CHAPITRE VI
Mardis 26 mars.
Je trouve aujourd'hui dans mon courrier une longue lettre dont je dois communication aux lecteurs de ce petit livre. Je songeais, en la lisant à cet axiome d'immanence formulé en ces termes par Leibnitz : « Il y a de la géométrie, de la musique, de la morale, de la poésie partout, » On ne perdra donc pas son temps à parcourir, en compagnie de l'auteur, le ruban de route tracé par ces nouvelles pages. Leur facture synthétique est telle que plusieurs seront tentés de les prendre pour la conclusion rigoureuse et logique des investigations de mes amis. Elles en forment tout au moins la suite chronologique et naturelle. Faut-il mettre le lecteur en garde contre toute surprise : La vérité qui se dégage de ces vues d'ensemble est animée d'un esprit trop ondoyant et divers pour fixer la certitude. Vérité d'hier et d'aujourd'hui, vérité du cathoUcisme
qui sera demain ! Elle n'est guère accessible aux intelligences à première vue, elle sort, en effet, du choc des pensées bien plus que de leur mutuelle pénétration. La synthèse ne peut être complète qu'à la condition d'y collaborer soimême.
Ecully-en-Corentin, le 22 mars 1907.
Cher Monsieur de Bonnefoy,
Je crois que vous avez conduit votre enquête sur le catholicisme de demain au point qui devait être le terme logique de nos communes recherches.
Comme il suffit de poser la cause pour dégager l'effet, il suffit aussi d'observer les tendances actuelles de la société catholique pour prévoir, presque infailliblement, ce que cette société sera demain, c'est-à-dire quel idéal religieux dirigera sa pensée et sa vie. Ici comme ailleurs, l'analyse appelle la synthèse. Je n'ai malheureusement ni l'esprit, ni le courage nécessaires à la conduite de cette reconstruction. Il me manque d'ailleurs, pour cette œuvre, la souple dialectique de l'abbé Labruyère ou le génie poétique de notre ami Joseph Serre, cet irrégulier de vos mardis.
Perdu dans un village encore plus perdu de notre Bretagne, je m'efforce d'y oublier la tris-
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tesse de vivre et le deuil de mon isolement, en face des grands spectacles de la nature. Vous me redirez sans doute que la vie est encore ce que nous avons trouvé de meilleur dans l'existence et que le pessimisme n'est qu'une question d'estomac. Je serai de votre avis, quand la pauvre existence humaine sera elle-même pour tous en fonction normale de bien-être, de justice et de solidarité... Il m'est doux, malgré tout, d'écouter la plainte éternelle des flots sur le rivage breton ; je vois l'oiseau construire son nid et ma pensée va tout aussitôt à ces cœurs qui vont battre bientôt dans ces œufs si patiemment couvés par la mère. « J'admire l'instinct des plantes qui, sans le cerveau, savent trouver leurs meilleures conditions d'existence.» J'admire toutes les manifestations de la vie dans la Nature. Mais le profond silence des nuits étoilées écrase mon âme et fait déborder toutes les sources d'une mélancolie mal contenue.
Qu'est-ce que l'homme sur la terre ? Un infiniment petit sur un infiniment petit, un atome en mouvement dans une planète minuscule, un million de fois plus petite que le soleil qui la tient suspendue dans ses rayons et qui lui-même est comme un astre imperceptible dans l'immensité stellaire. Et lorsque je songe au misérable grain de poussière que je suis, à mon néant « d'homme terrien qui ne voit rien, ne sait
rien », je n'en sens que plus vivement la vanité de toutes les discussions métaphysiques et religieuses. Oui, vanité de tout ! car, partout où l'on croit prendre pied sur un terrain solide, le sol parait se dérober sous nos pas....
En matière sociale et même politique, le principe de la liberté est devenu comme une arme entre les mains des forts pour légaliser la spoliation des faibles et substituer l'anarchie à l'ordre. La philosophie n'est pas moins décourageante. Les systèmes se succèdent et se remplacent avec une rapidité qui déconcerte. Vous le savez mieux que moi : « Le Kantisme n'inspire que quelques âmes d'élite. Hegel n'est plus cité que comme le fondateur d'une grande école aujourd'hui peut-être trop dédaignée. Auguste Comte en reste aux fidèles de sa brillante mais petite chapelle. Guyau peut être considéré comme ayant échoué dans sa courageuse tentative de fonder une morale sans sanction ni obligation. Fouillée, Wundt, Bergson n'ont fait que poser des pierres d'attente, ce qui est déjà beaucoup. Qui se souvient de Moleschott et de Vogt ? Buchner et même ce grand naturaliste qu'est Hoechel n'alimentent plus que la philosophie de M. Homais. Gustave Lebon ne nous offre encore que de vertigineuses échappées sur la cosmogonie de demain. Si Herbert Spencer reste debout, c'est parce que la vision de ce
géant intellectuel a porté assez loin pour embrasser toutes les découvertes de la science jusqu'aux approches de l'au-delà. Mais sa synthèse ne comporte qu'une face du problème. Elle implique, en effet, dans l'évolution de tous les phénomènes, même intellectuels et moraux, la notion de continuité et de fatalité absolues. Or, sans une part faite à la liberté et à la spontanéité de la conscience, il n'y a pas de responsabilité dans l'individu ; l'idée même du devoir disparaît et avec elle un fait aussi nécessaire dans l'ordre moral que la croyance au règne de la loi dans l'ordre cosmique (1). L'heure est venue, croyez-moi, d'écrire votre " Religion de la conscience ".
Je suis loin, ce vous semble, mon cher ami, du catholicisme de demain. En réalité, je m'en trouve plus rapproché qu'il ne vous paraît. Le catholicisme de demain sera peut-être la réponse définitive à tous les mystères qui angoissent le cœur des hommes, la solution de cette antinomie créée par l'action contraire des philosophies.
Qui sait...!
Oui, moi aussi, je sens passer parfois comme des frissons d'ailes sous les voûtes de notre grand Temple de la cité future. Je vois les flèches de l'immense cathédrale de demain s'élever comme
(1) GOBLET d'ALVIELLA.
la prière des âmes pures à la hauteur des beaux nuages dorés et lumineux empourprés d'aurore. Mais, hélas ! je crains que mon rêve ne soit semblable à ces nuées fantastiques et charmantes que les jeux de la lumière et le caprice des vents font apparaître dans les airs comme des citadelles enchantées.
Je vous chante, cher Monsieur l'abbé, l'ode du catholicisme que je voudrais voir être, je ne vous dis peut-être pas le catholicisme qui sera demain.
Et quand je songe à cette religion de l'avenir, quand j'en cherche les faits caractéristiques et révélateurs, je n'aperçois, dois-je vous l'avouer, que les symptômes contraires d'une éducation publique et antichrétienne où le sens supérieur de l'existence n'aurait plus de place. Bien aveugles sont aussi les savants qui, par avance, octroient aux foules impulsives et ignorantes le profit d'un état de penser supérieur! Parlons d'ailleurs tout bas des gens éclairés. Ils existent sans doute ces hommes de véritable tolérance et de haute et philosophique raison. Mais comptez-les parmi la foule. Ils sont trop rares du reste et trop sages pour faire à la raison de nombreux prosélytes. Des esprits aussi distingués répugnent enfin aux petits moyens des charlatans, et pourtant ce battage est nécessaire à la foule. Ne comptons pas, mon cher
ami, sur l'avènement d'une religion dégagée de tout impur alliage. Ceux dont notre vaillant Léon Dulien flagelle les pratiques et les manœuvres avec la verve impitoyable de son vigoureux bon sens connaissent bien la nature humaine, ils en connaissent aussi l'imbécillité toujours renaissante et inépuisable...
Le catholicisme de demain verra donc monter vers Dieu les mêmes prières mercantiles avec les mêmes prières de confiance soumise. Ceux qui se représentent la Divinité comme un juge que l'on corrompt ou que l'on gagne en l'importunant, continueront à supplier le Ciel en ces termes :
« Mon Dieu, délivrez-moi des accidents de la nature et des maux de cette vie. Assurez le succès de toutes mes entreprises. Que votre main omnipotente écarte la grêle qui menace ma récolte, le coup de Bourse qui ferait péricliter ma fortune si péniblement acquise, la maladie et la mort dont la pensée empoisonne la douceur de mes jours. Que votre volonté fléchisse en ma faveur et pour l'intérêt de ceux que j'aime ses lois inéluctables. Et je vous louerai. Seigneur, pour tous les biens dont vous m'aurez fait don.»
Ceux qui adorent l'ordre éternel et s'efforcent d'y conformer leur vie, prieront à leur tour : ainsi
« 0 mon Dieu, faites-moi n'écouter, ne regar-
der ne consulter que vous ! Otez-moi le cœur d'un esclave et donnez-moi le cœur d'un enfant. Donnez-moi chaque jour mon pain quotidien, mon travail quotidien, mes pensées quotidiennes, mon progrès quotidien. Tout ce que vous voulez, je le veux. Tout ce que vous prescrivez, je suis prêt à l'accomplir. Je ne puis exprimer tout ce qui est dans ma pensée ; mais vous la voyez. Donnez-moi tout ce qui m'est nécessaire pour la paix de mon âme ».
Un même vieillard pâle, à Rome, incarnera la splendeur amassée par les siècles, et la même vérité descendra de la même chaire de Pierre avec les mêmes formules. La tradition n'est pas sans doute en désaccord forcé avec le progrès. Mais l'Eglise ne délivre à l'avenir le droit de cité que lorsque l'avenir est entré dans le passé. Elle consent bien à accroître son antique patrimoine de vérités. Mais le temps, cet architecte de Dieu, doit passer la main sur les nouveaux héritages, mettre la dernière consécration. La graine doit pourrir en terre pour donner sa fleur et la fleur doit voir elle-même sa beauté périr pour donner son fruit. C'est l'histoire de toute pensée féconde.
Connaissez-vous Tampier ? Ce Tampier, évêque de Paris, frappait autrefois la Somme de Saint
Thomas, dans l'espoir que cette condamnation sauverait à la fois l'Eglise et la France. Grégoire IX lui-même avait devancé les rigueurs de cet ostracisme en stigmatisant ces théologiens de son temps qui, « gonflés d'esprit de vanité ainsi que des outres », pliaient les « Saintes Lettres » aux doctrines de la philosophie Aristotélicienne. C'est pourtant cette philososophie que l'Ange de l'Ecole devait reprendre un peu plus tard à son compte dans sa Somme théologique. C'est encore cette philosophie que Léon XIII et Pie X nous ont présentée comme celle qui répondait le plus parfaitement à l'enseignement officiel de l'Eglise. Et Thomas reste plus que jamais le Docteur angélique. Il nous faut relire la Somme et admirer Tampier et Grégoire IX. Ne l'oublions point : L'Eglise ne court pas ; et un temple, pour être vraiment le sanctuaire du Dieu vivant, doit avoir la mystérieuse majesté du passé....
Mais parce que les hommes sont les hommes et que les idées suivent toujours le sort de la langue qui les traduit, je ne crois pas trop m 'avancer en vous affirmant que VEcclesia discens continuera sans doute à traduire d'après les tendances et les capacités de sa mentalité les leçons de VEcclesia docens. Les simples penseront et parleront toujours en simples et les savants en savants.
Malgré cette plasticité de la croyance, en vertu même de sa facilité, le catholicisme de demain verra se continuer les mêmes conflits d'idées, les mêmes différences d'interprétations dans l'explication des grands faits chrétiens entre historiens et théologiens ; les mêmes controverses philosophiques entre les théoriciens de la transcendance et ceux de l'immanence ; les mêmes oppositions entre les partisans de la certitude théorique qui exclut la possibilité de se tromper pour sauvegarder l'intégrité de la croyance et les partisans de la certitude pratique qui s'expose au risque d'errer pour trouver avant tout la loi de l'action.
Nous ne verrons peut-être plus, je vous l'accorde, les mêmes enseignes à la porte de la maison. Mais si les noms changent, les idées restent toujours les idées et les hommes sont toujours les hommes
On verra donc encore, par la force même des choses, des intelligences obstinées dans l'ordre religieux, à identifier la réalité au symbole, des intelligences portées au contraire à séparer ces deux choses et des intelligences empressées à découvrir un terrain de conciliation.
Il y aura toujours ainsi des esprits trop paresseux ou trop défiants de leur savoir pour lâcher la bride à leur jugement, et des esprits trop enclins à rechercher le pourquoi et le comment des choses pour renoncer à la franchise de l'exa-
men personnel. Les uns seront donc invinciblement portés à se constituer les défenseurs du passé, les gardiens du trésor intellectuel et religieux amassé par les générations disparues, les autres voudront monnayer cet héritage à l'effigie du jour, faire produire la fortune paternelle, adapter la demeure ancestrale au goût de l'époque et aux besoins personnels de ses hôtes.
Des rivalités sortiront de ces dispositions contraires, mais ces rivalités, qui sont au fond la condition nécessaire de tout progrès, profiteront à la vie religieuse, parce qu'elles élargiront, pour un grand nombre, les horizons de la foi : « Elargis, élargis ta tente, agrandis l'étendue de ta demeure, ne retiens pas, allonge tes cordages.»
Oui, la libération complète, solide, intégrale des esprits dans l'union des cœurs I Mais dans combien d'années, dans combien de siècles cet âge d'or de l'âme humaine l
Tenons donc avec fermeté la bride à nos pensées pour qu'elles ne s'égarent point à la poursuite de rêves aux réalisations si lointaines. Ce n'est pas demain que nous lirons Relâche sur le tableau des vigilantes congrégations de V Index et du Saint-Office, parce que demain comme hier, relâclie ne sera qu'une trêve d'une heure
dans les témérités des diseurs de nouveautés. Demain donc, comme hier, le zèle des intolérants appellera les foudres de Rome sur la tête des successeurs de Loisy, de Laberthonnière et de Le Roy dansl'espoird'arrêter les profanateurs des traditions.
Nous ne devons pas diminuer le mérite de ces gardiens de l'orthodoxie. Il est bon pour la société comme pour la religion qu'ils n'inclinent ni leur pensée ni leur cœur aux complaisances intéressées. Sans eux, la tolérance perdrait sa raison d'être.
C'est assez vous dire que l'une des plus belles vertus sociales serait exilée d'un monde dont le patrimoine moral vaut la peine qu'on ne gaspille pas ses laborieuses acquisitions. Sans les intransigeants, l'expansion de l'idée ne connaîtrait plus d'obstacles ; sans obstacles, plus d'effort de découverte ou de résistance, plus de stimulant pour les chercheurs, par conséquent plus de progrès ! Et le monde, couché dans une morne immobilité, pourrait ajouter à ses laideurs celle d'une épouvantable tristesse.
Ceux-là seuls me paraissent gâter, en la discréditant, cette utile et vénérable profession de l'intransigeance doctrinale, qui n'adoptent le masque farouche des inquisiteurs de la foi que pour monter sur les cadavres de leurs frères au sommet de cette échelle des honneurs où, n'étant pas de taille à recommencer les héros, on les voit
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s'essayer pompeusement dans le rôle des dieux.
Ah ! petits hommes, petits hommes !
Qu'ils continuent donc, si c'est la loi fatale de leur arrivisme, à fouler aux pieds les idoles de la veille, qu'ils renient et frappent leurs frères d'armes, qu'ils régnent dans la soie et dans la pourpre, par la crainte et par l'ostracisme. Mais qu'ils ne comptent pas trop sur le prestige de leurs dignités et de leurs titres, ni sur les merveilleuses facilités d'un art qui subordonne les principes aux intérêts pour hâter l'avènement du temps célébré par David où « l'amour et la vérité se seront rencontrés, où la justice et la paix se seront donné l'accolade».
Je vois poindre cependant dans une laborieuse parturition de lumière l'aube de ce catholicisme désiré et je vous l'annonce comme le signe de l'Alliance qui réunira tous les hommes de noble volonté.
Il n'y aura pas sans doute un catholicisme nouveau. Je ne connais pas sous le soleil de monde nouveau, de religion nouvelle. Une croyance ne doit être qu'une transformation. On régénère une rehgion, et c'est bien assez, car c'est la continuer en l'animant d'un souffle plus puissant de bonté, de beauté et de vérité.
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Le catholicisme de demain, plus heureux que celui d'aujourd'hui, verra-t-il enfin réalisée la conciliation de ces deux ordres si différents de connaissante, la connaissance religieuse et la connaissance scientifique ?
J'entends affirmer tous les jours que le catholicisme est la vérité totale, qu'il a reçu de son fondateur des promesses d'immortelle vie, que la science ne pourra jamais lui donner tort, que le développement des connaissances humaines servira même à dégager en un plus saisissant relief la beauté du plan divin. Oui, j'entends proclamer par beaucoup de catholiques orthodoxes la parfaite harmonie de la raison et de la foi ; pourquoi la foi de ces catholiques reste-telle dans la pratique aussi défiante à l'endroit des idées nouvelles, aussi craintive en face des découvertes de la science ? Pourquoi ces recommandations incessantes de ne point trop chercher ni trop approfondir, car on risque, à ce jeu, de perdre la foi. Je ne parviens pas à concilier de pareilles craintes avec les belles assurances des hommes qui croient détenir le monopole de la vérité.
Quelle est au juste l'attitude de l'Eglise vis-à-vis de la science ? Les avis sont très opposés sur ce point, parce qu'on apporte générale-
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ment une réponse catégorique et par conséquent exclusive à une question complexe.
Les uns disent : C'est une odieuse calomnie que de représenter l'Eglise comme l'ennemie de la science et du progrès de l'humanité. La profession de catholique n'est pas incompatible avec celle de savant. Les statistiques attestent, d'ailleurs, que l'Eglise a toujours compté et compte encore parmi ses enfants ou ses amis « les représentants les plus sérieux de toutes les parties de la science. » L'énumération de ces esprits supérieurs tient la moitié du gros volume publié par le professeur américain Jahn, sous ce titre suggestif : « Science catholique et savants catholiques. »
Les autres disent : Vos statistiques de savants catholiques sont un trompe-l'œil ; l'Eglise est, par essence et par fonction, l'éternelle ennemie de la science. Et pour démontrer que le dogmatisme cathoHque est hostile à la libre recherche, ils nous renvoient à leur tour à un catalogue de livres prohibés qui présente aussi la forme d'une imposante statistique. Ils ouvrent VIndex et nous découvrent les condamnations de tous les auteurs qui enseignaient l'immobilité du soleil et le mouvement de la terre, les condamnations de Copernic, Kepler, Foscarini, Galilée. Ils nous montrent le genre français proscrit dans les œuvres de ses plus illustres représentants, Montaigne, Descartes, Pascal,
Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Malebranche, Cabanis, d'Alembert, Victor Hugo, Renan, Loisy, Paul Viollet. Ils s'autorisent de toutes ces prohibitions pour proclamer que « l'ignorance, la sainte ignorance, la délectable ignomrance» est la vertu suprême ou du moins la condition de salut du catholique.
Ces affirmations contradictoires alimentent chaque jour les polémiques entre croyants et incroyants, sans clore jamais le débat. Il serait, je crois, plus sage de chercher à se comprendre ; et l'entente serait bien vite obtenue, si l'on voulait rester sincère d'un côté comme de l'autre et donner toute son ampleur à la controverse. Mais les hommes sont toujours les hommes, c'est-à-dire plus soucieux d'abattre un adversaire que de l'éclairer.
Dans cette question délicate de l'attitude de l'EgHse en face de la science, les statistiques n'ont pour moi qu'une valeur très relative. C'est un litige de mur mitoyen, une des multiples formes de l'éternel procès pour le chacun chez soi. Je puis donc légitimement conclure que la profession catholique n'est pas incompatible avec celle de savant quand ce dernier sait confiner ses investigations à la zone des terrains neutres. L'Eglise ne peut condamner la science sur un champ d'expériences qui n'est pas le sien. C'est un domaine où le savant garde toute sa
liberté. Pourquoi l'Eglise entraverait-elle ici la recherche ? Ni le dogme, ni la morale catholique ne seront jamais lésés ou diminués par des découvertes comme celle du vaccin contre la rage ou par des inventions comme celle de la télégraphie sans fil.
Vous admirez mon raisonnement, il est, je crois, d'une force de dialectique qui ferait honneur au génie de M. Prudhomme. Mais n'abusons pas de la simplicité de nos principes pour outrepasser les bornes de la vérité. La médaille a son revers. Qu'un dogme, en efîet, qu'un précepte de religion s'interpose entre l'instrument du savant et son objectif, les choses changent. Le philosophe, l'historien ou le géologue s'exposent presque infailliblement aux condamnations de l'Eglise s'ils viennent à formuler, au nom de leurs découvertes, une conclusion qui ne corrobore point celle de l'enseignement traditionnel.
U Index est la leçon ecclésiastique du chacun chez soi. La science doit respecter l'inviolable droit d'asile des terres d'Eglise. Elle ne peut ici prétendre qu'au rôle de vassale.
L'intelligence ombrageuse et tourmentée de M. Homais verra peut-être des pièges dans la franchise même de cette exposition. Mais l'esprit de M. Prudhomme est trop lucide et trop conciliant pour donner tort à ma logique.
J'entends, sans doute, ce terrible M. Homais
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me siffler aux oreilles que l'Eglise aime et favorise la science comme on affectionne et honore certaines personnes ... hors de chez soi. Chez elle, il faut que les savants marchent « dans des gouttières orthopédiques.» Je répondrai avec M. Prudhomme que je n'aime guère ces traits d'esprit, qu'ils blessent même les données les plus élémentaires du sens commun.
Si l'Eglise est, suivant la définition théologique, une société parfaite, elle doit pouvoir user, comme toutes les sociétés humaines, du droit de légitime défense. On peut tuer une société à coups de principes et de vérités, comme on la sape avec l'erreur et le crime. Songeons aussi que la société est une œuvre traditionnelle où tout se tient, il ne faut y porter la main qu'avec tremblement. Les savants ont parfois la main un peu lourde et l'Eglise le leur fait naturellement sentir. Mais ne maudissons pas l'Eglise, même lorsqu'elle frappe. Celui qui la maudit ne la comprend pas.
De cette attitude quelque peu hautaine de l'Eglise vis-à-vis d'une science à prétentions devons-nous conclure que le soleil n'éclairera jamais l'accord si longtemps poursuivi et toujours fugitif de la Raison et de la Foi ?
Ce sont, dit-on, deux filles du même Père. Sontelles cependantsi inséparablement unies que l'une ne puisse vivre sans l'autre. La paix des mena-
ges fraternels n'est-elle pas souvent la conséquence de leur séparation. Ainsi pensait le vieux maître Spinoza sur cette question des rapports de la Raison et de la Foi : « Ni la théologie, disait-il, n'est au service de la philosophie, ni la philosophie n'est au service de la théologie. Quand il n'y a point de communication entre elles, aucun conflit n'est à redouter. Si l'on fait, au contraire, des Livres Saints l'organe d'une pensée scientifique, on se condamne à accumuler les interprétations subtiles et détournées, les leçons douteuses ou falsifiées pour retrouver finalement dans l'Ecriture les imaginations les plus extravagantes d'un Platon ou d'un Aristote. Et si l'on tente encore de subordonner la raison à la foi, on ne fait que soumettre à des lettres mortes ou altérées peut-être par la négligence de l'homme cette raison qui est le don par excellence, qui est la lumière divine. »
Beaucoup de nos savants catholiques souscriraient aujourd'hui à ce partage de l'héritage. Je ne crois pas que le projet de démembrement obtienne aussi facilement et surtout aussi vite l'assentiment do l'Eglise, Au fait, comment l'Eglise pourrait-elle se passer de la science pour l'expHcation métaphysique ou historique de ses dogmes. Est-ce que la foi qui réfléchit ne rencontre pas partout la science ?
Nous devons, je crois, notre concours à toutes
les entreprises qui sont de nature à maintenir l'harmonie entre les hommes. Réalisons, s'il le faut, la quadrature du cercle pour que l'accord s'établisse entre les antinomies séculaires. La contradiction n'est d'ailleurs le plus souvent qu'à la surface des choses. L'unité, vous le savez bien, est la grande loi du monde.
La science et la foi sont comme deux arbres qui plongent leurs racines dans la même terre, l'âme de l'humanité, laquelle a faim et soif de vérité. Elles obéissent donc à la loi profonde de solidarité qui fait que tout se tient et s'enchaîne dans la vie humaine comme dans le monde matériel, au point qu'il est difficile sinon impossible d'établir où finit le pouvoir de la nature, où commence l'action de la surnaturalité . Science et foi montent donc à la lumière par les mêmes crépuscules et les mêmes douleurs, toutes deux vont toucher aux cimes des réalités invisibles. C'est en effet le propre de la connaissance scientifique comme de la connaissance religieuse, de porter l'homme au-delà de luimême.
La science a pour terme de ses découvertes l'infini de la grandeur et l'infiniment petit. « Je puis concevoir un infini d'étendue auprès duquel les espaces démesurés du monde connu, avec tous les corps, toutes les vies, toutes les merveilles qu'ils contiennent sont égaux à zéro ».
Je puis concevoir également un infiniment petit auprès duquel l'extrême ténuité des objets qui frappe mes regards « garde encore les proportions d'un univers. » Et ces deux infinis sont aussi certains qu'inaccessibles à la science.
La Foi présente à mon esprit, avec la même certitude, les mêmes lointaines réalités. A travers les nuages qui enveloppent son ascension vers le Dieu inconnu, elle pressent tout un infini de bonté, de beauté et de justice.
Oui, l'infini, voilà l'avenir de la Science et de la Foi. Elles y vont par des voies différentes, mais la marche est la même parce que le but dernier est pareil.
La Foi ne peut être l'ennemie de la Science que si elle en devient la «caricature, c'est-à-dire quand elle présente en bloc à l'homme un système fantaisiste du monde et de la vie avec défense d'en discuter la valeur, ou quand elle prétend donner, avec ses formules incomplètes, une notion des choses que nul ne peut connaître adéquate à leur réalité infinie. Et la Science ne se pose elle-même en adversaire irréductible de la foi qu'en limitant le champ de ses propres expériences, lorsqu'elle se refuse à n'admettre d'autres certitudes « que celles qui se présentent à la pointe d'un syllogisme ou au terme d'une équation » (1). Mais la science restreindrait son
(1) C. Wagner.
propre domaine en voulant ignorer les forces qui échappent encore à la révélation de ses instruments, elle doit reconnaître que « les forces qui mènent le monde sont pour la plupart en dehors de son royaume. »
Vues de ces hauteurs, la science et la foi apparaissent donc dans l'ensemble de leurs manifestations comme les pages parallèles du même livre. L'une et l'autre peuvent aider par leur accord aux conquêtes d'une vérité plus grande et d'une justice plus haute....
Amour, beauté; bonté, solidarité, conscience! que de trésors religieux stérilisés trop souvent par l'ignorance et l'égoïsme des hommes à jeter dans la circulation du catholicisme de demain ! Mon ami, où sont les saints de l'abbé Labruyère ?
Les moissons déjà jaunissantes attendent les bons ouvriers du Seigneur.
Où sont les saints !
Ma pensée s'échauffe, je le sens, elle s'égare. Ah ! petit homme qui enfle la voix pour donner aux autres l'illusion d'une confiance, d'un espoir et d'un enthousiasme perdus sans retour ! homme vain qui prend le verbe du prophète et le bonnet du docteur pour jouer un rôle si supérieur à sa taille et jeter aux quatre vents du monde la nouvelle du catholicisme qui sera
demain. Que sais-tu, sinon que la vie est radicalement mauvaise ? Et qu'affîrmes-tu qui ne soit déjà universellement connu et supérieurement dit ? Jette à l'eau ta stupide vanité, tu n'es qu'une vague perdue de l'immense Océan. La vague vient-elle dire : Cette eau que j'assemble est mienne, distincte de l'eau où je me fonds. Petit homme vain ! retourne à ton pessimisme, à ton labeur, à ta souffrance et laisse aux Dominations et aux Trônes le soin de régler les destinées du catholicisme qui sera demain.
Quoi qu'il arrive, mon digne ami, nous aurons, comme dirait M. Prudhomme, le catholicisme que nous méritons...
Toujours bien à vous,
Joseph RENOLD.
P. -S. — Vous n'aurez pas demain, à votre réunion du mardi, notre vieil ami Léon Dulien, très occupé, parait-il, à passer la dernière main sur son nouveau livre : « Menus propos d'un Catholique libéral ». Vous serez aussi averti que le méchant Juif Elie Loëtmol est retenu de son côté par une actualité que la « Semaine Biblique » va donner sous ce titre suggestif : « Nouvelle exégèse, Nouveaux horizons ». Je vous annonce la visite de Joseph Serre. Mais aurez-vous l'abbé Labruyère ? On m'affirme qu'il aurait
quitté brusquement Quimper, sans laisser aucune adresse...