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Wisemaii, parti de Rome sans se douter de la tempête qui allait éclater, trouve, à son débarquement en Angleterre, l'opinion déchaînée et les catholiques à ce point effarés que plusieurs d'entre eux, — de ceux qui n'ont pas encore dépouillé les habitudes prises aux siècles de persécutions — lui conseillent de ne pas affronter ces colères et de disparaître pendant quelque temps.
Le cardinal écarte résolument ces avis timides et, montrant, de l'attitude qui convient à l'Eglise dans un pays libre, une intelligence que sa première éducation romaine aurait pu ne pas lui donner, il décide de s'adresser tout de suite et directement à l'opinion elle-même. Quelques jours lui suffisent pour rédiger une brochure portant ce titre : Appel au peuple anglais.
L'accent en est ému et digne, l'exposition habile, à la fois insinuante et fière, ménageant l'opinion sans s'abaisser, réfutant l'une après l'autre toutes les accusations qui ont égaré le public, mettant patiemment en
118 TROISIÈME CONFiaiENCE
lumière leur sottise, non sans laisser percer parfois une sorte d'ironie attristée.
L'effet en est décisif. Les gens de bonne foi sont retournés ; les autres embarrassés et un peu honteux commencent à battre en retraite. La bataille est gagnée. Cela n'empêche pas sans doute le vote d'un bill qui frappe d'une amende toute personne usurpant le titre d'un des sièges épiscopaux.
Mais le vote se fait sans entrain et avec le sentiment qu'il n'en sortira pas grand'chose. En effet, le bill sera abrogé, vingt ans plus tard, sans avoir été jamais appliqué.
Heureux des résultats obtenus par cette rencontre directe avec le public, Wiseman saisit volontiers toutes les occasions de s'en rapprocher davantage. Il est persuadé, comme le sera aussi son successeur Manning, que l'une des faiblesses des catholiques anglais était l'éloignement oii ils se trouvaient, depuis trois siècles, de la vie sociale et intellectuelle de la nation. De là son empressement à faire, devant les audi-
toires les plus divers, des conférences sur des sujets étrangers aux choses religieuses : art, science, économie sociale, hygiène, réformes philanthropiques. « Montrons aux protestants, disait-il, que nous pouvons, aussi bien qu'eux, donner au public un régal intellectuel, et que nous ne nous intéressons pas moins qu'ils ne le font aux progrès du peuple ». Son succès de conférencier lui vaut une sorte de popularité, et un catholique notable lui écrit que « ses conférences font plus, mille fois plus, que toutes les controverses du monde, pour gagner le cœur de la vieille Angleterre ».
Dans cette lutte contre les préventions un moment exaspérées de l'opinion anglaise, Wiseman avait, en Newman, un auxiliaire puissant. Celui-ci n'était pas, comme les catholiques de naissance, accoutumé à l'impopularité : il en souffrait davantage, mais se sentait de taille à l'affronter. En 1851, il
fait, à Birmingham, neuf conférences sur la « situation des catholiques en Angleterre ».
« Je vais rechercher, dit-il dès le début, pourquoi, dans cette nation intelligente, il se fait que nous, catholiques, soyons si méprisés et si haïs par nos propres concitoyens ». Il ne le prend pas sur le ton plaintif et humilié. C'est de haut, au nom de la justice et du bon sens, qu'il dénonce l'étrange état d'esprit de ses compatriotes, la sottise et l'odieux de leurs préjugés et de leurs haines, la prodigieuse ignorance qui a permis à ces préjugés et à ces haines de se développer. L'ironie domine, cette ironie terrible où Newman excelle quand il s'y laisse aller et à laquelle il n'a jamais donné plus libre cours. Il s'y mêle même, cette fois, je ne sais quoi d'un peu amer, douloureux, irrité, qui disparaîtra chez lui dans quelques années. Les protestants ressentent vivement le coup qui leur est porté. Ils n'étaient pas accoutumés qu'un catholique leur parlât sur ce ton, et Newman n'était pas de ceux
qu'ils pouvaient feindre de ne pas entendre.
C'est vers cette même époque que Newman fut sollicité de mettre sur pied l'Université catholique de Dublin, dont il fut nommé recteur. Dans cette tâché difficile, si quelqu'un pouvait réussir, c'était lui. Il s'y donna avec grand zèle. Mais, pour les évêques irlandais qui l'avaient cependant appelé, il restait un Anglais, un ancien protestant et un Oxfordman, autant de causes d'antipathie, de suspicion et de jalousie. De là des mauvaises volontés plus ou moins sourdes qui entravèrent l'action du recteur.
Celui-ci n'en poursuivit pas moins son effort pendant sept années ; mais il dut, à la fin, se déclarer vaincu et résigner ses fonctions, au grand dommage de l'Université de Dublin, qui ne cessa depuis lors de végéter. 11 se retira dans son cher Oratoire d'Egbaston, près Birmingham, où il fonda une école classique, destinée aux enfants de bonne famille, entreprise plus modeste où du moins il n'était pas entravé.
Newman n'était pas le seul des convertis de la grande fournée de 184S dont Wiseman appréciât le concours. Le prélat donnait le plus affectueux appui au P. Faber, devenu le supérieur de l'Oratoire de Londres. Il n'était pas jusqu'à Ward, laïque, marié et quelque peu excentrique, qu'il ne trouvât moyen d'utiliser ; à la surprise de plusieurs, il le chargea d'enseigner la théologie dans le plus important séminaire d'Angleterre.
Mais c'est surtout l'un des convertis du dernier exode, Manning, que le cardinal se montra impatient d'employer. En moins de deux mois et demi, il lui confère tous les ordres, y compris la prêtrise. Le nouveau prêtre, envoyé à Rome pour compléter sa formation théologique, y conquiert aussitôt la faveur et la tendre affection de Pie IX.
Pendant trois années, il se partage entre l'étude à Rome, durant la saison froide, et un apostolat, déjà fort efficace, en Angleterre, pendant l'été. Puis il revient se fixer à Londres où, sur le désir de Wiseman, il
fonde une communauté de prêtres séculiers, destinée à apporter à Faction épiscopale un concours que le cardinal se plaignait de n'avoir pas trouvé chez les nombreuses congrégations qu'il avait contribué à rétablir ; cette communauté est aussitôt chargée d'une mission dans un des quartiers les plus déshérités de Londres.
De Rome, Pie IX ne perdait pas de vue celui qu'il avait pris tout de suite en gré, et, non sans indisposer les chanoines, il le nommait d'autorité prévôt du chapitre de Westminster. Le nouveau prévôt, chaque jour plus avant dans la confiance de Wiseman, se voit appelé par lui à participer à la direction générale du diocèse. Les deux hommes cependant ne se ressemblent guère : d'une part, le cardinal, avec sa corpulence, son mélange de bonhomie et de somptuosité, son imagination toujours en mouvement, son exubérance, son esprit ouvert au point d'être un peu dispersé, son inaptitude administrative; d'autre part, Manning, avec sa mai-
greur ascétique, sa distinction froide, sa volonté puissante et fixe, son autorité un peu impérieuse, ses dons d'homme d'Etat et de diplomate. Mais, s'ils se sentaient parfois peu à l'aise ensemble, tous deux reconnaissaient le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre. Avant peu, du reste, il sera visible que, dans cette collaboration, la volonté maîtresse n'était pas celle du personnage le plus élevé en situation.
Si importante que fût déjà l'action générale de Manning, l'action individuelle qu'il exerçait comme confesseur, directeur, consulteur des consciences ébranlées, n'était pas moindre. Telle était la part prise par lui aux conversions devenues de plus en plus nombreuses, que certains l'appelaient « l'apôtre des gentils ». Comme Newman, cependant, il se faisait une loi de garder une grande réserve vis-à-vis de ses anciens amis, et il n'allait à eux que quand eux-mêmes faisaient les premiers pas. La conversion la plus considérable à laquelle il est alors mêlé, est celle
de l'archidiacre Robert Wilberforce, frère d'un des membres les plus en vue de l'épiscopat anglican. Dans cette famille, si honorablement fameuse dans le monde protestant, tandis que l'éveque restait un adversaire passionné de l'Eglise romaine:, trois de ses frères suivaient de près Manning dans le catholicisme, et plus tard l'éveque devait voir encore, avec douleur et colère, sa fille et son gendre passer à l'Eglise ennemie, si bien qu'aujourd'hui, des descendants de l'ancien Wilberforce, chef de ce qu'on appelait, au commencement du xix® siècle, le « parti des saints », le plus grand nombre est devenu catholique. Par son talent, par sa situation sociale et par son autorité morale, Robert Wilberforce pouvait être, pour l'Eglise romaine, une conquête presque égale à celle d'un Newman et d'un Manning ; malheureusement, il mourait de la fièvre, à Albano, quelques semaines avant de recevoir la prêtrise.
Dans la vieille Angleterre d'Henri VIII et
d'Elisabeth, le catholicisme, naguère si déprimé, si inerte, si humilié, gagnait ainsi chaque jour en vie, en nombre, en importance, en prestige. Dès 18S1 et 1852, dans deux sermons retentissants, Newman avait célébré, avec une émotion triomphale, ce renouveau inattendu, merveilleux, qu'il appelait « le second printemps de l'Eglise d'Angleterre ». « On prétendait, disait-il, que le passé ne revient pas. Eh bien, le passé est revenu. Ce qui était mort est de nouveau vivant. L'Eglise anglaise avait été, puis elle avait cessé d'être, et voilà qu'elle revit... Le passé va donc revenir, le tombeau va s'ouvrir ». Et alors s'échappait de ses lèvres un chant de victoire et d'amour pour lequel la langue ordinaire lui paraissait trop froide : il empruntait les brûlantes paroles du Cantique des Cantiques. L'auditoire était transporté, et Wiseman, qui était présent, ne pouvait retenir ses larmes qui coulaient abondantes.
Je voudrais n'avoir plus maintenant qu'à
constater la réalisation de ces brillantes espérances. Pourquoi faut-il que des progrès, si magnifiquement commencés, aient été, non pas sans doute arrêtés, mais ralentis, entravés par les divisions de ceux qui en devaient être les principaux instruments ? Triste chapitre d'une histoire par d'autres côtés si consolante, qu'il me faudra raconter dans la prochaine conférence.
Les divisions entre Catholiques
Les divisions entre Catholiques
Jusqu'à présent je n'ai eu à vous raconter que la consolante histoire de la renaissance et des progrès du catholicisme en Angleterre. Aujourd'hui ma tâche est moins agréable. Il me faut appeler votre attention sur les ombres qui ont, pour un temps, terni ce lumineux tableau ; il me faut vous parler des fautes qui ont empêché les catholiques de tirer, des conquêtes faites, tout le profit qu'ils devaient en attendre. Convenait-il de jeter un voile sur ces misères ? Je ne Tai pas pensé. L'histoire, en matière religieuse, comme en toute autre, n'est vraiment instructive et probe qa'à la condition de ne rien cacher. Et même, plus encore que le récii des succès, celui des fautes est fécond en enseignements.
Le mal vint des divisions qui éclatèrent parmi les catholiques. Les premières se produisirent entre les anciens catholiques et les nouveaux. Les anciens, dont je vous ai déjà signalé l'état d'esprit, se méfiaient des convertis et ne voyaient pas sans ombrage la faveur extraordinaire avec laquelle les traitait Wiseman. Cette opposition tourna vite en une lutte personnelle et mit aux prises, dans Tentourage immédiat du cardinal, deux personnages considérables, Msi^Errington et Manning. Le premier, coadjuteur de Wiseman avec succession future, était un prélat de vie grave, administrateur exact, mais esprit absolu, étroit, imbu des vieilles idées et plein de préventions contre les convertis. Il s'était flatté que, grâce au laisser aller du cardinal dans les questions d'affaires, il serait pleinement maître de toute la partie administrative qui lui paraissait ressortir à ses fonctions, et il comptait •en user pour faire échec aux nouveaux venus. Mais Wiseman, jaloux de son autorité, ne
l'entendait pas ainsi, et, sentant le besoin, pour résister à son coadjnteur, d'une volonté plus ferme que la sienne, il s'appuya sur Manning. De là, entre les deux personnages, une lutte qui devint vite assez âpre et qui devait se prolonger pendant plusieurs années , absorbant des activités et des énergies qui eussent pu être mieux employées. Manning s'en rendait compte. « Remerciez Dieu, écrivait-il à un ami, que les protestants ne sachent pas que la moitié de notre temps et de nos forces est perdue en contestations inter domesticos ftdei ».
Errington, de la meilleure foi du monde, dénonçait, derrière la gravité hautaine de Manning, un esprit d'intrigue et de domination, et l'accusait de vouloir imposer aux catholiques anglais des nouveautés répugnant à leurs traditions. Avec une égale sincérité, Manning montrait, dans le coadjuteur, la personnification « d'une espèce abaissée du catholicisme anglais, national et antiromain », dont le triomphe déferait tout
l'ouvrage de Wiseman. Errington se sentait plus ou moins ouvertement soutenu par une bonne partie de l'ancien clergé, dont plusieurs évêques, et trouvait des alliés jusque parmi les familiers les plus proches du cardinal. Manning avait surtout pour lui la confiance de Wiseman, dont il était obligé de soutenir la volonté devenue chancelante par l'effet de l'âge ; il avait aussi la faveur lointaine du Pape.
La contestation se trouva bientôt portée à Rome. Le préfet de la Propagande, choqué de certaines incorrections canoniques de Wiseman, se montra d'abord plutôt favorable à Errington. Mais Manning se défendit et attaqua son adversaire avec autant d'énergie que d'habileté, insistant principalement sur ce que le triomphe du coadjuteur serait un grave échec aux idées romaines. Errington, au contraire, fut maladroit et obstiné, se refusant aux transactions qu'on lui proposait, décourageant ceux qui eussent voulu le ménager, si bien qu'à la fin, Pie IX, par une
mesure qu'il qualifia lui-même de coup d'Etat, lui enleva sacoadjutorerie et son droit de succession future. C'était une pleine victoire pour Manning, dont la situation fut ainsi affermie et grandie auprès de Wiseman : celui-ci, d'ailleurs, vieilli et fatigué, ne demandait qu'à finir en paix et s'en remettait plus que jamais, pour toutes les affaires importantes, au collaborateur qui venait de mener et de gagner cette longue bataille.
Cette première victoire n'était que le prélude d'une seconde, plus importante encore.
Wiseman mourut en 1865. Le chapitre, appelé à désigner trois candidats pour sa succession à l'archevêché de Westminster, présenta deux évêques en fonction et Errington. Pie IX fut irrité de cette dernière désignation et nomma motu proprio Manning, n'hésitant pas à faire de l'ancien archidiacre anglican, converti de la veille, le chef de l'église catholique d'Angleterre. « Je me suis senti vraiment inspiré de vous nommer, lui racontait-il plus tard, et je croyais toujours
entendre une voix me dire : Place-le là ; place-le là ».
. Comment cette nomination serait-elle prise ? N'avait-on pas à craindre, sinon des révoltes, du moins des bouderies? A leur grand honneur, les opposants de la veille se soumirent et apportèrent un concours loyal à l'archevêque que leur imposait la volonté papale. Quant à Errington, il s'honora par la dignité silencieuse de sa retraite. Manning aida à cet apaisement par Thabile modération de son attitude. Après avoir été si ardent, si âpre dans la lutte, il se montra modeste et conciliant dans le triomphe.
D'ailleurs, avec le temps et avec l'arrivée de générations nouvelles, les vieilles préventions des catholiques de naissance s'éteignaient peu à peu. Mais, pour une cause de division qui tendait à disparaître, une autre commençait à se montrer, plus générale et plus redoutable : c'était ce qu'on appela alors, dans le monde religieux : la question du « libéralisme ».
Ce mot de libéralisme avait l'inconvénient de ne pas présenter par lui-même de signification bien déterminée. Aussi lui donnaiton des sens fort différents, les uns entendant sous ce vocable, des idées louables ou, en tous cas, inoffensives, les autres des thèses condamnables aussi bien au regard de la raison qu'au regard de la religion. Cela n'était pas sans jeter quelque confusion dans les controverses qui, durant la seconde moitié du dernier siècle, passionnèrent le monde religieux et le monde politique. La vérité est que, dans tous les pays, deux écoles ou tout au moins deux tendances se trouvaient alors en présence. D'un côté, des croyants, inquiets du désaccord qui semblait se produire, sur des questions de liberté politique et scientifique, entre certaines aspirations contemporaines et la forme souvent donnée à la doctrine catholique, se demandaient s'il n'y avait pas là seulement un
malentendu, et si, tout en demeurant fidèle à ce qu'ily avait de substantiel dans la foi, on ne pouvait pas présenter celle-ci sous une forme qui ne fournît plus prétexte à ce désaccord. D'autres croyants, au contraire, choqués et effrayés de ces nouveautés, ne voyaient, dans l'inquiétude des esprits, qu'une raison d'affirmer tout ce qui contredisait le plus directement ce qu'ils jugeaient être une révolte orgueilleuse de la pensée moderne.
Que, des deux côtés, dans l'entraînement de la polémique, il y ait eu, dans des proportions variables que je ne prétends pas ici déterminer, un mélange de vérité et d'erreur, de clairvoyance et d'aveuglement, c'est ce que l'histoire de l'Eglise noUs montre s'être presque toujours produit dans les controverses de ce genre. Le temps seul pouvait faire le départ, dégager ce qu'il importait de conserver des formes traditionnelles et ce qui pouvait être admis des nouvelles aspirations.
En Angleterre, dans les deux écoles, ceux
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qui parlaient le plus haut étaient, comme toujours, les esprits les plus extrêmes. Du côté des libéraux, Acton, Simpson et les autres rédacteurs de la revue le Rambler^ polémistes habiles et érudits consommés, ne se contentaient pas de réagir contre des thèses rétrogrades ; ils prenaient une opinion d'autant plus en gré qu'elle était plus contraire à la tradition ; tout ce qui venait de Rome leur paraissait a priori vieilli et démodé. Leur revue, qui avait tout de suite pris une place importante dans le monde intellectuel, mérita plus d'une fois, par ses témérités, le blâme des évêques. Dans le camp opposé, d'autres esprits, également excessifs, leur tenaient tête, notamment Ward, dans la Revue de Dublin. Sa dialectique outrancière semblait prendre plaisir à violenter toutes les aspirations libérales.
Venu au catholicisme par dégoût de l'anarchie doctrinale du protestantisme, il opposait au mal de l'indépendance intellectuelle, le bienfait de ce qu'il appelait la (c captivité in-
tellectuelle » . Il rêvait d'une dictature pontificale, tranchant d'autorité, à chaque moment, toutes les questions où se débattait la pensée moderne, réduisant le rôle du croyant à attendre et à enregistrer ces décisions toujours infaillibles. « Mais enfin, il y a une limite, objectait un de ses amis ; vous ne voudriez pas de nouvelles décisions tous les mois? ». — « J'aimerais, répondit-il, recevoir, chaque matin à déjeuner, avec mon Times, une nouvelle bulle papale ».
Ajoutons tout de suite que Ward, qui était un esprit très sincère et très droit, devait confesser, à la fin de sa vie, qu'il avait été « beaucoup trop loin »,
Si le conflit n'eût mis aux prises que ces esprits excessifs, le mal eût été limité.
Malheureusement des hommes de plus haute autorité allaient s'y trouver mêlés. Newman, qui s'était toujours prononcé contrcle « libéralisme » en matière religieuse, c'est-à-dire,
comme il le précisait lui-même, contre le latitudinarisme dogmatique, et qui prof essait un grand respect pour l'autorité ecclésiastique, ne cachait pas sa désapprobation des témérités du Rambler ; sur là demande des évêques, il essaya, sans succès il est vrai, d'y mettre un terme. Mais les exagérations deWard lui déplaisaient également, moins encore pour lui-même qu'à cause du mal qu'elles pouvaient faire à des âmes inquiètes dont il recevait les confidences. Ayant au plus haut degré l'intelligence pénétrante et sympathique de leurs difiicultés, il craignait tout ce qui pouvait les effaroucher et les rebuter. Cette sollicitude n'était pas sa particularité la moins remarquable ; c'est elle qui donne, en beaucoup de circonstances, le secret d'une attitude parfois mal jugée.
Newman désirait donc rester à l'écart d'une controverse où il donnait tort aux uns et aux autres. Mais, des deux côtés, on dési rait se couvrir d'une si grande autorité, on
sollicitait son approbation, on lui demandait de se prononcer, on cherchait à le compromettre; et, des deux côtés, on était mécontent de sa réserve. Les libéraux mettaient en doute son courage ; les ultras, son orthodoxie. Ces derniers croyaient découvrir, dans le déplaisir manifeste que lui causaient certaines exagérations, une tendance à « minimiser » le dogme. Les ménagements qu'ils lui voyaient garder, par souci des âmes, à l'égard des libéraux, leur donnaient occasion d'insinuer qu'il était leur complice, et ils en venaient à le rendre responsable des témérités qu'à ce moment même il blâmait et cherchait à empêcher. Newman, disposé, par nature, à se refermer sur lui-même quand il se sentait mal jugé, ne s'inquiétait pas toujours de prévenir, par ses explications, de telles accusations. Il n'admettait pas qu'on l'obligeât à se laisser classer dans un parti et à trancher, par une affirmation sommaire, des questions qu'il estimait très complexes.
Ce qui donna une gravité particulière à
ces suspicions, c'est qu'elles ne restèrent pas confinées chez quelques personnages de second rang, mais que Manning s'y laissa gagner. Ainsi commença, entre les deux grands convertis, dont l'accord eût pu être si fécond, le plus déplorable des antagonismes.
Manning, sorti de l'Eglise anglicane parce qu'il Tavait vue incapable de décider de la foi et de la discipline, s'était trouvé tout de suite conduit à insister sur le principe d'autorité du catholicisme. Il ne croyait pas qu'on pût aller trop loin dans cet ordre d'idées. Il ne manquait pas une occasion d'exalter le pouvoir temporel du Pape, de proclamer, non seulement contre les protestants, mais contre certains catholiques qu'il jugeait trop tièdes, ce qu'il croyait être la pure doctrine romaine.
Loin d'être préoccupé, comme Newman, de ne pas rebuter certains esprits de frontière, il se faisait un devoir de conscience et un point d'honneur d'affronter les préjugés de ses compatriotes en leur présentant ce qui
les heurtait le plus dans les thèses ultramontaines. Ainsi se faisait-il un renom d'intransigeance dont s'étonnaient ceux de ses anciens amis anglicans qui l'avaient connu autrefois si mesuré. « Maintenant, disait Gladstone, on le cite toujours comme l'ultra des ultras ».
Il se faisait honneur de ce renom, l'attribuant à ce qu'il « n'avait pas voulu rabattre, fût-ce d'un demi-ton, aucune des vérités impopulaires » qu'il était « de son lot » d'enseigner. Cet état d'esprit le portait à beaucoup d'indulgence pour les exagérations de Ward et le disposait au contraire à mal juger la réserve de Newman.
Entre Newman et Manning, d'ailleurs, il n'y avait pas seulement divergence d'idées ; il y avait aussi radicale dissemblance de natures. N'est-ce pas Newman qui expliquait, par le contraste des caractères, les différends élevés entre l'affectueux, le tendre saint Grégoire de Naziance, et saint Basile, rhomme des fermes résolutions et des œuvres rudes ? Même opposition entre New-
man et Manning : l'un, penseur subtil, plus occupé du monde invisible que du visible, apte à comprendre les états d'âme différents du sien, infiniment pitoyable aux perplexités des consciences d'autrui; l'autre, homme d'action, ne voyant dans les idées que des bases d'opération, esprit élevé, sincère, courageux, mais absolu, facilement impérieux, porté à traiter en adversaire quiconque suivait une direction différente ; tous deux d'intention très droite, étrangers à toute jalousie mesquine, à toute ambition vulgaire, mais tous deux ayant malheureusement cette sensibilité qui rend les divergences plus douloureuses et fait, du moindre antagonisme ^ une blessure du cœur.
Ayant pris Newman en défiance, convaincu que son influence était dangereuse, Manning se fit un devoir de le discréditer à Rome et de l'annuler en Angleterre. A la nouvelle de la conversion de Newman, l'un des plus brillants esprits du clergé anglican, celui qui devait être le doyen Stanley, s'étaitécrié avec
désolation : « Après tout ce qu'a fait Newman anglican, on ne saurait dire ce que, s'il vit, peut faire un Newman romain ».
Deyait-on supposer que ce serait du côté catholique qu'on s'appliquerait à l'empêcher de rien faire ?
Pour agir à Rome, Manning a dans sa main un prélat de la curie, assez avant dans les affections et la familiarité de Pie IX, Ms^ Talbot, pieux, très dévoué au Saint- Siège, mais d'un esprit étroit, passionné, assez mal équilibré et qui devait finir peu après dans une maison de santé. Par ce porte-parole, il fait présenter Newman comme étant « devenu le centre de ceux qui tendent à rabaisser le Saint-Siège, qui sont antiromains, froids sur le pouvoir temporel, nationaux, critiques des dévotions catholiques ». « Je crains, ajouta-t-il, un catholicisme anglais dont Newman est le plus haut type n.MP Talbot renchérit encore sur ces imputations, et il va jusqu'à écrire cette phrase qu'on ne relit pas aujourd'hui sans
une douloureuse stupéfaction : « Le docteur Newman est l'homme le plus dangereux de l'Angleterre ». Sur ces informations, Pie IX en vient à croire Newman plus ou moins infecté des idées qu'à ce moment même il réprouve dans le Syllabus et l'Encyclique Quanta cura.
Même soin chez Manning de contrecarrer, en Angleterre, toute action religieuse de Newman. Ainsi fait-il dans une question qui tenait particulièrement au cœur de ce dernier et qu'on ne peut bien apprécier qu'en tenant compte des circonstances toutes particulières oti se trouvent les catholiques anglais. Depuis 1854, par suite de Tabolition des test, l'accès des grandes universités nationales d'Oxford et de Cambridge n'était plus fermé aux catholiques, et ceuxci se montraient disposés à user de la faculté qui leur était ainsi offerte de faire cesser lune des infériorités sociales dont avaient jusqu'alors souifert leurs enfants. Newman eût préféré, pour ses jeunes coreligion-
naires, une haute éducation purement catholique ; il l'avait bien montré par ses efforts pour donner vie à l'université de Dublin.
Mais les faits avaient démontré que, pour le moment, rien n'était possible en ce genre.
Dès lors, en présence des dispositions des familles, l'important lui paraissait être de prendre des mesures pour sauvegarder l'âme des jeunes catholiques qui iraient aux universités nationales. De là lui vint la pensée d'établir, à Oxford, une maison de l'Oratoire qui servirait de centre religieux et de point d'appui à ces étudiants. Il lui souriait de rentrer ainsi dans son cher Oxford et d'y mettre, au service de sa foi nouvelle, le prestige qu'il y avait autrefois conquis.
En effet, Newman de nouveau à Oxford, cela seul serait un événement gros de conséquences. Que ne pouvaient pas en craindre les protestants, en espérer les catholiques ? Pusey avait compris le danger qui en résulterait pour son Eglise, et cherchait à détourner Newman de ce projet. L'idée était
au contraire bien vue de plusieurs évoques catholiques, notamment de celui de Birmingham dont dépendait Newman. Des laïques de marque donnaient leur concours et, grâce à eux, un terrain était acheté.
Manning se montra tout de suite très opposé à un projet qui lui paraissait à la fois un encouragement à la fréquentation, selon lui dangereuse, des universités, et une occasion offerte à Newman d'exercer une influence qu'il jugeait nuisible. Il dénonça à Rome cette fondation comme destinée à favoriser une sorte d' « anglo- catholicisme oîi l'esprit national anglais menaçait de prévaloir sur l'esprit romain » ; il fit si bien qu'il obtint delà Propagande et de l'épiscopat anglais, des déclarations portant que les catholiques devaient être détournés de la fréquentation des universités et que la fondation d'une maison de l'Oratoire à Oxford était inopportune. Repris quelques années plus tard, toujours avec l'appui deTévêque de Birmingham, le projet échoua de nouveau
devant Topposition suscitée parManning. Les deux fois, Newman, docile à l'autorité, se soumit sans hésitation, mais non sans tristesse, d'autant qu'il se rendait bien compte qu'au fond de la résistance de Rome il y avait, à son endroit, une défiance qu'il ne croyait pas mériter. Il n'ignora pas la part décisive prise par Manning à cette opposition et il en garda un douloureux ressentiment.
Manning, jusqu'à sa mort, malgré les vœux de plus en plus manifestes des catholiques anglais, se raidit sur cette question et fit maintenir le veto prononcé par l'épiscopat et par le Saint-Siège. La faillite lamentable, — faillite financière et morale, — de l'espèce d'université catholique qu'en 1874 il crut pouvoir, à lui seul, établir à Kensington, ne fit pas mollir sa résistance. Mais, aussitôt après sa mort, l'opinion contraire se fit jour avec tant de force que le Saint- Siège et l'épiscopat, ayant égard à la situation des catholiques anglais, sans ana-
logue avec celle des autres pays, décidèrent de laisser tomber l'interdiction ; les jeunes catholiques peuvent maintenant fréquenter les Universités nationales ; ils y ont été suivis par des étudiants ecclésiastiques, prêtres séculiers, jésuites et bénédictins; on vient même de fonder, avec l'autorisation de Rome, un collège de femmes à Cambridge. On a eu soin, il est vrai, d'établir pour les étudiants catholiques, à Oxford et à Cambridge, les centres d'action et de préservation religieuse qui paraissaient à Newman le correctif indispensable de la fréquentation universitaire. A l'épreuve, le mal redouté par Manning ne s'est pas produit ; la foi des jeunes catholiques n'a pas souffert, elle s'est même plutôt affermie, et la situation sociale des familles catholiques en a été améliorée. Les évêques sont aujourd'hui les premiers à se féliciter du résultat. Newman n'est pas là pour jouir de cette justification de ses idées. Est-ce afin de lui faire une sorte de réparation posthume que
la société d'études et de discussion, fondée par les étudiants catholiques d'Oxford pour se fortifier dans leur foi, a été appelée la « Société Newman » ?
J'ai devancé les événements pour suivre jusqu'à sa conclusion cette question des Universités. Revenons maintenant à la situation de Newman, vers 1864, au milieu des suspicions qui l'enveloppent. Suspicions d'autant plus douloureuses pour lui et fâcheuses pour la cause catholique qu'à, ce moment même un incident imprévu lui fait retrouver, auprès de ses compatriotes, le prestige qu'avait affaibli son passage à l'Eglise de Rome.
L'opinion protestante, très irritée de sa conversion, ou, comme on disait, de sa perversion, avait d'abord cru voir, dans les tâtonnements, dans les cojnbats intérieurs qui l'avaient précédée, une sorte de duplicité perfide, en harmonie du reste avec l'idée qu'elle était habituée à se faire des
catholiques. Pendant près de vingt ans, si douloureux qu'il fût à Newman d'être ainsi jugé dans son pays, il s'était tu. Un jour vint cependant oti, accusé publiquement, dans une brochure, d'un manque de sincérité qu'on déclarait être la caractéristique générale du clergé romain, il bondit sous l'outrage ; il crut devoir à lui-même, et surtout devoir à son Eglise, de se défendre.
Il est pris à l'improviste et n'a pas sous la main des matériaux préparés à l'avance ; peu lui importe. La rapidité de son travail est prodigieuse. De semaine en semaine, il fait paraître les chapitres successifs de ce qu'il appelle : Apologia pro vita sua^ et il se trouve que ces pages, écrites à la volée, forment un livre incomparable, l'un des chefs-d'œuvre de la littérature anglaise, et surtout la plus pénétrante et la plus émouvante des autobiographies religieuses. Le début, où il prend à partie son calomniateur, est une merveille d'ironie vengeresse, mais, aussitôt après, il s'élève en une région
OÙ ne parvient plus ce ressentiment, et alors, dans la vérité palpitante de son émotion, il nous livre le secret de son âme, nous raconte les origines de ses premiers doutes, les dramatiques angoisses qui les ont suivis, les étapes de son ascension progressive vers la pleine lumière. Commencé en œuvre de combat, le livre se termine sur une note sereine et attendrie, hommage reconnaissant aux fils spirituels qui ont consolé le maître dans les épreuves d'après sa conversion, souvenir ému et toujours affectueux des anciens amis dont il est maintenant séparé.
VApologia produit un effet extraordinaire.
La parole de Newman va au cœur des Anglais et, d'un seul coup, retourne l'opinion. Par son génie, et surtout par sa sincérité, par la beauté devenue visible et lumineuse de son âme, il accomplit ce tour de force de faire comprendre, admettre, par une opinion furieusement prévenue contre le papisme, l'honorabilité, la légitimité des
motifs qui l'y ont conduit. Des accusations portées contre lui, rien ne subsiste. Après avoir été pendant vingt ans presque disqualifié, il retrouve, auprès de ses compatriotes protestants, une faveur qui le suivra jusqu'à sa mort et qui lui survivra. L'Angleterre l'a réadmis pour toujours au nombre de ses enfants et de ceux dont elle s'honore le plus.
Le succès de \Apologia profitait au catholicisme. Quelque chose de la popularité reconquise par Newman, rejaillissait sur son Eglise. « J'ose dire, a écrit un biographe protestant, que ce livre a plus fait que tout le reste de la littérature religieuse de notre temps, pour abattre la défiance des Anglais à l'égard des catholiques romains ». Aussi n'est-on pas surpris de voir des catholiques se réjouir d'une victoire dont ils partageaient les profits ; tel le synode du diocèse de Birmingham qui votait une adresse à Newman
pour le remercier. Mais d'autres, dont était malheureusement Manning, loin d'être par là désarmés, regrettaient plutôt un succès destiné à augmenter une influence qu'ils croyaient dangereuse, et ils ne jugeaient que plus nécessaire d'entretenir et d'aviver les défiances qu'ils étaient déjà parvenus à éveiller à Rome.
Si secrètes que fussent leurs démarches, il finit par en transpirer quelque chose, et, en 1867, les insinuations dirigées contre Newman se retrouvèrent dans une correspondance de Rome publiée par un journal catholique de Londres. La publicité de l'attaque eut du moins ce résultat de provoquer une protestation également publique. Deux cents laïques, comprenant à peu près tous les catholiques considérables d'Angleterre, signèrent une adresse à Newman où ils déploraient les attaques dont il avait été l'objet et proclamaient que « tout coup qui le touchait infligeait une blessure à l'Eglise catholique en Angleterre ». Manning ne
cacha pas à ses intimes combien cette démarche le mortifiait, mais il jugea prudent de s'associer dans une certaine mesure aux condoléances adressées à Newman. Auprès de M^ Talbot qui lui reprochait cette prudence comme une défaillance, il s'en excusait en disant que toute autre conduite diviserait les évêques dont plusieurs se rangeraient du côté de Newman, et fournirait une arme aux anglicans qui s'appliquaient à exploiter cette division.
Ce fut aussi sous l'empire de cette préoccupation que Manning fît alors proposer à Newman, par un ami commun, un échange d'explications qui mettrait fin à leur désunion.
Démarche très louable, si, en même temps qu'il sollicitait un rapprochement extérieur, l'archevêque cessait de desservir à Rome celui à qui il demandait de le traiter en ami. Or rien de pareil ; plus que jamais il se croyait en conscience tenu de ruiner une influence qu'il estimait dangereuse, New^ man qui, sans connaître la correspondance
de Manning avec Talbot, se doutait cependa,nt de la campagne menée contre lui, repoussa assez durement les ouvertures qui lui étaient faites, disant que ce qui s'était passé depuis quatre ans avait éveillé en lui, à l'égarçl de Manning, une défiance dont il ne pouvait se défaire.
Hélas ! de cet essai de rapprochement, les deux grands convertis dont l'accord eût été si fécond, sortaient plus séparés que jamais.
Les graves questions, débattues aux approches du concile du Vatican, fournirent de nouveaux aliments à ces divisions. Dieu me garde de réveiller les controverses auxquelles le concile a mis fin par une décision qui s'impose à tous les catholiques ! Je n'y toucherai qu'au point de vue historique et dans la mesure oîi m'y oblige mon sujet. En Angleterre comme ailleurs, la lutte s'était engagée entre ceux qui poussaient à la définition et ceux qui en contestaient Topportu-
nité. Et, dans les deux camps, à côté de ceux qui traitaient cette question alors libre avec mesure et convenance, étaient des esprits excessifs qui compromettaient leurs thèses par des témérités ou des exagérations. D'une part, les anciens rédacteurs du Rambler, non contents de discuter l'opportunité, S'attaquaient à l'infaillibilité elle-même, bafouaient l'autorité du pape, allaient Jusqu'à critiquer les décisions du concile de Trente. D'autre part, Ward et ses imitateurs semblaient prendre plaisir à effaroucher l'opinion en professant une infaillibilité fort différente de celle qui devait triompher au concile, infaillibilité à peu près illimitée, étendue aux moindres directions du pape, et ils dénonçaient quiconque hésitait à les suivre comme un minimiser, déloyal envers le Saint- Siège.
Newman se tenait en dehors de ces polémiques où tout lui déplaisait. Il n'aimait ni les idées ni le ton des anciens rédacteurs du Rambler ; depuis sa conversion, il s'était
plusieurs fois prononcé pour l'infaillibilité du pape ; mais, il entendait par là une infaillibilité s'exerçant dans des conditions strictement déterminées, telle que le concile la définira, et il déplorait les thèses excessives et provocantes de certains infaillibilistes ; comme j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, ces thèses l'effrayaient moins encore pour lui-même que pour les âmes de frontière dont il connaissait le trouble et dont il avait le souci, particulièrement pour certains anglicans qu'il savait être, en ce moment même, travaillés du désir de se rapprocher de la véritable Eglise. C'est là ce qui le portait à ne pas voir sans inquiétude un projet de définition qui lui paraissait compromis à Tavance par quelques-uns de ses défenseurs. Toutefois, aux amis qui l'interrogeaient, il se montrait préoccupé « moins de savoir s'il y aurait ou non définition, que de savoir quelle serait cette définition », et il déclarait que « si cette définition était faite, il n'aurait aucune difficulté à l'accepter ».
Si réservé que voulût demeurer Newman, sa façon de voir ne laissait pas d'être connue ; elle fournissait matière aux attaques de ses censeurs et marquait plus encore sa divergence d'avec Manning. Celui-ci, en effet, dans son zèle pour l'infaillibilité, ne croyait guère que ses défenseurs pussent aller trop loin et il se montrait au moins indulgent pour les exagérations qui inquiétaient Newman. Plus avant que jamais dans la confiance de Pie IX, il était convié à prendre une part importante aux préparatifs du concile, tandis que Newman, qu'on s'était attendu d'abord à voir appeler à Rome comme consultor^ était laissé à l'écart et demeurait spectateur silencieux et un peu chagrin, d'autant que, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'indiquer, l'une des faiblesses de ce grand esprit était une susceptibilité douloureuse à l'égard de ceux qu'il aimait et qu'il voulait servir. Toutefois ce qui le préoccupait beaucoup plus que ses griefs personnels, c'était le souci du mal qui pouvait être fait aux autres par les
exagérations qui se prétendaient assurées de triompher. Sous l'empire de ces sentiments, un jour qu'il était particulièrement ému, il ne put se retenir, non d'intervenir dans la polémique publique, mais d'épancher ses tristesses, ses inquiétudes, ses plaintes, dans une lettre intime à son évêque, avec l'abandon qu'autorisaient des relations de longue date très confiantes : il y marquait bien sa pensée dominante, lorsqu'il disait dans cette lettre : « Quant à moi personnellement, Dieu merci, je ne redoute là aucune épreuve ; mais je né puis m'empêcher de souffrir avec tant d'âmes qui souffrent ». Au grand chagrin de Newman, une indiscrétion inexpliquée livra aux journaux cette lettre dont son auteur disait qu'elle était une des plus confidentielles qu'il eût jamais écrites. Les adversaires s'emparèrent de cet incident, affectant de voir un manifeste de révolte dans ce qui n'était qu'une plainte secrètement versée au cœur d'un évêque.
L'heure vint enfin oii le concile se pro-
nonça, montrant une fois de plus comment, à travers les passions des hommes, s'exerce Tassistance promise par l'Esprit-Saint. La décision conciliaire ne fut pas la victoire d*un parti ; elle s'éleva bien au-dessus des rivalités de personnes et des querelles d'écoles. Si elle donnait tort à ceux qui avaient douté de l'opportunité d'une définition, elle ne donnait pas raison aux exagérations de leurs plus bruyants contradicteurs ; elle garantissait au contraire les consciences contre ces exagérations, en précisantes conditions et les limites dans lesquelles s'exerce l'infaillibilité.
« Que va faire le D'^ Newman? » se demandait, au lendemain de la définition, l'auteur d'une brochure. Pour Newman, une telle question ne se posait même pas. Il se soumit sans réserve et sans hésitation * Il se dit même satisfait de la définition et déclara « n'éprouver personnellement aucune difficulté à l'accepter ». Il s'employa à déterminer l'adhésion des hésitants ou tâcha de ramener les révoltés.
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Peu après, en 1874, quand Gladstone, cédant à un de ces emballements comme il en a connu dans sa vie, lance coup sur coup des pamphlets contre ce qu'il appelle le vaticanisme, quand il y soutient que, depuis la proclamation de l'infaillibilité, personne ne saurait appartenir à l'Eglise romaine sans renoncer à sa liberté morale et intellectuelle, sans mettre son loyalisme et son devoir de citoyen à la discrétion du pape, et qu'il est dès lors impossible d'être à la fois bon Anglais et bon catholique ; quand, en présence de l'opinion échauffée par ces diatribes répandues à plus de cent mille exemplaires, les catholiques se demandent si leur liberté récemment reconquise et leur paix religieuse ne sont pas en péril, vers qui se tournentils d'instinct, par qui sentent-ils le besoin "d'être défendus ? Sans doute plusieurs champions sont descendus dans la lice et ont bravement relevé le gant de ce puissant et iredoutable adversaire. Manning entre autres lui a riposté avec l'autorité de sa dignité et
de son talent. Mais c'est surtout de Newman qu'on attend la parole qui, à travers le tumulte, a le plus de chance de se faire écouter du public anglais. Ceux-là mêmes qui, naguère, lui en voulaient de son attitude avant et pendant le concile, ne sont pas les moins prompts à comprendre que nul n'est plus qualifié pour expliquer aux gens du dehors ce qu'a fait ce concile. Newman n'a pas un moment la tentation de bouder ceux qui l'avaient tenu à l'écart et en suspicion. Lui qui avait refusé d'entrer dans la lutte, quand il s'agissait de contredire des catholiques, n'hésite pas du moment où il faut repousser les adversaires de sa foi. Il publie donc, en réponse à Gladstone, un écrit considérable où il réfute ses attaques. 11 commence par en relever, avec une sévérité attristée, l'injustice et l'incompétence, non sans dire, en passant, leur fait à ceux de ses coreligionnaires dont le langage inconsidéré a fourni trop souvent prétexte à ces faux jugements. Puis, sous la forme la plus
intelligible à Tesprit anglais, s' efforçant de triompher des préventions par la loyauté de l'accent et la probité de l'argumentation, il explique et justifie les décisions du concile, sans les diminuer, mais en les dégageant d'imprudentes exagérations.
L'effet est considérable ; Gladstone a rencontré le contradicteur qui est le mieux en mesure de désarmer les passions qu'il a soulevées. Bientôt il ne reste plus rien de l'énorme tapage soulevé par les pamphlets contre le vaticanisme. Pie IX, .en dépit des préventions qu'on était parvenu à éveiller dans son esprit, reconnaît que « l'écrit de Newman fait du bien )> et qu'il « a complètement dissipé l'idée qu'on s'était faite de l'opposition de son auteur au Pape », Rome, mieux éclairée, commence donc à rendre justice à son fils dévoué et fidèle. Attendons encore quelques années, et justice plus complète sera faite, quand le Saint-Siège, par la voix de Léon XIII, appellera Newman à rejoindre, dans le Sacré Collège, Manning
que Pie IX y aura non moins justement fait entrer peu auparavant. En voyant ainsi revêtir de la même pourpre ces deux grands catholiques si différents, et pendant un temps si malheureusement divisés, on comprendra mieux comment, dans l'unité de la foi, de la soumission et du dévouement, l'Eglise admet à son service des façons diverses de penser et d'agir, et à quel point sa largeur de vues diffère des étroitesses et de l'exclusivisme de l'esprit de parti. C'est sur cette pensée, par cet enseignement salutaire, en présence de cette vision consolante d'union, de paix et de charité, que j'aime à terminer l'histoire d'une période oii j'ai eu trop longtemps à vous raconter de douloureux désaccords.
Les deux Cardinaux
ClNQUIEffi CONFÉRENCE
Les deux Cardinaux
Après avoir dû raconter, dans notre dernier entretien, la douloureuse histoire des divisions entre catholiques, j'ai hâte d'aborder un sujet plus consolant et de dire quel progrès s'accomplissait pendant et malgré ces divisions. Si les deux grands convertis en qui se personnifie forcément l'histoire du catholicisme anglais à cette époque, ne faisaient pas alors tout ce qu'ils eussent pu faire unis, ils n'en exerçaient pas moins, chacun de son côté, une action considérable et bienfaisante.
Manning d'abord. Dès le début de son épiscopat, il est apparu que s'il avait des supérieurs comme écrivain, comme orateur, comme penseur, il n'en avait guère comme homme d'action et de gouvernement. D'une
activité prodigieuse, d'une volonté qui ne se laisse jamais dévier ni abattre, souple et tenace, flexible dans les moyens, inflexible dans les desseins, il sait manier les hommes, les charmer et les dominer. Sous son impulsion, la vie catholique, déjà ranimée par Wiseman, fait de nouveaux progrès ; il multiplie les églises et les écoles ; non content d'augmenter le nombre de ses prêtres, il a le souci d'améliorer leur formation surnaturelle et sociale. Lui-même, se dépense sans compter ; pas une heure de ses journées qui ne soit employée au service de l'Eglise ; il est prompt à toutes les initiatives, publie des brochures, au besoin des livres, presque toujours écrits de circonstance, comme on en doit attendre de qui restait homme d'action même en faisant œuvre doctrinale. « Je me suis efforcé, disait-il sur la fin de sa vie, de ne me servir de plume et d'encre que comme de moyens pour atteindre une fin ». Prédicateur infatigable, chaque dimanche, conformément à l'annonce faite la veille dans le
Times, il parle dans une église, quelquefois dans deux ou trois, de préférence dans celles des quartiers pauvres.
Assumant toutes les responsabilités, attirant à lui toutes les affaires, il veut être le maître et n'admet dans son entourage que des instruments. Il ne tolérerait pas que quelqu'un fût auprès de lui ce qu'il a été auprès de Wiseman. De là, à l'égard des congrégations d'hommes qu'il trouve trop indépendantes des évêques, particulièrement à l'égard des jésuites, une méfiance qui, au premier abord, étonne chez un ultramontain si prononcé. Des laïques, il n'attend guère que des subsides ou un concours toujours subordonné. Y a-t-il lieu d'agir sur l'opinion, de traiter avec les hommes politiques, il en fait son affaire et s'en tire à merveille, donnant à tous l'impression qu'il est une puissance et qu'on doit compter avec lui. Il n'a pas de cesse que toute la presse religieuse ne soit entièrement dans sa main.
Dès le début, on est frappé de sa sollicitude
pour la partie la plus pauvre de son troupeau, particulièrement pour ces nombreux Irlandais noyés dans la masse protestante ou irreligieuse de l'immense cité ; il laisse voir, à ce sujet, un côté tendre et compatissant, qui n'est pas tout d'abord apparu dans sa physionomie un peu austère et impérieuse.
Quand on lui apporte quatre cent mille francs pour entreprendre la construction de la cathédrale qui manque à son diocèse, il se refuse, non sans causer plus d'un désappointement, à employer ainsi cette somme : il déclare plus urgent de multiplier d'abord les chapelles et les écoles des quartiers ouvriers. « Pas une pierre de la cathédrale ne sera posée, dit-il, tant que les âmes ne seront pas mises à l'abri dans l'Eglise spirituelle, car celle-ci est la véritable cathédrale de Westminster ».
Toutes les œuvres de philanthropie populaire intéressaient son zèle, et, contre TiVrognerie, il fondait une ligue organisée à peu près à la façon de TArmée du Salut. Dans
LES DEUX CARDINAUX i7o
les grandes processions que faisaient les ligueurs, à travers les rues de Londres, avec bannières, musiques, rubans distinctifs, l'archevêque marchait au milieu d'eux, protégé contre la foule par une troupe recrutée à ce dessein, qui fut bientôt fameuse sous le nom de « garde du cardinal », et ce n'était pas un contraste banal que celui de cette finej pâle, ascétique figure^ émergeant d'une multitude de visages d'ouvriers, rudes et colorés.
Dans les œuvres sociales, loin de s'efiFrayèr d'une collaboration avec des non-catholiques, l'archevêque en recherchait plutôt l'occasion. Gela se rattachait à l'une de ses préoccupations dominantes qui était de faire sortir les catholiques de l'isolement oti les avaient réduits plusieurs siècles de proscription:.
Une telle attitude n'allait pas sans inquiéter certains de ses coreligionnaires. Il s'en impatientait, et n'en suivait pas moins sa voie, persuadé qu'il servait ainsi la cause de son Eglise. « J'espère, écrira-t-il plus tard, avoir
aidé à mettre l'Eglise catholique en relations plus ouvertes avec le peuple et l'opinion d'Angleterre ». Dans une note trouvée après sa mort, il se plaint que les catholiques enfermés « dans leur sacristie » se soient trop souvent tenus en dehors des grandes entreprises sociales d'Angleterre, et en aient laissé l'honneur aux protestants. « Ce n'est pas, ajoute-t-il, que les catholiques refusent de propos délibéré, mais ils ne prennent pas la peine de connaître les choses, ou ils subissent le préjugé : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? ». Ou bien encore ils sont soupçonneux, se disant : « Qui sait si ce n'est pas une affaire de prosélytisme ? » et, finalement, ils continuent de vivre à leur aise, sans avoir conscience que Lazare gît à leur porte, tout couvert d'ulcères ».
Ce même désir de montrer les catholiques capables de s'intéresser à tout ce qui occupe leurs compatriotes, le faisait se prêter, dans l'ordre intellectuel, à des fréquentations qui
eussent surpris peut-être quelques-uns de ses amis romains ; ainsi fut-il l'un des membres assidus de la Société métaphysique qui réunissait chaque mois, pour discuter les problèmes les plus hardis, des hommes de toutes croyances et de toutes incrédulités.
Rien chez lui cependant du prélat mondain : il s'est fait une loi de vivre d'une vie tout ecclésiastique, avec ses prêtres et ses pauvres, se refusant aux réunions de société où il eût été très recherché et très goûté, aussi avare de ses instants avec les gens du mondé qu'il en est prodigue avec le populaire.
Peu à peu, par cette attitude, Manning a modifié l'idée que ses compatriotes s'étaient faite de lui, alors qu'il ne leur apparaissait que comme le champion, souvent agressif, de thèses intransigeantes. On lui savait gré, a dit un protestant, de ce que, « quoique ultramontain dans sa théologie, il parlait et écrivait toujours comme un Anglais sur les sujets non théologiques » Le comité de
iT8 CINQUIÈME CONFÉRENCE
l'Athenœum, club qui se piquait de réunir l'élite intellectuelle de l'Angleterre, l'inscrivait parmi ses membres. A Oxford, le collège oii il avait passé autrefois ses années d'étudiant, s'en faisait honneur aux jours de commémoration solennelle. Dans les sphères administratives, on s'habituait à considérer que l'archevêque avait sa place marquée dans toute commission oii s'étudiait quelque problème social, et il y siégeait parfois à côté du prince de Galles. Quand, en 1875, il fut nommé cardinal, la nouvelle fut bien accueillie, outre Manche, par les protestants eux-mêmes. « Je crois, lui écrivait Tun d'eux, qu'il y a peu d'Anglais, quelles que soient leurs opinions religieuses, qui ne regardent comme un témoignage très flatteur rendu à leur pays, que vous ayez été appelé à occuper une si haute situation ».
Durant ce temps, que faisait Newman?
Suspect à plusieurs, à demi disgracié, entravé
dans foutes ses initiatires, il menait, en son couvent d'Ëgbaston, au milieu de ses frères de l'Oratoire et des enfants de son collège, une vie de retraite, d'étude et de prière. Par plus d'un côté, cette vie allait à sa nature. Plus occupé des choses invisibles que des visibles, porté de tout temps à croire que sa vocation était d'être séparé des hommes pour être plus uni à Dieu, répétant volontiers que, dans tout l'univers, deux êtres seuls lui importaient, son âme à lui et Dieu qui l'a faite, il n'enviait pas à Manning le rôle que celui-ci jouait sur la scène du monde, et auquel, du reste, il n'eût pas été propre.
Ce n'est pas à dire qu'il ne souffrît point de la façon dont il était traité. Enumérant, un jour, à l'un de ses correspondants, toutes les tâches qu'il avait entreprises et où il avait été arrêté, entre autres le projet d'une maison de J' Oratoire à Oxford, il ajoutait, avec un tristesse soumise : « Dans tous ces cas, je crois que, malgré plusieurs erreurs accidentelles, j'aurais en somme fait une œuvre...
Mais il a été dans la sainte volonté de Dieu que j'aie été arrêté ». Dans une autre lettre, il se plaignait de ne pouvoir toucher un sujet sans être compris de travers et être menacé de presque toutes les censures de l'Eglise. « Je trouve bien dur, disait-il, de ne pouvoir écrire simplement, comme un mortel qui n'est pas infaillible, et sans que chaque tour de phrase soit pris pour une proposition dogmatique. Ceux qui voudraient me voir ainsi user, non de la langue des hommes, mais de celle des anges, feraient bien d'avoir un peu plus de charité » . Lui arrivait-il de voir un de ses livres favorablement jugé par un jésuite, il en était presque surpris et l'en remerciait avec émotion :
« J'ai reçu, écrivait-il, tant de menaces, toute ma vie, pour ce que j'ai écrit, que je ne publie rien sans prévoir toutes sortes de maux ».
S'il souffrait de ces injustices, s'il en gardait parfois un certain ressentiment, sa foi, sa fidélité à l'Eglise n'en étaient aucunement
ébranlées. « J'ai eu, disait-il, plus d'épreuves et de souffrances de divers genres comme catholique que comme anglican ». Mais il ajoutait aussitôt après cette douloureuse confidence : « Jamais cependant je n'ai désiré revenir en arrière ; jamais je n''ai cessé de remercier mon Créateur pour la miséricorde avec laquelle il m'a rendu capable de faire le grand changement, et jamais il ne m'a laissé croire qu'il m'oubliait, jamais il ne m'a laissé en détresse ou dans aucune sorte de trouble religieux ».
Tout enfermé qu'il fût dans sa retraite, Newman n'en exerçait pas moins une action considérable. D'abord, comme vous avez déjà eu l'occasion de le remarquer, dès que les catholiques se sentaient en danger et avaient besoin de plaider leur cause devant l'opinion anglaise, c'est à ce suspect qu'ils demandaient de parler en leur nom, se rendant bien compte que nulle autre parole n'avait autant de chance d'être écoutée. Et lui, tout désireux qu'il aurait été, par goût.
i82 aNQUIÈME CONFÉRENCE
de ne pas descendre dans i'arène, ne se dérobait pas. Ainsi, en 4865, dans nne controverse sur laquelle nons reviendrons pins tard, a-t-il répondu à VEirenicon de Pusey ; ainsi, neuf ans plus tard, en 1874, est-ce lui que nous avons vu repousser les attaques de Gladstone contre le Vaticanisme.
Mais ce ne sont là que des interventions extraordinaires que Newman ne recherche pas. A mesure qu'il avance en âge, il a moins de goût pour les polémiques de presse. Il préfère approfondir, dans le recueillement de ses méditations solitaires, les grands problèmes de la pensée religieuse, d'un intérêt plus universel, plus permanent et, au fond, plus émouvant que les controverses passa- . gères sur lesquelles se concentre parfois l'attention du public chrétien. Autrefois, dans VEssai sur le développement de la Doctrine chrétienne, qui précéda et prépara sa conversion, il avaitcherché à résoudre les difficultés historiques résultant des apparentes variations du dogme ; maintenant, il veut étudier
LES DEUX cardinaux: 183'.
comment ce dogme peut être accepté par:
l'esprit, comment se forme l'acte de foil^,; c'est l'objet d'un livre dont la rédactiom l'occupe plusieurs années et lui coûte beaucoup de peine; il lui donne ce titre un peuii bizarre : Essai (Tune qrammair& de: l'asseuTdmeni. L'ouvrage, d'une lecture parfois difrfîcile, se ressent de son laborieux enfantement, mais il n'^en est pas moins, riche dei vues profondes et suggestives- Philosophes et théologiens ont, depuis, quelque temps, beaucoup discuté sur ce livre,,, les uns le louant d'avoir ouvert,, pour arrivée-, à la foi, un chemin plus accessible à. la, pensée moderne, les autres l'accusant d'ébranler les vieux fondements de la croyance dogmatique. Dieu me garde^ moi modeste, historien, de me fourvoyer dans cette docte; mêlée; d*ailleurs, ici, le temps ne me manrquerait pas moins que la compétence. Je me; borne à faire remarquer, d'ahordi qufe Newman n'a nullement entendu formulée^ ua systèm^e complet,, devant être enseigna
d'autorité à toutes les intelligences, et qu'il offre seulement à ceux à qui cela peut être utile, le moyen par lequel il a satisfait sa propre raison ; en second lieu, que sa foi très ferme, très dogmatique, n'est pas subordonnée à la valeur du système par lequel il essaye de l'analyser ; enfin, qu'à l'épreuve, le livre se trouve avoir ouvert des vues, indiqué des voies oii beaucoup d'esprits troublés aperçoivent aujourd'hui le moyen de se délivrer de leurs doutes et d'affermir leur foi. Ajoutons que le pape Pie X, ému de certaines polémiques, a déclaré récemment, dans une lettre à l'évêque de Limerick, que l'orthodoxie de Newman ne devait pas être mise en doute, et que, « si l'on trouvait dans ses écrits quelque chose qui pouvait paraître étranger à la méthode traditionnelle des théologiens, ils ne contenaient rien qui pût faire élever un soupçon sur sa foi ».
Dans sa retraite, Newman recevait de nombreuses visites et entretenait une correspondance étendue. Froid, distant, en présence
des curiosités banales et indiscrètes, il est d'un abord facile et charmant pour tous ceux qui ont besoin de lui. Sur toutes les âmes inquiètes et troublées qui se sentent naturellement attirées vers lui, son action est considérable ; c'est toujours cette même séduction, cette maîtrise qu'il exerçait, tout jeune, sur les étudiants d'Oxford, avec un je ne sais quoi de plus assuré et de plus imposant que lui donne la possession d'une vérité plus complète. Ceux- mêmes qui n'ont avec lui aucun rapport direct, n'échappent pas à son influence ; il agit sur eux par ses écrits, par les idées qu'il a semées dans le monde religieux, par l'émouvant attrait du drame moral dont il a été le héros, par l'obscurité même qui l'enveloppe maintenant et où il semble encore grandi. Ce n'est plus, comme à certaines autres époques de sa vie, une violente secousse qu'il imprime aux esprits ; c'est quelque chose de moins visible et moins retentissant, de plus mystérieux, de plus subtil, comme un colloque silencieux qui s'éta-
blit à son insu entre lui et les âmes en travail. Dans presque toutes les conversions qui s'accomplissent à cette époque, on retrouve trace de son influence, et, comme a dit un de ces convertis, « quand les âmes voletaient comme des colombes aux fenêtres, c'était sa main qui leur ouvrait ».
Auprès de ceux-là mêmes qui ne se convertissent pas, le prestige de Newman va grandissant. Ses anciens amis demeurés anglicans se font une joie de le revoir. Les jeunes l'approchent avec une curiosité respectueuse et admirative. « Je vous envie, écrit Georges Elliot à un de ses amis, l'occasion que vous avez de voir et d'entendre Newman, et j'aimerais à faire une expédition à Birmingham, à cette seule intention ». Nommé, en 1877, fellow honoraire d'un des collèges de son ancienne université, ce lui est une occasion de revenir passer quelques heures dans ce cher Oxford, quitté depuis trente-deux ans, et il y est fêté et acclamé par tous.
Newman a ainsi atteint l'âge de soixantedix-huit ans. A ce moment, nn grand changement s'accomplit dans sa vie. Le 7 février 1878, Pie IX mourait, peu après avoir murmuré à Manning agenouillé près de son lit :
M Addio carissimo ». A peine Léon XIII lui a-t-il succédé que les principaux catholiques d'Angleterre croient le moment venu de tenter quelque chose en faveur de Newman dont la disgrâce les blessait, et ils font parvenir à Rome le désir de le voir élever au cardinalat. Le nouveau pape accueille d'autant mieux cette idée qu'il l'a eue aussi de son côté. Quelques années plus tard, un Anglais de marque ayant, dans une audience de Léon XIII, prononcé le nom de Newman, la figure du pape s'illumina : « Mon cardinal^ dit-il. Ce ne fut pas facile ; non, ce ne fut pas facile : on disait qu'il était trop libéral ; mais j'avais résolu d'honorer l'Eglise en hoxLor^t Newman. J'ai toujours eu un cult§
pour lui. Je suis fier qu'il m'ait été donné d'honorer un tel homme ».
Aussitôt informé du choix du pape, Newman en est profondément ému et reconnaissant, d'autant que le cardinal secrétaire d'Etat lui signifie qu'on a entendu récompenser ainsi « les signalés services rendus par lui, depuis de longues années, à la religion ». Cela effaçait toute marque de son ancienne disgrâce. « Le nuage est écarté de moi pour toujours », dit-il à ses frères de l'Oratoire. De toutes les parties du royaume, clergé et laïques catholiques envoient à l'élu des adresses de félicitation enthousiaste où ils insistent sur ce que le pape a entendu ainsi honorer son passé. A voir leur unanimité, on se demande ot. se trouvaient les suspicions dont ce même homme était naguère l'objet. Dans ses réponses, Newman ne cherche pas à souligner sa revanche sur ses anciens adversaires ; une fois cependant, recevant une adresse oii il est fait allusion à ce qu'il « a été, comme beaucoup des
meilleurs, méconnu d'une façon blessante )>, il répond : « Je ne nierai pas que ce fut mon épreuve en plusieurs occasions, et je le dis sans prétendre que moi-même en cela je n'aie mérité aucun blâme. Mais alors je réfléchissais que, quelque peine qu'il m'en pût coûter, c'était la plus légère que je pusse avoir... Je réfléchissais aussi que j'avais conscience en moi-même de ma foi ferme en l'Eglise catholique, de ma loyauté envers le Saint-Siège, que j'avais été béni par une bonne mesure de succès dans mes travaux, et que les préjugés et les méconnaissances ne dureraient pas toujours. Et, aujourd'hui, mon étonnement est que la clarté du soleil soit revenue sitôt et avec de si belles promesses de durée pour le soir de ma vie ».
La satisfaction n'est presque pas moins vive dans l'Angleterre non catholique. « Ce fut à peine, a écrit un clergyman anglican, s'il y eut un protestant, dans le pays, qui ne sentît pas qu'il recevait lui-même quelque honneur par cette distinction ».
Bien que Léon XIII l'ait dispensé, à raison de son grand âge, de faire le voyage de Rome, Newman veut y aller recevoir le chapeau.
Le pape et les catholiques lui font l'accueil le plus flatteur, et son séjour dans la ville pontificale prend l'importance d'un événement. Son retour en Angleterre est l'occasion de nouvelles ovations qui se prolongent pendant près d'une année. Elles se terminent par deux démonstrations particulièrement solennelles, l'une à Londres, dans la résidence du duc de Norfolk, où toutes les notabilités catholiques défilent devant le nouveau cardinal, l'autre à Oxford, oii le Trinity collège fête son ancien étudiant devenu un prince de l'Eglise romaine. Sous le coup de ces fatigues et de ces émotions, les forces de Newman sont plus d'une fois sur le point de succomber. Mais ces émotions lui paraissent très douces. « Tout ce qui est arrivé depuis un an et plus, écrit-il à un de ses amis, a été pour moi grandement consolant, mais, plus encore, surprenant, à ce point que
je me demandais s'il s'agissait de moi. Ces deux sentiments réunis, le plaisir et la surprise, ont fait que tout cela a été une épreuve pour mon cœur et ma tête ».
Le changement de pontificat qui avait transformé si complètement la situation de Newman, ne devait pas être sans effet sur celle de Manning. Quand celui-ci se rendit à Rome pour présenter ses hommages au nouveau pape, il s'attendait à être reçu froidement ; il eut la surprise d'un excellent accueil. Toutefois force lui fut de constater que quelque chose était modifié et qu'il ne jouissait plus de la faveur exceptionnelle que lui accordait Pie IX. Dans son propre esprit, d'ailleurs, se faisait, à l'égard des choses et des personnes romaines, une évolution dont on eût pu entrevoiries premiers symptômes dès les années précédentes. Le converti qui, dans la première ferveur de son ultramontanisme, avait vu en beau tout ce
qui venait de Rome, laissait maintenant percer, dans les confidences de son journal intime, quelque agacement au sujet de certaines décisions du Saint-Office et de ce qu'il appelait « l'injustice essentielle de ses procédures et de son secret ». Il désapprouvait l'intervention du pape dans plusieurs affaires anglaises, notamment dans la question d'Irlande, estimant impossible qu'on pût de loin bien connaître et comprendre certains problèmes de politique nationale. Par la même raison, il combattait vivement toute idée d'une nonciature à Londres. Enfin, dans les affaires italiennes, lui qui naguère avait fait du pouvoir temporel une sorte de dogme, rêvait maintenant de conciliation et déplorait l'aveuglement de ceux qu'il appelait les miracolisti. Cette humeur à laquelle, par moments, il laissait cours dans le secret de son journal, n'impliquait aucune altération de son dévouement à l'Eglise et de sa fidélité au Saint- Siège ; néanmoins, quand quelque chose de ce nouvel état d'esprit transpirait à Rome,
dans les milieux où l'on avait été accoutumé à le voir si ardent pour toutes les idées romaines, on s'y étonnait d'un changement qui semblait presque une défection.
A cette première évolution, peu aperçue du public, s'en ajoute une autre, au contraire, très manifeste et très retentissante. Le prélat, en qui l'opinion a vu autrefois le représentant de causes rétrogrades et autoritaires, lui apparaît maintenant comme le champion d'idées avancées et populaires. J'ai noté déjà la sollicitude de Manning pour les pauvres et sa promptitude à collaborer aux œuvres d'intérêt social. Il accentue cette attitude, affecte des opinions nettement démocratiques et se fait le porte-drapeau de ce qu'on devait appeler, plus ou moins justement le socialisme chrétien. Venir au secours des misères ne lui suffit plus ; il se demande si la distribution actuelle des richesses est équitable et il aborde sans ménagement la critique de l'organisation sociale. Deux rai sons l'y ont déterminé : une raison de senti-
194 CaNQUIÈME CONFÉRENCE
ment qui était sa vieille compassion des souffrances populaires ; une raison de tactique qui venait de ce que, dans sa pensée, l'Eglise ne se répandrait en Angleterre, qu'en « manifestant de larges sympathies populaires et en s'identifiant, non avec ceux qui gouvernent, mais avec les gouvernés ».
Manning exposait ses idées dans de nombreux écrits où il combattait la vieille économie politique, fondée sur la libre concurrence et le laisser faire. Il préconisait l'intervention de l'Etat et de la loi pour protéger les travailleurs et parut, un moment, aller jusqu'à la fixation d'un salaire minimum. Ces manifestations retentissaient hors d'Angleterre, et les socialistes chrétiens de toutes langues étaient heureux de se réclamer d'un patronage si éminent. Manning ne se contentait pas d'exposer des théories, il saisissait les occasions d'agir en faveur de la classe ouvrière, prêt, sur ce terrain, à tendre la main aux hommes des croyances les plus diverses, ouvrant sa porte à tous
ceux qui faisaient montre de redresser les injustices sociales et parmi lesquels se glissaient parfois des agitateurs et des sophistes de compagnie un peu compromettante.
L'épisode le plus marquant de cette action sociale fut la formidable grève des dockers, en 1889. Cette grève durait depuis trois semaines, sans approcher d'une solution ; les esprits s'exaspéraient ; une menace de guerre sociale pesait sur la grande ville.
Dans ce péril, le lord-maire demande à certains personnages de s'interposer ; du nombre sont Manning et l'évêque anglican de Londres. Au bout de peu de temps, ce dernier, découragé par les difficultés et effrayé de la responsabilité, se retire. Manning tient bon. En dépit de ses quatre-vingt-deux ans, il va d'un camp à l'autre, arrachant aux patrons des concessions que lui paraissent commander la justice et l'humanité, conseillant ensuite aux ouvriers de modérer leurs exigences. Après onze jours d'efforts, au moment d'aboutir, de nouvelles difficultés s'élèvent;
les ouvriers sont butés ; plus que jamais, un conflit sanglant est à craindre. L'archevêque se transporte au quartier général de la grève et réunit les meneurs dans une salle de l'école catholique. Durant cinq heures, il use de toutes ses habiletés d'orateur et de diplomate ; il adjure surtout ses auditeurs d'avoir pitié de tant de souffrances. « Si vous refusez de remplir cette mission de paix, leur dit-il, j'irai moi-même haranguer la foule des grévistes ; vingt-cinq mille d'entre eux sont mes fils spirituels ; ils m' écouteront ». L'émotion est grande parmi les rudes auditeurs du vieux cardinal ; plusieurs versent des larmes ; l'un d'eux s'imagine voir la madone qui est fixée au mur, au-dessus de la tête du prélat, donner un signe d'approbation. La transaction est acceptée.
Dans toute l'Angleterre, le soulagement fut grand de voir, au moment où tout espoir semblait perdu, se conclure une paix que la reconnaissance publique appela « la paix du cardinal ». 11 en résulta pour Manning, sur
le moment, une popularité telle qu'au témoignage des protestants eux-mêmes, aucun prélat anglican n'en avait jamais possédé de semblable. Les classes riches reconnaissaient en lui une puissance à laquelle elles savaient gré d'avoir éloigné un péril imminent ; les ouvriers sentaient qu'il était, pour eux, un protecteur aimant, efficace et désintéressé.
Parmi les catholiques, cependant, il en était que les théories du cardinal inquiétaientj que certaines de ses fréquentations scandalisaient. Manning ne se laissait pas arrêter par ces critiques. « Quand même, disait-il, douze tribus de pharisiens et de docteurs se lèveraient contre moi, on ne m'empêcherait pas de faire mon devoir ». Et encore, à quelqu'un qui lui disait : « Prenez garde, c'est du socialisme que vous faites là ». — « Je ne sais pas, répondait-il, si, pour vous, c'est du socialisme, mais, pour moi, c'est du pur christianisme » . Il ne se défendait pas d'être radical. « Mon radica-
lisme, disait-il, plonge jusqu'aux racines des souffrances du peuple ». Mais il tenait à bien marquer que ce n'était qu'un « radicalisme social », et il notait « qu'il n'y avait jamais eu une teinte ou une ombre de politique subversive ou destructive dans ce qu'il avait dit, écrit ou fait ».
Ajoutons que, si occupé qu'il fût des problèmes ouvriers, Manning ne perdait pas de vue la partie ecclésiastique et pieuse de sa tâche. Derrière le réformateur social, subsistait le prêtre, toujours aussi zélé, et, dans ces formes diverses de son activité, il n'avait qu'un but unique, le relèvement du catholicisme en Angleterre.
Les hommages qui furent apportés, en 1890, à Manning, lors du vingt-cinquième anniversaire de son épiscopat, aussi bien par les protestants que par les catholiques, par les ouvriers comme par les représentants des hautes classes, témoignèrent hautement de l'importance et de la popularité qu'il avait acquises. C'est appuyé sur le bras du lord-maire pro-
testant, qu'il fit, au jour solennel, son entrée dans la grande salle de rarchevêché, et les dockers lui remirent une adresse touchante, accompagnée d'une offrande, fruit de leurs souscriptions. Les journaux constataient que, « dans les quinze dernières années, l'archevêque était devenu l'une des personnalités les plus en vue et les plus considérées du monde officiel de Londres » . Et après avoir remarqué comment, trente ans auparavant, Wiseman était brûlé en effigie dans les rues, ils ajoutaient : « Aujourd'hui, au contraire, toute offense au cardinal Manning serait profondément ressentie partout oii l'on parle anglais, et soulèverait une juste indignation »,
Pendant que tout ce bruit se faisait autour de Manning, Newman, après la longue ovation de son cardinalat, était rentré dans le calme et le silence de son couvent. Rien n'était changé dans sa vie, depuis qu'il était
un prince de l'Eglise ; il écartait tout cérémonial et toute étiquette. Mais, bien qu'il ne fît rien pour attirer l'attention, tous les yeux demeuraient fixés sur lui, avec une sympathie admirative. L'un des plus considérables parmi les évêques catholiques d'Angleterre écrivait, en sortant de chez Newman : « Il y a un saint dans cet homme ». Les protestants ne prononçaient son nom qu'en l'accompagnant d'éloges et de témoignages de respect.
Celui qui avait traversé tant de crises intérieures, affronté tant de contradictions du dehors, qui avait été en butté aux ressentiments de ceux qu'il avait quittés et aux suspicions de ceux auxquels il apportait son concours, se voyait, sur ses derniers jours, en paix avec lui-même et avec les autres, universellement aimé, honoré. Il ne voulait plus entendre parler des anciennes attaques : « Laissez, disait-il, le passé dans le passé ». Et il ajoutait : « Quant à moi, maintenant, à la fin d'une longue vie, je dis de grand cœur que Dieu ne m'a jamais désappointé,
qu'il a toujours tourné pour moi le mal en bien » . Aussi celui de ses biographes qui a le plus insisté sur les côtés souffrants de cette âme, ne trouve-t-il, pour caractériser son dernier état, que ces deux mots : Visio pacis.
Ce beau soir touchait à sa fin. La mort de Newman fut rapide et calme. Il s'éteignit, au milieu de ses religieux, le 11 août 1890 ; il avait quatre-vingt-dix ans. L'effet produit par cette mort montra quelle place ce reclus occupait dans la pensée et dans l'affection de l'Angleterre. Parmi tous les hommages qui lui furent alors rendus, l'un des plus remarquables fut le discours prononcé par le cardinal Manning, au service solennel célébré à Londres : ce fut un magnifique éloge du mort, auquel l'orateur s'honorait d'avoir été uni par une amitié de plus de soixante ans. Ceux-là sont de bien petits esprits qui seraient tentés d'opposer à cette parole le souvenir d'anciens désaccords. Il nous plait, au contraire, que Manning ait témoigné
ainsi de sa volonté d'apparaître, devant la postérité, comme l'ami et l'admirateur de Newman.
Aux hommages des catholiques firent écho, devant cette tombe, les hommages des anglicans. Ceux-ci, rappelant le changement accompli, dans le sein même de leur Eglise, par le Mouvement d'Oxford, disputaient aux catholiques l'honneur d'un si illustre patronage. « L'Eglise romaine, disait le doyen Lake, n'a pas plus de motifs que nous d'avoir de la reconnaissance envers cet homme, car il est le fondateur, pouvons-nous presque dire, de l'Eglise d'Angleterre, telle que nous la voyons aujourd'hui ».
Depuis lors, le temps, loin d'avoir effacé la gloire de Newman, l'a consacrée. Plus que jamais, l'Angleterre reconnaît en lui l'une de ses renommées les plus pures et les plus hautes. Plus que jamais aussi, par ses écrits, par son souvenir, il exerce sur les âmes une action bienfaisante. Cette action n'est plus, comme de son vivant, confinée en Angle-
terre ; elle déborde maintenant sur tout le monde catholique et particulièrement en France, oti les travaux publiés sur lui, les controverses engagées sur ses doctrines témoignent de son importance croissante et sont un signe des temps.
Manning, qui avait quatre-vingt-deux ans au moment de la mort de Newman, ne devait lui survivre que dix-huit mois. Depuis quelques années, il pensait à sa fin, en parlait et s'y préparait. Son âge et sa santé limitaient désormais son activité extérieure. Sa volonté et son énergie n'en étaient pas atteintes. 11 tenait à garder toujours en ses seules mains le gouvernement de son diocèse. Mais, dans les loisirs que lui faisait l'obligation où il était de ne sortir presque plus de chez lui, il aimait à se reporter vers les années écoulées, à repasser les étapes successives de sa longue existence,
et, SOUS l'inspiration de ces souvenirs, il" écrivait des notes autobiographiques qui ont été retrouvées dans ses papiers après sa mort. L'évocation de ce passé lui suggérait beaucoup d'actions de grâce ; mais il s'y mêlait souvent une impression de tristesse.
Fait singulier : tandis que Newman, après avoir été entravé dans tout ce qu'il avait tenté, a eu une fin d'existence sereine et heureuse, Manning dont toutes les entreprises semblent avoir réussi et qui est parvenu au comble des honneurs, laisse entrevoir, au terme de sa carrière, je ne sais quoi d'un peu désabusé.
C'est ce qui ressort particulièrement d'un écrit plus étendu que les autres, oîi il expose ce qu'il appelle « les obstacles à l'expansion de l'Eglise catholique en Angleterre ». Il y tait, avec pénétration et franchise, mais aussi parfois avec un pessimisme sévère, l'examen de conscience du clergé à la tête duquel il vient de combattre. On ne sait pas bien si le sentiment qui s'en dégage est la résolution
virile d'un homme qui ne scrute le mal à fond que parce qu'il a la volonté et la certitude d'en triompher, ou le découragement un peu las du vieux général qui se prend à douter de la valeur de ses troupes et des chances de sa cause. Je regrette que le temps me manque pour vous exposer avec quelques détails les défauts que Manning relève ainsi chez ses coreligionnaires, et oii il voit les causes qui retardent l'expansion du catholicisme ; je ne puis en indiquer, pour ainsi dire, que les têtes de chapitre. 11 reproche d'abord au clergé de manquer de culture et de n'être pas assez « civil », c'està-dire de ne pas concourir assez à la vie civile de la nation. Il lui reproche d'être, dans ses préoccupations, trop occupé de controverses qui détruisent plus qu'elles n'édifient, ou d'être trop attaché aux dévotions secondaires : « Attendons, dit-il, d'avoir amené les gens à se confesser, avant de leur enseigner les rosaires et l'usage de Teau bénite ». Il lui reproche d'avoir trop délaissé
la lecture des Saintes Ecritures, d'ignorer l'état spirituel des protestants anglais et de pousser trop loin la maxime « hors de l'Eglise, pas de salut ». Il lui reproche enfin ce qu'il appelle le « sacramentarisme » qui fait courir aux prêtres le danger de devenir de simples diseurs de messe ou des machines à sacrements, et « l'officialisme » qui leur fait compter, pour le succès de leur action, moins sur leur propre perfection que sur leurs pouvoirs officiels. Il estime que ce n'est pas par Tintelligence que l'Eglise catholique pourra reconquérir le peuple anglais, mais que ce sera en témoignant, pour toutes ses soujffrances, un amour humain qui attirera sa volonté jusqu'à Dieu. Il ajoute que la meilleure chance de cette Eglise, est « qu'elle est aussi indépendante et détachée du monde, de ses titres, de ses privilèges, que l'Eglise des apôtres ». « Malheur, s'écrie-t-il, à l'homme qui enlace l'Eglise dans la politique et les gouvernements ! ». Et il forme le vœu que les prêtres s'imposent la règle d'une
vie austère et sacrifiée, toujours tendue vers un idéal de plus en plus haut. « Ce que j'ai écrit, conclut-il, paraîtra peut-être extrême à plusieurs, mais il me semble qu'il faut que quelques-uns soient extrêmes, c'est-à-dire qu'ils suivent la vérité jusqu'au bout », Ce type de prêtre, tel que Manning nous le propose dans ses novissima verba, n'est-ce pas celui dont on a besoin non seulement pour reconquérir l'Angleterre protestante, mais pour avoir prise sur les démocraties modernes, plus encore séparées de l'Eglise que les pays d'hérésie ?
Dans les premiers jours de 1892, il fut visible que les forces de l'archevêque déclinaient et que sa fin était proche. Vers le soir du 13 janvier, on l'entendit murmurer : « Jugum deposui. Opus consummatum est ». Le 14 au matin, tandis que, sur sa demande, celui qui devait être son successeur célébrait la messe à côté de lui, il expira.
Ce qu'il y eut de plus remarquable à ses
obsèques, ce ne fut pas l'affluence, pourtant extraordinaire, des dignitaires ecclésiastiques et des personnages officiels ; ce fut la prodigieuse multitude d'hommes du peuple qui suivit le cortège ou fit la haie, le long des rues, tous s'inclinant ou même s'agenouillant, pour témoigner de leur reconnaissance envers celui qui les avait aimés et servis.
« Une époque vient de finir, une autre va commencer », disait l'orateur chargé de prononcer l'éloge funèbre du cardinal Manning. Il avait raison. L'époque qui finissait est vraiment l'époque héroïque de la renaissance catholique en Angleterre. Pour mesurer quel progrès s'y accomplit, il suffit de se rappeler d'où l'on était parti et voir oii l'on est arrivé. La transformation est prodigieuse.
Quant à l'époque qui commençait, il est encore trop tôt pour la raconter et la Juger.
Les catholiques anglais jouissent d'une liberté que nous leur envions ; leur foi s'impose au respect de leurs compatriotes et leur
impopularité d'autrefois n'est plus qu'un souvenir (1). La vie religieuse est, chez eux, régulière et active, le bien s'accomplit, les œuvres se développent, mais sans fait extraordinaire. Rien qui rappelle les fécondes secousses, les élans puissants de l'époque précédente ; nul personnage qui sorte des rangs et ait prise sur l'opinion, à l'égal d'un Wiseman, d'un Newman ou d'un Manning. En somme, c'est un état stationnaire, comme une halte sur terrain plat, après une laborieuse et glorieuse ascension. Est-ce à dire que l'arrêt soit définitif? Non : le ferment catholique, déposé dans la conscience anglaise, n'est pas mort ; il y continue son mystérieux travail. A quelle heure, sous quelle forme produira-t-il son effet, c'est le secret de Dieu. En tout cas, pour bien connaître ce travail, il nous reste, après avoir raconté les progrès du catholicisme, à dire
(1) On en a pu juger récemment, lors du Congrès Eucharistique de Londres.
ce- qu'a été le progrès des idées catholiques dans l'anglicanisme : ce sera le sujet de notre dernier entretien.
Le progrès des idées catholiques au sein de rAnglicanisme
Le progrès des idées catholiques au sein de 1* Anglicanisme
Il m'a paru que je ne vous donnerais pas une idée complète du mouvement catholique dans l'Angleterre contemporaine, si, après vous avoir raconté les progrès de l'Eglise catholique dans ce pays, je ne vous parlais du progrès des idées catholiques dans le sein de l'anglicanisme, phénomène peut-être plus extraordinaire et plus inattendu que l'autre, car, suivant la parole de Manning, il allait à rencontre des traditions et des préjugés de la nation.
Qu'on ne nous dise pas que, même catholicisants, les anglicans sont toujours des hérétiques, un peu plus inconséquents que les autres, et que, par suite, il n'y a rien là qui puisse nous intéresser au point de vue
catholique. Nous répondrons par le témoignage de Manning qui pourtant, d'ordinaire, ne ménageait pas ses anciens coreligionnaires ; il a déclaré, en plusieurs occasions, qu'il « se réjouissait de tout cœur, à chaque trait de conformité avec l'Eglise catholique, qui s'imprimait dans l'Eglise anglicane ».
« Nul de ceux qui ont l'amour des âmes, ajoutait-il, ne peut considérer cette résurrection de l'Esprit de vie dans le système anglican, sans une tendre et affectueuse sollicitude ». Et, il y a quelques années, un jésuite anglais, le P. Rickaby, écrivait ; « Le progrès de l'Eglise catholique ne consiste pas seulement dans l'accroissement du nombre de ses fidèles par des conversions.
Que des hommes, qui ne sont pas catholiques, aient un sens profond de la présence et de la majesté de Dieu, qu'ils le prient continuellement, qu'ils tiennent formellement à l'enseignement dogmatique,... qu'ils soient anxieux de confesser leurs péchés aux ministres du Christ et d'en recevoir l'absolu-
tion, qu'ils aient un désir impatient de se nourrir de la chair du Christ dans l'Eucharistie,... tout cela est un gain pour le catholicisme, tout cela réjouit le cœur du pape, tout cela prépare et laboure le champ qui finit par rapporter des conversions ». Yoilà bien l'idée vraiment catholique, à la lumière de laquelle il convient de considérer l'évolution qui s'accomplit, depuis plus d'un demi-siècle, dans l'anglicanisme : c'est elle qui nous donnera, autant que notre esprit pourra s'y hausser, l'intelligence du plan providentiel.
Quand Newman se décida à abjurer, une partie de ceux qui l'avaient jusque-là suivi dans son ascension vers les idées catholiques, se refusèrent à l'accompagner dans le grand passage, et restèrent sur le bord qu'il quittait. Ce n'étaient pas seulement ceux dont on pouvait expliquer l'arrêt par quelque défaillance morale ou intellectuelle. C'étaient des hommes de vraie piété, de haute vertu, de grande culture et, par-dessus tout, d'ab-
solue bonne foi : tels un Keble ou un Pusey.
Les uns, comme Keble, eurent peut-être un moment d'ébranlement ; les autres, comme Pusey, n'éprouvèrent jamais le moindre doute.
Faut-il donc s'étonner que de tels hommes, avertis par la conversion de leur ami et de leur chef, n'aient pas vu clair? Qui ne sait de quelle difficulté il est de soulever le poids des préjugés séculaires au milieu desquels les esprits ont été formés, de rompre des liens qui paraissent avoir, au regard de la conscience, un caractère sacré? Rappelonsnous combien d'années un Newman et un Manning se sont débattus dans l'angoisse, avant de se décider. Pusey et ses amis ne niaient pas les côtés faibles de leur Eglise, jnais ils en concluaient au devoir de l'améliorer, non de la quitter. Ils ne niaient pas la nécessité de l'unité ; il ne leur coûtait pas de reconnaître, dans la scission du seizième siècle, un malheur oii chacun leur paraissait avoir sa part de responsabilité ; ils aspiraient
au jour de la réunion ; mais, en attendant, ils croyaient que les fractions, malheureusement et lemporairement séparées, faisaient toutes partie de la véritable Eglise et qu'il existait entre elles, par la foi commune au Christ, une sorte d'unité immatérielle. A ceux que troublait cet état de division, ils faisaient observer qu'un devoir dominait leurs doutes, celui de rester là où Dieu les avait placés, sans s'ériger en juges de leur Eglise. Enfin, — et c'était l'argument auquel ils revenaient de préférence quand les autres leur échappaient, — ils croyaient constater autour d'eux, et chez eux-mêmes, des fruits de grâce et de sainteté qui n'auraient pas poussé sur un arbre mort. Cette considération fut celle qui retint Keble dans le trouble que lui causa la conversion de Newman :
voyant alors, près de lui, quelques-uns des siens admirablement calmes et pieux en face d'une mort imminente, il écrivait : « Il me parait trop dur de supposer que Dieu puisse permettre que des âmes comme celles
que je viens de voir et d'entendre, vivent et meurent dans l'illusion et se persuadent à faux qu'elles ont la grâce des sacrements ».
Mais alors se pose une autre question :
comment des âmes très droites et très méritantes n'ont-elles pas reçu de Dieu le peu de lumière qui leur était encore nécessaire pour arriver à la pleine vérité? Bien téméraire serait-il de prétendre sonder le mystère dont s'enveloppe la distribution de la grâce. Bornons-nous à une simple réflexion.
Si Pusey et ses amis se fussent convertis avec Newman, les conquêtes du catholicisme eussent été, sur le moment, plus complètes ; mais il ne fût resté personne, dans l'anglicanisme, pour y continuer le travail de catholicisation intérieure qui a eu, depuis lors, tant de conséquences et qui pourra en avoir, dans l'avenir, de plus considérables encore.
Ces hommes auraient-ils donc été, jusque dans leur regrettable attachement à une fausse Eglise, les instruments d'un dessein providentiel ? Cette idée s'était présentée à l'esprit
de Newman, et il y trouvait une consolation à la grande douleur de n'avoir pas été suivi par de tels amis. « Ils se sont maintenus où ils sont, écrivait-il, sans plus de lumière qu'ils n'en ont, étant de bonne foi anglicans, afin de préparer graduellement leurs , lecteurs et leurs auditeurs, en plus grand nombre qu'autrement il n'eût été possible, pour la foi vraie et parfaite, et afin de les conduire, en temps opportun, dans FEglise catholique. Autrement, le vieux vin eût souffert dans les vieilles outres. Et, s'ils eussent eux-mêmes senti qu'il était de leur devoir de devenir tous catholiques en une fois, l'œuvre de conversion aurait eu une réaction. Eux, au contraire, comme saint Jean-Baptiste, font droite la voie du Christ ».
Comment a agi ce ferment catholique ainsi demeuré dans l'anglicanisme? C'est là précisément ce que je voudrais vous indiquer aujourd'hui à grands traits.
Au premier moment, chez ceux des disciples de Newman qui ne l'ont pas suivi dans sa conversion, ce qui domine, c'est un immense désarroi. Pusey, devenu leur chef, entreprend de retenir et de raffermir cette troupe en débandade et en détresse ; il s'applique à écarter la double tentation de fuir en avant vers le romanisme et en arrière vers le protestantisme. La tâche est malaisée.
En dépit de ses adjurations, les âmes, sollicitées par la vérité, lui échappent les unes après les autres; les conversions se multiplient sous ses yeux, dans son plus proche entourage. D'ailleurs, TEglise anglicane semble s'appliquer à fournir ellemême toutes les raisons de la quitter. Des incidents qui occupent et passionnent alors le monde religieux — établissement de l'évêché de Jérusalem, affaire Hampden, procès Gorham, controverses soulevées par les Essays and Reviews — pas un qui ne manifeste les défauts essentiels et irrémé-
diables de cette Eglise, son inconsistance doctrinale, l'impuissance, l'indifférence ou même la complaisance de ses chefs en face de l'hérésie, et surtout sa dépendance à l'égard du pouvoir civil.
Les conversions que Pusey ne parvient pas à empêcher, lui sont reprochées par ses coreligionnaires; on prétend qu'elles sont la conséquence des doctrines qu'il enseigne.
Les journaux et les hommes politiques le dénoncent; les évoques le blâment et le menacent. Il se sent épié par tous et suspect même à quelques-uns de ses amis. A ses oreilles, il entend murmurer le mot de trahison. Chaque courrier lui apporte des reproches ou même des injures. Par moment, il est tenté de se décourager. « J'ai presque la tête perdue dans ma détresse », écrit-il un jour à Keble. Mais il se reprend aussitôt, et il poursuit imperturbablement la tâche qu'il s'est donnée, de catholiciser l'anglica- ' nisme en le maintenant cependant séparé de Rome. En dépit des clameurs et des
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menaces, il continue à affirmer les idées les plus opposées au protestantisme, sur la présence réelle, sur la confession, sur la vie monastique. Vainement plusieurs de ses amis l'engagent-ils à ménager l'opinion en voilant quelques thèses, ou tout au moins à lui donner des gages en attaquant l'Eglise romaine. 11 s'y refuse. Il veut défendre son Eglise, non attaquer Rome; en agissant autrement, « il aurait peur, dit-il, de combattre contre Dieu ». A le voir ainsi, malgré les attaques du dehors et les leçons des faits, résolu à ne rien modifier de son attitude, aussi ferme à maintenir la vérité incomplète qu'il possède, qu'obstiné à ne pas se rendre compte de son inconséquence, on ne sait s'il faut davantage admirer son courage ou s'étonner de son aveuglement.
En tous cas, ses efforts ne sont pas sans résultat. S'il ne parvient pas à arrêter l'exode des convertis, ni à corriger les vices essentiels de son Eglise, du moins a-t-il empêché les anciens newmanites, demeurés
anglicans, de se débander et de se décourager sous le coup terrible que leur a porté la sécession de leur chef; il leur a redonné corps et confiante. Par son fait, le Mouvement tractarien, un moment menacé d'avortement, continue dans le sein de FEglise établie.
Plus ces anglicans, qui se qualifiaient eux-mêmes d'anglo-catholiques, se familiarisaient avec les idées et les pratiques d'origine catholique, plus ils sentaient l'inconséquence de leur séparation d'avec Rome.
Loin de s'enorgueillir, comme leurs devanciers, d'avoir une religion tout anglaise, — à la façon des Hébreux qui ne concevaient guère Jéhovah que comme leur appartenant à eux seuls, — ils commençaient à se rendre compte que la vérité religieuse ne pouvait être à ce point insulaire; mais, en même temps, ils repoussaient l'idée d'abandonner leur Eglise, pour se convertir individuelle-
ment. Ils en vinrent alors à rêver d'une réconciliation des Eglises, qui se présentait à leur esprit comme une sorte de traité de paix négocié de puissance à puissance, non comme une soumission plus ou moins humiliante. C'est ce qu'ils appelaient la réunion en corps. Cette réunion accomplie, l'Eglise anglicane eût eu, dans l'Eglise universelle, une situation analogue à celle de certains uniates orientaux!
Dès 1856, plusieurs clergymen, dont un gradé d'Oxford, le docteur Lee, fort possédés de cette idée, avaient constitué, avec quelques catholiques, une « association pour promouvoir l'union de la chrétienté », et avaient organisé, dans ce dessein, une union de prières pour laquelle ils n'avaient pas hésité à solliciter le patronage du cardinal secrétaire d'Etat. Leur sincérité était évidente, leur idée généreuse, mais un peu chimérique. Les catholiques engagés dans cette union se faisaient illusion, quand, derrière cette avant-garde de quelques
clergymen, ils croyaient voir ime partie notable de l'Eglise anglicane. Rome, prévenue, contre ce mouvement, par Mànning qui y dénonçait la prétention de mettre sur un pied d'égalité la véritable Eglise et les Eglises schismatiques, blâma la participation des catholiques à cette association.
Vainement eut-on alors ce spectacle extraordinaire de cent quatre-vingt-dix-huit clergymen envoyant au cardinal secrétaire du Saint-Office, une adresse où ils s'efforçaient, avec un respect attristé, d'établir qu'on s'était mépris sur leurs intentions, qu'ils voulaient seulement rétablir l'union détruite et y travailler par la prière, Rome maintint sa condamnation.
Les catholiques se retirèrent donc de l'association; celle-ci continua d'exister, plus ou moins obscurément, avec des adhérents exclusivement anglicans. Elle devait aboutir, assez longtemps après, en 1877, à la constitution d'une sorte de société secrète, V Ordre de F Union en corps. Trois des chefs
de cette société, mal rassurés sur la validité des ordres anglicans et, par suite, des sacrements conférés dans leur Eglise, eurent Tidée singulière de se faire consacrer évêques, je ne sais où, probablement en pleine mer, par un évêque scbismatique mais réellement investi du caractère épiscopal ; leur but était de se mettre ainsi en mesure de réordonner leurs affiliés. Et notez que ces évêques, dont les noms étaient gardés secrets, conservaient leurs fonctions de vicar dans l'Eglise anglicane. Sur les résultats obtenus, il est difficile d'être fixé; où est la vérité entre ceux qui prétendaient que l'ordre se limitait aux trois évêques, et ceux qui assuraient que huit cents clergynien s'étaient fait ainsi réordonner? En tous cas, si cette société ne fit pas avancer la réunion en corps, elle aida aux conversions individuelles, et deux de ces trois évêques, dont le docteur Lee, se soumirent à Rome peu avant leur mort*
Pusey ne s'était pas associé aux entreprises, à son avis un peu aventureuses, du docteur Lee, mais il n'en ressentait pas moins le mal de la séparation et le besoin de l'union. En 1865, au cours d'une polémique, il avait entrepris d'établir, contre Manning qui les avait niés assez dédaigneusement, les titres de l'Eglise anglicane à se dire une branche de l'Eglise universelle.
Tout en préparant sa réponse, une idée le saisit : si son Eglise est, en effet, une partie de l'Eglise universelle, pourquoi l'en maintenir séparée? Et alors, cette nouvelle idée dominant la première, son écrit, conçu d'abord comme une œuvre de combat, devint une proposition de paix. 11 l'intitule : Un Eirenicon, l'Eglise d' Angleterre^ partie de V Eglise une, sainte, catholique du Christ, et un moyen de rétablir Vunité visible. Sa thèse est que les formulaires de l'Eglise d'Angleterre peuvent se concilier
avec les décisions du concile de Trente, et que les divergences n'existent que sur ce qu'il appelle « le système pratique du romanisme », opinions ou dévotions qui, à son avis, ne tiennent pas à l'essence du catholicisme. De ces opinions et de ces dévotions, il fait une vive critique; il s'en prend surtout au culte de Marie, dénonçant pêlemêle les exagérations d'une dévotion non autorisée et les légitimes manifestations de la piété. Il ne se rend pas compte combien, par ces attaques, il va à l'encontre de son dessein de paix et blesse, à un point très «ensible, l'âme catholique. Néanmoins sa conclusion est toujours l'offre d'un accord ; il en fixe ainsi les bases : l'Eglise d'Angleterre déclarerait interpréter ses Articles dans un sens conciliable avec les décisions du concile de Trente; l'Eglise catholique, 4e son côté, déclarerait qu'il suffit de croire les dogmes établis par ce concile, et qu'on n'est pas forcé d'admettre certaines opinions, de suivre certaines pratiques qui,
sans appartenir au dogme essentiel, sont maintenant répandues. Cela posé, il termine son écrit par une invocation émue au Dieu, auteur de la paix, qui réveille dans les âmes l'aspiration à l'unité visible et qui saura, en son temps, la réaliser. , ,
Pusey prend tellement à cœur et au sérieux ses propositions de paix, qu'aussitôt son livre paru, il fait deux voyages en France pour le remettre lui-même aux évêques qui lui paraissent le mieux en mesure d'apprécier ses intentions. Econduit par certains, il trouve bon accueil auprès de quelques autres, notamment de M^^ Darboy et de Ms"" Dupanloup. Dans quelle mesure, au cours de ces entretiens, a-t-on serré de près les questions délicates? En tous cas, Pusey n^a pu que toucher ses interlocuteurs par sa bonne foi, par son ardent désir d'union, par sa piété.
Un jour, se trouvant seul en wagon avec l'abbé Lagrange, depuis évêque de Chartres, il lui demande, après une assez longue discussion sur la situation du pape, de réciter
l'office du jour avec lui ; c'était précisément la fête de la Chaire de Saint-Pierre. L'office fini, il joint les mains, baisse la tête et laisse couler de grosses larmes. Puis, élevant la voix, il dit : « Je crois explicitement tout ce que je sais être la vérité, et implicitement tout ce qui l'est » . Cette formule lui était chère et rassurait sa conscience : elle se retrouvera dans son testament, écrit dix ans plus tard.
En Angleterre, VEirenicon fut très diversement jugé. Parmi les anglicans, les uns voyaient avec sympathie cet effort vers l'union, tandis que les autres y dénonçaient la manœuvre d'un traître qui voulait livrer son pays au pape. Chez les catholiques, les uns, choqués des attaques contre les dévotions qui leur étaient chères, ne songeaient qu'à rendre coup pour coup ; les autres, voyant surtout le sincère désir de rapprochement, y faisaient bon accueil ; les premiers manquaient peut-être de charité et de prudence, en repoussant rudement des ouvertures qui, pour ne pouvoir aboutir sous cette
forme, n'en étaient pas moins un fait nouveau et heureux ; les seconds ne se rendaient pas assez compte de ce que l'entreprise avait de chimérique. Entre ces deux extrêmes, c'est Newman qui eut la note juste. Dans une éloquente et pathétique réponse à Pusey, il rendit hommage, avec une sorte de tendresse dans l'accent, à ce que sa tentative avait de sincère et de touchant; mais, en même temps, il lui fit sentir ce qu'il y avait d'inconséquent à introduire des attaques blessantes dans un écrit qui s'annonçait comme un message de paix. « Il y avait quelqu'un autrefois, disait-il, qui entourait son épée de myrte; vous, pardonnez-moi, vous lancez votre branche d'olivier avec une catapulte ». Et alors, à ce public anglais si prévenu contre le culte de Marie, il faisait entendre et accepter la plus magnifique apologie de ce culte qui fût peut-être jamais sortie d'une plume catholique. 11 avait rétabli la vérité, donné une leçon à Pusey, sans le blesser ni le rebuter.
232 SIXIÈME CONFÉRENGB
Quand, peu après, en 1867, le pape annonce la réunion du Concile, Pusey y voit un événement considérable dont on peut beaucoup attendre pour l'œuvre d'union. Son plan est de rédiger des propositions indiquant le maximum de ce que, à son avis, les anglicans consentiraient à admettre, et d'obtenir qu'à Rome on examine si le rapprochement peut se faire sur ces bases ; ce n'est pas, de sa part, une promesse de soumission conditionnelle ; il n'envisage pas l'éventualité de sa sortie de l'Eglise ; mais il désire être à même d'informer ses coreligionnaires des conditions auxquelles l'union peut se faire, et il espère alors les y décider.
Un tel plan était défectueux en plus d'un point. Newman s'en rend compte et en avertit Pusey. « Vous ne pouvez appartenir à deux communions à la fois », lui dit-il. Cependant M^ Darboy et Ms^" Dupanloup, pour ne pas décourager une bonne volonté au moins très sincère, se déclarent prêts à soumettre à Rome les propositions de Pusey, tel qu'il en-
tend les présenter, inabstraoto^ sans nommer personne, et à demander qu'elles soient examinées. Un jésuite, du groupe des Bollandistes, le P. de Buck, s'intéresse vivement à ce projet et, non sans quelque illusion, en fait espérer le succès à Pusey.
Mais celui-ci, quand il s'agit de s'exécuter et de rédiger ses propositions, hésite, ajourne. Vainement est-il pressé, par le P. de Buck, de venir à Rome, où on lui promet un bon accueil, il se dérobe. Pourquoi? C'est que les nouvelles qu'il a reçues sur les préliminaires du concile, sur le triomphe probable des infaillibilistes, lui paraissent rendre l'entente improbable. Et puis, du côté de ses coreligionnaires, au moment de formuler le maximum de ce qu'ils peuvent admettre, il se rend compte de la difficulté de trouver quelque chose qui soit acceptable à Rome, sans provoquer de désaveu de la part des anglicans ; au vrai, il n'a mission de parler au nom de personne. Dans cette incertitude, il laisse arriver le concile sans avoir rien fait.
Une fois le concile ouvert, la tournure prise par les débats, le vote de l'infaillibilité paraissent à Pusey le triomphe d'un parti extrême dont il ne peut rien attendre. 11 ne se rend pas compte que la définition admise est fort différente des thèses excessives qui avaient effarouché l'opinion anglaise et, sous cette fausse impression, il y voit la ruine de toutes les espérances de rapprochement. « Le Concile du Vatican, a-t-il écrit un peu plus tard, a été le plus grand chagrin que j'aie eu dans ma longue vie ». Et encore : « La majorité du concile m'a brisé ; je n'ai touché, depuis, aucun livre de controverse romaine » . En imputant d'ailleurs au seul concile, l'obligation où il s'est vu d'abandonner son projet d'union, Pusey oublie trop les obstacles qu'il a rencontrés du côté de ses propres coreligionnaires.
Pendant qu'il poursuivait son rêve de réunion, Pusey assistait, autour de lui, à une
évolution qui n'était pas sans le déconcerter. Les idées nées du Mouvement d'Oxford contenaient en germe une transformation du culte. L'ancien temple, simple salle de prêche, nu, n'ayant ni autel ni ornements, oti le service de la communion se celébrait à des intervalles très éloignés, sans honneur et parfois sans décence, ne pouvait plus convenir à unereligion oii l'on voulait rétablir la foi à la présence réelle et rendre au service eucharistique sa prééminence. Les premiers tractariens avaient eu, dès l'origine, l'intuition de cette révolution cultuelle et liturgique. Ils n'y avaient pas cependant poussé, et avaient même blâmé ceux qui voulaient aller trop vite dans ce sens ; ils craignaient qu'on n'irritât le public, pour des questions après tout secondaires, et ils se méfiaient des esprits superficiels qui s'amuseraient à ces apparences en négligeant les réalités.
Ces raisons de prudence ne pouvaient longtemps arrêter une évolution qui était
dans la force des choses. Le trouble causé, à Oxford, par la conversion de Newman, y aida. A ce moment, en effet, par la dispersion et la dislocation de ses partisans, le Mouvement, appelé jusque-là Mouvement d'Oxford, cessa d'être principalement universitaire et doctrinal, pour devenir plus paroissial, plus pratique ; du coup, la question cultuelle passait au premier rang. Le Tractarianisme cédait la place au Ritualisme. Avec cette nouvelle forme du Mouvement, une génération nouvelle entrait en ligne.
Au lieu d'universitaires lettrés et savants, graves, mesurés, dépensée profonde, s'adressant à une élite intellectuelle, voici venir des hommes de culture moins affinée, d'allure plus démocratique, à tempérament de missionnaires, moins soucieux de doctrine que de pratique, ardents, même un peu aventureux. Par leur initiative, — chacun agissant à sa tête, — les églises et le culte se transforment. L'autel réapparaît, bien en vue, avec la croix, les cierges, les fleurs.
Dans le service eucharistique, redevenu fréquent, souvent quotidien, on remet en usage la chasuble, l'aube, etc., les cinq couleurs canoniques, les positions et les gestes prescrits par les anciennes rubriques, les prières du missel romain, en un mot le cérémonial de la messe dont on ose maintenant prononcer le nom. Quelques-uns vont plus loin, introduisent l'eau bénite, les images des saints, les litanies, le chapelet, la dévotion au saint sacrement ; ils observent des fêtes catholiques, jusque-là ignorées de l'anglicanisme; des clergymen se font honneur de reprendre le nom de prêtres, portent la soutane et s'imposent même le célibat. Par l'importance donnée aux questions de cérémonial, certains peuvent quelquefois paraître obéir à une préoccupation un peu frivole d'esthétisme liturgique; mais d'autres ne s'attachent à ce cérémonial que parce qu'ils y voient une expression naturelle et nécessaire de la doctrine, une façon de professer leur foi et de l'imprimer dans l'esprit et dans l'imagination
d'un public toujours sensible aux formes extérieures ; comme le disait l'un d'eux, c'était une manière de rendre « les vérités visibles et le catholicisme intelligible aux masses ».
Pusey était tout d'abord demeuré à l'écart des Ritualistes dont, en dépit de beaucoup de convictions communes, les manières d'être le choquaient. Avec le temps, cependant, se rendant compte que le courant et la vie étaient de ce côté, il surmonta ses répugnances et se joignit publiquement à eux, non toutefois sans ressentir, en plus d'une circonstance, quelque impatience de leurs procédés.
Ces innovations cultuelles, visibles aux plus ignorants, irritaient l'opinion protestante, plus encore que les affirmations dogmatiques. De là, contre les Ritualistes, une opposition qui devient bientôt formidable.
Sous les excitations de la presse, la populace se soulève et saccage quelques églises ; mais l'émeute passe et le Ritualisme continue
après comme avant. Les évêques interviennent, infligent des blâmes, donnent des ordres ; mais les Ritualistes, restés en cela très protestants, ne Se croient pas tenus d'avoir le moindre égard aux décisions de l'autorité ecclésiastique. Le Parlement ordonne des enquêtes, vote des motions et des lois ; mais l'un des premiers principes des Ritualistes est de dénier au Parlement et au pouvoir politique le droit de décider des questions religieuses.
Pour abattre un parti si résistant, on recourt alors à une arme que l'on croit plus efficace : des poursuites judiciaires sont intentées, pour illégalités rituelles, et portées devant les juges politiques qui, par suite de la dépendance de l'Eglise anglicane, statuent en dernier ressort sur ces matières. En dehors même de la peine, les frais énormes qu'entraînent de tels procès et qui peuvent monter à plus de cent mille francs, suffisent à rendre ces poursuites singulièrement redoutables. Une association protestante s'est
fondée tout exprès pour les intenter ; elle se vantera plus tard d'y avoir dépensé plus de deux millions.
Durant vingt années, sévit cette étrange persécution judiciaire. Nombreux sont les clergymen poursuivis. Tel d'entre eux, le révérend Mackonochie, plus en vue que les autres à cause de son zèle, de son influence et de son indomptable énergie, se voit, seize ans de suite, traqué avec un acharnement inouï. On lui intente procès sur procès, on l'écrase de frais, sans qu'il consente à rien changer à sa conduite, jusqu'à ce qu'enfin, — la santé détruite, la volonté même en partie brisée, — il soit contraint d'abandonner la cure où il se dévouait à l'une des populations les plus misérables de Londres, et qu'il s'en aille mourir tragiquement dans les montagnes d'Ecosse. D'autres ne sont pas seulement ruinés, déchus de leurs bénéfices ; ils sont aussi condamnés à la prison. Mais vainement parvient-on ainsi à briser matériellement quelques individus, on n'a pas raison
de la courageuse obstination des victimes.
Le Ritualisme reste debout sans rendre les armes.
L'opinion a été d'abord peu favorable aux Ritualistes; elle était effarouchée de leur romanisme et trouvait un peu ridicules leurs querelles de cierges et de chasubles. Mais bientôt l'acharnement même avec lequel ils sont persécutés, leur vaut des sympathies.
Et surtout on se révolte à l'idée de voir ces procès rituels aboutir à des emprisonnements. On s'est aperçu, d'ailleurs, que ces hommes, qui avaient semblé d'abord un peu puérilement entichés de formalités liturgiques, étaient des apôtres, de vie ascétique et sacrifiée, suscitant, partout où ils exerçaient leur ministère, une vie religieuse plus intense. On a remarqué que, loin de rechercher les paroisses riches, comme ils eussent fait s'ils n'avaient été que des esthètes cultuels, ils préféraient ces quartiers du centre et de l'est de Londres dont la détresse morale et matérielle dépassait alors tout ce
qu'on connaît aujourd'hui, et où les ministres anglicans de Tancien type s'étaient sentis trop gentlemen pour se commettre. On les voyait y vivre, pauvres eux-mêmes parmi les pauvres, mortifiés parmi les souffrants, ne se laissant effrayer par aucune violence, dégoûter par aucune laideur, rebuter par aucun déboire, et finissant par allumer, de place en place, jusque dans les coins les plus misérables, des foyers de vie chrétienne.
Ce changement de l'esprit public à l'égard des Ritualistes n'échappait pas aux autorités religieuses, politiques et judiciaires et cellesci commençaient à se sentir embarrassées et un peu honteuses d'avoir à frapper de tels gens. C'est l'honneur des pays vraiment libres et sains que la violence ne puisse longtemps s'y exercer contre les consciences. En 1890, à l'occasion d'une poursuite pour illégalité cultuelle qu'on a osé diriger, non plus contre un simple clergyman, mais contre l'évêque de Lincoln, le Conseil privé, confirmant une sentence de l'archevêque de
Ganterbury, revient sur sa précédente jurisprudence ; il admet une sorte de compromis qui laisse la porte ouverte à plusieurs des pratiques ritualistes. Cet arrêt ne règle pas seulement une affaire particulière ; de l'aveu général, il rend impossible dans l'avenir tout procès de ce genre et met fin à la persécution judiciaire qui sévissait depuis tant d'années. Par leur persévérance, les Ritualistes ont obtenu, non que leurs idées et leurs pratiques devinssent celles de toute l'Eglise d'Angleterre, mais qu'elles y fussent tolérées.
Les Ritualistes étaient souvent accusés par les protestants de servir, volontairement ou non, la cause de Rome. En familiarisant leurs adeptes avec les idées, les^dé votions, les livres, les gestes, les ornements du catholicisme, n'éveillaient-ils pas des attraits qui ne pouvaient être pleinement satisfaits que dans la communion romaine ? En fait, dans leurs rangs, les conversions étaient nom-
breuses, et un journal catholique affirmait que, « sur chaque douzaine de conversions, neuf étaient le résultat de la formation ritualiste ».
Pour protester contre ces conversions et éviter d'en être compromis, certains Ritualistes croyaient devoir faire montre, dans leurs écrits, d'un antiromanisme passionné; mais ce n'était qu'une minorité. Le grand nombre, tout en se gardant et en essayant de garder les autres de la tentation d'aller à l'Eglise romaine, ne cessaient d'en parler avec convenance, même avec une sympathie respectueuse, et aspiraient toujours à cette réunion des Eglises, un moment poursuivie par Pusey.
En 1895 et 4896, l'idée de cette réunion parut, un moment, prendre corps. L'émotion produite par le concile était apaisée. Des hommes nouveaux étaient venus sur la scène. Léon XIII avait apporté, sur le siège pontifical, un esprit qui paraissait différer, sur certains points, de celui de Pie IX. Tandis
qu'outre-Manche, des représentants considérables de ranglo-catholicisme jugeaient le moment venu de manifester avec éclat leur désir de voir rétablir Tunité chrétienne, le pape adressait un appel, d'une tendresse paternelle et d'un accent pathétique, aux « Anglais qui cherchent le royaume du Christ dans l'unité de la foi »; et, comme pour fournir une preuve immédiate de ses intentions conciliantes, il remettait en jugement la question de la validité des ordres dans l'Eglise anglicane. L'un des primats de cette Eglise, l'archevêque d'York, répondait en saluant, avec respect, « la voix venue de Rome.» et en proclamant que « la réunion était dans l'air ». M. Gladstone lui-même, naguère auteur des pamphlets contre le Vaticanisme, témoignait solennellement sa reconnaissance pour l'attitude paternelle du pontife. Etait-on donc sur la voie d'un rapprochement? Hélas! quelques mois plus tard, toutes ces belles visions s'évanouissaient subitement; il suffit pour cela d'une bulle
papale décrétant définitivement la non-validité des ordres. Ce fut comme un seau d'eau froide sur nn fer chauffé à blanc. Ceux des anglicans qui s'étaient le plus avancés vers le catholicisme, se montrèrent aussi les plus attristés, les plus blessés. Plusieurs affectèrent de n'avoir pas besoin de Rome, et, s'ils parlaient encore d'union, c'était avec ses adversaires, avec les schismatiques d'Orient ou les vieux catholiques. Le fossé semblait redevenu plus profond que jamais entre l'Angleterre et la papauté, et, de la tentative faite pour le combler, rien ne paraissait rester, outre-Manche, qu'une déception douloureuse et irritée. L'archevêque d'York, naguère en coquetterie avec le pape, proclamait maintenant que l'Eglise anglicane devenait plus antiromaine en même temps que plus Catholique.
Le parti protestant, voyant les Ritualistes compromis par leurs avances à Rome et embarrassés de l'échec de ces avances, ju^ea le
moment venu de reprendre contre eux la campagne qu'avait interrompue le jugement rendu dans l'affaire de l'évêque de Lincoln.
Sur l'initiative d'un certain Kensit, personnage de petite considération, une « brigade » se forma pour épier, dénoncer, troubler par des scandales et des bagarres les pratiques romanisantes des églises ritualistes, agitation plus bruyante et plus grossière que profonde. Les évêques et le gouvernement, sommés d'agir, semblaient tous deux peu pressés de s'engager à fond dans une querelle oîi ils se souvenaient d'avoir eu, une première fois, plus de désagrément que de succès. Aussi se bornèrent-ils d'abord à quelques interventions assez molles et peu efficaces. Enfin, en 1904, on aboutit au procédé d'ordinaire en usage pour ajourner les affaires ennuyeuses : on institua une commission d'enquête. Après deux années, en juin 1906, cette commission a déposé un rapport, où elle recommande l'interdiction de certaines pratiques qui lui paraibseiit avoir une portée doctri
nale et être contraires à la foi de l'Eglise. Que va-t-il sortir de là? Les Ritualistes se montrent résolus à ne tenir aucun compte des conclusions de la commission, au moins sur les points importants et qui se rattachent à leurs doctrines essentielles. L'un de leurs chefs^, lord Halifax, le proclamait encore, il y a quelques mois, dans un discours-manifeste : après avoir fait observer que, de l'aveu même de la commission, ce sont les doctrines et non plus seulement les formes qui sont en jeu, il déclare ne reconnaître, en telle matière, aucune compétence à une commission royale; il n'admet même pas l'intervention des évêques, si ceux-ci n'agissent que comme exécuteurs des décisions de la commission ou s'ils se mettent en désaccord avec l'Eglise universelle ; vers cette Eglise universelle, se dirigent les aspirations de ceux au nom desquels parle lord Halifax ; il affirme leur désir de la réunion des Eglises et leur besoin d'une religion « qui ne soit plus limitée par les idées nationales
et lés préjugés du seizième siècle ». A ces protestations répondra -t-on par un nouvel essai de persécution? Je doute que personne en ait sérieusement envie.
Il ne me semble donc pas que les anglicans à tendances catholiques soient près d'être expulsés de l'Eglise établie. Mais euxmêmes ne finiront-ils pas par s'y trouver mal à l'aise ? Leur suffira-t-il toujours d'y être tolérés, à côté et parfois sous l'autorité d'hommes qui, non seulement sur les formes du culte, mais sur les vérités primordiales représentées par ces formes, sur l'Eucharistie, sur les autres sacrements, professent des opinions manifestement hérétiques? Ce pêle-mêle, dans une même communion, de croyances opposées, pour être conforme aux traditions de l'anglicanisme, n'en est-il pas moins tout à fait contraire à la conception que les anglo-catholiques se font maintenant de l'Eglise ? Certaines déclarations de lord Halifax indiqueraient que ses amis commencent à sentir la fausseté d'une telle situation.
Faut-il en conclure qu'ils voudront, coûte que coûte, y mettre fin, c'est-à-dire se retirer de l'Eglise établie, puisqu'ils ne peuvent se flatter d'en faire sortir ceux qui n'ont pas leurs croyances ? Et, s'il se trouve parmi eux des hommes capables d'une telle résolution, que deviendront-ils, une fois la rupture consommée? Demeureront-ils isolés, à mi-chemin, entre l'anglicanisme et le catholicisme, et ne seront-ils pas conduits, par la logique de leurs principes, jusqu'au catholicisme intégral? Autant de questions auxquelles je me garderai bien de répondre. Les prédictions, toujours fort aventureuses en ces matières, le sont plus encore quand il s'agit d'une nation où, même dans les choses de la religion, on ne se pique pas d'être logique, et où l'on se ferait plutôt honneur de ne pas l'être. .
Sans vouloir donc prévoir ce qui sera demain, bornons-nous à constater ce qui est aujourd'hui ; notons quels sont actuellement,
dans l'anglicanisme, les résultats acquis de l'évolution qui a commencé par le Mouvement d'Oxford.
Tout d'abord, certaines idées catholiques y ont gagné beaucoup de terrain et ont refoulé le vieux protestantisme sec et froid qui dominait il y a trois quarts de siècle. Ce n'est pas seulement chez les Ritualistes : mon observation embrasse un cercle plus étendu et s'applique à des milieux où l'on juge le point de vue des Ritualistes un peu étroit et formaliste. Et ce progrès, je le mesure non seulement au changement de cérémonial, mais aux croyances plus précises et plus fermes, à la piété plus profonde, plus agissante, plus aimante, plus ascétique, et, dans le clergé, à une conception de l'apostolat et de l'esprit de sacrifice qui se rapproche davantage de notre idéal sacerdotal. Sur l'étendue du terrain ainsi gagné, j'ai l'aveu de ceux mêmes qui en gémissent ; les auteurs d'une proposition actuellement soumise au Parlement pour combattre l'invasion du roma-
nisme dans l'Eglise établie, ont calculé que douze mille membres du clergé anglican, c'est-à-dire une bonne moitié, était infestés de ce mal et méritaient par suite d'être éliminés. Il est vrai que, par une évolution toute contraire, dans d'autres parties de l'anglicanisme, le latitudinarisme dogmatique a augmenté, et qu'on y professe une « théologie nouvelle » qui ne laisse à peu près rien subsister des croyances révélées.
En second lieu, une idée autrefois à peu près inconnue des anglicans, a pénétré peu à peu, sinon dans les institutions, du moins dans les esprits : c'est l'idée de l'indépendance et de l'autonomie spirituelles de l'Eglise ; on admet de moins en moins que celle-ci soit subordonnée à l'Etat en ce qui concerne ses croyances, son culte et sa discipline. Les plus protestants n'oseraient maintenant faire juger par le Conseil privé les questions dogmatiques ou ecclésiastiques que ce tribunal tranchait naguère souverainement. Cela est gros de conséquences.
Poùrra-t-on libérer l'Eglise de cette dépendance sans être entraîné jusqu'au désétablissement, et, le désétablissement n'est-ce pas la dislocation fatale des éléments discordants que la suprématie royale a seule pu maintenir dans le même cadre ? Puis, oii trouver, dans cette Eglise acéphale, l'autorité capable de remplacer l'Etat, et cette impossibilité ne mettra-t-elle pas en lumière la nécessité de la suprématie papale ?
Enfin, il est un troisième point qui nous intéresse particulièrement : c'est de savoir oii en est, en ce moment, le mouvement qui, depuis plus d'un demi-siècle, a fait passer tant d'âmes de l'anglicanisme catholicisant au plein catholicisme. Les conversions individuelles continuent, encore assez nombreuses, mais sans rien qui ressemble aux retentissants exodes de 1845 et de 18S1. Le vent qui soufflait alors si puissamment, est comme tombé. Quant à la réunion des Eglises qui avait été à plusieurs reprises le rêve d'âmes généreuses, les anglo-catholiques la pro-
clament toujours désirable et nécessaire, mais ils déclarent ne pas apercevoir, actuellement, les moyens par lesquels elle se réalisera ; aussi ne jugent-ils pas opportun de réentreprendre à ce sujet une nouvelle campagne.
Et, cependant, le ferment catholique, déposé par Dieu dans l'âme anglaise, n'est pas mort. Il travaille, alors même que ses effets en sont momentanément moins visibles.
Gardons confiance, et surtout aidons, en ce qui dépend de nous, à l'action de Dieu. La solution du problème n'est pas seulement en x\ngleterre où nous ne pouvons pas grand'chose, si ce n'est par nos prières ; elle est aussi en France. Les Anglais jugent volontiers par les résultats apparents. Or, à voir l'état religieux et social des nations catholiques, de la France notamment, et à le comparer au leur, ils concluent volontiers que ce n'est pas la peine d'échanger leur religion contre celle qui n'a pas mieux préservé les peuples voisins. Certes, il serait facile de répondre que la France souflPre, non de
son catholicisme, mais de son infidélité au catholicisme. Il n'y en a pas moins là un fait qui frappe les esprits simplistes. Quand, récemment, par exemple, au congrès anglican de 1907, un rapporteur, passant en revue « la vie religieuse sur le continent », en venait à la France et insistait sur la « terrible leçon » ressortant, disait-il, « du spectacle de cette nation qui, ouvertement, avec ostentation, de propos délibéré, ignore Dieu », chaque congressiste devait, avec cette satisfaction un peu pharisaïque naturelle aux Anglais, bénir le Seigneur de ce que son pays avait été préservé de cette apostasie et en attribuer le mérite à son Eglise nationale.
A nous de faire que la France catholique n'ait plus si fâcheuse figure aux yeux des Anglais. Que, par exemple, notre Eglise de France sorte^ de la terrible crise actuelle, grandie, plus vivante et plus agissante ; qu'elle fasse admirer aux spectateurs étrangers, non pas seulement sa résignation, son
union et son désintéressement, mais des vertus actives, une énergie, une souplesse d'adaptation, une intelligence du temps présent, un élan d'apostolat, qui lui permettent de reconquérir les âmes et les intelligences du peuple, aussi bien que des savants ; que, chez nous, les catholiques se montrent capables de résoudre, avec la juste proportion d'esprit de tradition et d'esprit de progrès, les problèmes que posent, partout, devant la conscience, la critique et la science modernes, et alors, croyez-moi, beaucoup des barrières qui arrêtent aujourd'hui les âmes anglicanes sur le chemin du catholicisme, s'abaisseront. Le jour oii l'on pourra citer la France comme un modèle de nation chrétienne, la cause du catholicisme aura fait un grand pas en Angleterre. C'est par ce retour sur nous-mêmes, sur nos responsabilités et sur nos devoirs, qu'il me convient de clore la longue étude que nous avons faite ensemble sur les destinées du catholicisme au dehors.