AVANT-PROPOS
Les Conférences contenues dans ce volume ont été données, à l'Institut Catholique de Paris, au printemps de 1908. Comme elles sont, pour une part, le résumé des- trois volumes que fai fait paraître sur la Renaissance Catholique en Angleterre au XlX^Siècle, je n'avais pas pensé d'abord à les publier en volume. Mais on a insisté pour que je fisse cette publication. On m'a fait valoir qu'il pouvait être utile de présenter ainsi les événements sous une forme plus concentrée et plus rapide, et que j'y gagnerais de faire pénétrer plus avant dans le public, la connaissance d'une histoire à la fois instructive et consolante. Je me suis rendu à ces raisons, tout en m' excusant auprès de ceux qui, ayant déjà lu mon précédent ouvrage, n'auraient à peu près rien à apprendre dans celui-ci.
Octobre 1908.
Le Catholicisme dans les Pays protestants au dix-neuvième siècle
Le Catholicisme dans les Pays protestants au dix-neuvième siècle
En prenant place dans cette chaire, je me demande, non sans quelque embarras, à quel titre je puis y avoir été appelé. C'est une chaire d'apologétique. Or, à la différence des doctes personnes qui m'y ont précédé , je ne suis aucunement un théologien ni un philosophe ; je ne suis et ne veux être qu'un historien. Ceux qui m'ont pressé de venir ici et aux instances desquels j'ai dû me rendre, ont-ils donc pensé que les faits recueillis par l'histoire pouvaient être quelquefois un adjuvant pour la foi, en permettant de constater la fécondité surnaturelle du christianisme, et que ces faits se trouvaient ainsi nous apporter comme les pièces justificatives de^ l'apologie doctrinale ? De cette fécondité sur-
naturelle, il serait facile de noter les manifestations, à beaucoup d'époques de notre histoire religieuse, ne serait-ce que la mira^ culeuse propagation du christianisme à ses débuts. Mais je veux m'en tenir à des temps tout récents, à ce dix-neuvième siècle où, par d'autres côtés, les catholiques ont eu à déplorer tant de ruines. J'y trouve ce qui, plus encore que la croissance du début, est révélateur de l'assistance divine : la reviviscence du catholicisme chez des nations où il était presque mort et où le protestantisme semblait seul vivant. Ce phénomène m'apparaît notamment en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre.
La grande rupture du seizième siècle, en détachant de Rome une partie importante des populations germaniques et la presque totalité des Anglo-Saxons, avait, du même coup, établi la prédominance à peu près exclusive de l'élément latin dans l'Eglise catholique. Je suis un Latin et n'ai nulle envie de me joindre aux esprits systéma-
tiques qui se plaisent à décrier ma race.
D^ailleurs, au point de vue religieux, l'admirable floraison de saints qui, au lendemain de la Réforme, s'est produite dans les pays latins, — saint Philippe de Néri et saint Charles Borromée en Italie, sainte Thérèse et saint Ignace en Espagne, saint François de Sales et saint Vincent de Paul en terre française, — suffit à montrer ce que le catholicisme pouvait en attendre. Mais il n'en est pas moins vrai que la perte des éléments germaniques et anglo-saxons était un appauvrissement, comme l'avait été, lors du schisme d'Orient, la rupture avec ce génie grec, dont la subtilité théologique avait ses dangers, mais auquel l'Eglise avait dû des docteurs comme Origène, saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire deNazianze, saint Jean-Chrysostome. Tout ce qui contribue à réparer ces pertes, tout ce qui rend à la composition du monde catholique son universalité et sa variété primitives, «st donc un bienfait. Dans l'Orient déchu, si l'Eglise a
encore beaucoup d'âmes à reconquérir, elle ne peut plus espérer trouver beaucoup de forces nouvelles. Il n'en est pas de même des pays germaniques et anglo-saxons dont l'influence politique, sociale, intellectuelle, augmente chaque jour. Que le catholicisme reprenne pied dans ces nations, et que, du même coup, ces nations reprennent pied dans le catholicisme, c'est, pour l'avenir de l'Eglise, un fait dont on ne saurait exagérer
l'importance.
Considérons d'abord l'Allemagne. Je ne puis qu'indiquer les grandes lignes, euTenvoyant ceux qui voudraient pénétrer plus avant aux belles études de M. Goyau sur t Allemagne religieuse. Dans les dernières années du dix-huitième siècle, à s'en tenir au décor extérieur, le catholicisme faisait en Allemagne brillante figure. C'était le Saint- Empire romain avec ses huit électeurs dont trois étaient des prélats ; c'était une multiplicité, sans analogue ailleurs, d'Etats ecclé-
LE CATHOLiaSME DANS LES PAYS PROTESTANTS 7
siastiques, quelques-uns fort importants, si bien qu'on appelait le Rhin la rue des Prêtres. Mais, derrière cette façade, que de misères, quelle mort! Ces évêques souverains, généralement cadets de familles régnantes, beaucoup plus occupés de, leurs ambitions et de leurs plaisirs de princes que de leurs devoirs de prêtres, fastueux et besogneux, sans piété, souvent sans mœurs et sans foi, avaient à ce point habitué le public au spectacle des désordres de leur vie, qu'on ne songeait môme plus à s'en scandaliser.
Avec de tels exemples et sous une telle direction, que pouvaient être l'état moral du clergé, la vie religieuse du peuple et le crédit du catholicisme, -décrié déjà par les philosophes et les gens de lettres? Ajoutez qu'au point de vue doctrinal, le fébronianisme, qui dominait dans les facultés de théologie et qui infestait la plus grande partie du clergé, concourait, avec le joséphisme autrichien, à exclure l'action du Saint-Siège et à ruiner son autorité.
Viennent les armées de la Révolution et de Napoléon, et toute cette organisation s'écroule en un moment comme un édifice vermoulu. Plus de Saint-Empire. Plus de principautés ecclésiastiques : leurs territoires sont objets de marchandages entre les princes séculiers; plusieurs et des plus catholiques sont réunis à des Etats protestants : telles les provinces rhénanes, incorporées au royaume de Prusse. D'ailleurs, tous les gouvernements catholiques ou protestants, bien qu'empressés à se parer de l'étiquette de la Sainte- Alliance, ne visent, dans l'ordre religieux, qu'à dominer et à ligoter le clergé catholique, comme ils font du clergé protestant. Les évoques j dépouillés de leur puissance temporelle, mais ayant gardé, du vieux temps, sinon le libertinage des mœurs, du moins une foi tiède et la méfiance de Rome, résistent peu à la bureaucratie, quand ils ne se font pas ses complices humiliés. Le clergé, sans zèle apostolique, a honte d'affirmer le dogme et se borne à prêcher une
vague morale. Les adversaires du catholicisme parlent de lui, moins comme d'un ennemi, que comme d'une ruine. Le cardinal Pacca, qui, en qualité de nonce du pape, avait vu de près cette situation, déclarait après coup que, dans de telles conditions, « la conservation de la religion en Allemagne avait été un véritable prodige ».
Eh bien, c'est au moment où tout paraît désespéré que se manifestent les premiers signes de relèvement. Il apparaît que Técroulement de l'ancien régime, sur lequel on a tant gémi, a été providentiel. Si mal disposés que soient les gouvernements, ils sont contraints, en face d'une ruine générale, de s'adresser à Rome pour établir un ordre nouveau, et ils se mettent tous à causer concordat, rouvrant ainsi l'Allemagne à l'autorité, naguère méconnue, du Saint-Siège. De leur côté, les évêques, dépouillés de leur puissance terrienne, prennent peu à peu conscience que leur seul point d'appui contre l'envahissement de la bureaucratie gouver-
nementale, esta Rome. En même temps, sous l'influence du romantisme, le catholicisme, naguère si décrié et dont Gœthe disait que « la croix lui était aussi désagréable que les punaises », reprend faveur dans l'imagination allemande. Des conversions inattendues en résultent, chez les lettrés et les artistes, dont les plus éclatantes sont celles de Stolberg, de Frédéric Schlegel et d'Overbeck.
Les historiens, même protestants, apprennent à rendre hommage au passé catholique, et y trouvent parfois, comme Hiirter, le biographe d'Innocent III, la grâce de leur propre conversion. Enfin, dans l'ordre théologique, la vraie doctrine catholique, naguère étouffée et humiliée, commence à réapparaître, le verbe haut, dans les universités, dans les séminaires, dans la presse religieuse, ayant pour champions des savants de grande ë,utorité, de redoutables polémistes, tel,, entre tous, ce Goerres, parti du jacobinisme pur pour arriver, à travers bien des expériences et des aventures, au pur catholicisme, et dont
la parole puissante et torrentueuse devait voir, pendant nombre d'années, un immense retentissement en Allemagne.
Ce^réveil était vu de mauvais œil par les gouvernements, qui prétendaient,, toujours domestiquer le clergé. Les évêques euxmêmes, en dépit de la vie nouvelle qui s'éveillait dans le peuple catholique, semblaient avoir peine à rompre avec leurs vieilles habitudes de timidité servile. Mais, un jour, à la fin de 1837, un vieillard, que le gouvernement prussien a porté au siège archiépiscopal de Cologne, parce qu'il le croyait aussi inoffensif et complaisant que les autres, donne le signal de la résistance. Mis en demeure, dans la question des mariages mixtes, d'escamoter les décisions pontijficales, il s'y refuse. Le gouvernement, surpris et irrité de cette résistance insolite, fait enlever le vieil archevêque et l'enferme dans une forteresse. Le chapitre se soumet au fait accompli, les autres évêques se taisent, et le gouvernement se flatte que
* "- ■■ ■ ■ Il I ■ 1 I ^
l'affaire se terminera ainsi sans bruit. Mais, de Rome, s'élève la protestation du pape.
Goerres y fait écho dans une brochure foudroyante. D'autres écrivains se jettent dans la bataille. La conscience catholique se soulève. Des protestants prennent parti pour la liberté religieuse. Sous la lumière crue de ce conflit, les évêques finissent par apercevoir leur devoir, et, sous la pression de cet exemple, se décident à le remplir. L'archevêque de Posen, à son tour, se fait aussi jeter en prison, tandis que l'archevêque de Breslau, qui veut rester du côté de l'Etat, est contraint de démissionner. Enfin, après quatre ans, le gouvernement prussien, surpris d'éprouver l'impuissance de la force contre la conscience, s'avoue vaincu et capitule.
« Depuis la Réforme, a pu écrire le cardinal Hergenrœther, l'Eglise d'Allemagne n'a pas connu d'événement plus important que l'affaire de Cologne ». C'est tout un système, la domination religieuse de la bureaucratie, qui a succombé. L'Eglise a pris conscience
de son indépendance, les évêques de leurs devoirs et de leur dignité, l'opinion catholique de sa force. Une époque commence, que Goerres salue avec une confiance enthousiaste : « Minuit, s'écrie-t-il, vient enfin de sonner ; un jour nouveau s'est levé pour nous ! ».
Depuis lors, en effet, la situation du catholicisme en Allemagne va toujours grandissant. Est-ce à dire que commence pour lui une ère de paix? Non ; jamais, au contraire, il n'a subi plus d'attaques et de la part d'adversaires plus redoutables. Mais il en sort victorieux, et ce lui est une occasion de manifester et d'accroître sa vitalité.
Parmi les gouvernements, c'est, semblet-il, à qui lui témoignera le plus d'hostilité. La Bavière qui, dans la première moitié du siècle, était, outre-Rhin, le centre du mouvement catholique, est passée, après 1850, aux mains de gouvernants imbus de préventions antiromaines. Beaucoup d'autres petits Etats, Bade entre autres, font la guerre
au clergé. La prodigieuse ^croissance de la Prusse qui, à Sadowa, exclut l'Autriche de l'Allemagne, et qui s'empare de la couronne impériale sur les champs de bataille de France, apparaît à tous comme l'exaltation du protestantisme et l'abaissement du catholicisme. Ainsi l'interprètent, dans les universités, les historiens en renom qui se posent en prophètes et en commentateurs des victoires prussiennes. Ils n'évoqxient plus avec complaisance, comme les romantiques du commencement du siècle, le iiïoyen âge catholique; leur idéal est Frédéric H, et ils proclament la « mission protestante » de la Prusse, l'incompatibilité du catholicisme romain et du patriotisme allemand. C'est aussi ce que professe M. de Bismarck, à ses débuts, quand il représente la Prusse à Francfort, et ce qu'il entreprend de mettre en pratique, quand, maître du pouvoir, fort du prestige de Sadowa et de Sedan, il se jette dans le Gulturkampf ; lutte terrible, longue, oiî il ne recule devant aucune violence, mais
H-- "— « Il ■ — ■■■■ ■■ - ■ I- - ■ II.
au terme de laquelle il doit s'avouer vaincu et aller, à sou tour, à Canossa. Oùant aux catholiques, justement fiers d'avoir imposé la reconnaissance de leurs droits essentiels, ils sortent de là avec le courage trempé des troupes qui viennent de faire une rude cainpagne, avec l'union étroite scellée entre le peuple catholique et le clergé par les combats soutenus en commun, avec la confiance que donne la victoire.
Ajoutons que l'Eglise allemande, en même temps qu'elle repoussait les attaques de l'Etat, a eu facilement raison de quelques essais de révolte intérieure. Les temps n'étaient plus oii un virus schismatique comme celui du febronianisme pénétrait si aisément les veines du corps ecclésiastique; désormais, toutes les tentatives de schisme échouaient misérablement, aussi bien, vers le milieu du siècle, le « catholicisme allemand » de Ronge et le guntherianisme, que le « vieux -catholicisme » de DoUinger après 1870..
Et maintenant, arrêtons-nous et considérons où en est le catholicisme en Allemagne, Sans doute, il y a encore plus d'une ombre au tableau. Divers symptômes, en ce moment même, feraient craindre, dans les facultés de théologie, un réveil de certaines tendances antiromaines ; en même temps, le prestige scientifique et littéraire du clergé ne paraît pas en progrès ; il n'a pas grandi avec Timportance politique conquise par les catholiques. On ne constate pas un grand mouvement de conversions au catholicisme chez les protestants, et, au contraire, des pertes sensibles sont faites parmi les familles d'ouvriers catholiques qui s'établissent en certaines régions principalement protestantes, où le clergé catholique est insuffisant. Enfin, il est des parties catholiques du pays où l'esjprit d'indifférence et d'irréligion, si puissant aujourd'hui par toute l'Europe, ne laisse pas de faire des ravages. Mais, en dépit de ces faiblesses, quand on se rappelle la situation misérable où nous est apparu le catholicisme
en Allemagne au début du dix-neuvième siècle, et quand on constate ce qu'il y est devenu aujourd'hui, on ne peut nier que le progrès ne soit considérable.
Voyez son action politique telle qu'elle se manifeste par le Centre, devenu le pa^ti le plus puissant et le plus indestructible du Parlement.
Voyez quelle vie intense éclate dans ces congrès qui, chaque année, réunissent des milliers de catholiques de tous rangs, prêtres, professeurs, politiques, hommes d'œuvres, ouvriers et paysans ; dans ces associations multiples qui comptent leurs adhérents par centaines de mille et qui étendent leur réseau dans la nation entière, dans ces journaux nombreux qui ont su, à la différence de ce qui se passe ailleurs, se faire lire du peuple. Relevez ces statistiques qui, dans plusieurs contrées de l'Allemagne catholique, notamment en Westphalie et en Prusse rhénane, témoignent d'une pratique religieuse qu'envieraient d'autres pays.
Considérez surtout l'union qui s'est faite, sur beaucoup de points de l'Allemagne catholique, entre la population ouvrière et le clergé ; union formée de confiance d'une part et de sympathie active de l'autre, scellée chaque jour par des luttes communes, qui n'existe, à ce point, nulle part ailleurs en Europe, et qui contraste, si douloureusement pour nous, avec les malentendus et les préventions séparant du prêtre une grande partie du peuple de France.
Comparez enfin l'importance acquise par le catholicisme, malgré l'hostilité des pouvoirs publics, avec l'état de dissolution doctrinale et d'impuissance sociale où, dans cette même Allemagne, est tombé le protestantisme, malgré l'appui des gouvernements.
Et alors vous comprendrez que j'aie pu vous annoncer cette étonnante reviviscence du catholicisme en Allemagne, comme un signe de sa fécondité surnaturelle.
Voulez-vous maintenant que nous traversions l'Atlantique et qne nous considérions ce qui s'est passé dans la république des Etats-Unis? Celle-ci, an débnt du dixneuvième siècle, faisait figure d'un Etat presque exclusivement protestant. Les catholiques étaient à peine 40,000 au milien de 5 millions de protestants. Ils n'avaient qu'un évêqu«, nne trenMned« prêtres, tons étrangers, et à peu près ancnne église.
Aujourd'hui, dans ce même pays, 13 à 15 millions de catiioliques ont 13 archevêques, 89 évêques, 11,13S prêtres séculiers, 3,9S8 prêtres réguliers, 12,148 ^Uses, 78 séminaires et des écoles renfermant 1 million 266,000 enfants.
Autrefois, on ne trouvait pas un catholique sur 100 habitants. On en trouve aujourd'hui un sur 7. Et, dans certaines parties du pays, la proportion est bien plus forte :
à New- York et à Chicago, ils sont le tiers de
la population; à Boston, l'ancienne citadelle du puritanisme, ils atteignent la moitié.
Cette progression qui, rien qu'à voir les chiffres nus, est prodigieuse, le paraît plus encore quand on se rend compte à travers quelles difficultés elle s'est accomplie. Tout était à créer, personnel et matériel.
Parlons d'abord du personnel. Pendant longtemps, une partie notable du clergé continua à venir du dehors. Si certaines régions annexées postérieurement, comme le Nouveau-Mexique, possédaient un clergé indigène, il était de telle qualité que c'était pis que rien, et que le premier acte de l'évêque nommé à Santa-Fé fut de priver en masse tous les prêtres de son diocèse de leurs pouvoirs ecclésiastiques et d'aller recruter en France un personnel plus digne.
Et, à ce propos, vous me saurez gré de rappeler que, de notre pays, sont venus, dès lé début, les meilleurs éléments de la jeune Eglise d'Amérique. De même que
notre noblesse avait fourni de brillants soldats et capitaines à la guerre d'Emancipation, de même des prêtres français, émigrés pendant la Révolution, ont forifié les premiers cadres du clergé des Etats-Unis, Ce n'est pas l'une des moindres surprises de rhistoire^ de voir la France aristocratique et ecclésiastique de l'ancien régime participer ainsi à la naissance d'une société ultra-démocratique qui devait être — politiquement et religieusement — à l'antipode de cet ancien régime.
Il est du reste d'autres pays dans lesquels on a pu constater le bienfait, très inattendu, des proscriptions ecclésiastiques où s'est complu notre Révolution. En Angleterre, notamment, la présence prolongée des prêtres émigrés au milieu de populations qui jusqu'alors ignojràient absolument le catholicisme, la sympathie compatissante éveillée par leurs malheurs, le respect inspiré par les vertus de beaucoup d'entre eux, ont contribué à affaiblir dés préventions séculaires et ont été certainement pour quelque chose dans
la renaissance catholique qni se produisit xm demi-siècle pliis tard. Mystériewses combinaisons de la Providence qui fait sortir un germe d'aveni/de ce qui, au premier abord, ne nous paraît produîrequ'une ruine. En serat-il encore ainsi aujourd^bni de l'exode de ces religieux et de ces religieuses qu*une odieuse proscription jette hors de nos frontières ? La France est-elle donc àr ce point vouée, par un décret d'en haut, au service de l'Eglise, qu'elle la sert à son insu et contre sa volonté, même quand elle la persécute? Cette pensée toutefois ne suffît pas à nous consoler. Corn-ment ne pas voir que, à l'Eglise profite de ces exodes, notre pays en souffre cruellement, et que c^esi de son appauvrissement que se fait la richesse des autres ?
Mais revenons en Amérique. Quelle que fût la valeur des prêtres importés de l'étranger, leur concours ne pouvait être qu'un expédient transitoire, et une Eglise n'est vraiment constituée que quand elle possède un clergé indigène. Or, n'était-il «pas à
craindre que le recrutement n'en fût particulièrement difficile dans un peuple oîi l'activité matérielle était si intense et qui semblait absorbé par le souci fiévreux d'asseoir et de développer sa fortune nouvelle? Eh bien, malgré cela, peu à peu, ce clergé indigène est né du sol et s'est formé, de telle sorte que maintenant, sauf dans quelques territoires de l'extrême ouest, il n'a plus besoin d'apports étrangers. Sans doute, chez plusieurs de ceux qui le composent, sont encore visibles les marques des races diverses, — irlandaise, française, allemande, slave, — d'oii ils sont issus ; mais tous n*en sont pas moins des Américains, donnant raison à ce mot du P. ËUiott : « Nous n'avons pas mauvais estomac, disait-il ; nous avalons tout ce qui se présente, et nous le convertissons en notre chair, en notre sang ».
J'ai dit que les prêtres sont aujourd'hui plus de 11,000, en ne comptant que les séculiers, c'est-à-dire environ un par 1,200 fidèles, proportion que certains diocèses de
France seraient heureux d'atteindre, ne fût-ce qu'à Paris où l'on voit des paroisses de 100,000 âmes desservies par 9 ou 10 prêtres.
A New- York, la moyenne est d'un prêtre par 1,500 catholiques. A Paris, elle est d'un par 5,000. 11 est vrai qu'à New-York il s'agit de catholiques pratiquants, tandis qu'à Paris, parmi les 100,000 habitants de telle paroisse, combien y en a-t-il qui n'ont aucun rapport avec le clergé? Mais, si l'on prétendait voir là une justification du petit nombre de nos prêtres, ne pourrait-on répondre que ce petit nombre a pu être pour quelque chose dans Tirréligion pratique d'une partie de la population ? On nous affirme, en outre, que, presque partout, aux Etats-Unis, le recrutement des séminaires est en progrès, et qu'au moins dans les anciens diocèses, on ne souffre pas de cet appauvrissement de vocations qui est l'un des symptômes les plus inquiétants de notre mal religieux.
Concurremment avec le développement du clergé séculier, notons celui des ordres
LE CATHOLiaSME DANS LES PAYS PROTESTANTS 25
religieux. Presque tous sont représentés làbas, de préférence ceux qui ont un ministère actif. Composés, à l'origine, de sujets venus d'Europe, ils se recrutent maintenant en grande partie sur place, toujours soumis sans doute aux règles et aux supérieurs généraux d'Europe, mais néanmoins apportant, dans leurs allures, dans leur conception des choses et leur façon de traiter les hommes, un je ne sais quoi qui est proprement américain et qui fait qu'un jésuite ou un sulpicien des Etats-Unis se distingue de ses congénères du vieux monde. Il est, en outre, des congrégations nées en Amérique, et qui, par suite, sont mieux préparées pour agir sur le public américain ; la plus en vue est celle des paulistes, dont était le fameux P. Ecker.
Mêmes progrès en ce qui touche le côté matériel de la vie religieuse. Au début, il n'y avait rien ; les catholiques ne trouvaient pas, comme dans les vieux pays d'Europe, un ensemble d'édifices et d'installations cul-
tuels, légués par les siècles précédents. Tout était à créer. Tout a été créé. Plus de 12,000 églises, flanquées souvent d'écoles et de maisons d'œuvres, ont été construites sur la surface entière du territoire. Dans les grandes villes, les églises paroissiales sont proportionnellement plus nombreuses qu'à Paris ; il y a quatre ans, — et, depuis, les chiffres ont encore augmenté, — New-York en avait 129, soit en moyenne une pour 7,700 fidèles ; Chicago, 120, soit une pour 6,900; Philadelphie, 84, soit une pour 4,500. Oserions-nous citer à côté les chijffres de Paris ? Avant les dernières créations, dans notre capitale, la population moyenne de chaque paroisse dépassait 37,000, et, encore aujourd'hui, telle paroisse approche de 100,000. Aux Etats- Unis, il a fallu aussi créer les séminaires, les collèges, les universités. Ajoutez les dépenses d'entretien du culte, le salaire du clergé, qui est plus élevé que chez nous.
Pour toutes ces dépenses, rien à attendre de l'Etat. Les catholiques devaient tout payer
de leur poche. An début, ils avaient été aidés par des subsides venus d*Europe, notamment de la Propagation de la Foi qui leur a donné, jusqu*en 1892, plus de 25 millions.
Mais cela n'a eu qu'un temps, comme le concours des prêtres européens. En 1907, les Américains ne reçoivent plus qu'environ 80,000 francs, et leur propre contribution à la Propagation de la Foi, qui en 1880 n*était encore que de 58,000 francs, s^élevait l'année dernière à 926,000 francs.
Par quel moyen les catholiques, généralement pauvres, peuvent-ils faire face à de telles charges ? Ce sont de ces prodiges que seuls la foi et le dévouement rendent possibles. Voulez- vous d'ailleurs avoir une idée de la façon dont les choses se passent et comment se crée une paroisse nouvelle ?
Ecoutez un témoin qui a observé de près les choses religieuses d'Amérique et que j'ai plaisir à citer en cette maison qui est aussi quelque peu la sienne, M. l'abbé Klein. « En Amérique, nous dit-il, dès qu'il se bâtit une
ville nouvelle, ou un quartier neuf dans une ville ancienne, ou bien encore dès qu'une paroisse est devenue trop populeuse pour être suivie de près, l'évêque fait venir un jeune prêtre et lui assigne, comme champ d'action, tel ou tel territoire : « Vous êtes « curé de tel pays, ou curé de telle rue à « telle autre. Allez, faites de votre mieux ». De constructions ou d'argent, il n'est pas question. Il s'agit de se débrouiller. En quelques années, tout est créé, organisé, à peu près payé : l'évêque peut venir consacrer l'église, bénir l'école, féliciter le curé et ses paroissiens ». Un jour, à Baltimore, M. Klein se rencontre avec un prêtre du diocèse de Golombus qui lui raconte son histoire. Ce prêtre avait été envoyé, il y a quinze ans, dans un district minier de l'Etat d'Ohio ; c'était son premier poste et le pays n'avait jamais vu de prêtre. La situation était simple : il n'y avait rien, ni chapelle, ni presbytère ; la population de 4,000 habitants appartenait à toutes les nationalités, Polo-
nais, Magyars, Croates, Italiens, Allemands, Belges, Syriens. Sur ces 4,000 habitants, 1,000 étaient catholiques. Eh bien, aujourd'hui, par la seule initiative du curé, et grâce à la générosité de ces pauvres mineurs, il y a, dans ce district, deux églises bâties, deux églises en construction, trois autres stations pour la messe et le catéchisme, trois écoles de sœurs. Le curé a appris le polonais, l'italien, le magyar, rallemand, le français, le slavonien, afin de pouvoir prêcher à chacun dans sa langue.
Ces faits vous montrent ce qu'est cette jeune Eglise : ce qui m'y frappe plus encore que son accroissement numérique, que les ressources matérielles qu'elle s'est créées, c'est la vie qui l'anime. Pas ou peu d'éléments morts comme chez nous, de ces catholiques de naissance et de nom, qui ont perdu la foi et la pratique, ou qui n'ont gardé qu'une foi tiède, inerte et indifférente. Ceux qui restent ou deviennent catholiques, le sont de cœur et de conduite. Aussi quelle n'est
30 PREanÈRE CONFÉRENCE
pas la surprise du curé américain, quand un enquêteur venu d'Europe lui demande combien de ses paroissiens font leurs Pâques :
« Mais tous, naturellement, répond-il, tous, sauf quelques rares exceptions ».
La piété des catholiques américains n'est pas mystique ou gémissante ; elle est virile et pratique. Peu de goût pour les subtilités théologiques : certaines controverses doctrinales, qui parfois nous troublent en Europe, ne les inquiètent guère. En ces matières, il leur suffit de s'en rapporter aux autorités compétentes, et ils préfèrent s'employer à l'action apostolique pour gagner les âmes, à l'action sociale pour gagner les cœurs, et cela avec quel entrain, quel esprit d'initiative. Aller de l'avant, c'est leur devise, comme c^est celle de la nation. Non seulement le clergé prend des mesures pour diminuer, parmi les émigrants venus des pays catholiques, les pertes qu'il avait autrefois à déplorer, alors qu'il était moins nombreux et que les centres de culte étaient clairsemés,
mais il entreprend avec succès des conquêtes parmi les protestants. C'est l'œuvre propre des « missions aux non-catholiques » auxquels se dévouent plus particulièrement les paulistes, soit par eux-mêmes, soit par les prêtres que les évêques les chargent de préparer à cet apostolat.
Je ne suis pas moins frappé du prestige, de l'autorité qu'a su acquérir l'Eglise catholique, auprès de l'opinion, dans un pays principalement protestant. Rien du dédain qu'on affecte parfois à son égard dans les pays où elle est en minorité, ni de l'hostilité à laquelle elle est souvent en butte dans les pays oii elle est, au moins nominalement, en majorité. Non cependant que le vieux bigotisme puritain, autrefois maître en ces contrées, n'y ait laissé des restes de haine contre le papisme. On avait même vu, en 1834, 1844 et 18S3, des émeutes antiromaines éclater dans quelques grandes villes et saccager des églises et des couvents. Mais aujourd'hui, quels que soient encore les préjugés
de certains esprits, pareille chose ne serait plus possible. Forcé a été aux plus prévenus de reconnaître l'importance qu'a prise l'Eglise catholique aux Etats-Unis, la considération dont elle y jouit. On se rend compte qu'après tout aucune des diverses Eglises protestantes, considérées séparément^ n'approche, même de loin, du nombre de ses adeptes, et que de tous les corps religieux existant en ce pays, c'est sans conteste celui qui a le plus de vie, le plus d'action spirituelle, morale et sociale. Les pouvoirs publics, bien que généralement représentés par des protestants, sont toujours prêts à rendre hommage aux hauts dignitaires de cette Eglise, les invitent à participer aux grandes cérémonies nationales, et honorent euxmêmes de leur présence certaines solennités catholiques. Dernièrement, le président, M. Roosevelt, s'associait par dépêche à la célébration du centenaire de l'évêché de New- York. En ce pays où la séparation des Eglises et de l'Etat est si radicale, on n'en conclut pas
cette absurdité qu'ils doivent s'ignorer l'un Tautre. Ce qui a peut-être encore plus de prix que ces politesses officielles, c'est la sympathie du peuple. Presque partout, aux Etats-Unis, l'Eglise est excellemment l'Eglise du peuple, et ses chefs les plus illustres ne pensent pas se compromettre en le manifestant avec éclat, comme le cardinal Gibbons, lorsqu'il est intervenu en faveur de la société des « Chevaliers du travail ».
Et maintenant sera-t-on étonné de voir, chez ceux qui parlent au nom de cette Eglise, si prodigieusement accrue, si vivante et si populaire, un optimisme confiant qui contraste avec les gémissements, souvent bien justifiés, mais aussi parfois trop découragés, de nos clergés européens ? Ils sentent le vent dans leurs toiles et s'élancent vers un avenir où ils entrevoient des progrès indéfinis. Loin de se plaindre de leur temps, de leur pays, du régime politique et social auquel ils sont soumis, ils se plaisent à proclamer ce qu'ils doivent à la liberté dont ils
jouissent et ils la déclarent plus bienfaisante et plus féconde que toutes les faveurs et tous les privilèges.
Parfois même leur optimisme, qui voit déjà, dans un avenir prochain, l'Amérique entière conquise au catholicisme, nous paraît mêlé de quelque illusion et de quelque exagération. Et surtout le dédain avec lequel ils comparent leur situation à celle de leurs frères de la vieille Europe, dont ils méconnaissent les difficultés, n'est pas sans se ressentir de ce je ne sais quoi d'un peu outrecuidant qui se mêle parfois à la juste fierté de leur patriotisme. A la vérité, ne peuvent-ils pas se croire en train de devenir l'un des centres les plus importants du catholicisme dans le monde ? Sans doute, ils n'enregistrent pas plus de 13 à 15 millions de catholiques, tandis que les recensements en constatent plus du double en France, en Autriche ou en Italie. Oui, mais, en Amérique, nous assure-t-on, on ne compte guère que les catholiques pratiquants. S'il
fallait se borner, dans chacune des trois grandes nations catholiques d'Europe, aux catholiques réels, à ceux, par exemple, qui remplissent leur devoir pascal, est-on assuré qu'on en trouverait 13 millions? Faut-il donc en conclure que les Etats-Unis sont numériquement la première des nations catholiques ? En tous cas, ne le disons pas trop haut, pour ne pas exciter un orgueil déjà fort éveillé, mais méditons, à part nous,, la leçon qui ressort de cette mortifiante constatation.
Poar exécuter tout le plan que je me suis tracé, il me resterait avons parler de l'Angleterre. Je ne le ferai aujourd'hui que très brièvement, puisque c'est le sujet qui doit nous occuper exclusivement dans nos prochaines conférences. Bornons-nous à un regard rapide sur ce qu'était le catholicisme en Angleterre, au commencement du dixneuvième siècle, et sur ce qu'il était à la fin.
Au commencement, îï semblait à peu près mort. C'était Teffet de trois siècles de persécution. On aime,, pour l'honneur de la conscience, à noter, dans rhistoire, les circonstances oti la persécution s*est trouvée, en fin de compte, impuissante. Toutefois il est des cas oii elle a été la plus forte ; ainsi en avait-il été en Angleterre.
La rupture avec Rome, au seiïdème siècle, avait été le fait d'Henri VIII, non de la nation; mais, depuis lors, tout avait été employé pour imposer de force le schisme et l'hérésie : pression d'un despotisme sans frein, spoliations, supplices ; puis, quand, après deux eents ans, la répression sanglante ne parut plus nécessaire ou possible, un ensemble de lois perfidement combinées, frappa le <;atholique dans sa fortune, dans ses droits publies et privés, faisant de lui un véritable paria. Ajoutez ce qui peut-être était encore plus difficile à supporter, la malveillance et le mépris d'une opinion qu'on était parvenu à complètement abuser sur les catholiques :
ceux-ci traités socialemeiit comme des Anglais d'im rang inférieur, sans dignité intellectuelle ni morale, et surtout comme des patriotes douteux, facilement soupçonnés de machiner une nouvelle « conspiration des poudres ». Aussi faut-il que le pharisaïsme britannique, si prompt à accuser les pays catholiques d'intolérance, en prenne son parti : en nulle autre contrée, la persécution n'a été plus cruelle^ plus ^vantC;, plus persistante, et cela, nonpour défendre une vieiUe foi contre des novateurs, mais pour imposer une foi nouvelle.
A ce régime, le nombre des catholiques avait toujours été en diminuant. Le peuple des viUes et des campagnes s'était laissé enteainer par ignorance et habitude de docilité. Des quelques familles importantes qui étaient demeurées malgré tout fidèles et qui servaient de points d'appui à la résistance, beaucoup avaient été peu à peu détruites dans la lutte; d'autres, lassées ou réduites, avaient fini par capituler. Aussi, quand, au
début du dix-neuvième siècle, l'Angleterre commença à avoir honte de son intolérance, il ne restait plus qu'un petit nombre de catholiques, 160,000 environ, pour jouir de la paix et de la liberté qu'on se montrait disposé à leur rendre. Pas d'évêques, mais quatre vicaires apostoliques comme en pays de mission ; à peine quatre cents prêtres, vivant presque cachés et n'osant porter un costume qui révélât leur caractère ; de rares chapelles qui, sans signes extérieurs, se dissimulaient dans les coins obscurs des villes. Le culte s'y célébrait sans éclat et, pour ainsi dire, à voix basse ; rarement une grand'messe ou un salut du Saint-Sacrement ; on n'osait dire « aller à la messe » ; on disait « aller aux prières ». De la longue persécution, les fidèles avaient gardé je ne sais quoi de déprimé et de craintif. « Leurs chaînes, a écrit Wiseman, étaient enlevées, non la crampe et l'engourdissement qu'elles avaient produits ». Quelques-uns en devenaient comme embarrassés de leur foi qu'ils
s'efforçaient de minimiser. Ceux mêmes que la longue résistance à la persécution avait confirmés dans leur croyance, songeaient seulement à la conserver ; ils s'enfermaient chez eux, sans aucune pensée de rentrer en grâce auprès de la société qui les avait exclus, plus préparés à souffrir qu'à prendre l'offensive. Quant à la masse du public, si elle ne ressentait plus contre les catholiques cette aversion mêlée d'effroi qui était jusqu'alors le propre de tout bon Anglais, elle continuait à les mépriser et surtout à les ignorer.
Tel était l'état du catholicisme en Angleterre au commencement du dix-neuvième siècle. Eh bien, que voit-on à la fin ? Au lieu de 160,000 catholiques, 1,S00,000, sans compter ceux d'Ecosse et d'Irlande ; au lieu de 4 vicaires apostoliques et de 400 prêtres, 17 évêques, 3,000 prêtres, des ordres religieux de toutes sortes; de nombreuses églises, entre autres, au cœur même de Londres, cette nouvelle cathédrale, le plus magnifique monument religieux de la ville, oii l'on a vu.
lors du service pour le roi de Portugal, ce spectacle, incounu depuis des siècles, d'un roi et d'une reine d'Angleterre assistant en grand apparat à une inesse catholique ; partout le culte se célébrant avec son épanouissement liturgique, débordant même au besoin dans la rue, comme il ne pourrait le faire chez nous, et la foule assistant sans émoi, parfois même avec respect et sympathie, à ces manifestations. Rien ou presque rien ne subsiste, dans les lois et dans les mœurs, de ce qui faisait des catholiques une sorte de parias : ceux-ci ont conscience d'être redevenus des Anglais comme les autres, ayant désormais leur entrée dans les universités, dans le parlement, dans presque toutes les fonctions publiques. Les hauts dignitaires de leur Eglise, autrefois proscrits ou du moins ignorés, siègent maintenant, à côté des prélats protestants, dans les cérémonies publiques ou dans les comités des grandes œuvres sociales. Pour les relations du monde, aucune défaveur ne pèse sur les catholiques ;
aussi bien, n'est-il guère de famille considérable, même de celles qui ont le plus marqué dans le protestantisme, qui ne compte mi ou plusieurs convertis. Loin d'être gêné de manifester sa foi, le catholique est fier de ' ses progrès et se croit permis d'entresroir pour eUe, dans l'avenir, des conquêtes plus étendues encore. Faut-il ajouter, ce qui n'est pas le phénomène le moins imprévu et le moins curieux de cette reviviscence de l'idée catholique en terre anglaise, qu'au sein même de cette Eglise établie, fille d'Henri VIII et d'Elisabeth, toute une fraction et non la moins fervente s'applique à se déprotestantiser, à s'approprier les doctrines, les pratiques, les cérémonies, les dévotions catholiques, si bien qu'en feuilletant un de ses catéchismes ou en assistant à ses offices, on s'imagine un moment avoir affaire à des fidèles de l'Eglise romaine.
A se rappeler l'état de l'Angleterre religieuse cent ans auparavant, le changement apparaît prodigieux et, comme le proclamait
déjà Manning, « absolument contraire au vent et à la marée des traditions et des préjugés de ce pays ». « La polarité de l'Angleterre a été changée, ajoutait-il ; les ruisseaux qui coulaient du nord, coulent maintenant du midi ».
Gomment s'est produit ce changement, quels en ont été les instruments et les phases diverses, ce sera le sujet de nos prochains entretiens.
Aujourd'hui, je m'en tiens au regard rapide que nous venons de jeter sur les progrès du catholicisme en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre. Il suffit, ce me semble, à éveiller, chez les catholiques, un sentiment de fierté pour leur religion, de confiance en son avenir, de gratitude envers Dieu. Assez d'autres faits, et de ceux qui nous touchent de. plus près, sont aujourd'hui pour nous attrister et nous inquiéter. Il est sain, ne fût-ce que pour ranimer notre courage et confirmer notre foi aux promesses éternelles, de signaler ce qu'on peut ren-
contrer de raisons d'espérer. J'ajouterai en terminant que, de cette vue d'ensemble, ressort une constatation qui ne vous aura pas échappé : c'est que, dans ces trois pays, les progrès du catholicisme ont été dus, non à la protection des pouvoirs publics, maië à l'effort des catholiques agissant par l'opinion, s'appuyant sur le peuple en dehors des gouvernements et quelquefois contre eux; et ces progrès ont abouti , non à un retour à ce régime de privilège qui paraissait autrefois à l'Eglise la conséquence naturelle de son droit divin, mais à un état de liberté fondé sur l'usage d'un droit commun suffisamment large pour que cette Eglise y puisse exercer son action. Cette constatation sera plus instructive encore, si l'on veut bien remarquer, qu'en ce même temps, dans les pays où l'Eglise continuait à s'appuyer sur les gouvernements et à se réclamer d'une situation privilégiée, cet appui s'est montré inefficace, quand il n'a pas dégénéré en intervention vexatoire ou en oppression ouverte, ces privilè3-es
se sont trouvés être plus compromettants qu'utiles ; si bien que, dans ces pays, les catholiques clairvoyants ne peuvent s'empêcher de jeter un regard d'envie sur les contrées oii, à défaut de faveurs, leurs coreligionnaires jouissent d'une liberté sincère et loyale. De cette constatation, je me garde de tirer une conclusion théorique et absolue ; j'en dégage seulement une indication actuelle et pratique sur la direction que, dans l'état présent de nos sociétés, doivent donner à leurs efforts des catholiques qui estiment qu'il y a mieux à faire qu'à s'attarder en regrets stériles du passé.
Newman et le Mouvement d'Oxford
Newman et le Mouvement d'Oxford
D'ordinaire, quand l'Eglise catholique reprend pied dans un pays dont l'hérésie l'avait exclue, c'est à la suite d'une campagne d'apostolat qu'elle y a entreprise et suivie depuis plus ou moins longtemps. Rien de pareil dans la Renaissance catholique qui s'est manifestée en Angleterre au xix® siècle. Vainement y chercherait-on l'action des catholiques indigènes ou étrangers. Ce qui restait de catholiques anglais était trop déprimé par trois siècles d'oppression pour songer à prendre l'offensive. Quant aux catholiques étrangers, il eût suffi qu'ils fissent mine d'intervenir, pour effaroucher les susceptibilités nationales. Tout est sorti d'une germination spontanée qui s'est produite dans le sein de l'anglicanisme, en dehors de
toute action venue des catholiques. Des hommes se sont trouvés, qui, nés et formés hors de l'Eglise romaine, ont entendu audedans d'eux-mêmes, l'appel de la vérité, ont cherché celle-ci en tâtonnant, sans autre guide que la grâce, et ont fini par la trouver. Fait vraiment extraordinaire et qui est, je crois, sans analogue dans l'histoire religieuse !
L'origine et la nature de l'anglicanisme, sans expliquer complètement ce fait, aident un peu à le comprendre. Henri VIII, en substituant violemment sa suprématie à celle du Pape, n'avait pas entendu toucher aux autres dogmes, et il avait même continué à sévir contre les partisans de Luther et de Calvin. La révolte, il est vrai, avait sa logique qui ne lui permettait pas de s'arrêter à michemin. Ceux qui avaient rompu avec Rome manquaient de point d'appui pour résister à la poussée protestante. On put s'en rendre compte dès le lendemain de la mort d'Henri Vlll, et, à partir de cette date, l'his-
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD
toire de l'anglicanisme fat celle d'une lutte persistante entre ce que son fondateur avait voulu, au début, y garder de catholicisme, et ce que ses continuateurs prétendaient y introduire de protestantisme. De là des oscillations successives, au terme desquelles il semblait bien, dans les premières années du xix^ siècle, que l'élément protestant l'eût emporté.
Comment, en effet, se présentait alors l'anglicanisme ? Les principaux dogmes catholiques, notamment celui de la présence réelle eucharistique, étaient répudiés ou obscurcis. Le culte sec et froid, se bornait à peu près à la prédication et à la récitation des psaumes. Dans la plupart des paroisses, le service de la communion n'était plus célébré que trois ou quatre fois par an, ou même seulement une fois, et souvent avec si peu de décence que mieux eût valu encore une abstention complète. Les temples, fermés durant la semaine, ne s'ouvraient que pendant quelques heures le dimanche. Leurs
parois nues et blanchies, sans aucun ornement symbolique, la disposition d(is lieux, la place des bancs, la prédominance de la chaire, l'absence de tout ce qui ressemblait à un autel, révélaient, non une église consacrée pour le sacrifice, mais une salle de prêche. Tout, fond et forme, était beaucoup plus proche du pur calvinisme que du catholicisme.
Et, cependant, à regarder de près l'anglicanisme, le courant catholique, venu de l'origine, pour être devenu plus faible, moins visible, n'était pas entièrement tari : on eût dit d'un petit filet d'eau qui continuait à couler sous des débris accumulés. C'est ce filet qu'on retrouve, peu après 1820, dans un groupe de jeunes hommes qui, à Oxford, se disaient disciples d'un clergyman que d'anciens succès universitaires, la popularité d'un charmant recueil d'hymnes, et surtout le renom de sa vertu, entouraient d'un certain prestige : c'était John Keble, l'une des âmes les plus belles et les plus pures dont
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 51
puisse s'honorer l'Eglise anglicaîie. Mais Keble, qui vivait retiré dans un presbytère de campagne, n'avait rien d'un chef de parti, et si attristé qu'il fût des idées qui prévalaient dans son Eglise, il ne songeait aucunement à s'y faire le promoteur d'un'e sorte de révolution religieuse. Aussi, des aspirations, dont, presque malgré lui, il était devenu le centre, rien de décisif ne serait probablement sorti, si, vers 1827, nefùtTenu se joindre à ce petit groupe l'bomme qui devait en être le vrai chef.
11 s'appelait John Henry Newman, et n'avait pas encore trente ans. Résidant à Oxford depuis 1816, comme étudiant d'abord, puis comme fellow dans l'un des collèges, entré dans les ordres en 1821, à l'âge de vingtquatre ans, nommé, en 1826, tutor à Orieî collège^ puis, en 1828, vicar, c'est-à-dire, suivant la terminologie française, curé de Sainte-Marie, l'église de l'Université, il était devenu rapidement un personnage sur lequel le monde universitaire avait les yeux. Ses
idées familiales, ses premières relations l'avaient incliné d'abord vers les idées calvinistes ; mais de nouvelles amitiés, et surtout les aspirations non satisfaites d'une piété déjà profonde, le sens, éveillé par ses recherches historiques, des conditions nécessaires d'une Eglise véritable, le dégoût causé par l'état de dissolution doctrinale et de stérilité spirituelle oii était alors l'anglicanisme, le firent, après quelques hésitations, s'orienter vers les idées qui avaient cours chez les jeunes amis de Keble.
Newman va tenir une si grande place dans l'histoireque j'aià vous raconter, que je dois tout d'abord m'arrêter pour tâcher de vous le faire bien connaître. Nature complexe, subtile, pleine de contrastes parfois déconcertants, à la fois lumineuse et mystérieuse, d'autant plus difficile à pénétrer qu'une timidité un peu fière le fait, comme il arrive souvent aux Anglais, se replier sur lui-même
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 53
quand il sent qu'on le regarde et qu'on va l'interroger. Il y a là de quoi exercer les psychologues. L'un d'eux, des plus ingénieux et des plus avisés, M. l'abbé Brémond, a employé toute son acuité d'analyse à découvrir ce qu'il appelle le « secret de Newman », et il nous a raconté ses découvertes dans un livre plein de talent. Dirai-je qu'à force de raffiner et d'appuyer sur certaines complexités, il; risque parfois de nous faire un peu perdre de vue les traits saillants, les seuls que je veuille indiquer aujourd'hui?
Ce qui frappe tout d'abord en Newman, c'est une âme admirablement sincère, amante de la vérité, ardente et loyale à la chercher. Il apporte, dans cette recherche, l'inquiétude et les hésitations d'un esprit prompt à voir toutes les objections, mais il est résolu à ne se laisser retenir par aucune routine, leurrer par aucune illusion, distraire par aucun attrait qui ne serait pas de Dieu. Pas de sacrifice auquel il ne soit prêt. Ce n'est pas que ces sacrifices le laissent impassible. Sa sensibi-
lïté est aa contraire très aiguë, sa. susceptibilité douloureuse. Nul ne souffre davantage d'une attaque injuste, d'une amitié brisée, d'une croyance détruite. Exclusivement oc- Cïipé des choses de Dieu, le monde et ses convoitises n^existent pas pour lui. L'invisible seul l'intéresse. Il y vit et, pour me servir d'une expression qui lui est familière, il le réalise. Tel il sera toute sa vie. Sa piété, déjà très intense dans sa période protestante, a toutefois alors quelque chose d'un peu tendu et inquiet; elle s'épanouira et s'attendrira après sa conversion au catholicisme.
Avec ces hautes qualités morales, les dons les plus brillants de l'intelligence, un génie singulièrement souple et pénétrant; mais nul désir d'en user ni surtout d'en faire parade. Rien de ce goût de l'influence et de la domination qui marque les grands agitateurs. Il se fut au contraire volontiers renfermé dans son tête-à-tête avec Dieu et aimait à répéter: « R n'y a pour moi que deux
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 55
êtres qui comptent: Dieu et moi ». Il ne se fait apôtre qu'en forçant sa nature et déteste d'être pris pour un chef de parti. Mais les circonstances ou l'appel de Dieu le forcentils à agir, il a toutes les qualités pour persuader les autres, les remuer, les séduire, les entraîner, et aussi, au besoin, toutes les armes pour leur porter les coups les plus redoutables^
Ecrivain de premier rang, sans avoir jamais eu le moindre souci du succès littéraire, il ne publie rien que sous la pression d'un devoir à remplir, d'un bien à faire, mais, dans ce cas, il écrit les plus belles pages de la prose anglaise au xix^ siècle, tantôt dialecticien irrésistible, implacable ironiste, tantôt trouvant des accents d'une exquise suavité et d'un pathétique pénétrant. A ses heures, il est poète de haute et douce inspiration, mais pour lui seul, par besoin d'épancher les sentiments de son cœur.
Prédicateur efficace entre tous, sans paraître avoir rien d'un orateur, sa parole est
simple, naturelle, sans effusion cherchée de sensibilité, ni éclat de passion. Il lit ses sermons, les bras immobiles, les main& cachées; sa voix est sans inflexion, mai& d un timbre unique, par moment vibrante; de l'effort qu'il fait pour contenir son émotion. De temps à autre, une pause, pendant laquelle l'auditoire est tenu en suspens, puis, d'un accent plus grave, plus solennel, une ou deux phrases où il met comme une force concentrée et qui semble, au dire d'un témoin, quelque chose de plus que sa propre voix. Il traite d'ordinaire un sujet restreint, concret, pratique, mais le pénètre à fond, avec la connaissance des replis les plus secrets de l'âme humaine. Sa parole sonne , aux oreilles de tous comme la voix de leur ': conscience qui se réveille, avec cet effet extraordinaire que chaque auditeur peut croire qu'il s'adresse spécialement à lui. Il transporte, dans le monde invisible oii il vit, ceux qui l' écoutent, et il leur en fait sentir la réalité à la fois redoutable et conso-
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 57
lante. En somme, nul prédicateur n'a exerce en Angleterre une action aussi profonde et aussi ineffaçable. Longtemps après, ceux qui l'avaient entendu dans leur ieunesse, n'en pouvaient évoquer le souvenir sans une émotion singulière, et ils proclamaient «n'avoir jamais entendu de parole qui pût être comparée à celle-là » .
Enfin on ne donnerait pas une idée complète de Newman, si l'on ne parlait de la séduction qu'il exerçait dans les Rapports d'homme à homme. Timide, réservé, parfois glacial, quand il a affaire à des curieux et à des indiscrets, il a, pour ceux qu'il aime ou à qui il sent pouvoir faire du bien, un charme fascinateur, bien que, même alors, il se livre rarement tout entier et reste toujours un peu distant. Tout concourt à ce charme : la douceur du sourire, du regard et de la voix, que fait davantage ressortir l'austérité ascétique de la figure et de toute l'attitude, et surtout ce je ne sais quoi de plus intérieur, de plus mystérieux qui lui
58 DEUXIÈME COI^fFÉRENCE
permettra de prendre pour devise: Cor ad cor loquitur.
Tel est l'homme. On comprend dès lors de quelle importance était son accession au petit groupe des amis de Keble. Que va-t-il faire? L'Eglise d'Angleterre lui paraît en grand péril par ses propres défaillances, comme par les menaces du dehors, menaces encore aggravées par l'agitation des événements issus de 1830. Il est convaincu qu'elle ne peut se sauver qu'à condition de répudier ce qui, depuis longtemps, l'a faussée et pervertie, et de retrouver ses titres surnaturels. Mais comment opérer une telle transformation ? Cette préoccupation le poursuit, l'obsède, au cours d'un voyage en Italie, en 1832 et 1833. Il sent qu'une œuvre est à faire et qu'on attend l'ouvrier. Serait-il l'ouvrier attendu? Arrêté en Sicile par une maladie qui le met aux portes du tombeau, il croit alors recevoir comme une assurance d'en
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 59
haut qu*il ne mourra pas, parce que Dieu lui réserve une mission à accomplir. A peine de retour en Angleterre, au milieu de 1833^ il se met à l'œuvre, dans un état d'exaltation qu'on ne lui connaissait pas Jusqu'alors.
« Maintenant que me voici, dit-il, on va voir la différence! ». Dès lors, commence, sous son impulsion, ce qu'on devait appeler le Mouvement d'Oxford.
L'idée deNewman, encore imparfaitement définie dans son esprit, mais très profonde, est de poursuivre, dans le sein de l'Eglise anglicane, une contre-réforme à tendance catholique, de refaire, dans les institutions, dans les croyances et dans les âmes, une bonne partie de ce que le protestantisme y avait défait, durant les siècles précédents. Il a vite laissé derrière lui les prudents et les timides. Aidé de quelques collaborateurs, mais faisant lui-même le plus gros de la beso^e, il lance les Tracts for the fimes, qui se succèdent coup sur coup, écrits de quelques pages, sans signature, vifs et hardis,
sortes de cris d'alarme par lesquels on ne craint pas d'étonner, même de heurter le lecteur. Les sujets traités n'ont pas de suite logique. Nulle prétention de présenter un système complet. Les auteurs en ont-ils un ?
Ils sont partis en campagne, avec le sentiment du danger couru par leur Eglise et de la direction dans laquelle doit être cherché le salut, mais sans savoir hien nettement oii ils aboutiront. Ils se forment leurs idées tout en combattant.
La diffusion des tracts est vite considérable. Dans le clergé anglican, jusqu'alors si engourdi, ces idées nouvelles et inattendues produisent une sorte de tressaillement. Si plusieurs sont effarouchés et scandalisés, d'autres sont flattés et émus de se voir attribuer des titres et une mission qu'ils ne se connaissaient pas. Tous sont remués.
C'est ce que voulait Newman. « Notre besogne, disait-il, est de donner aux gens un coup pour les pousser en avant ». Et encore « Je consens volontiers qu'on m'accuse