‹ Le catholicisme de demainChapitre 8 sur 9 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'ENCYCLIQUE Pascendi Gregis AVANT LA LETTRE

Mardis 2 avril.

Ce qu'était devenu notre ami l'abbé Labruyère, parti de Quimper dans une direction inconnue, la lettre suivante va l'apprendre à nos lecteurs :

Rome, le 30 mars 1907.

Mon bien cher Ami,

La fortune vient ordinairement au secours des audacieux. Je suis à Rome... La Porte de bronze a laissé passer le pèlerin de la foi libre ; les gardes suisses dormaient et, après avoir longtemps erré dans un labyrinthe de salles presque désertes, à demi obscures et assoupies au fond du silence auguste où le Vatican paraît sommeiller comme ses gardes, votre habitué du mardi est arrivé jusqu'aux pieds du Chef de l'Eglise.

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Le Maître souverain des âmes a daigné écouter, avec une inlassable patience, les doléances qu'un simple petit prêtre venait lui présenter, sans autre appui que la force d'une filiale confiance.

Je suis encore trop ému des impressions de cette entrevue pour pouvoir classer mes souvenirs. J'ai plaidé avec mon cœur, avec ma foi, avec mes larmes, la cause de ce modernisme catholique dont on ose aujourd'hui à peine prononcer le nom sans éveiller à la pensée des fanatiques « la bête de tentation immonde », suscitée par l'enfer pour la perte des fidèles et la destruction totale de notre sainte religion. Oui, à genoux devant ce pape immobile et qui me laissait parler, j'ai dit que nous n'étions et ne serions jamais des révoltés, j'ai dit que nous verrions toujours dans le Père commun des fidèles la lampe hospitalière qui ne s'éteint jamais et qu'on aperçoit de loin et qui sauve dans l'orage. On avait méconnu notre loyalisme et condamné nos efforts les plus désintéressés sans les comprendre. Si nous voulions un catholicisme libéré des formules mortes, nous n'avions jamais cherché, en ce qui nous concerne, à corrompre ou attirer les sources de la foi, à nous mettre en révolte contre une autorité qui serait toujours pour nous le grand lien de cha-

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rite et de paix, le refuge des égarés sur les routes mauvaises. Nous étions simplement des chrétiens dont le sens religieux s'était affiné, approfondi, intériorisé, et tous nos efforts tendaient à prévenir « la rupture des éléments constitutifs de la conscience catholique et de la pensée moderne sous ses multiples formes. » Chacun de nous essayait bravement de faire front contre la double marée montante des basses crédulités et des cyniques négations. C'était tout notre crime.

A ces mots. Pie X sourit mystérieusement, et interrompant mon discours : « Mon fils, dit-il, que réclament, au fond, ces catholiques modernistes si attachés, selon vous, à l'autorité du Saint-Siège et si fermes dans leur foi ?

— Ils veulent. Très Saint Père, comme les plus soumis et les plus humbles de vos enfants, une religion où ils puissent trouver une lumière pour leur esprit et une règle pour leur conduite, mais ils veulent aussi un catholicisme qui élargisse la vie, l'âme, la responsabilité, la conscience et qui permette de gravir librement tous les degrés de l'échelle spirituelle.

Ils croient que « partout où l'idée religieuse n'évolue pas, elle se dissout, à moins de subsister pétrifiée en des intelhgences partiellement pétrifiées aussi » et ils demandent à l'EgUse de traduire ses dogmes dans une langue que la conscience moderne entendra et qui ne fera plus

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de la prière une répétition machinale de formules théologiques acceptées et reproduites sans réflexions.

Ils proclament l'indépendance respective de la rehgion et de la science. Ce n'est ni la faillite de l'une ni celle de l'autre. La religion et la science, sans rien abandonner de leur essence et de leur idée directrice, ne se régentent plus et ne se redoutent plus mutuellement. Il n'y a plus ni science catholique, ni science anticatholique, ni science vraie, ni science fausse. Il y a la science.

Au nom de la science, les catholiques modernistes revendiquent donc l'indépendance de la critique historique et philosophique et ils protestent contre toutes les réticences mensongères, contre toutes les mutilations infligées à la vérité par une apologétique aux abois.

En politique, leurs efforts tendent avec la même énergie et la même fierté à la séparation de plus en plus complète du domaine spirituel et du domaine temporel. L'Etat doit être maître poui* le temporel, comme s'il n'y avait pas d'Eglise, et l'Eglise maîtresse pour le spirituel comme s'il n'y avait pas d'Etat. De cette réciproque indépendance des deux pouvoirs découle, pour le citoyen, la libre disposition de son suffrage, le libre choix de son parti politique. Et le même principe sert de règle à ses opinions sociales.

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Les catholiques modernistes veulent, en d'autres termes, penser et agir comme des croyants libres et des citoyens libres.

J'étais toujours à genoux aux pieds du Pape immobile. Mes dernières paroles firent monter un peu de sang à la neige de son visage et ses yeux s'allumèrent en même temps d'un éclat plus vif. Mais le Pape immobile resta muet et son silence plein de condescendance me permit d'aller jusqu'au bout de ma requête.

— Oui, Très Saint Père, que Votre Sainteté daigne faire crédit à notre bonne volonté. Nous aussi nous aimons l'Eglise d'un amour qui s'accroît de toute l'ingratitude du monde. Si jamais des mains impies se levaient pour placer cette Mère auguste au cercueil, nous l'y poursuivrions de notre tendresse filiale. Que d'autres aillent au loin chercher une foi nouvelle, ériger de nouveaux sanctuaires, mais nous. Père de nos âmes, laissez-nous vous suivre dans votre désert, laissez-nous n'avoir d'autre refuge que votre sein. Ah ! plutôt, laissez-nous croire que, malgré cette immense peur de l'avenir dont le vertige inexprimable a saisi les plus fermes appuis de la chaire de Pierre, le temps approche où nous pourrons demander à Dieu, même sur cette terre, le prix de notre constance. Oui, elle reparaîtra victorieuse, cette foi à qui n'a pas été donné pour un jour ce monde où nous vivons, et nous voulons préparer l'aurore de

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cette résurrection prochaine. Nous sommes les ouvriers méprisés, mais inlassés du catholicisme qui sera demain.

Nous ne sommes donc pas de ceux dont la foi oscille entre l'émancipation rehgieuse qui flatte leur humeur et la fidéhté catholique qui séduit des imaginations éprises de l'unité. Notre loyalisme est sans peur, parce qu'il est sans reproche. Si nous rêvons d'un cathoHcisme antique et jeune tout à la fois, gardant le dépôt sacré du passé vénérable et recevant à portes ouvertes le rayon de vie des âges nouveaux, c'est que la loi de l'homme le veut ainsi « pour qu'il y ait continuellement solidarité des siècles aux siècles, des morts aux vivants.» L'Eghse apostohque et romaine ne saurait, en vérité, briser ses cadres séculaires, mais nous demandons très humblement que cette EgUse bien-aimée étende ses cadres admirables à la mesure de l'inteUigence contemporaine pour y faire entrer tous les progrès accomplis, et, du même coup, les multitudes et les nations formées et pétries de tous ces progrès.

Il y a certes, dans cette œuvre de régénération intellectuelle, des hypothèses risquées, des erreurs passagères, des écarts dangereux sur de fausses pistes. Tout progrès entraîne avec lui de la précipitation et de la rudesse. La science de l'homme est courte et ce n'est pas impunément qu'elle s'écarte de la science de Dieu dans

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la solution des problèmes angoissants. Il appartient à Votre Sainteté, ô Père très aimé, de diriger les pas incertains de vos enfants. Mais restez bon, même pour vos fils égarés, de toute la bonté que le cœur de Dieu a pu verser dans un cœur paternel, « ne frappez personne, oh 1 personne, ni un être, ni une chose, ni rien de ce qui peut souffrir sous le soleil » ; la vérité. Votre Sainteté ne l'ignore pas, est, par elle-même assez puissante pour redresser peu à peu avec l'aide divine toutes les erreurs qu'elle rencontre sur son chemin.

Nous ne demandons rien que Votre Sainteté ne puisse agréer. Tout notre programme réformiste peut tenir dans cette formule : la liberté des esprits dans le respect des pouvoirs divins et l'union des cœurs.

Cette fois, le Pape immobile m'invita doucement à me relever : « Mon fils, dit le Pontife suprême, Celui qui sonde les reins et les cœurs connaît seul les intentions directrices de vos catholiques modernistes. Nous respectons trop, pour notre part, l'inviolable asile de la conscience chrétienne, pour mettre en doute la sincérité de leur attachement aux enseignements et à la personne du Vicaire de Jésus-Christ. Mais c'est le premier devoir de Notre charge

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apostolique « de garder avec un soin jaloux le dépôt traditionnel de la foi à l'encontre des profanes nouveautés de langage comme des contradictions de la fausse science. » Et, quand nous examinons « les doctrines et, conséquemment, les manières de faire et d'agir » de certains de vos Modernistes, nous ne pouvons pas en vérité, ne pas découvrir dans leurs erreurs le « rendez-vous de toutes les hérésies. »

Et la voix de Pie X se teintait peu à peu des tons sombres d'une sévérité que l'auguste vieillard ne cherchait plus à dissimuler, son visage débonnaire présentait maintenant les signes non équivoques qui décèlent l'homme énergique, tenace et avisé.

« Il est temps, ajouta le Pape, de lever le masque à vos modernistes et de les montrer à l'Eglise universelle tels qu'ils sont. »

Il est difficile, mon cher ami, de vous rendre l'âpre ironie de l'accent, la vigueur de la dialectique et la véhémence de l'éloquence indignée que Pie X déploya dans ce procès de la pensée moderniste. Le Pontife suprême me donna la vision magnifique d'un surhomme se révélant tout à coup docteur ès-sciences universelles, polémiste incomparable et juge souverain. Nous n'avions vu, jusqu'à ce jour, dans les doctrines dites modernistes que des « théories éparses et sans lien ». Pour me faire embrasser d'un seul regard « toutes ces erreurs », Sa Sainteté

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daigna me les présenter « en un corps parfaitement organisé, dont les parties étaient si bien solidaires entre elles qu'on n'en pouvait admettre une sans les admettre toutes. » Sans craindre même de donner à son exposition « un tour quelque peu didactique », sans avoir peur de la barbarie de nos vocables techniques, Sa Sainteté passa successivement en revue toutes les doctrines éparses et fragmentées dans nos revues et nos livres modernistes dont Elle forma un système rigoureusement logique, à la manière de nos plus souples dialecticiens. Il me parut que l'agnosticisme, l'immanentisme, le pragmatisme, l'évolutionnisme, si ardus dans leur compréhension et si subtiles dans leurs applications n'avaient point de secrets pour ce génie clairvoyant, lisant dans les profondeurs de la subconscience avec la même sûreté que dans les feuillets de son missel. Ah ! que ce jour-là me parut superficielle et plus perfide encore l'observation de ces ennemis de l'Eglise qui abaissent l'intelligence de notre grand Pie X à la mentalité primaire de certains curés de campagne !

Le Pape frappa surtout mon attention et provoqua comme une sorte de remords pour nos propres témérités, quand je l'entendis condamner toutes nos utilisations philosophiques, tous nos essais d'adaptation de la vérité catholique aux aspirations et aux méthodes de la science contemporaine, tous nos efforts pour arrêter

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l'accroissement des dévotions extérieures, toutes nos distinctions modernes du spirituel et du temporel. Le Pape veut que, conformément à la profession du quatrième Concile de Constantinople, nous fassions nous-mêmes « profession de conserver et de garder les règles qui ont été léguées à la Sainte Eglise catholique et apostolique, soit par les saints et très illustres apôtres, soit par les conciles orthodoxes généraux et particuliers, et même par chacun des Pères interprètes divins et docteurs de l'Eghse. »

A plusieurs reprises, devant les affirmations si catégoriques de Pie X, je me suis demandé, en toute humilité et sincérité de cœur, si vos habitués du mardi n'ont pas un peu outrepassé, dans leurs libres entretiens sur « le catholicisme de demain », ces bornes que le magistère infaillible du successeur de Saint Pierre croit devoir apporter à l'exposition et au développement de la doctrine catholique. Dans l'ardent besoin qui fut le nôtre de penser et de vivre notre foi, n'avons-nous pas été portés par la pente naturelle de notre esprit et de notre cœur à exagérer, dans la conception de la vérité chrétienne, l'importance subjective de ses rapports avec l'individu et partant à atténuer l'importance objective de sa réalité divine, comme si l'expérience personnelle devait servir de base à la certitude religieuse. En dégageant cette même vérité de la gaine des formules dogmatiques, n'avons-

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nous pas encore un peu ébranlé le point d'appui séculaire du Credo catholique ? Enfin, en réclamant la séparation de l'Eglise et de l'Etat, celle du catholique et du citoyen, n'avons-nous pas fixé nous-mêmes des limites inadmissibles aux pouvoirs universels du magistère ecclésiastique ?

Je ne puis vous cacher, mon cher ami, que le Pape jugeait une attitude de ce genre en des termes dont vous comprendrez aisément toute la sévérité, quand je vous aurai rappelé que les mots de monstruosités^ àHnsanités et dliérésie revenaient sans cesse sur les lèvres augustes d'où partent ordinairement les paternelles et apostoliques bénédictions.

Je n'ai rien voulu vous dissimuler, mon bien cher ami. Gardez-vous toutefois de vous représenter l'idéal de l'orthodoxie pontificale comme « une sorte de nirvana intellectuel se résumant dans cette formule : penser le moins possible en attendant de ne plus penser du tout. » Il y avait certes, dans les paroles de Pie X, « comme une apparence d'hostilité à l'intelligence et à la liberté humaine. » Mais cette apparence ne peut donner le change qu'aux esprits superficiels. Suivant le mot très pittoresque de notre vieil ami Joseph Serre, ne laissons pas « s'ébaucher quelque analogie sacrilège entre le dôme de Saint Pierre et un éteignoir monstrueux. »

C'est d'ailleurs à cet irrégulier de vos mardis que je songeais involontairement en écoutant

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notre bien-aimé Pie X. Oui, je songeais, presque instinctivement à cet obstiné constructeur de synthèses orthodoxes dont le poétique éclectisme, plus hardi encore que toutes mes inventions dialectiques, se plaisait à nous découvrir dans l'orthodoxie la plus stricte « la largeur d'esprit même » et dans l'opposition de l'Eghse au Modernisme la simple affirmation d'une pondération délicate et grandiose contre les exagérations de ses doctrines, en d'autres termes contre « ce que le Modernisme pourrait avoir seulement de fermé, d'exclusif, et par conséquent d'anti-moderne, »

Avec cette méthode d'équilibre, je veux dire de proportion précise de vérité et d'erreur, d'éléments positifs et d'éléments négatifs dans la conception du système moderniste, chacune des paroles du Pape perdait dans mon esprit la rigueur de son apparente sévérité, chaque jugement s'élevait au-dessus de la petitesse d'une servile interprétation, et l'orthodoxie pontificale n'était plus pour moi que « l'exclusion de l'exclusion. »

Vous faut-il quelques exemples qui vous traduisent clairement l'éclectisme ingénieux de cette mentalité ? Souvenez-vous encore des démonstrations de notre ami. Vous savez que V immanence, conséquence du subjectivisme Kantien, du monisme scientifique, du sentiment de l'unité universelle est le grand dogme du

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jour. « Qui refuse de l'admettre, proclament ses partisans, ne compte plus désormais au nombre des philosophes. » Dans l'esprit de ce système, la réalité n'est plus faite de pièces juxtaposées, tout est intérieur à tout (immanens). Dieu n'est plus en dehors ou au-dessus de nous-mêmes, en dehors ou au-dessus du monde : il est en nous, il est dans l'univers. La révélation n'est plus conçue comme la parole extérieure d'un être étrange, mais comme la parole intime qui se manifeste par la conscience. De là, en religion, une mentahté récente qui pousse à substituer à la méthode apologétique ordinaire une méthode consistant à établir la vérité rehgieuse par les aspirations, les exigences et les énergies propres à l'âme humaine ; à montrer encore comment les dogmes sont appelés ou postulés par l'âme, qui, si elle sait bien voir en elle-même, peut les y découvrir d'avance, en des profondeurs naturellement chrétiennes.

Certes, les philosophes de l'immanence sont dans le vrai quand ils affirment que Dieu est en nous comme nous sommes en lui, qu'il est dans l'univers comme l'univers est en lui. Dieu, qui contient tout en lui-même, n'est-il pas l'être immanent par excellence ? Mais si Dieu est en nous, cela ne l'empêche pas d'être au-dessus de nous. Pareillement, si les dogmes sont en quelque manière, bien que non nécessairement, postulés par l'âme humaine, cela ne me paraît

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rien enlever à leur transcendance. Enfin, si la religion est la réponse divine à la conscience de l'homme, elle ne peut être réduite à la simple manifestation de cette conscience, et si la vérité est en nous comme Dieu, elle est aussi comme lui au-dessus de nous. L'erreur immanente n'est pas logiquement dans l'afTirmation de son principe générateur et interne, elle est dans la négation du point de vue opposé de l'idée contraire, de la vérité objective et complémentaire. Le docteur infaillible de l'Eglise ne peut condamner la vérité, il ne répudie que l'erreur, cette proposition, par exemple : « La révélation n'a pu être autre chose que la conscience acquise par l'homme de ses rapports avec Dieu. » S'il y a en effet une sorte de révélation intime et subjective de la vérité à l'âme, il y a aussi et surtout une révélation extérieure et objective, celle du Verbe fait Chair, du miracle et de l'Eglise enseignante. La nier, c'est de l'exclusivisme, c'est une manifestation d'étroitesse d'esprit. Je me disais donc, mon cher ami, en écoutant Pie X, que le Pape condamnait tout ce qui était exclusion, étroitesse de pensée dans le modernisme, mais que là aussi s'arrêtait, par la force même des choses, le veto pontifical.

Délivrons les systèmes philosophiques des emprisonnements que l'esprit étroit leur impose, reconstituons, par la réunion des vérités éparses, la philosophie universelle, peut-être aurons-nous

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réussi à réaliser le rêve de l'auteur de la vie d'Hello, c'est-à-dire « cette philosophie catholique et universelle, totale et orthodoxe »; peutêtre aurons-nous comblé l'écart entre les systèmes de l'immanence et de la transcendance, de l'intellectualisme et du moralisme; peut-être aussi arriverons-nous à faire resplendir dans une beauté de lumière plus radieuse la formule du catholicisme qui sera demain.

Que découvre-t-on, d'ailleurs, je vous le demande, au fond des hérésies, au fond des erreurs religieuses ou philosophiques ? « Rien autre chose que la vérité blessée et mutilée, rien autre chose que l'idée mutilée ». Et je ne crois rien exagérer en affirmant avec notre ami que « l'Eglise anathématise seulement la mutilation et la meurtrissure. » « On a trop représenté l'orthodoxie comme un frein. Quels sont au juste ses ennemis ? Les Larves de l'ombre, les Négations. La synthèse des lumières n'a contre elle que les ténèbres extérieures. »

Je me disais toutes ces choses tandis que Pie X fulminait contre le modernisme. Sa voix auguste avait pour moi comme deux sons : Elle avait l'accent sévère de la prohibition et l'accent caressant d'une parole conciliatrice m'invitant à élever ma pensée au-dessus de tous les systèmes, au-dessus de tous les murs de séparation pour « respirer l'air libre de la plénitude intellectuelle et morale. » Oh ! ce grand vol de l'àme

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vers la haute liberté et la totale lumière. Quel rêve ! Et ce rêve semblait prendre corps dans ce grand Christ d'ivoire dont le regard de souffrance et de pitié était penché sur la tête du Serviteur des serviteurs de Dieu. Ces deux bras du divin Supplicié étendus entre ciel et terre, d'une extrémité des choses à l'autre, n'était-ce pas « le geste infini, le signe de la conciliation et de l'embrassement universel ! Oui, « de même que toutes les fautes du genre humain vont, par le repentir, se perdre dans son immense pardon, ainsi toutes nos vérités partielles, toutes nos philosophies humaines devaient aller, après le sacrifice de leurs négations et de leurs limites, s'unir et se fondre dans la plénitude harmonieuse de son esprit, de son Eglise, qui est la Vérité totale.

La voix impérative du juge qui condamne l'erreur et dresse devant elle les murs de circumvallation destinés à la défense de la vérité dogmatique, cette voix qui formule les anathèmes, s'éleva soudain si haut que je n'entendis plus que des éclats de tonnerre. Le Pape, lui aussi, levait les yeux comme moi vers son grand Christ d'ivoire,"mais pour les retirer chargés de réprobation contre ces modernistes, diseurs de nouveautés et séducteurs qui, par « une vie toute d'activité, une assiduité et une ardeur singulières à tous les genres d'étude, des mœurs recommandables d'ordinaire pour leur sévérité,

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s'efforçaient à «■ donner le change » sur « leur dessein néfaste», « d'annuler les vitales énergies de l'Eglise, et même, s'ils le pouvaieni, de renverser de fond en comble le règne de Jésus- Christ. ))

Et la voix du Juge infaillible édictait les ordres et les défenses : Que l'on résiste à ces hommes superbes, qu'on les applique à d'infimes et obscures fonctions ; qu'ils soient mis d'autant plus bas qu'ils cherchent à monter plus haut et que leur abaissement leur ôte la faculté de nuire. Que celui qui, d'une manière ou de l'autre se montre imbu de modernisme soit exclu sans merci de la charge de directeur ou de professeur dans nos universités et séminaires catholiques. Que les évêques, « méprisant toute crainte humaine, foulant aux pieds toute prudence de la chair, suavement, sans doute, mais fortement », bannissent de leur diocèse les livres « entachés de modernisme », livres « plus pernicieux que les écrits contre les bonnes mœurs, puisqu'ils empoisonnent la vie chrétienne dans sa source. » « Qu'il y ait dans toutes les curies épiscopales des censeurs d'office chargés de l'examen des ouvrages à publier. Qu'enfin, dans chaque diocèse, un Conseil de vigilance soit institué sans retard pour surveiller très attentivement et de très près tous les indices, toutes les traces de modernisme dans les publications aussi bien que dans l'enseignement. Que, par surcroit, ce Gon-

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seil de vigilance ait « l'œil assidûment et diligemment ouvert sur les institutions sociales, pour voir s'il ne s'y glisse point du modernisme et si tout y répond bien aux vues du Souverain Pontife. »

La voix de Pie X s'était tue, comme brisée par l'effort de cet impitoyable réquisitoire. Maintenant, la voix d'un humble prêtre, agenouillé de nouveau aux pieds du Pape, plaidait encore, contre toute espérance, une cause si énergiquement réprouvée. Et cette voix était celle d'un fils suppliant pour des frères que va frapper la justice d'un Père.

Elle disait :

« 0 Père bien-aimé, que votre extrême bonté daigne écouter jusque dans la détresse de tou« ses espoirs perdus, la prière du plus respectueux et du plus soumis de ses enfants ; qu'elle veuille bien ne point chercher dans ces ultimes paroles l'esprit d'insoumission d'un orgueil mal guéri recourant à de subtiles et méprisables moyens pour opposer la fausse sagesse du siècle à la sagesse de votre autorité suprême. Ma requête désavoue même les apparences de la plus humble critique à l'endroit de votre enseignement infaillible, et. Votre Sainteté devrait-elle, même après ces loyales déclarations, frapper la témérité de mon langage, j'oserais encore déclarer au

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Père commun des fidèles que sa sévérité n'aurait sur moi d'autre effet que d'affermir, en éprouvant leur solidité, les liens de mon inébranlable attachement au Saint Siège et à l'Eglise.

Qu'il soit donc permis au plus sincère de vos fils d'assurer à Votre Sainteté que ses frères, les modernistes français professent la même fidélité et le même loyalisme. Je les connais trop pour oser même supposer qu'ils puissent songer un seul instant à combattre ou à mépriser les directions du souverain Pasteur des âmes. Ils s'inclineront. Très Saint Père, sous la main qui les frappe, et leur silence respectueux sera, devant le monde, un témoignage plus digne de leurs sentiments d'hommes fibres, une preuve plus sûre de leur filiale obéissance que ces adulations ampoulées, ces adresses calquées sur une terminologie rigoureusement thibétaine qu'un dogmatisme enfantin ou intransigeant pourrait porter aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, transformé, par l'abdication des âmes serviles, en une sorte de Grand Lamma romain.

Je prie très humblement Votre Sainteté de daigner excuser l'expression d'une libre pensée virile qui n'atténue en rien dans mon esprit le respect sans bornes que je dois au représentant de Dieu. Et je ne crois pas davantage manquer à ces légitimes égards en m'autorisant encore du témoignage rendu par Votre Sainteté ellemême à la dignité de la vie et au labeur opiniâ-

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tre de nos savants modernistes pour oser supplier le Père commun des fidèles de ne point incriminer la probité de leur pensée et de leur effort. L'élan trop vigoureux de ces vaillants a dépassé sans doute le but et les a de ce fait éloignés de cette chaire de vérité, port unique et dernier de toutes les intelligences assoiffées du divin. Mais, Très Saint Père, qu'il serait dur pour tous ceux qui ont à cœur, avec le bon renom de l'Eglise, le souci de son incomparable et féconde sainteté, qu'il serait profondément douloureux pour leurs âmes que votre vigilance elle-même à l'endroit de la saine doctrine fût, pour les adversaires de la foi catholique, un prétexte pour dénaturer perfidement les conséquences de votre auguste enseignement et instituer une comparaison injurieuse dans la conduite des mœurs entre les partisans de la foi aveugle et les partisans de la foi éclairée, entre ce clergé cultuel de l'Espagne et des républiques latines de l'Amérique qui apporte d'autant plus de zèle à la défense du dogmatisme le plus obscur qu'il semble montrer moins de vigilance dans le maintien des bonnes mœurs, et ce clergé intellectuel de France et d'Allemagne dont Votre Sainteté a daigné distinguer et proclamer si hautement la dignité de la vie.

Qu'à ces titres, ô Père bien-aimé. Votre Sainteté ne craigne point de tempérer la rigueur de ses repressions à l'endroit des doctrines moder-

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nistes par une charitable indulgence envers les personnes. Que le geste du pardon succède bientôt, dans l'Eglise, au geste de la justice 1

Votre Sainteté ne frappe d'ailleurs les personnes que pour atteindre l'erreur et arrêter plus vite les progrès de sa diffusion. Ah 1 que cette poursuite de l'erreur est donc laborieuse et faite pour décourager l'effort de la plus ferme orthodoxie ! Qu'il est triste surtout, quand le vrai et le bon sont de nécessité catholique, de songer que l'idée contraire reste en elle-même insaisissable, qu'elle n'échappe un jour à notre emprise que pour renaître le lendemain sous une forme nouvelle, que vaincue sur le terrain où l'on a cru pouvoir lui rompre la gorge, elle se relève, brise ses fers et va prendre sa revanche sur un autre terrain. On emprisonne et l'on tue les hommes, il n'y a point de chaînes assez solides pour incarcérer leurs idées, point de bûchers assez ardents pour les anéantir. Seule, la vérité peut arriver à terrasser l'erreur et à rendre l'innocuité à son venin. C'est une expérience déjà vieille comme le monde. Et c'est aussi, Très Saint Père, l'histoire du modernisme. Ce poison est dans l'air que nous respirons, il forme la subtile atmosphère intellectuelle du siècle. Il faut tremper son cœur, son esprit et sa foi con^ tre ses atteintes continuelles. C'est un ennemL qu'il serait peut-être utile de prendre pour ami.

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si Votre Sainteté n'avait pas condamné cette audacieuse témérité.

Quoi qu'il en soit, ô Père très vénéré et très aimé de nos âmes, j'ose assurer à Votre Sainteté que s'il Lui plaît de transmettre du haut de la Chaire infaillible, à tous les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires qui sont en paix et en communion avec le Siège apostolique, la parole auguste dont j'ai l'honneur d'avoir reçu la confidence, cette parole de vérité jetée aux quatre vents du monde rencontrera partout l'accueil qu'elle mérite.

Vos enfants sauront gré à Votre Sainteté d'avoir fixé si nettement les limites que doivent respecter les doctrines et les méthodes de la science contemporaine pour ne pas s'écarter de la vérité traditionnelle. Et vos ennemis ne pourront qu'admirer la beauté d'un geste qui traduit toute la splendeur de l'absolu dans l'obscure petitesse des contingences du savoir simplement humain ! 0 Père, ô docteur, ô juge suprême, bénie soit la parole qui portera la lumière de la foi sur le chemin sombre de nos pensées incertaines. Qu'elle daigne encore y porter la bonté, le pardon et l'espoir qui relèvent et soulagent tous ceux dont le pied s'est meurtri dans l'humble et ardue recherche de la vérité. Votre Sainteté ne peut se tromper sur l'issue de ces luttes séculaires d'idées qui se déroulent autour des pièces maîtresses de la science et de la foi et

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dont la querelle moderniste marque la plus récente étape. Angleterre, France, Allemagne, Italie, Etats-Unis, tous ces grands pays autour desquels les autres nations évoluent comme des satellites, préparent l'enfantement d'un monde nouveau. C'est une œuvre laborieuse, inquiète, riche à la fois, comme tout progrès, en germes de mort et en germes de vie. C'est l'efïort d'une civilisation nouvelle, d'une âme nouvelle, d'une conscience plus haute qui cherche à mettre ses aspirations en harmonie avec les formules de l'éternelle Vérité et de l'éternelle Justice. Que Votre Sainteté ne se trouble point si les agitations issues de ces forces qui incubent l'avenir viennent battre de leur écume amère les murailles romaines. Les puissances apparemment hostiles qui s'appellent l'autorité et la liberté, la science et la foi, la démocratie et l'Eglise, sont faites au fond pour se comprendre, se compléter et s'entr'aider dans une équitable réciprocité de droits et de devoirs.

Que pour ce monde nouveau l'anneau du Pécheur devienne donc le gage de la paix loyale, le signe de la Sainte Alliance.

J'ai dit.

— Et nous, mon fils, ajouta le Pape, nous disons qu'il est un temps pour juger et un temps pour pardonner. L'EgHse ne précipite pas les solutions, elle est patiente parce qu'elle possède les promesses de l'immortelle vie. Vous revien-

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drez, cher fils, implorer de Notre Successeur la grâce de vos modernistes. Et le Pape, me congédiant, abaissa sur mon front sa main bénissante.

Lorsque je me relevai, le grand Christ d'ivoire frappa de nouveau mon regard. Ces deux bras du divin Supplicié étendus entre ciel et terre, d'une extrémité des choses à l'autre, s'offraient toujours à l'embrassement universel des intelligences et des cœurs. Ce n'était plus peut-être l'incarnation de mon rêve brisé...

Mais c'était encore un symbole !

Votre bien cordialement dévoué.

Octave LABRUYÈRE, prêtre.

P. -S. — On prévoit à Rome la publication d'un nouveau Syllabus pour le mois de juillet. On m'annonce également une Lettre enajclique sur les Doctrines modernistes^ qui paraîtrait le 8 septembre 1907 sous le triple vocable de Pascendi dominici Gregis.

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