LE MATÉRIALISME CATHOLIQUE
lance, Paris la couronne dépourvue d*épines ; dans une église d'Italie, j'ai vu la colonne où Jésus fut attaché ; dans une autre, j'ai vu des cheveux de la Vierge ; à Rome, on adore l'empreinte du pied de Jésus sur la pierre, comme on adore celle des pieds du Bouddha sur le pic d'Adam et ailleurs encore.
L'esprit du christianisme s'est comme évanoui > dans Téglise latine ; le matérialisme tend à l'absorber tout entière. Or le matérialisme en religion porte le nom d'idolâtrie. C'est par Sïiîte de cette déchéance dans les doctrines et dans le culte que le catholicisme voit tant d'âmes élevées se séparer de lui et chercher en elles-mêmes le principe divin, qu'il ne leur fournit plus. Plusieurs lui deviennent hostiles et sont,vis-à-vis de lui, dans les dispositions oîi furent les premiers chrétiens vis-à-vis des ado* rateurs des faux dieux.
A côté des personnes sacrées composant la saittte famille et dont on adore aujourd'hui les co&urs> sont venues se ranger d'abord les reliques, puis les images en bois, en cire, en plâtre^ d'une foule de saints et de saintes. L'Italie et l'Espagne sont pleines dô ces images, que le clergé pare de vêtements éclatants et entoure de cierges allumés ; les fidèles vont à elles beaucoup^ plus qu'au crucifix; leurs chapelles s'enrichissent d'ex-voto et d'of-
frandes journalières. Dans ces dernières années, avec rinfluence ultramontaine, ce matérialisme du culte a débordé jusque dans les églises de France. Déjà rimagination méridionale se montrait disposée à Taccueillir. Le voisinage de la Belgique, en proie à la Société de Jésus, menaçait de la môme contagion nos départements du nord. La superstitieuse Bretagne avait ses saints, dont elle fréquentait depuis longtemps les images. L'est et Paris avaient été épargnés. Mais dans ces derniers temps ils ont été atteints à leur tour. Nous avons parcouru la plupart des églises de cette ville, centre intellectuel du monde: nous y avons vu fleurir des cultes que notre enfance n'avait pas connus ; dans plusieurs nous nous sommes cru en Italie. Enûn^ comme pour attester aux yeux du monde à quel point le catholicisme ultramontain a fait déchoir la grande théorie du dieu incarné, il s'est trouvé une assemblée souveraine pour autoriser que, sur le point culminant de sa capitale^ la France fût consacrée officiellement à cette chose matérielle, un cœur.
Ainsi, par un progrès naturel des religions, les catholiques ont fait subir au christianisme des transformations successives qui Tout jeté dans une véritable décadence. A Torigine il n'avait point de philosophie; toute sa doctrine avait une couleur orientale et panthéistique, sur laquelle on ne saurait se méprendre. L'influence sémitique y a introduit cette forme du monothéisme, dont le trait principal est l'idée de la éréation, dans le sens moderne de ce mot. Puis sont venues les discussions des Pères de TÉglise, soit avec les philosophes Alexandrins, soit avec les hérésiarques. Ainsi s'est formulée chez elle et particulièrement dansTéglise latine, cette métaphysique qui a changé l'esprit du dogme : elle n'est pas l'essence même du christia-
nisme ; elle se trouve en contradiction avec Tautre moitié du dogme chrétien, dont la forme extérieure est mythologique ; enfin elle a pour résultat final de mettre le catholicisme en lutte avec Tesprit scientifique des peuples modernes.
Pendant ce temps la mythologie chrétienne su> bissait une déchéance progressive. Gomme les doctrines orientales, qu'elle recouvrait, ne pouvaient s'accorder avec la partie philosophique des dogmes, elles étaient négligées et furent promptement oubliées. Les récits relatifs à la famille divine furent pris à la lettre et entendus dans leur sens le plus étroit et le plus matériel. Le culte persistait comme une tradition, mais sans jamais recevoir une interprétation, qui en eût dévoilé le sens et qui l'eût sans cesse révivifié. Les fidèles, au lieu de s'efforcer de comprendre, ne portaient plus leurs hommages à un Etre absolu trop éloigné d'eux et relégué dans des régions inaccessibles ; par une pente naturelle aux hommes, ils allaient au plus facile et s'adressaient à l*intercesseur le plus rapproché d'eux. Attribuant à des êtres idéaux, à des hommes et à des femmes morts depuis des siècles, une puissance surnaturelle, ils demandaient aide et protection aux anges, à la Vierge, à Joseph, à saint Janvier j à sainte Philomène , à des saints dont la
vie n'est même pas toujours un modèle à suivre.
Ainsi le catholicisme tombait peu à peu dans une sorte d'idolâtrie. Vainement, pour sauver les apparences, prétendait-on que le culte rendu aux saints n'est qu'un honneur et que l'adoration s'adresse à Dieu seul. L'esprit des hommes n'entre point dans ces subtilités. Quand il demande un miracle à l'image de quelque saint, quand il voit la Mère divine, la vierge Marie, apparaître dans quelque désert, contrairement à toutes les lois de la nature, le croyant se prosterne et adore et ne fait point une distinction scôlastique dans le sentiment pieux qui l'anime. Celui qui se rend à Lourdes ou à la Salette, pour se faire miraculeusement guérir, est dans la même situation d'esprit que Thomme d'autrefois aux sources sacrées et aux veillées d'Esculape. On est revenu au point de départ et la révolution chrétienne est à recommencer.
Au reste, il serait injuste d'attribuer au seul catholicisme cette déchéance d'une religion, qui devait mener les hommes à la lumière. L'église d'Orientn'a pas non plus réussi à en conserver le caractère initial. Sans aucun doute, dans sa partre philosophique, elle a poussé moins loin que l'église latine le monothéisme sémitique ; elle a laissé sur ce point plus de latitude aux esprits et par consé-
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quent elle est moins que le catholicisme en conflit avec la science moderne. D'un autre côté, un grand nombre de faits prouvent qu'elle a été longtemps sous l'influence des doctrines panthéistes, dont le quatrième évangile fut un écho afTaibli. Le monde grec est couvert de chapelles, la plupart en ruines, consacrées à Jean le théologien, auteur présumé de ce livre ; d'autres furent élevées sous l'invocation de faits et de personnages appartenant à la mythologie chrétienne ; il y en eut même qui furent vouées à des abstractions personnifiées, à la sainte Puissance, à la sainte Sagesse, à la sainte Paix. Les fêtes et les légendes païennes ne furent pas entièrement abolies ; plusieurs furent simplement transformées et entrèrent dans le culte chrétien d'où un monothéisme plus radical les eût certainement exilées. Enfin, l'église orthodoxe a conservé toute une série d'usages, de légendes, de fêtes et d'objets symboliques, dont la signification panthéiste ne peut échapper à personne.
Cependant elle a subi, elle aussi, quoique dans une moindre mesure, la décadence, dont souffre le catholicisme. Le monde grec est peu à peu envahi par la contagion des miracles ; la Vierge de l'île de Ténos en fait chaque année, qui rapportent des sommes importantes et pour lesquels les sociétés
de navigation organisent des services particuliers. La Russie est infiniment plus superstitieuse que la Grèce ; elle est encore barbare et les esprits y sont dominés par un clergé politiquement organisé, qui exploite les tendances les moins élevées du sentiment religieux.
Ainsi la décadence atteint le christianisme traditionnel tout entier. Mais nulle part elle ne se manifeste d'une façon plus évidente que dans les pays latins, où le catholicisme y fait un pas à chacun des progrès accomplis par la pensée moderne. Il est donc probable que, si les catholiques eux-mêmes n'accomplissent pas, dans leurs propres doctrines,, une réforme profonde, aujourd'hui déjh bien aléatoire, c'est du milieu d'eux que partira le signal de la chute définitive du christianisme.
FAUTES DE l'ÉGLISE.
Si réglise latine a^âit moins abondé dans son propre sens et oublié moins vite la signification profonde delà mythologie chrétienne, elle eût attaché moins d'importance à la partie humaine de la vie de Jésus, accordé moins de place à des cultes particuliers, qui l'ont poussée à une sorte de paganisme, et défini d'une façon moins précise tout ce qui concerne la nature et les attributs de Dieu. Elle eût, au contraire, suivi la voie ouverte par les apôtres métaphysiciens, tels que Jean Tévangéliste. Si elle ne voulait point prendre parti pour le panthéisme alexandrin, quoique beaucoup de motifs l'y invitassent, elle aurait du moins laissé aux esprits une certaine liberté de penser sur ce point, qui n'intéressait le culte et la morale qu'indirectement.
FAUTES DE l'ÉGLISE. 425
On devait savoir au lemps de Jésus et même plusieurs siècles avant lui, que Tlnde et la Perse avaient atteint une hauteur de vues et une pureté de morale qu'il était bien difficile d'égaler, à plus forte raison de surpasser. L'église avait donc intérêt à ne pas rompre avec des dogmes, qui pouvaient ouvrir le chemin de TOrient à son influence, amener l'unification des croyances entre elle et l'Asie, et plus tard arrêter, par une action combi* née, le débordement du àiahométisme, qui est un sémitisme porté à sa limite extrême; par là enfin elle eût laissé le champ libre à la science, sans s'exposer à entrer en lutte avec elle et à être abandonnée ou anéantie. La partie mythologique du christianisme ne portait ombrage à personne. L'église latine, au lieu de la laisser choir dans une sorte d'idolâtrie pouvait s'appliquer à la comprendre, à l'expliquer, à l'épurer. Les découvertes de l'orientalisme moderne, loin de lui faire obstacle, lui auraient apporté un appoint des plus utiles, en lui livrant les formules les plus antiques, dont la mythologie chrétienne est l'écho. Notre siècle, qui voit s'étioler le christianisme entre les mains des catholiques, eût assisté à sa reviviscence ; il se fût élevé un cri d'allégresse parmi les fidèles, quand ils auraient vu leurs croyances s'accorder avec
celles de leurs frères d'Asie, et y trouver non seulement leur plus ancienne expression, mais leur interprétation.
L'Église a fait au monothéisme des concessions excessives. Qu'en a-t-elle retiré? A-t-elle converti les Juifs ou les autres Sémites? Non, car sa mythologie aryenne s'y est opposée^ elle n'a pas de plus grands ennemis que les mahométans. A-t-elle du moins préparé la conversion des peuples aryens de rOrient ? Non, car son monothéisme sémitique la prive de toute action sur eux. Elle a voulu, pour être universelle dans sa doctrine, réunir des éléments empruntés aux deux principales races humaines. Elle s'est aliéné Tune et Tautre. Malgré ses immenses efforts et ses grandes dépenses, elle n'y fait point de progrès, elle reste confinée dans la partie la plus occidentale de la petite Europe ; et, là môme, elle rencontre des forces hostiles, qui ne lui laissent plus l'espoir de revenir à son ancienne splendeur.
L'église latine s'est trompée de voie ; un temps eèt venu oîi elle s'est vue isolée dans le monde avec des dogmes qui la séparent des religions congénères et qui la mettent en état d'hostilité avec la science et la marche de la civilisation. Dans le siècle oîi nous sommes, un certain nombre de
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personnes, presque toutes laïques, ont cru trouver un terrain de conciliation dans un système de philosophie commun, et de là est née ce qu'on a nommé a la philosophie chrétienne. » Je ne veux pas m'appesantir sur ce point, d'un intérêt secondaire dans le sujet qui nous occupe. Je dirai seulement que cette philosophie n'a pas apporté un élément nouveau dans la question. Elle n'a aucune originalité ; elle reproduit, en ménageant de son mieux les dogmes formulés par l'Église, la doctrine de l'école éclectique : même psychologie, même théodicée, môme façon de traiter la morale. Aussi, à l'exception du principe de la méthode, qui est le doute, ces deux écoles de philosophie ne sont pas loin d'être d'accord. En effet la philosophie électique procède de Descartes, dont les principaux disciples ont été des évoques ou des religieux. Descartes avait introduit le doute méthodique ou provisoire, mais, par des arguments empruntés aux anciens docteurs chrétiens, il avait donné de Dieu la même définition que l'église catholique ; ses disciples ne s'en étaient pas écartés et avaient dépensé une grande somme de travail intellectuel à chercher l'accord de Dieu et du monde, du physique et du moral. Un seul d'entre eux avait marché dans une autre voie :
c'était Spinoza; mais Spinoza était hollandais et n'était pas chrétien. La philosophie du dix-septième siècle pouvait donc reparaître au dix-neuvième sous deux formes, Téclectisme et la philosophie chrétienne. Il ne pouvait y avoir entre elles une grande divergence, et Victor Cousin, « en passant aux évoques, » pour employer une expression que j'ai recueillie de sa bouche, ne faisait rien à quoi Von ne pût s'attendre. C'est donc une tentative un peu puérile que celle des philosophes chrétiens. De plus, comme la philosophie éclectique, par sa définition de Dieu, est en désaccord avec la science positive, elle l'est en même temps avec l'esprit des sociétés modernes; c'est donc en vain que les catholiques cherchent à s'accorder avec une école dont les représentants sont de moins en moins nombreux et dont les doctrines sont étrangères au mouvement scientifique de notre temps.
l'anthropologie catholique.
L'Église n'a pas de psychologie. Du moins, elle ne donne pas d'enseignement psychologique dans ses catéchismes. Elle compte, parmi ses Pères, plusieurs docteurs qui ont fait quelques analyses, à rimitation des écoles grecques. Les prêtres qui ont philosophé d'après Descartes en ont fait quelques autres, que l'école écossaise et nos analystes contemporains ont rectifiées et complétées.. C'est d'après leurs travaux que la psychologie est enseignée aujourd'hui dans les écoles cléricales et dans les écrits des « philosophes chrétiens. » En réalité, l'Église n'a rien produit qui ressemble à l'œuvre de Spinoza, qui soit aussi profondément entré dans l'analyse scientifique des idées et des passions humaines.
Elle y a suppléé par une sorte d'anthropologie,
fondée sur la Genèse, et par la doctrine de la révélation. Selon elle, rhomme fut créé parfait et entouré de tout le bonheur que comportait sa nature; la terre était un jardin plein de fleurs et de fruits, qui s'offraient d'eux-mêmes à lui ; il jouissait, dans ce paradis, de la présence de Dieu, qui s'y promenait familièrement avec lui. Sa vie matérielle et sa vie morale y étaient complètes : nul travail pour vivre, nul efTort pour la science, nul péché. Je n'ai pas besoin de dire que la science moderne réduit à néant cette conception de l'humanité primitive ; nous savons que l'homme, à son origine, était fort grossier, fort misérable, souillé de toutes ces violences, qui s'appellent aujourd'hui crimes et péchés, et qu'il n'était point dans un jardin de délices, quand il habitait parmi les lions, les ours des cavernes, les hyènes et les mammouths. Mais quand le premier couple eut commis la première désobéissance, tout changea : le malheur s'abattit sur le genre humain. Je n'ai point à raconter ici ce que tout le monde connaît, le châtiment d'Adam et d'Eve, l'annonce d'un rédempteur, la corruption, l'idolâtrie, le déluge, la révélation répétée successivement à Abraham et à Moïse et la promesse, enûn accomplie dans la personne du Fils de Dieu fait homme.