‹ Le catholicisme en Angleterre au XIXe siècle [microform]Chapitre 2 sur 3 · NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD · texte numérisé non relu

NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD

d'écrire d'une façon irritée et irritante, si, par là, je réveille les gens ».

Au bout de deux années, en 1835, l'accession de nouveaux collaborateurs, entre autres de usey, change quelque peu la physionomie des tracts^ qui deviennent des dissertations plus longues, plus graves, plus savantes : c'est la grosse artillerie du corps de bataille, après la fusillade des tirailleurs d'avant-garde.

Newman ne se préoccupe pas seulement de donner aux intelligences une idée plus correcte et plus haute de la religion; il tient aussi à ce que cette religion soit vivante dans les cœurs. C'est à quoi il s'applique en ranimant le culte dans son église de Sainte- Marie, et surtout en réveillant, en réchauffant la piété des fidèles par ses sermons de chaque dimanche. Ceux-ci donnent à la contre-réforme une voix d'un accent nouveau et pénétrant qui va droit à l'âme des jeunes générations. Publiés en volume, ils étendent leur action jusqu'en dehors d'Ox-

ford, action si considérable qu'on a pu écrire d'eux » qu'ils ont changé toute la manière de sentir des Anglais en matière religieuse ».

Mais, plus le mouvement gagne dans le clergé, plus il suscite de critiques et d'oppositions chez les anglicans à tendance protestante ou rationaliste. En 1836, un article retentissant du D*^ Arnold dénonce les Tractariens comme « une petite bande d'obscurs fanatiques, d'idolâtres pires que les catholiques romains ». Quant aux évêques, dès le début, ils ont témoigné peu de goût pour les agitateurs incommodes qui venaient troubler leur opulente quiétude. Bientôt leur abstention chagrine devient, chez plusieurs, une hostilité déclarée.

Par contre, Newman voit grandir, autour de lui, le nombre et l'enthousiasme de ses disciples. Il lui en vient des parties mêmes du monde religieux qui paraissaient le plus réfractaires à ses doctrines. Ce qu'il était pour ses disciples, on peut s'en faire une idée par cette profession de l'un d'eux, Tim-

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pétueux Ward : « Mon credo^ disait-il, sera extrêmement simple : Credo inNewmamim ».

Chez ces jeunes hommes l'action de Newman se manifeste non seulement par un changement d'idées, mais par un changement de vie, par plus de piété, d'austérité, par une exaltation de ce qu'il y a en eux de plus généreux, de plus pur. Les spectateurs en sont tout surpris. « Rien de pareil, dit l'un d'eux, ne s'était jamais vu à Oxford ». L'un de ceux qui résistaient à cette influence constatait que « Newman régnait souverainement dans l'Université et captivait le meilleur de la jeunesse ». Un autre témoin ajoutait : « Lorsqu'ils le voyaient passer dans la rue, d'un pas rapide et silencieux, le regard fixé sur une vision qu'il était seul à percevoir, les étudiants en gaîté baissaient la voix et chuchotaient : Voilà Newman ».

Jusqu'alors Newman n'a pas cru un moment que le mouvement dont il a donné le

signal et par lequel il se laisse emporter, pût le conduire à Rome. S'il cherche à introduire dans l'anglicanisme des doctrines et des pratiques catholiques, c'est dans l'espoir de pouvoir ainsi le fortifier et prévenir les défections. Entre le catholicisme et le protestantisme, il rêve d'une via média, qu'il reconnaît du reste n'avoir existé jusqu'alors que sur le papier : c'est ce qu'il commence à appeler aussi l'anglo-catholicisme. Quelque critique le soupçonne-t-il de tendances romaines, il proteste avec indignation ; il se croit même obligé, pour bien marquer sa ligne, d'attaquer durement l'Eglise de Rome, ce qui du reste ne lui fait pas pardonner par ses contradicteurs ses sévérités contre le protestantisme.

Mais voici qu'en 1839, au moment où son influence est à l'apogée, où ses disciples lui témoignent une foi enthousiaste et où il se croit définitivement en possession de la via média qu'il cherchait, un doute se glisse, en son esprit, sur la position de son Eglise par

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rapport à celle de Rome. Au cours d'études sur les hérésies des premiers siècles, une question se dresse soudadnement devant lui :

Les anglicans ne seraient-ils pas, vis-à-vis de l'Eglise universelle et du siège de Rome, dans la situation oii étaient autrefois les hérétiques d'Orient? « A quoi bon, alors, se demande-t-il avec angoisse, continuer la controverse et défendre ma position, si après tout je forge des arguments pour Arius ou Eutychès, si je deviens l'avocat du diable contre l'incomparable Athanase ou le majestueux Léon? ». Toutefois, après un moment de trouble, il réagit contre ce qu'il se persuade être une tentation mauvaise. Si la suggestion vient d'en haut, se dit-il, elle se reproduira. Samuel n'a-t-il pas été appelé plusieurs fois pendant son sommeil, jusqu'à ce qu'il pût reconnaître la voix de Dieu?

Newman, lui aussi, comme Samuel, croit pouvoir se rendormir ; si Dieu est vraiment là, il le rappellera. Du doute qui l'a traversé et dont il se croit délivré, il conclut seuje-

ment au danger semblable que peuvent courir des disciples plus jeunes et plus aventureux et aux précautions qu'il doit prendre pour les en préserver.

Mais Newman a beau faire, le coup a été porté. « J'avais vu^ a-t-il écrit plus tard, l'ombre d'une main sur la muraille. Celui qui a vu un esprit, ne peut être comme s'il ne l'avait pas vu ». Une période nouvelle commence dans sa vie : jusqu'alors, il a surtout lutté contre les autres ; désormais, c'est avec lui-même qu'il aura à soutenir un combat bien autrement difficile et douloureux. Drame de conscience qui va durer cinq années, l'un des plus poignants qu'on puisse imaginer et que Newman a raconté luimême dans son admirable Apologia.

A plusieurs reprises, le doute revient, et, suivant le mot de Newman, le fantôme lui réapparaît. Il parvient encore à l'écarter; mais, de chaque crise, il sort avec une confiance plus ébranlée. Il ne lâche cependant pas pied. Chaque fois qu'un système sur lequel

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il a cru fonder sa via média, s'écroule, il s'efforce d'en imaginer un autre. Puis, s'il ne peut se dissimuler les faiblesses de son Eglise, il essaye de se consoler et de se rassurer en rappelant qu'à Samarie, les tribus schismatiques d'Israël continuaient à être traitées en peuple de Dieu et que le Seigneur ne leur en envoyait pas moins ses prophètes.

Au commencement de 1841, pour sortir de peine, Newman décide d'éprouver ce que l'Eglise anglicane peut porter de catholicisme. Le credo de cette Eglise était formulé dans les « XXXIX Articles de religion » qui avaient été édictés par la reine Elisabeth et que tous les clercs devaient souscrire en entrant dans les ordres. Ces Articles, dont plusieurs étaient fort agressifs contre les doctrines romaines, formaient un ensemble fort disparate et prêtaient à des interprétations diverses. Depuis longtemps, l'interprétation

la plus protestante prévalait. Newmaii entreprend d'apporter un commentaire dans un sens tout opposé. Il soutient que, « quoique produit d^une époque anticatholique, ces Articles sont, par la providence de Dieu, tout au moins non antieatïioliqiies et qu'ils peuvent être souscrits par ceux qui aspirent à être catholiques de cœur et de doctrine ». Telle est la thèse qu'il développe dans un écrit qui devait être le dernier des tracts, le fameux tract 90. Il se rend compte de ce que la tentative a de hasardeux : c'est, dit-il, « comme l'épreuve d'un canon » ; et il ajoute que « c'est, pour lui et ses amis, une question de vie ou de mort ».

L'accueil fait à son écrit ne peut laisser à Newman aucune illusion sur le résultat de l'épreuve qu'il a tentée. S'il est applaudi par les plus ardents de ses amis, il soulève, dans la masse de ses coreligionnaires, une explosion de colère et d'efîroi. Dans ce qu'il a fait, on voit la manœuvre d'un traître masqué qui cherche à livrer l'Eglise qu'il feint de défen-

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dre. Les chefs de l'Université et la plupart des évêques réprouvent violemment le tract 90.

Les tractarieifê sont partout traités en suspects par les autorités religieuses. A la question posée, il est donc répondu que l'Eglise anglicane ne peut ni ne veut porter ce qu'on prétend y introduire de catholicisme.

Le coup est terrible pour Newman : il n'en conclut pas cependant encore au devoir de changerd'Eglise. Mais combien sa confiance est ébranlée ! « A dater de 1841, a-t-il écrit plus tard, je fiis sur mon lit de mort, en tant que membre de l'Eglise d'Angleterre ». En tout cas, il se sent trop troublé, trop incertain du point où il en est lui-même, pour continuer à conduire les autres. Il aspire à se décharger de ce rôle de chef de parti que les circonstanees lui ont imposé. Il interrompt ses traets^ renonce à prêcher, et, sans résigner encore sa cure de Sainte-Marie, il en remet le service à son curate c'est-à-dire à son vicaire, et, en février 18^42, il se retire dans une dépendance rurale de sa paroisse,

au petit hameau de Littlemore. Ce lieu lui était cher depuis longtemps ; il y avait bâti une église, et avait acheté quelques maisons de paysans qu'il rêvait de réunir pour former une sorte de monastère.

Que vient faire Newman à Littlemore ? Le sait-il bien lui-même ? Dans son désarroi, il sent le besoin de se recueillir, de reprendre par le fondement ses études sur les titres de l'Eglise anglicane. Il sent surtout le besoin de chercher, dans la prière, dans la mortification, la grâce nécessaire pour résoudre le problème qui le trouble ; il veut se sanctifier, assuré que, là du moins, il ne se trompera pas.

Il n'est pas seul dans sa retraite ; il y a offert l'hospitalité à quelques jeunes disciples qui partagent son trouble. La vie qu'on y mène est pauvre et austère : jeûnes rigoureux, règle du silence monastique, récitation des offices canoniques conformément à la

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liturgie catholique, méditations, confession hebdomadaire, communion fréquente.

Si profondément que Newman veuille s'enfoncer dans cette vie de retraite et de silence, il y est poursuivi par la curiosité des indiscrets, par les investigations soupçonneuses des adversaires. Il en souffre' et s'en irrite. « Pourquoi, s'écrie-t-il, ne voulez vous pas me laisser mourir en paix ? La hête blessée se réfugie dans quelque tanière pour y mourir, et personne ne la lui dispute. Laissez-moi en paix, je ne vous tourmenterai pas longtemps ».

Il ne supporte pas plus patiemment les quelques catholiques qui croient le moment venu de lui tendre la main. « Je ne pouvais souffrir, a-t-il raconté après sa conversion, que des catholiques charitables vinssent se mêler de nos questions d'Oxford, et je les repoussais durement, quand ils tentaient de me faire du bien à moi personnellement.

En vérité, il n'y avait rien, dans le moment, de plus propre à me rejeter en arrière. De

quoi VOUS mêlez-vous, avais-je envie de leur dire ; ne pouvez-vous me laisser en repos ?

Vous ne pouvez me faire aucun bien; de moi, vous ne savez rien au monde. Vous pouvez positivement me faire du mal. Je suis en des mains meilleures que les vôtres « .

Ce qui trouble plus encore Newman, ce sont les interrogations inquiètes de ses amis. Entre ceux-ci, des divergences se sont produites, qui s'accentuent cbaque jour davantage. D'une part, les hommes que leur âge, leur passé attachent à l'Eglise anglicane, par un lien dont une sorte de piété filiale ne leur permet même pas d'envisager la rupture, et qui, sans désavouer leur participation au Mouvement d'Oxford, s'alarment des conséquences extrêmes auxquelles il menace d'aboutir; Pusey en est le type, nature très • droite, de haute vertu, mais esprit peu chercheur, peu ouvert, volontiers immobile et comme figé dans la sereine tranquillité de ses affections et de ses préjugés anglicans.

D'autre part, des hommes plus jeunes.

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prompts à tirer les conséquences dernières des principes, dédaigneux des compromis, supportant de plus en plus impatiemment les inconséquences de l'anglicanisme, attirés chaque jour davantage vers tout ce qui était catholique, les uns, comme Faber, par attrait de piété, les autres, comme Ward, par 'entraînement de logique, ne concluant pas encore à une abjuration, mais se plaisant à établir entre leur Eglise et celle de Rome, une comparaison qui se termine toujours à l'avantage de celle-ci, dédaignant d'user de ménagements pour les susceptibilités de leurs coreligionnaires, prenant au contraire plaisir à les braver par la hardiesse provocante de leur langage.

Les uns et les autres se tournent vere Newman. Les premiers lui demandent de contenir ou de désavouer les ardents. Les seconds lui disent : « Nos idées ne sont-elles pas les vôtres? ». Entre ceux qui se disputent ainsi son approbation, Newman est torturé.

Avec les premiers seraient ses plusTieilles

amitiés, ses sympathies naturelles, et il lui est particulièrement douloureux de les attrister. Au contraire, sur plus d'un point la logique absolue et Timpatience tranchante des seconds l'offusquent. Mais il ne peut se dissimuler que la vérité est plutôt de ce côté et que lui aussi est poussé par une force mystérieuse dans la même direction.

Son Eglise d'ailleurs prend à tâche de mettre en lumière ce qui peut le plus le détacher d'elle. En 1843, Pusey, pour un sermon où il a affirmé sa croyance à la présence réelle, se voit suspendu pour deux ans du droit de prêcher dans l'Université d'Oxford.

En même temps, quelques-uns des disciples de Newman, dont l'un, Lockhart, lui était particulièrement cher, échappant aux efforts qu'il se croit en conscience tenu de faire pour les retenir, décident de ne pas retarder davantage leur soumission à l'Eglise de Rome.

Tout cela n'est pas pour diminuer le trouble de Newman. Use croit obligé de rési-

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gner sa cure de Sainte-Marie. « Je désespère tellement de l'Eglise d'Angleterre, écrit-il, je suis si évidemment rejeté par elle, d'autre part, je suis si attiré vers TEglise de Rome, que je juge plus sûr, au point de vue de l'honnêteté, de ne pas conserver mon bénéfice ». Le 24 septembre 1843, après être allé signer à Londres sa démission, il monte, pour la dernière fois, dans la chaire de la petite église de Littlemore. Ses amis sont venus d'Oxford. Il a pris comme sujet « la Séparation des amis ». Sa voix est basse, un peu hésitante, avec de longues pauses où il semble faire effort pour se contenir. Il passe en revue les scènes d'adieu racontées parla Bible, entre autres celle de David et de Jonathas. On devine, à l'accent de ses paroles, l'angoisse de son âme, le douloureux ressentiment des traitements qui l'obligent à se retirer, la détresse où le réduit la ruine de tant d'espérances. A la fin, il éclate en une plainte déchirante à l'adresse de cette Eglise qu'il a tant aimée et qui le rejette : « ma

mère, ma mère ! D'où vientquetantde belles choses ont été versées sur toi et que tu ne peux pas les garder?... Qui t'a marquée de cette note, d'avoir « des entrailles qui avortent et des mamelles desséchées? ». Puis, se tournant vers les amis qui l'entourent pour la dernière fois : « Et maintenant mes amis, mes chers amis, si vous avez connu quelqu'un qui, par son enseignement, par ses écrits, par sa sympathie, vous a aidés, ou a paru vous comprendre, sentir avec vous, oh !

mes amis, souvenez-vous de lui, et priez pour lui ». « Je rentre le cœur brisé, écrit Pusey, le soir même ; le sermon^ était du pur Newman. La foule sanglotait sans contrainte. Si nos évêques savaient seulement quels cœurs fidèles ils sont en train de briser ! ».

Cette fois, n'est-ce pas fini et Newman ne va-t-il pas faire le grand pas ? On le croit dans le monde anglican ; on y est atterré des conséquences qu'une telle perte peut avoir

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pour l'Eglise établie, et Stanley se demande s'il n'y a pas là quelque chose « comme ce bruit de départ de chariots qui fut entendu la veille de la chute du temple de Jérusalem », Mais non: le dénouement se fera attendre deux ans. La conscience mêjoie qu'avait Newman de s'être souvent trompé, lui faisait se demander s'il ne se trompait pas encore cette fois. Il n'était pas jusqu'à l'habitude qu'avait son esprit d'envisager toutes les faces des questions, qui ne lui rendît plus difficile de conclure. Gardons-nous de mal juger cette prolongation d'attente. Considérons au contraire, avec un respect ému, l'effort pénible, lent, mais persistant de cette âme pour s'élever jusqu'à la lumière qu'elle entrevoit à l'horizon.

Pas plus que par le passé, Newman ne consent à se laisser aider par des prêtres catholiques. Quelqu'un d'eux fait-il mine de l'approcher, il l'éconduit. Seul en face de Dieu, il redouble d'austérités et de prières, s'abstrait de tous les événements du dehors.

renonce à toute publication, à toute prédication et fait silence pour mieux entendre l'appel qui viendrait d'en haut.

A la prière, il joint l'étude. Une idée s'est présentée à son esprit. Ces dogmes nouveaux qu'il avait jusqu'alors reprochés à l'Eglise romaine, comme des corruptions de la foi primitive, n'en seraient-ils pas au contraire le développement régulier ? Le dogme chrétien, étant une idée vivante, n'a-t-il pas dû se développer ? Sur cette idée du développement du dogme, il entreprend donc d'écrire un essai, avec le sentiment que, de la conclusion, dépendra le parti qu'il prendra à l'égard de l'Eglise anglicane. Travail émouvant entre tous, quand on songe quel enjeu s'y dispute.

Pendant ce temps, les autorités de TEglise d'Angleterre semblent toujours prendre à tâche d'aider au travail de la grâce, en persistant à montrer à Newman que ses idées n'ont pas de place dans cette Eglise. Au commencement de 1845, le livre d'un de ses dis-

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ciples, Ward, est condamné avec éclat et il s'en faut d'un incident de procédure que le fameux tract 90 ne soit enveloppé dans cette condamnation. Un autre de ses disciples, Oakeley, est poursuivi à Londres et privé de son bénéfice. ;

Aussi, de jour en jour, les derniers doutes se dissipent-ils dans l'esprit de Nev<rman. Sa conscience commence à s'inquiéter d'une attente qui lui a paru longtemps légitime.

« Serais-je en sûreté, se demande-t-il, si je mourais cette nuit? ». Mais plus approche le moment de se prononcer, plus il sent le déchirement qui en résultera. Ce n'est pas seulement à cause des sacrifices qu'il lui faudra faire ; c'est surtout à cause du trouble oii il va jeter tant d'âmes qui ont eu confiance en lui, et de la douleur qu'il causera aux anciens amis qui ne voudront pas le suivre.

« Toutes les douleurs du psalmiste, s'écriet-il, semblent être les miennes ». Et il écrit à sa sœur : « J'ai un bon renom auprès de plusieurs, je le sacrifie délibérément; j'en ai

un mauvais auprès d'un plus grand nombre, je comblé leurs pires désirs et leur donne le triomphe qu'ils ambitionnent le plus. Je rends malheureux tous ceux que j'aime, je désoriente tous ceux que j'ai instruits ou aidés. Je vais à ceux que je ne connais pas et dont j'attends très peu. Je fais de moi un exilé et cela à mon âge. Oh ! qu'est-ce qui peut m'y déterminer, sinon une puissante nécessité? ».

De ceux de ses amis qui prétendent l'arrêter en argumentant avec lui, il nes'embarrasseguère ; ces contradictions l'affermissent plutôt. Il est beaucoup plus gêné avec ceux qui cherchent aie retenir en redoublant d'affection. 11 hésite à dissiper définitivement ce qu'ils gardentencore d'espérance dele conserver dans leur Eglise. Cependant, au printemps de 1845, il ne juge plus possible de les laisser dans leur illusion. Il se décide donc à les avertir ; il le fait d'une main qui tremble de la douleur qu'il va leur causer, mais avec une résolution qui se laisse voir inébranlable.

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Les jeunes disciples qui ont suivi Newman à Littlemore, bien que ne recevant de lui aucune confidence explicite, entrevoient, à plus d'un indice, que la conclusion est imminente. Ils assistent, avec une émotion religieuse, aux dernières péripéties du dran^e qui se dénoue silencieusement dans l'âme de leur maître. Celui-ci, absorbé dans la rédaction de son mystérieux ouvrage, leur apparaît chaque jour plus pâli, plus aminci, si bien qu'à la fin, quand il travaillait devant la fenêtre ensoleillée, on eût dit — ont-ils raconté plus tard — qu'il était devenu presque transparent.

En août 1845, quelques-uns des disciples de Newman se décident à le devancer dans l'Eglise de Rome. D'autres annoncent l'intention d'en faire autant. Newman, de son côté, a pris aussi son parti. Le 6 octobre 1845, il interrompt son Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne, sans prendre la peine de le mener à sa fin ; il y ajoute seulement, après trois lignes de

points, sous îoTïae àepost-sci'iptum, une conclusion personnelle dont un des adversaires de ses idées, le doyen Stanley, a dit qu'elle <( est une des pages les plus émouvantes qui aient été écrites par une plume non inspirée ». Vous aimerez à en entendre la lecture :

« Telles étaient les pensées d'un homme dont la longue et persévérante supplication a été que le Très Miséricordieux ne méprisât pas l'œuvre de ses propres mains et ne l'abandonnât pas à lui-même, alors que, la vue encore trouble, le cœur chargé, il ne pouvait employer que la raison dans les choses de la foi. Et maintenant, cher lecteur, le temps est court, l'éternité longue. N'écarte pas ce que tu as trouvé ici, ne le regarde pas comme pure matière à controverse ; ne t'applique pas à le réfuter, cherchant seulement les meilleurs moyens de le faire ; ne te trompe pas toi-même, en t'imaginant que cela vient de désappointement ou de dégoût, ou d'agitation d'esprit, ou de sentiments

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blessés, ou de quelque autre faiblesse. Ne t'enveloppe pas dans les liens des années passées, ne décide pas que la vérité est ce que tu désires qu'elle soit, et ne fais pas une idole des préjugés que tu chéris. Le temps est court, l'éternité^longue. Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace^ quia viderunt oculi mei salutare tuum ».

Deux jours après, Newman fait venir à Littlemore un humble religieux italien, le P. Dominique, qu'il avait eu l'occasion d'entrevoir l'année précédente, dont il avait goûté la simplicité et auquel il savait gré, disait-il, de « s'être peu occupé de conversions », Personne n'est prévenu de ce qui va se passer, sauf deux disciples qui doivent abjurer avec le maître, et deux autres récemment convertis. A peine le P. Dominique arrivé, Newman se prosterne à ses pieds et lui demande d'entendre sa confession. Après une nuit passée en prières, les trois néophytes font leur profession de foi et reçoivent le baptême sous condition. Ainsi se con-

sommé, dans la solitude et le silence, cette conversion dont Disraeli dira plus tard qu'elle « a imprimé à l'Angleterre une secousse dont elle est encore ébranlée », et qui, au jugement d'un des premiers historiens protestants d'outre-Manche, M. Leecky, est « le plus grand événement qui, dans cet ordre d'idées, se soit produit depuis les Stuarts ».

Si prévue que fût la « sécession » de Newman, l'effet en est immense dans le monde anglican. Chacun pressent que plus d'un disciple suivra le maître. En effet, c'est comme une traînée de conversions. On a évalué à plus de trois cents celles qui se produisent immédiatement, et le mouvement devait se continuer les années suivantes. Rien de pareil ne s'était encore vu en Angleterre. Les angli- ■ cans fidèles se demandent où. s'arrêtera cet exode qui leur fait perdre les meilleurs d'entre eux. « Chaque matin, a raconté l'un d'eux, nous prenions place tout tristes à notre déjeuner, nous attendant que quel-

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qu'un vînt nous raconter qu'un tel s'en était allé, que tel autre s'en irait sûrement » .

Gladstone a dit, h propos de la conversion de Newman, que « l'année 1845 a marqué la plus grande victoire que l'Eglise de Rome ait remportée, en Angleterre, depuis la Réforme ». Quel parti les catholiques vont-ils tirer de cette victoire? C'est ce que nous examinerons dans nos prochaines conférences.

Les suites de la conversion de Newman

Les suites de la conversion de Newman

En février 1846, Newman, devenu catholique, quittait définitivement Littlemore. Au passage, il s'arrêtait vingt-quatre heures dans cet Oxford qui avait tenu tant de place dans sa vie et auquel il lui fallait dire adieu pour toujours. Plusieurs de ses anciens amis, demeurés anglicans, de ceux qu'il avait le plus aimés, comme Pusey et Ghurch, vinrent prendre congé de lui. En dépit de leurs efforts pour se montrer toujours aussi affectueux et pour éviter toute récrimination, une profonde tristesse et une certaine gêne planèrent sur cette rencontre. Chacun se rendait compte que, dans cette vieille intimité, quelque chose était irrémédiablement

brisé. Bientôt, en effet, entre ces hommes qui s'étaient tant aimés, toutes relations furent interrompues ; elles ne devaient être reprises qu'après beaucoup d'années.

Cette rupture des vieilles amitiés était peut-être le plus douloureux des sacrifices imposés aux convertis. Ce n'était pas le seul. Ils devaient briser tout leur passé, renoncer à leur situation sociale, à leurs liens de famille, à leur carrière, souvent à leur gagnepain. Ces sacrifices, les convertis les faisaient pour posséder la vérité. Du moins, sur ce point, n'ont-ils pas de déboires. Eux qui, dans la recherche, ont traversé de si longues et si pénibles incertitudes, aussitôt le dernier pas fait, ressentent une impression nouvelle de paix et de sécurité. C'est la pleine lumière après l'obscurité, le repos après tant d'agitation. Tous en témoignent. Newman se compare « au voyageur entré au port après la tempête ». Du dehors, les protestants euxmêmes en sont frappés.

Ces hommes qui quittent tout si généreu-

sèment, où vont-ils ? Ils vont à une Eglise qu'ils ne connaissent pas, avec les représentants de laquelle, jusqu'au dernier moment, ils ont systématiquement refusé d'avoir aucun rapport, et contre laquelle, de vieille date, ils nourrissaient toutes sojrtes de préventions. Moins d'un an avant sa conversion, Newman écrivait: « Je n'ai aucune sympathie présente pour des catholiques romains. A peine, même à l'étranger, ai-je assisté à l'une des cérémonies de leur culte. Je ne connais personne parmi eux. Je n'aime pas ce que j'entends dire d'eux ».

La vivacité de ces préventions ne s'explique pas seulement par l'idée que les Anglais étaient habitués à se faire des doctrines et de la politique de TEglise romaine. Il faut aussi se rappeler quelle différence de situation sociale, de considération mondaine, souvent d'éducation, existait entre le clergyman anglican, souvent de bonne famille, muni d'un riche bénéfice, gradé d'Oxford ou de Cambridge, et le pauvre prêtre catho-

lique, presque toujours d'humble origine et, ce qui était pis encore aux yeux des Anglais, de race irlandaise. De là des répugnances dont nous nous faisons malaisément une idée. Manning devait avouer, après sa conversion, combien il en avait coûté à ses susceptibilités de gentleman de venir prendre place parmi ces piètres.

Les convertis sont-ils d'ailleurs assurés d'être bien accueillis par ces hommes dont eux-mêmes s'approchent avec tant de répugnance? J'ai déjà dit ce que, de trois siècles d'une véritable existence de parias, les catholiques de naissance avaient gardé, en Angleterre, d'habitudes craintives, de méfiances ombrageuses, de vues parfois étroites et routinières. Quand avait commencé le Mouvement d'Oxford, ils l'avaient ignoré, ou s'en étaient défiés, comme de toute chose anglicane. L'idée ne leur était pas venue que leur cause pût rien gagner aux initiatives de quelques clergymen d'Oxford. Vainement le Mouvement aboutissait-il à ces

conversions éclatantes qu'ils s'étaient refusés à espérer, leurs yeux n'en étaient pas ouverts. Plusieurs même n'y voyaient qu'une aggravation du péril, parce que Fennemi pénétrait ainsi dans la place. Ces personnages venus d'une Eglise orgueilleuse et puissante, ces gradés d'une Université fière de sa prééminence intellectuelle, qui s'étaient convertis tout seuls, et qui arrivaient en nombre, par une sorte d'afflux soudain, avec la conscience de leur importance, encore échauffés des controverses par lesquelles. ils avaient passé, n'était-il pas à craindre qu'ils n'entrassent dans la petite communion à laquelle ils se joignaient, en conquérants prétendant imposer leurs idées, plutôt qu'en vaincus venant faire leur soumission?

Si grandes étaient les inquiétudes qui régnaient à ce propos dans une partie du clergé catholique, qu'on entendait un bon curé se féliciter de n'avoir pas de convertis dans sa paroisse. Mgr Griffith, alors vicaire apostolique du district de Londres, tenait à cette

vieille école : de vie grave et digne, mais sans intelligence du mouvement contemporain, et en méfiance de toute entreprise nouvelle, il bornait son ambition à préserver le petit troupeau qui avait survécu aux persécutions passées ; quand l'un des néophytes, M. Ward, se présente à lui, impatient de savoir quelle tâche sera proposée à son zèle, l'évêque se borne à lui dire : « Nous sommes heureux de vous souhaiter la bienvenue, M. Ward ; du reste nous n'avons rien à vous donner à faire ».

Par bonheur, à côté de ces tenants du passé, la Providence a conduit, par des détours imprévus, à l'un des premiers postes de l'Eglise catholique d'Angleterre, un prélat d'esprit tout différent et dont l'action ne saurait être trop mise en relief. C'était Mgr "Wiseman. De belle allure, plein de bonne grâce, d'intelligence brillante, un peu impressionnable sans doute, plus ardent dans ses vues

que ferme et persévérant dans les détails d'exécution, mais généreux, ouvert, prompt à concevoir les grandes espérances, à former de vastes projets, à s'enthousiasmer pour de nobles causes, il répugnait aux idées étroites et routinières, s'appliquait à comprendre son pays et son temps au lieu de les maudire ou de les bouder, rêvait de voir l'Eglise s'associer à ce qu'il y avait de bon dans les aspirations modernes et professait que cette adaptation avait toujours été dans son génie. Né à Séville en 1802, de parents d'origine anglaise et irlandaise, ayant fait ses études de cléricature à Rome, au collège anglais, dont, à vingt-six ans, il était nommé recteur, goûtant le charme alors si vif delà ville papale, ouvert à toutes les curiosités pittoresques, artistiques, archéologiques, religieuses qui y trouvaient leur aliment, rien ne semblait le destiner à tenir l'un des premiers rôles dans la crise religieuse de l'Angleterre. Mais, en 1833, la visite que Newman, au cours de son voyage en Italie, lui a faite, à titre de com-

patriote, lui a apporté une première révélation de ce qu'il y avait d'aspirations catholiques dans une partie des anglicans et lui a ouvert des horizons inattendus. « A partir de ce jour, a-t-il écrit plus tard, je n'ai plus hésité à croire qu'une ère nouvelle commençait pour l'Angleterre, et je me dévouai à ce grand objet ». Attentif à la publication des premiers tracts, il a fait deux voyages à Londres, en 1835 et 1836, pour observer sur place les choses et les hommes. L'état d'esprit des catholiques anglais, leur timidité passive ne lui ont pas échappé ; mais, loin de s'y laisser gagner, il leur a tout de suite donné l'exemple d'aller droit à l'opinion anglaise ; dans des conférences qui ont eu le plus vif succès auprès d'un auditoire en notable parti protestant, il a fait appel à la justice et à la raison de ses compatriotes, en leur apportant l'exposé sincère d'une religion que ceux-ci ne connaissaient que défigurée. De retour à Rome, sa pensée est demeurée tournée vers l'Angleterre ; dans des articles

publiés par la Revue de Dublin, il a suivi, avec une sympathie attentive, les phases successives de la campagne tractarienne, de plus en plus convaincu, à l'encontre de la plupart de ses coreligionnaires, de l'importance, qu'elle pouvait avoir pour le catholicisme, et par suite aspirant à retourner, non plus seulement en passant, mais pour s'y fixer, sur un théâtre oiî il pressentait de si grands événements.

Aussi, vive a été sa joie, quand, en 1840, le Pape l'a nommé, avec un titre d'évêque in partions, coadjuteur du vicaire apostolique du district central de l'Angleterre. « Bénissez, ô Seigneur, s'est-il écrié, en mettant le pied sur le sol anglais, bénissez mon entrée dans cette terre de mes désirs ». La crise provoquée peu après par la publication du fameux tract 90, l'a fait s'intéresser davantage encore aux tractariens. Il cherchait à entrer en relations avec eux: rebuté par Newman, il n'en était ni blessé, ni découragé. Loin de jalouser, comme faisaient quelques-uns de

ses frères, ces clergymen si dédaigneux et si méfiants à Fégard des prêtres catholiques, il écrivait, dans une lettre destinée à passer sous leurs yeux : « Je suis prêt à reconnaître qu'en toutes choses, sauf le bonheur de posséder la vérité, nous sommes leurs inférieurs. J'ai dit, depuis longtemps, à ceux qui m'entourent, que si les théologiens d'Oxford entraient dans l'Eglise, nous devrions être prêts à retomber dans l'ombre et à passer au second plan ».

Cette attitude ne laissait pas d'être critiquée par les catholiques de la vieille école ; on déclarait ces espérances chimériques, ces avances compromettantes. Wiseman répondit par une lettre publique oii il proclamait la droiture des tractariens et le devoir d'accueillir avec sympathie leur évolution.

(c Assis, disait-il, dans les splendeurs de la lumière, pourrions-nous les voir essayant de s'ouvrir, en tâtonnant, un chemin vers nous, à travers la nuit qui les entoure, trébuchant faute d'une main amie qui les soutienne, et

rester tranquilles, muets, prenant un cruel plaisir au spectacle de leurs pénibles efforts, ou, de temps en temps peut-être, insultant à leur détresse, en laissant arriver jusqu'à eux l'insolence d'un ricanement à demi étouffé ?

A Dieu ne plaise ! Si j'ai eu trop de coiifiance dans mes motifs d'espérer et trop de charité dans mes manières d'agir, j'accepte le danger de voir sourire de ma simplicité et sur la terre et dans le ciel. Là-haut du moins, il n'y aura point de dédain dans les sourires ».

Plus les événements se précipitaient, plus Wiseman y trouvait la justification de ses espérances ; plus aussi il sentait que la solution était en des mains autres que les siennes ; dans une lettre écrite aux évoques français, il reconnaissait modestement que « toute intervention, delapartdes catholiques, avait pour résultat de retarder plutôt que de seconder des appels » dans lesquels il discernait « une impulsion spontanée de la grâce et une succession providentielle de circonstances ».

On comprend dès lors avec quelle émotion triomphante Wiseman dut accueillir la conversion de Newman et de ses compagnons.

C'est à lui que Newman vient, avec quelquesuns des nouveaux convertis, demander le sacrement de la confirmation. Leur première rencontre n'est pas sans quelque gêne.

L'évêque, préoccupé de ménager ce vaincu 4e la grâce, qui vient, après une si longue épreuve, lui rendre son épée, ne sait pas trop, tout d'abord, quel langage lui tenir.

Mais, dès le second jour, la glace est rompue. « Newman m'a ouvert son cœur, écrit peu après Wiseman ; je vous assure que jamais un converti n'est venu à l'Eglise avec une foi plus docile et plus simple ». De son côté, Newman est touché de Taccueil qui lui est fait ; il est agréablement surpris de trouver les prêtres catholiques tout différents de ce ■que, sous l'empire de vieux préjugés, il se les imaginait. « Vous ne sauriez croire, écrit encore Wiseman, combien Newman se sent at home chez nous ».

Une question difficile se pose devant les nouveaux catholiques. Ils ont brisé avec tout leur passé. Quelle va être leur nouvelle existence? Eux-mêmes ne le savent guère.

Plusieurs, Newman en tête, aspirent à retrouver, dans l'Eglise véritable, ce titre de prêtres qu'ils avaient cru posséder comme ministres anglicans. Mais, ils ne peuvent être admis au sacerdoce sans une préparation spéciale. Sur les conseils de Wiseman, Newman va compléter ses études théologiques à Rome ; il y reçoit la prêtrise en 1847, et s'initie à la vie de l'Oratoire qu'il a décidé d'introduire en Angleterre. La nouvelle congrégation s'établit en effet, sous sa conduite, à Birmingham, et attire à elle une partie des nouveaux convertis. D'autres se font rosminiens, rêdemptoristes, jésuites, ou entrent dans le clergé séculier.

Pendant ce temps, Wiseman, nommé vicaire apostolique du district de Londres,

est devenu le personnage le plus considérable du clergé catholique d'outre-Manche. 11 use de son autorité pour secouer la torpeur des anciens catholiques, ranimer le culte public et la piété individuelle. En deux ans, il rétablit dans son diocèse dix congrégations ou ordres religieux. Sous cette impulsion, le catholicisme commence à manifester une vie qu'en Angleterre on ne lui connaissait pas depuis trois siècles.

Pour cette œuvre, Wiseman s'appuie volontiers sur les convertis. Newman, entre autres, y concourt par ses écrits et par sa prédication. Il apporte, dans la chaire catholique, les qualités qui ont fait le renom et l'efficacité de ses sermons d'Oxford, avec ce je ne sais quoi de plus assuré, de plus abandonné, de plus serein, de plus enthousiaste, que donnent la paix, la certitude, la joie de là pleine vérité enfin possédée. Ajoutez l'action personnelle qu'un don mystérieux lui permet d'exercer sur chaque âme qui l'approche .A lui s'adressent naturellement tous les anglicans

troublés dans leur foi, et il commence, auprès d'eux, cet office qui devait faire de lui, pendant sa vie et même après sa mort, l'instrument et le guide de tant de conversions.

Toutefois, il attend généralement qu'on vienne à lui : il se fait un devoir d'êljre très réservé, surtout avec ses anciens amis. A son cher Pusey seul, ilne peut s^empêcher parfois de laisser voir son désir, de risquer un appel, mais avec quelle délicatesse, avec quelle discrétion ! Pusey lui répond tendrement et tristement, de façon à ne lui laisser aucun espoir. Je connais peu de correspondances aussi émouvantes que les courtes et rares lettres ainsi échangées entre les deux anciens amis.

Si Pusey personnellement n'est pas un moment ébranlé, ni ses arguments, ni son exemple, fortifié encore par le juste renom de sa vertu et de sa sincérité, ne parviennent à arrêter le mouvement de conversions dont Newman a donné le signal. C'est un exode ininterrompu d'ecclésiastiques et de laïques

qui, les uns après les autres, passent à l'Eglise romaine. Ces conversions se produisent jusque dans le plus proche voisinage de Pusey. Celui-ci, pour expier, disait-il, les péchés qui lui avaient attiré la grande douleur de la mort de sa femme, avait construit, à ses frais, dans le quartier le plus populaire de Leeds, l'église du Saint-Sauveur, dont il choisissait lui-même le clergé et où il se flattait de voir appliquer toutes ses idées ; à deux reprises, en 1847 et en 1851, presque tout le clergé de Saint-Sauveur abjurait et se faisait catholique.

Durant ces mêmes années, à Finsu du public, dans le mystère d'une lionscience, se préparait une conversion bien autrement considérable, celle de Manning. Né en 1807, six ans après Newman, Manning était de nature très différente. Gradé d'Oxford, sans doute, mais ayant quitté l'Université de bonne heure pour se vouer au ministère parois-

sial, plus homme d'action que de pensée, plus pasteur que docteur, plus politique qu'intellectuel, il était moins curieux de disserter sur des idées abstraites que d'agir sur des hommes vivants. Tout jeune, il avait rêvé d'un grand rôle politique et s'étaiti cabré à l'idée d'entrer dans les ordres. Il s'y était décidé cependant, non seulement à cause des revers de fortune de son père, mais pour obéir à ce qu'il croyait être un appel de Dieu. Appliqué aux devoirs de son nouvel état, fort apprécié de tous ceux qui le voyaient à l'œuvre, marié à une femme qu'il aimait et dont la famille influente aidait à sa carrière, en possession d'un bénéfice lucratif, amateur de beaux chevaux, il menait une vie à la fois très correcte et très confortable. Il se sentait heureux. Peut-être, comme tant d'autres, se fût-il engourdi dans ce bonheur, si Dieu ne l'en eût tiré par un coup qui l'avait frappé en plein cœur, la mort de sa femme. A cet immense chagrin, il n'avait trouvé qu'une diversion, se donner plus complètement et

plus généreusement à ses devoirs pastoraux.

C'est à cette époque, vers 1838, que, sans se confondre avec les tractariens, il s'en était rapproché et avait noué des relations amicales avec Newman. Dès 1840, il encourageait autour de lui l'usage de la confession et de la direction spirituelle, ce qui lui valait plus d'une dénonciation. Mais tel était le prix attaché à ses services, que son avancement n'en avait pas été entravé et, qu'à trente-trois ans, il était archidiacre de Ghichester. A la vérité, il avait eu soin, en plus d'une occasion, de marquer quelque désaccord avec les tendances, à son avis, trop romanisantes des tractariens.

Quand Newman passa à l'Eglise romaine, Manning déplora ce qui lui semblait « une chute )) ; il déclarait qu'il « aimerait mieux suivre le convoi d'un de ses amis vers sa tombe que d'apprendre qu'il fît un tel pas ». 11 se trouva alors investi, à côté de Pusey, de la mission de raffermir les ébranlés, de retenir ceux qui étaient tentés de s'en aller. Il

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paraissait encore plus fermement attaché à l'Eglise anglicane que Pusey auquel il reprochait de trop ménager Rome. Tous ceux qui s'intéressaient à l'avenir de l'anglicanisme avaient les yeux sur lui ; personne ne doutait qu'il ne fût destiné aux plus hautes situations ecclésiastiques. En même temps, ses relations s'étaient étendues dans la société et parmi les hommes politiques. De tels succès risquaient d'éveiller ce qu'il y avait d'ambition au fond de sa nature ; mais il se tenait en garde contre ces tentations ; ainsi avait-il refusé, à la fin de 184S, la charge de sous-aumônier de la reine, « par crainte, disait-il, de la sécularité » et « par volonté de se mortifier », Une grave maladie qui le mit, au printemps de 1847, en face de la mort, lui fut une occasion de faire, sur ce point, un sévère examen de conscience ; il y prit la résolution de « mourir au monde » dont il se reprochait d'avoir trop subi les séductions.

C'est à cette même époque que com-

menée à se poser, devant sa conscience, une question qui va dominer toutes les autres.

A chercher les titres de son Eglise pour la défendre, il en vient à se demander si elle est bien l'Eglise du Christ. Comme naguère Newman, il sent un doute s'élever dans son esprit : lui aussi a vu l'ombre d'une main sur la muraille. Homme de gouvernement plus que d'abstration, c'est surtout dans la constitution de son Eglise qu'il entrevoit des lacunes et des vices qui Tinquiètent. Ne manque-t-elle pas de l'autorité infaillible, de l'unité et de l'indépendance qu'il sait maintenant être les conditions essentielles de la véritable Eglise ? Et ces conditions ne se rencontrent-elles pas, au contraire, dans l'Eglise de Rome ?

Au premier moment, sans doute, il se méfie de ce qu'il qualifie « d'étranges pensées », et il se demande si ce ne sont pas des « pièges du tentateur » . Mais l'Eglise anglicane semble prendre à tâche de bien lui prouver qu'il ne s'est pas alarmé à, tort.

Voici, par exemple, à la fin de 1847, le gouvemement qui nomme évêque le révérend Hampden, censuré récemment par les autorités religieuses pour sa doctrine, et toutes les protestations du clergé, même celles d'une partie del'épiscopat, échouent, dédaignées et impuissantes, devant la suprématie incontestée du pouvoir civil. Aprèsl'affaire Hampden, c'est l'affaire Gorham qui fait un scandale plus grand encore. Cette fois, il s'agit d'un clergyman que son évêque refuse d'instituer comme curé à cause de ses opinions hétérodoxes sur le baptême ; et c'est un tribunal politique, — le comité judiciaire du conseil privé, — qui se fait arbitre souverain de cette question de juridiction ecclésiastique et d'orthodoxie religieuse, et qui décide, contre la volonté de l'évêque, que les doctrines du curé ne sont pas contraires à celles de l'Eglise et qu'il doit être institué. Naguère les esprits eussent été peu choqués de cette suprématie du pouvoir politique en matière religieuse ; on y voyait le moyen d'échapper

à Rome, et un vieux clergyman traduisait un sentiment assez général quand il disait :

« Je ne pouvais digérer le pape, alors je me suis décidé à avaler le roi ». Mais il n'en est plus ainsi depuis que le Mouvement d'Oxford a rétabli la notion d'une Eglise maîtresse de sa doctrine et de sa discipline. Aussi, dans l'affaire Gorham, le jugement du Conseil privé provoque une émotion extraordinaire dans une partie du monde anglican ; des protestations indignées se font entendre. « L'Eglise est perdue, s'écrie Gladstone, si elle ne se relève par quelque acte d'autorité ». Cet acte sauveur, déclaré nécessaire, on s'aperçoit, après quelques vains efforts, qu'il est impossible et que la suprématie civile, devenue si choquante, tient à l'essence même de l'anglicanisme.

Pour tous, cette constatation est douloureuse et humiliante, mais tous n'en tirent pas là même conclusion. Les uns, à la suite de Pusey, de Keble, tâchent de se persuader et de persuader aux autres que cet accident,

LES SUITES DE LA CONVERSION DE NEWMAN lli

si fâcheux qu'il soit, ne met pas en question la légitimité de l'Eglise; ils prêchent la patience. D'autres répondent que « ce n'est pas une matière où l'on puisse être patient » ; il leur semble que leur Eglise s'est condamnée elle-même, et ils se demandent, avec une anxiété croissante, si leur devoir n'est pas de la quitter.

Le temps n'est plus oîi les catholiques ne croyaient avoir rien de bon à attendre de ces crises intérieures de l'anglicanisme. Maintenant, au contraire, ils les suivent avec une sollicitude attentive et ils y soulignent volontiers ce qui doit tourner à l'avantage de leur Eglise. Newman, entre autres, n'a pu voir le trouble et la détresse de ses anciens amis sans essayer de leur tendre la main, et, au printemps de 1850, il donne, à Londres, une série de douze conférences sur les « difficultés éprouvées par les anglicans dans l'enseignement catholique ». Nul ne connaît mieux que lui Tétat des esprits auxquels il s'adresse ; leur crise a été la sienne. Aussi,

avec quelle force il démontre ce que leur situation a d'intenable, met à nu les sophismes ou les illusions dont ils cherchent à se leurrer ! C'est un rare mélange de dialectique, de pathétique et d'ironie ; des appels pleins d'amour succèdent aux satires les plus mordantes. L'effet est considérable ; pour plusieurs, c'est la secousse salutaire d'où sortira plus ou moins promptementleur conversion.

En effet, dans la seconde moitié de 18S0, on voit, coup sur coup, des clergymen en vue, des laïques considérables passer à l'Eglise de Rome. Mais c'est surtout vers Manning que se tournent les regards. On le sait ébranlé. Que va-t-il faire ? Plus que jamais, il est désabusé de son Eglise et attiré vers le catholicisme. Seulement, il craint d'agir avec précipitation ; il veut être bien sûr qu'il n'est pas sous l'empire d'une illusion. Et puis, le sacrifice lui apparaît singulièrement douloureux. Ceux qui Font devancé et qui l'appellent, s'étonnent de son retard.

En sens contraire, de vieux amis cherchent à le retenir par des adjurations qui, dit-il, « lui brisent le cœur ». C'est la même crise qu'avait traversée Newman. Par une curieuse similitude, pour tous deux, cinq ans s'écoulent entre les premiers doutes et la conversion.

En décembre 18S0, Manning se décide à faire un pas et, non sans un déchirement profond, il résigne sa cure et ses fonctions d'archidiacre. Est-ce donc la fin? Non. Plus de trois mois encore se passent dans l'attente anxieuse du dénouement. Enfin, en mars 1851, il se rend compte « qu'il n'a plus au-; cune raison de ne pas agir, si ce n'est la contradiction de la chair et du sang et la vague crainte de faire une faute, là oii toute sa lur mière lui montre qu'il n'y a pas de faute ». Il se décide donc. Lui-même a raconté plus tard comment, assistant, pour la dernière fois, à un office anglican à côté de M. Gladstone, il lui dit juste avant le service de la communion : « Je ne peux pas plus longtemps com-

munier dans l'Eglise d'Angleterre » ; puis, se levant et lui posant la main sur l'épaule : « Venez » . M. Gladstone demeura, Manning s'en alla. C'était la séparation des routes.

Peu de jours après, le 6 avril 1851, Manning faisait son abjuration, avec son ami Hope, et était reçu dans l'Eglise romaine par Mgr Wiseman.

Manning s'en va courageusement, sans regarder derrière lui tout ce qu'il abandonne, avec le sentiment, dit-il, qu'il sacrifie « tout ce qui lui a jamais rendu l'existence chère », que « sa vie est finie », et qu' « il n'a plus qu'à couler à fond et disparaître ». Il ne se doute pas alors que Dieu lui réserve, dans sa nouvelle Eglise, un rôle plus considérable et plus éclatant, même au point de vue humain, que celui qu'il eût pu jamais avoir dans l'Eglise établie.

Chez les anglicans, la perte de Manning parutune catastrophe presque égale au départ deNewman. Gladstone, désespéré, écrivait:

« Il me semble que j'ai perdu mes deux

yeux )). Cette conversion en détermina beaucoup d'autres. Ce fut un exode qui dépassa encore celui de 1845. De telles conquêtes apportaient une grande force à l'Eglise catholique, en Angleterre: apport d'autant plus précieux qu'à ce même moment cette fbrce était mise à l'épreuve dans une crise redoutable.

Depuis quelques années, Rome, en présence du réveil du catholicisme en Angleterre, songeait à rétablir, à la place des vicaires apoptoliques, une hiérarchie épiscopale régulière. On ne supposait pas que cette mesure d'organisation intérieure, qui n'intéressait que les catholiques, pût susciter aucune difficulté dans un pays de liberté religieuse. Aussi est-ce en pleine sécurité qu'en septembre 18S0, le Pape publia un bref divisant l'Angleterre en treize évêchés. Wiseman était nommé cardinal en même temps qu'archevêque de Westminster. Tout à la joie de cette résurrection de l'ancienne Eglise d'An-

gleterre, le nouveau cardinal envoya, de Rome où le Pape l'avait mandé, une lettre pastorale dans laquelle il entonnait un véritable chant de triomphe.

Mais, aussitôt qu'ils sont connus outre Manche, le bref et la lettre pastorale y provoquent une formidable explosion de colère.

On veut y voir une bravade insultante du Pape prenant possession de TAngleterre et la divisant en nouveaux diocèses comme si les anciens ne subsistaient pas toujours. Aux clameurs de la presse, le premier ministre, lord John Russell, fait écho dans une lettre publique oii il dénonce, en termes qui sont plus d'un journaliste que d'un chef de gouvernement, « l'agression du Pape ». Presque tous les évêques anglicans envoient des adresses à la Reine pour la supplier de « déjouer cette usurpation ». Dans les rues, les prêtres sont insultés, et la populace brûle en effigie le Pape et le cardinal. C'est à se croire revenu aux jours de la Conspiration des Poudres.

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