la science n'a rien qui le contredise. En effet la mythologie n'est que l'expression donnée par nos ancêtres asiatiques à leurs premières observations; ces observations n'étaient pas moins justes que les nôtres, elles étaient seulement moins analytiques. Elles restent vraies, quand on les prend pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour des images poétiques et non comme désignant des êtres individuels en dehors de la réalité des choses. C'est ce que ni les Juifs, ni les premiers chrétiens, ne semblent avoir compris, lorsque, par des opérations magiques ou surnaturelles, ils croyaient faire passer des troupes entières de démons d'un lieu dans un autre. Cette fausse interprétation d'une mythologie, dont nous possédons aujourd'hui la clef, s'est propagée à
travers le moyen âge, elle est encore admise par le clergé latin. Quand il y aura renoncé el qu'il n'attribuera plus qu'une personnalité idéale aux anges et aux démons, il ne sera pas loin d'être d'accord sur ce point avec la science.
L'enfer, le purgatoire, le paradis et les limbes font partie du môme ordre de conceptions; la science est muette à leur égard et n'aperçoit rien qui puisse en faire supposer la réalité. Ce n'est pas, loin de là, que la science nie le système des compensations et prétende que la qualité morale d'un acte ne soit pas liée à des conséquences correspondantes. Elle sait, au contraire, et c'est un de ses principes les mieux reconnus, que les forces naturelles sont indestructibles, que leurs actions ont des effets nécessaires et que la nature de ces effets dépend de celle des actions d'oîi ils dérivent. Les actes moraux n'échappent point à cette loi, qui est universelle et absolue. Mais il ne s'ensuit pas qu'il existe quelque part dans le monde, au-dessus ou au-dessous du sol, des lieux disposés tout exprès pour des récompenses, des châtiments ou des expiations. L'esprit moderne qui cherche à se rendre compte de toutes ses idées, considère ces lieux d'élection comme des conceptions mythologiques; il y est d'autant plus autorisé, qu'il en voit d'ana-
logues dans toutes les mythologies, surtout dans celles des peuples asiatiques, que nous avons déjà cités. Transportées chez les peuples de l'Europe, dont l'imagination est moins mobile et qui attachent plus d'importance à la réalité, ces créations du génie oriental ont été prises à la lettre. Elles nourrissent les âmes de terreurs et d'espérances, qui sont presque toujours aux dépens de la moralité et du bon sens; car elles tendent à remplacer le sentiment du devoir , qui fait la vraie dignité de l'homme, par un ardent désir d'échapper aux peines de l'autre monde et de gagner la joie du paradis.
L'église romaine a semblé se délier de la force morale des hommes, en leur offrant, comme but de leurs actions, non le bien en lui-même, mais le salut. Les hommes réfléchis se demandent si « sauver son âme » est une oeuvre bien méritoire, et si elle n'est pas inspirée par un égoïsme profond. C'est le mobile de nos actions qui fait leur qualité : quand le mobile n'est autre que le désir du bonheur, si pur et si parfait que ce bonheur puisse être, au fond cependant nous ne pensons qu'à nous-mêmes ; nos dévouements et nos sacrifices ne sont qu'apparents. Mais il faut dire aussi que, du moment oîi le principe suprême est conçu comme un être séparé du monde, qu'il faut implorer et gagner, il est à
peu près impossible de concevoir une formule morale plus élevée que celle du catholicisme. Peutêtre aussi réglise latine a-t-elle cru trouver son avantage à lui donner cette forme, qui affecte la sensibilité et qui intéresse notre égoïsme. Car on ne peut être sauvé sans pratiquer les vertus chrétiennes, qui sont des « inclinations surnaturelles » et dont la première et la plus indispensable de toutes est la foi. Nous avons donné plus haut la définition de la foi, telle qu'elle est dans. les catéchismes. La recherche du salut place donc le fidèle sous l'empire de l'Église, l'y attache indissolublement et en fait un de ses organes. Nous voyons, en effet, que toute personne voulant faire son salut non seulement se livre aux exercices de piété que l'Église commande, mais encore devient aisément un agent ostensible ou secret de ses desseins.
Quoi qu'il en soit, nous n'aurions pas donné une idée suffisante du catholicisme moderne, si nous n'exposions les conséquences principales que luimême a tirées de ses principes moraux. Ces conséquences se développent dans la vie pratique et le mettent souvent en lutte avec la société civile, fondée sur des principes différents. Ce qui intéresse celle-ci, ce n'est pas que les hommes, pour faire leur salut, se conforment aux ordres de l'Église, c'est que d'une part ils suivent la loi naturelle dont , les « commandements de Dieu » ne sont en réalité qu'une partie, et que de l'autre ils obéissent à la loi civile, c'estrà-dire aux lois de leur pays, énoncées par le législateur et coordonnées dans les codes. De ces deux manières d'envisager le devoir résultent
des jugements opposés sur la conduite des hommes ; cette diversité se manifeste quelquefois par des effets singuliers, puisqu'elle va jusqu'à mener en prison des gens que l'Église tient pour des saints. Il est nécessaire que nous nous rendions compte de cette nouvelle sorte d'antagonisme et que tout le monde sache de quel côté semble pencher l'avenir. Dans son enseignement, l'Église ne s'attache, comme nous l'avons dit, qu'à la seconde et à la troisième section de la morale. Concevant Dieu comme un roi miséricordieux, mais terrible, et proposant aux hommes le salut pour terme de leurs actions, elle les invite à lui demander à elle-même les moyens que leur corruption naturelle et leur trompeuse raison leur refusent. Elle a donc ajouté aux commandements de Dieu, qui font partie de la morale générale, ces autres prescriptions dont elle a donné les six formules. En même temps, elle a organisé son culte, son enseignement, ses formulaires de prières, les pratiques pieuses en dehors de l'Église, les associations et les confréries. Elle a élevé de grands temples, que tous les arts ont eu pour mission d'embellir; elle y a introduit le chant et les instruments de musique les plus puissants ; ses cérémonies s'y sont déployées avec une pompe et une simplicité majestueuse, qui laissent loin
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derrière elles toutes les représentations théâtrales ; avec la vue et Touïe, Todorat lui-même a été séduit par les mystiques parfums de Tencens. Ainsi Tâme de Tadorateur, soustraite à la vie du dehors par une sorte de sensualité exquise et épurée, s'est trouvée prête à recevoir la parole du prêtre, qui lui enseignait la voie du salut. Celte voie n'est pas celle du monde : le monde est insensé et pervers ; « l'innocence, dit le Manuel de M. Dupanloup, ne sait où porter ses pas. » De nombreux cantiques, chantés par des garçons ou des filles^ sont des malédictions prononcées contre le monde ; « la providence, disent les. femmes, nous condamne à vivre au milieu du monde. » La terre est un lieu d'exil auquel on est attaché par les liens du corps ; « qui me délivrera, s'écrie Bossuet, du corps de cette mort? » Le vrai catholique languit après la patrie absente et ne prend la vie que comme une suite d'efforts qu'il doit faire pour la regagner. Ainsi se crée dans les âmes fidèles le sentiment de la dévotion, qui fait dire ensuite d'une personne qu'elle est pieuse et qu'elle a de la religion.
Lies sociétés latines se composent aujourd'hui de deux classes de personnes, celles qui confondent le devoir avec la dévotion et celles qui l'en séparent; les premières sont des personnes pieuses, les secon-
des sont des esprits forts ; les unes voient à faire leur salut, les autres n'y songent guère et prennent pour guide la morale naturelle et la raison. Les personnes pieuses ne manquent à rien de ce que l'Église leur commande ; pensant comme l'Église, elles ne pensent point par elles-mêmes ; une action est bonne quand le confesseur l'ordonne ou l'approuve ; sinon, elle est mauvaise. Les autres sont sur toutes ces choses d'un avis contraire. Ce contraste vient certainement de deux manières différentes dont les unes et les autres conçoivent le devoir et envisagent le but de la vie. Quand on regarde le monde comme un lieu d'exil et de corruption, il est difficile d'attacher beaucoup d'importance à ses lois, à ses règlements, à ses usages et à ses exigences; tout cela devient secondaire au prix oiîi Ton met la cité céleste et la dévotion. Ceux qui n'ont point le caractère bien fait détestent le monde et sont disposés à lui faire tout le mal possible, parce qu'il est pour eux un obstacle et un ennemi. Mais comme en réalité la nature humaine est meilleure qu'on ne le dit, la plupart des dévots ne sont méchants que par mépris du monde. Ils nous écrasent en passant, mais par mégarde et non par malice; c'est notre faute et non la leur, si nous sommes sur le chemin du ciel. La voie du
paradis est étroite et la dévotion est traînée par des chevaux ombrageux que leurs œillères empêchent de voir ce qui passe. Aussi les saints sont les meilleurs et les plus dangereux des hommes ; si la société était composée de saints, elle serait insupportable et, si tout le monde était dévot, il n'y aurait personne qui ne fût sûr de les retrouver en paradis.
Le mysticisme de l'enseignement catholique est fait pour des hommes idéaux qui n'auraient point de corps, ni de sens. Malheureusement les saints même en ont. Le dévot lutte contre eux avec le secours de la grâce, mais il n'est pas moins exposé que nous à succomber aux tentations. La grâce catholique est un peu décourageante : sans elle nous sommes incapables d'aucun bien, tout ce qui vient de nous est mauvais, nos efforts personnels ne peuvent aboutir qu'au mal ; nous demandons la grâce ; mais, pour l'obtenir, il la faut mériter et, pour avoir ce mérite, il le faut obtenir de la grâce. Ce cercle nous ôte toute initiative et fait de nous des contemplatifs. Mais comme notre impuissance est unie à un corps dont les appétits sont exigeants, le mysticisme catholique les trompe par des sensations vides, des images illusoires, des passions pieuses qui n'ont que Tap-
parence de la sensualité. Au fond ces peintures passionnées, cette musique langoureuse, cette poésie d'ardent amour, quoiqu'elles n'aient trait qu'à des objets surnaturels, jettent les hommes et les femmes au milieu des périls. Un tel genre de vie côtoie sans cesse un abîme, au lieu de suivre la grande voie, droite et sûre, de l'humanité.
L'enseignement mystique du catholicisme a un autre côté par lequel il est aussi en désaccord avec les besoins de la société civile. En négligeant la première et la quatrième section de la morale, il laisse croire aux fidèles que la portion sur laquelle il insiste est plus importante que l'autre. Ainsi les commandements de l'Église semblent remporter sur ceux de la loi naturelle et de la société. Ces commandements ne concernent que la dévotion catholique, c'est-à-dire la célébration des fêtes, la confession, la communion, la pratique de l'ascétisme. A force de méditer sur ces règles à l'exclusion des autres, on s'accoutume à les considérer comme essentielles. De fait l'Église attache un péché mortel et les peines de l'enfer à leur violation, les mettant ainsi sur le môme rang que de véritables crimes. Presque tout le catéchisme est l'exposé des règles de dévotion; les livres de piété de toute nature en sont le développement; les can-
tiques, les prières, les cérémonies et les pratiques de l'Église n'ont pas d*autre objet. Les devoirs de piété, si on les remplissait à la lettre, occuperaient tout le jour et toute Tannée ; il est facile de s'en convaincre en étudiant les manuels, les euchologues et les formulaires de toute sorte que les évoques publient. Mais ce sont là des devoirs artificiels, dont la morale de Thumanité ne parle pas et qui sont d'institution cléricale. Leur but est de nous soustraire au monde, c'est-à-dire à la vie réelle, et de nous armer contre lui. Nous dépensons pour les remplir une grande partie de notre force morale et de notre temps. Quand on sort de ce milieu idéal où notre sensibilité s'est répandue, la vie réelle n'est plus pour nous qu'une suite d'occupations vulgaires et fâcheuses ; on est prêt à s'écrier avec M. Tévêque Dupanloup : « monde insensé, je te fuis, je t'abhorre; » et les soins de la vie sont pour nous une pénitence à faire, un purgatoire à subir.
Aux yeux des laïques la vie est tout autre chose. Les devoirs qu'elle impose ne sont point secondaires : la culture de notre intelligence, la recherche de la vérité, la lutte contre leS: forces naturelles et l'art de les tourner à notre profit, puis les soins domestiques, les sacrifices de temps, de travail et d'argent que la cité et la patrie nous demandent,
quelquefois celui de notre vie, ce sont là, entre beaucoup d'autres, les obligations que la société met en première ligne et pour Taccomplissement desquelles elle veut que chacun des siens soit prémuni. C'est pour cela qu'elle a peu de goût pour un enseignement moral qui préconise la dévotion et qui ne tient point compte de la solidarité des citoyens entre eux, pour lequel l'égalité est uue chimère même devant la mort, où la fraternité n'est que la confrérie, enfin où la patrie est au ciel.
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L'Église aussi a trop méprisé la chair. Le corps est la moitié de l'homme ; il est Tinslrument de notre intelligence et de notre volonté. Dans ce temps de travaux prodigieux, rendus possibles par de grandes victoires de Tintelligence sur la nature, la société laïque n'a plus de goût pour l'ascétisme et les macérations. Le soin du corps n'est plus seulement à ses yeux une nécessité; c'est un véritable devoir; car elle sait que pour obtenir d'une machine qui lui est confiée un travail utile et parfait, le devoir du mécanicien est de la tenir en bon état et de l'alimenter en proportion de ce qu'il exigera d'elle. L'ascétisme est une doctrine orientale et méridionale ; elle peut avoir quelques avantages chez des peuples paresseux ou engourdis par un climat, qui
d'ailleurs ne leur impose que peu de besoins. Propagé par les associations monacales et par les saints, le mépris de la chair a engendré les jeûnes, les abstinences et les macérations inouïes du moyen âge ; il avait en outre accoutumé les hommes à se priver des choses les plus nécessaires à la vie, l'air, la lumière, la propreté du corps et des habitations.
Les sociétés modernes lui substituent l'hygiène plus difficile à pratiquer et plus coûteuse que Fascétisme, partant aussi plus méritoire ; car il faut plus de travail pour se procurer une chose utile que pour s'en priver. A leurs yeux l'homme est en quelque sorte au centre d'une série d'organes s'enveloppant les uns les autres et dont aucun ne doit être négligé ; le corps, enveloppe première et organe immédiat de l'être moral, puis le vêtement, la maison, la rue et la ville, la contrée, la terre entière avec les eaux et l'air qui l'environnent sont maintenant des objets d'étude et exigent des soins que l'individu, les administrations et les gouvernements se partagent.
Que signifient ces immenses travaux partout exécutés dans nos villes, dans nos marais et nos fleuves, ces sociétés et ces commissions chargées d'étudier les contagions et de les confiner, et cette
masse prodigieuse de travail exécuté par de vastes associations pour la satisfaction de nos besoins? N'est-ce pas une protestation de tout TOccident contre l'ascétisme? Par le mépris de la chair, il nous avait légué des villes qui étaient des cloaques, de pâles populations que l'absence d'air et de lumière, jointe à la misère et aux abstinences, avait étiolées et remplies de maux. Du jour où la science, après plusieurs siècles de lutte, a rompu l'équilibre à son profit, tout a changé d'aspect, et le monde, que la morale ecclésiastique continue de maudire, est devenu habitable. L'instruction en chasse le crime avec l'indigence et en efface peu à peu les maux que l'ignorance et le mépris de soi-même lui avaient faits.
Au fond le vrai système de morale ne consiste pas à retrancher une partie de l'homme, à tuer ses organes ou à les détourner vers des objets étrangers, mais à coordonner les instincts, à les modérer les uns par les autres, à leur donner une satisfaction légitime et à les maintenir sous l'empire de la raison. Toutes nos lois, nos usages et nos institutions n'ont pas d'autre but et c'est ce qui fait à la fois leur différence et leur supériorité vis-à-vis de la dévotion.
La principale forme qu'a prise la moralité dans le siècle où nous vivons, c'est le travail. L'Orient, où aaquit la religion chrétienne, ne connaissait
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guère que le travail des esclaves ; TÉglise, issue d*une prédication qui relevait leur condition et leur annon45ait raffranchissement, ne réussit pas cependant à rendre au travail la dignité qui lui appartient ; elle interdit à certains jours les œuvres serviles. Le peuple disait en manière de proverbe « qui travaille prie » ; mais les églises, les monastères, les châteaux de la noblesse et les portes des riches n'en étaient pas moins assiégés par une foule de gens à la fois paresseux et affamés, qu'il fallait nourrir. La charité prenait peu à peu la forme unique de Taumône. Quand le Bouddha la prêcha pour la première fois en pleine civilisation brahmanique, Taumône n'était à ses yeux en quelque sorte qu*un des petits côtés de cet immense amour des hommes dont il a été le promoteur. Six cents ans plus tard, quand la prédication chrétienne l'introduisit dans l'Occident en pleine civilisation gréco-latine, elle fut entendue à peu près dans le même sens que la charité bouddhique.
Mais dans les sociétés chrétiennes du monde latin les pauvres se mirent peu à peu sous la protection des riches, qui devinrent ainsi leurs patrons et les eurent à leur service. La conquête barbare, l'établissement de la noblesse et de la féodalité confirmèrent cet état de choses, et celte grande conception
de la charité universelle, tombant dans une société mal constituée, engendra une maladie endémique contre laquelle nous luttons encore aujourd'hui. En effet Taumône est une ressource propre aux états sociaux qui ne peuvent fournir à leurs membres les moyens de vivre de leur travail. Rendre au travail sa dignité naturelle, c'est y convier ceux que leurs aptitudes physiques ou intellectuelles en rendent capa^ blés. Aussi la société civile distribue-t-elle des secours, mais uniquement parce qu'ellen'apas encore atteint un état social qui lui permette de les supprimer et parce que l'ancienne plaie dure encore. Ce n'est point pour exercer une vertu chrétienne qu'elle agit de la sorte, niais pour adoucir la tran^ sition entre le passé et l'avenir.
En réalité le monde dont nous faisons partie est un vaste atelier où chaque membre travaille et où le travail de chaque membre, si infime qu'il soit, est honoré et compensé par un salaire équivalent. Une seule chose y est méprisée, la mendicité et la fainéantise.
Les citoyens, au point de vue du travail, s'y répartissent en quatre catégories : les théoriciens, les ingénieurs, les industriels et les ouvriers. Les premiers, ceux dont le travail est le plus fructueux, ont pour fonction de découvrir la vérité, et de la
faire connaître. Les ingénieurs appliquent ces découvertes. Les industriels fournissent aux ingénieurs les moyens matériels de réaliser ces applications. Les ouvriers les exécutent. Tout le travail humain se rattache à quelqu'une de ces catégories. En revanche tout ce qui tend à remplacer le travail par la mendicité en est exclu et devient hostile à la société même. La charité, comprise dansle sens d'aumône, n'est ni chrétienne, ni humaine ; elle est antisociale et, dans les époques de transition comme la nôtre, elle doit être réduite au strict nécessaire. En outre il est bon qu'elle s'exerce, non d'individu à individu, parce qu'elle engendre alors l'asservissement et transforme le travail en œuvre servile, mais de la société à l'individu, ce qui constitue le paiement d'une dette de solidarité et de prévoyance. Mais le système qui tend à prévaloir aujourd'hui, système que l'esclavage dans l'antiquité et le servage dans des temps plus modernes rendaient impraticable, est l'assurance contre le chômage : ce système soustrait l'individu à la nécessité de l'aumône privée ou des secours publics ; il donne à son travail une portée nouvelle, le garantit lui et sa famille contre la misère, sauve sa dignité d'homme et sa moralité que les institutions charitables ne protègent pas. Ainsi de ce côté en*
core la société laïque a devancé l'Église et lui demande de réviser sa morale sur ce pomt important. Je crois avoir exposé les principaux -points sur lesquels la morale catholique, prise dans sa généralité, n'est plus en harmonie avec Tesprit des sociétés modernes. J'aurais pu y ajouter la casuistique, qui est moins une partie qu'une déviation de la morale de TÉglise. Mais chaque chose a son temps : la casuistique a fleuri au dix-septième siècle, elle y a mis au jotir les monstrueuses doctrines que chacun connaît. L'Église a commis une erreur en ne retranchant pas de son sein l'ordre religieux qui s'en était fait l'apôtre et en laissant au pouvoir civil le soin d'en débarrasser de temps en temps les nations. Elle en est aujourd'hui cruellement punie, puisque la voilà envahie par cet ordre et tombée dans sa servitude, elle, les évoques et la papauté. Une fois maîtres de l'Église, les Jésuites n'ont plus eu besoin de la casuistique pour absoudre le crime, et la casuistique, flagellée d'ailleurs par Pascal, a cessé d'être ostensiblement cultivée. L'est-elle encore dans la confession, dont elle était un abus ? Nous ne le savons pas, et pussions-nous le savoir, nous refuserions de le dire. Ce n'est pas seulement la morale catholique, c'est la morale universelle qui interdit ces divulgations;
Nous pouvons seulement dire que le développement pris par la casuistique pendant plus d'un siècle n'a pas peu contribué à faire déserter le confessionnal. Le sacrement de la confession, de création bouddhique, avait certainement un côté utile comme institution morale ; la casuistique Ta fait passer pour dangereux et en a détourné une infinité de personnes. Il est presque impossible aujourd'hui que cet usage, en grande partie abandonné, reprenne vigueur. A mesure que Tinstruction se répand dans le peuple, chacun se croit aple à s'apprécier soi-même et à juger de la valeur morale de ses actions sans avoir recours au contrôle du confesseur. Mais celui qui cesse d'aller à confesse abandonne presque aussitôt les autres sacrements et ne fréquente plus les offices que par un reste d'habitude ou par respect humain. Voilà le fruit que les casuistes ont rapporté à Téglise romaine, ils ont fourni aux laïques un motif de plus de s'éloigner d'elle et de chercher la règle de conduite d'un autre côté. On l'a trouvée dans la droite raison, éclairée par une instruction judicieuse purement humainci
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Si nous reprenons dans leur ensemble les faiU qui viennent d'être exposés, nous voyons que la doctrine catholique a d'une part exagéré la personnalité divine et de l'autre amoindri la personnalité humaine. Elle a fait de Dieu une sorte de sultan céleste, régnant dans la solitude, loin du monde qui gît asservi sous ses pas et lui sert de marchepied. Elle a, par la théorie de la grâce, ôté à l'homme l'initiative du bien et lui a à peine laissé assez de force personnelle pour lever les yeux vers un maître et implorer une faveur ; car la prière est elle-même une inspiration divine.
Les sciences modernes ont battu en brèche, même sans le vouloir, l'idée catholique de Dieu. Comme elles sont en possession de méthodes
inattaquables, ce qu'elles découvrent est bien découvert et ce qu'elles démontrent ne peut être réi'ulé. Elles ont établi qu'il n'y a dans la pensée aucune idée du néant, que la somme de Tunivers est constante, que le temps et l'espace infini ne sont point créés et ne sont, ainsi que le mouvement, produit de ces deux termes, ' que la condition de l'existence individuelle des choses et de leurs modes. Elles ont constaté qu'il n'y a dans la nature ni caprice, ni altération passagère des lois, que celles-ci sont absolues et ne peuvent pas être autrement qu'elles sont ; qu'ainsi aucune cause n'en peut troubler l'exécution et que les effets de la prière se produisent dans la pensée de celui qui prie sans avoir aucun caractère cosmologique. Le principe absolu des choses, tel que la science le dévoile, n'est donc point Conforme à la métaphysique des docteurs de l'Église.
Tandis que les sciences positives suggéraient ces i'éflexions aux esprits philosophiques de nos jours, l'activité productive qui, sous le nom de travail, caractérise les peuples occidentaux, restituait à l'homme l'initiative que les partisans de la grâce lui avaient ôtée. L*Église, dans ses conciles et son enseignement, avait pris parti pour ces derniers ; elle s'est donc trouvée en lutte sur ce point avec le gé-
nie des sociétés modernes. Vainement s'est-elle déclarée infaillible, vainement a-^elle concentré cette infaillibilité dans un seul homme. La société laïque a été tenue par elle trop à l'écart pour tenir beaucoup à elle. Elle s'est détachée de l'Église, comme une semence qui a sa vertu productive en elle-même et qui, portée sur un sol favorable, nourrie de pluie et de rosée, échauffée par le soleil du renouveau, pousse un jet vigoureux; le jet grandit et tue le vieil arbre qui l'avait portée.
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Préambule.