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Le catholicisme libéral

Ce volume fait suite à Eglise et Monarchie. Il renferme des conférences données à Y Institut d'Action Française au printemps de l'année 1910. Le lecteur n'y trouvera point une histoire du Catholicisme libéral. Ceux pour lesquels il a été composé demandaient à l'auteur un exposé des faits et des doctrines, pouvant les éclairer dans la possession ou la recherche de la vérité politique.

Cet enseignement conserve sa physionomie. On a écarté avec un soin voulu tout appareil scientifique. Quelques-uns s'en plaindront vraisemblablement. Leurs critiques ne troubleront en rien l'auteur. Il a fait tout ce qui dépendait de lui pour se documenter sur les hommes et sur leurs œuvres. Au public de déclarer s'il a ou non réussi.

Libéraux et Ultramontains le déclareront sans doute exagéré. Ce sera la forme littéraire de leur mécontentement. C'est chose prévue. Il s'est fait une obligation de dire la vérité, sans égard pour les écoles ou les hommes. On reconnaîtra qu'il s'est efforcé de situer, aussi exactement que possible, dans leur milieu intellectuel et moral les individus, leurs écrits et leurs actions. La jus-

tice lui en faisait un devoir ainsi que la vérité. Il est facile, dans ces conditions, de faire la part des événements. Leur influence sur le développement des idées et les phénomènes de la vie publique est trop grande et trop décisive pour qu'on puisse la négliger.

Cette méthode a un autre avantage : elle dispose les esprits à mieux profiter des leçons que l'histoire leur présente. Ils contractent ainsi une habitude qui les met à même d'utiliser au service d'une doctrine et d'un droit les circonstances au milieu desquelles leur action s'exerce. Ils apprennent à discerner, à travers la complexité des faits quotidiens, les lignes directrices qui, en suivant malgré tout leur cours, assurent l'unité de la vie nationale.

Abbaye de Saint-Martin de Ligugé, à Chevetogne (Belgique), le 2 avril 1911.

PREMIERE LEÇON Les Origines

Sommaire : Regard en arrière. Lettre du Cardinal Pitra. A la recherche de l'union. Programme du cours. Influence du caractère sur les idées libérales. Le Catholicisme libéral est une erreur. Ses origines. Le fait révolutionnaire. La restauration. Caractère irréligieux du Libéralisme. Lamennais. Première manifestation du Catholicisme libéral.

Mesdames, Messieurs,

Voilà trente ans que la persécution sévit contre les Catholiques français. L'attitude qu'ils adoptèrent à l'origine et celle qu'ils ont depuis observée causent une certaine surprise. C'est l'attitude de gens résignés d'avance à la défaite.

La loi sur la neutralité scolaire et l'application aux Ordres religieux de prétendues lois existantes provoquèrent l'indignation. On s'attendait à une résistance effective. Elle eût été possible alors. Pourquoi n'eut-elle point lieu?

Les sages empêchèrent de passer des articles et des discours enflammés aux actes, qui seuls comptent. Ils se bornèrent à protester. Mais ces protestations et les concessions dont elles furent le prélude étaient loin de répondre aux be-

soins du moment et aux aspirations des hommes courageux. Ceux-ci formaient cependant une minorité imposante. Ils exerçaient de l'influence et ils avaient des ressources.

Ceux qui réussissent à démêler les intrigues et les sentiments, qui règlent la conduite des groupes soit politiques soit religieux, discernent vite chez les chefs de l'action catholique deux courants contraires. Leurs divisions étaient alors profondes. Nous sortions à peine des luttes pénibles où les Catholiques libéraux et les Catholiques ultramontains s'étaient longtemps trouvés aux prises les uns avec les autres. Ils se disputaient encore l'influence ecclésiastique. Vers l'année 1880, tout le monde pouvait s'en apercevoir, les tendances libérales prévalurent. Les ultramontains ne se firent aucune illusion. Ils les dénoncèrent comme la cause principale de l'affaiblissement des énergies chrétiennes.

Quelques années plus tard, ils lurent avec une vive satisfaction et une reconnaissance émue la lettre du cardinal Pitra à un prêtre hollandais, l'abbé Brower, qui eut dans le monde un retentissement considérable. Elle donnait une formule autorisée à leurs pensées intimes. Vous me permettrez d'en citer quelques passages, au début de ces cours sur l'histoire du Catholicisme libéral.

«... J'avais pu, de 1830 à 1840, mesurer degré par degré une sorte d'ascension catholique comparable à la marée de votre Océan. Pour ne citer

qu'un point, Solcsmes voyait durant (les mois entiers se succéder sous ses cloîtres les célébrités catholiques, Montalembert, Louis Yen il lot, Lacordaire, de Falloux, Charles Sainte-Foi, une foule d'autres, tous clans un parfait accord, et jusqu'à l'enthousiasme. Il en sortit Sainte Elisabeth, les Frères Prêcheurs, Saint Pie V, la Mystique de Gœrres, les Institutions liturgiques^ les premières brochures sur la liberté d'enseignement. L'élan rayonnait au loin et grandissait à distance. Je le constatai, de 1845 à 1855, par de nombreux voyages; et jusque dans votre chère et froide Néerlande, je retrouvais ce rayonnement universel et vraiment électrique.

» Il semble que ce siècle, condamné à F avorteraient aurait pu être privilégié : Dieu lui a prodigué ses dons à pleines mains. Il lui a donné des génies incontestés, des écrivains maîtres, des orateurs antiques, des polémistes sans égaux, des savants hors ligne. Même nos poètes pouvaient monter aussi haut qu'ils sont tombés bas. Et comme couronnement des dons divins, ce siècle, plus que d'autres, présente jusqu'à nos jours une suite non interrompue de grands Papes.

» Dites-moi, dites-moi, vaillant et clairvoyant abbé, ce qu'on pouvait rêver, ce qu'on devait espérer, ce qui serait, si toutes les forces catholiques avaient convergé constamment vers Rome, si tous ces princes de l'éloquence, de la presse, de la polémique, de la science, avaient marché partout à notre tête, si tous les enthousiasmes s'étaient enflammés avec l'héroïsme des

zouaves du Pape-Roi, si toutes les grandes voix catholiques s'étaient unies pendant trente-quatre ans à « la voix majestueuse de Pie IX », si cet incomparable concert avait duré jusqu'au concile du Vatican : votre vœu, mon rêve était accompli. Non pas chaque pays, comme vous le disiez à Malines, mais le monde catholique tout entier eût été et serait peut-être encore « une coupole, une nef, un autel de Saint-Pierre, où la voix pontificale trouverait partout des échos vivants et fidèles. »

» Hélas! où en sommes-nous? et qui osera compter les défaillances, les missions trahies, les plus belles vocations avortées? L'un, destiné à être le chef, meurt après vingt ans d'apostasie; un autre veiît mourir en libéral impénitent; un autre est mort, peut-être l'imagination hantée par l'idole du Vatican; celui-ci n'emporte du séminaire que des blasphèmes bibliques ; celui-là sort du cloître par la porte de Luther; un apôtre de la Pacification, même après sa mort, sème dans nos rangs la discorde. Enfin, Pie IX abandonné est mort prisonnier; et, au sommet de Rome, ce qu'on nomme encore Y Autel du ciel, Ara cœli, s'efface devant un trophée du paganisme galvanisé.

» Serait-ce, Monsieur l'abbé, que Dieu se joue de nos rêves, et qu'il n'a que faire de nos combinaisons humaines? Serait-ce qu'à toute époque son Eglise est divine par la seule force de Dieu, sans aucun appui mondain, et en dépit de nos trahisons et de nos défaillances? Serait-ce

qu'à chacun des vingt siècles recommence la démonstration de cette mission divine par l'impossible et l'absurde, comme disait déjà Tertullien? Serait-ce que même noire triste époque ne tombera pas dans sa fosse séculaire sans qu'un réveil soudain, un chant de résurrection, comme celui que vous entendiez à Rome, une aurore inattendue se lève sur la tombe du siècle de Pie IX?... »

Il est évident, pour qui sait lire un texte, que le cardinal Pitra accuse les Libéraux de l'échec subi par l'Eglise en France. Les contemporains ne s'y méprirent point. Un demi siècle s'est écoulé depuis lors. Les épreuves des Catholiques se sont aggravées. Nous voilà réduits à une situation qu'il est inutile de dépeindre; nous sommes des vaincus. Si l'auteur de la lettre que je viens de lire était là pour porter un jugement, il n'aurait qu'à répéter mot à mot ce qu'il écrivit en 1885.

Des besoins d'union sincère tourmentent les Catholiques français. Ce n'est pas d'aujourd'hui. Les Souverains Pontifes leur adressent à ce sujet de pressantes exhortations. Pie X n'a guère qu'à répéter les discours de Léon XIII et de Pie IX.

L'union autour des évêques pour l'action religieuse est relativement facile. Mais elle ne suffit pas. Les Catholiques n'ont pas le droit de négliger les intérêts de la patrie. Ils ne peuvent les servir que par l'action publique. Là encore, l'u-

nion est indispensable. Comment pourraient-ils. sans cela, tenter l'application à Tordre politique et social de la doctrine et de la morale chrétiennes? Ils doivent donc travailler à s'unir en vue d'une action publique. Le salut religieux de la France est à ce prix.

Les essais d'union se sont multipliés depuis un quart de siècle. Je me plais à rendre hommage aux Catholiques qui en ont pris l'initiative. La droiture de leurs intentions est hors de cause. Et ils n'ont guère ménagé leurs peines. Leurs efforts cependant ont échoué. Faut-il pour ce motif perdre courage? Evidemment non.

Que conclure de ces échecs?

Ma réponse à cette question sera facile : on a cherché à s'unir dans une mauvaise direction. Ce qui revient à dire: on s'y est mal pris.

Ne croyez-vous pas qu'il y aurait lieu de rechercher les circonstances dans lesquelles nos divisions se sont produites et les méthodes que Ton a suivies pour les faire disparaître ou, tout au moins, pour atténuer leurs conséquences? Nous arrivons ainsi à nous poser en face d'un certain nombre de faits incontestables. Il ne restera qu'à les soumettre à une observation loyale et patiente. Les causes réelles de nos divisions ressortent avec évidence. On voit en même temps les remèdes qu'il convient d'y appliquer. C'est dans ce but que j'ai choisi cette année, pour objet de mes leçons, l'histoire du Catholicisme libéral.

Celle histoire commence avec la Restauration, Elle embrasse toul L'ensemble de noire mouvement religieux depuis celle époque. Ce n'est ni remonter trop haut ni s'étendre trop loin, vous le verrez. Il nous faudra, chemin Taisant, dépouiller les principaux actes du Saint-Siège et une partie considérable de la production littéraire, politique et sociale chez les Catholiques.

Un double courant se manifeste au premier examen : les uns réagissent de toutes leurs forces contre la révolution, ses doctrines et ses œuvres; les autres cherchent à s'en accommoder. Il en est ainsi depuis le commencement. On remarque dans chaque courant des orateurs, des écrivains et des hommes d'action. Beaucoup se distinguent par leur valeur intellectuelle et morale.

Les esprits indécis, dont la multitude se compose, se tiennent entre ces deux courants. C'est, du moins, ce qu'ils prétendent faire. Mais, en règle générale, leur instinct pacifique les pousse au point où l'effort sera moindre. Presque toujours, ils deviennent, par tactique ou par complaisance, les auxiliaires des Libéraux.

Le Saint-Siège est tenu à une certaine réserve, devant ces divergences entre Catholiques se faisant honneur d'un dévouement égal. Mais il ne se résigne pas à une abstention prudente. À Rome, on agit et on parle. En dehors des actes et des documents officiels, il y a des mesures et des paroles, qu'il est nécessaire de prendre à la romaine. On y découvre aisément et malgré

des apparences contraires un état d'esprit unique. C'est celui-là même qui a son expression authentique dans la littérature officielle des Souverains Pontifes. Il est déterminé par l'idée qu'on s'est faite au Vatican de la Révolution française. On eut à Rome dès les premières années un jugement motivé sur ce fait, sur son mobile, sur ses résultats et sur ses auteurs. Il ne s'est point modifié. Je ne risque pas de vous tromper en déclarant que rien n'est plus en contradiction avec les tendances et l'attitude des Catholiques libéraux.

C'est dire que nous n'aurons aucune peine à découvrir la pensée véritable de l'Eglise. Il suffit d'observer attentivement les manifestations de sa vie. Mais cette méthode rationnelle ne satisfait pas tous les Catholiques. Il en est qui préfèrent s'observer eux-mêmes et substituer leurs appréciations personnelles aux enseignements du Saint-Siège.

L'erreur, qui nous occupe, existe ailleurs qu'en France. Elle sévit chez tous les peuples atteints de l'épidémie quatre-vingt-neuviste. Mais il faudra nous borner au Catholicisme libéral, qui a cours chez nous. Nous nous exposerions à des malentendus insolubles, en procédant d'une autre façon. Une erreur, sans cesser d'être ellemême, revêt des aspects très divers, quand elle sort de son cadre métaphysique pour se mêler au monde des réalités. Elle prend toujours les couleurs nationales. Ajoutez à cela les embarras que crée la diversité des vocabulaires. On croi-

rait que la communauté d'idiome aplanit ces difficultés. L'expérience prouve qu'il n^n est rien. Tout au contraire, les mots changent souvent de signification lorsqu'ils passent une frontière. Et c'est une nouvelle source d'équivoques. Cela se voit en France, en Belgique et en Suisse. Je prendrai pour exemple l'embarras qui résulte de l'emploi irréfléchi des termes Démocratie et Libéralisme. Leur sens n'est plus le même, dès qu'ils sont prononcés d'un peuple à l'autre. Et puis, nous aurons tout avantage à régler nos affaires dans l'intimité. Laissons aux Italiens, aux Allemands, aux Belges et aux Anglais le soin de traiter eux-mêmes ce qui les regarde.

Un, mot avant d'entrer en plein dans mon sujet.

Le Catholicisme libéral ne relève pas seulement de l'intelligence; il tient surtout du caractère de ceux qui le professent. Ce sont des hommes conciliants. On ne saurait les en blâmer d'une manière absolue; car toute conciliation n'est pas mauvaise. Mais la conciliation ne peut être cultivée pour elle-même. Ceux qui se donnent ce tort ne méritent pas l'honneur d'être sauvés. Ils ont la prudence courte. Les accommodements leur vont. Ils les recherchent par goût. Et ce goût est moins l'effet d'un calcul que le produit de leur faiblesse. C'est la faiblesse cerclée de prudence.

Ce sont de très bonnes gens auxquels le cou-

rage manque. La résistance possible d'un adversaire suffit à les épouvanter. La peur d'un risque à courir paralyse leur bon vouloir. Ils ne sentent pas la force d'une allure résolue. Inutile d'engager une discussion avec eux. La raison n'est pour rien dans leur Libéralisme. Ce sont des libéraux par tempérament. Il y aurait à refaire l'éducation de leur volonté. Rebelles au travail d'une conviction sérieuse, ils s'abandonneraient peut-être à un entraînement ménagé avec art.

Les faits accomplis exercent sur eux un empire irrésistible. Ils prennent le succès pour un droit. Toute leur politique consiste à tirer parti de ce qui arrive. On les traiterait assez exactement, si on les appelait opportunistes. Ils sont, en effet, les opportunistes de droite.

Cependant l'abandon complet du droit répugne à leur conscience et à leur honneur. Aussi prennent-ils soin de lui garder un souvenir distingué. Leur zèle ne va pas plus loin. Pour rien au monde, ils ne réclameront l'application d'un droit contre lequel l'opinion s'insurge. « C'est impossible », prétendent-ils. Et ils ajoutent, sur le ton solennel qui convient aux sentences : « A l'impossible, nul n'est tenu. » Leur imagination est intarissable, lorsqu'il s'agit d'accréditer ces légendes de l'impossibilité, qu'ils forgent de toutes pièces à l'aide d'observations vagues. S'ils avaient encore la logique de ne rien faire, on les excuserait volontiers. Or, ce qu'ils font est pis que rien. Ils passent leur vie à se solidariser

avec les contempteurs du droit. Cette coopération

au mal est le châtiment providentiel des lâches. C'est aussi leur honte.

Ils se complaisent au jeu des dupes. Et ce sont des dupes incurables. Les adversaires de l'Eglise ont, à leurs yeux, les qualités et les talents, qu'ils n'oseraient jamais se reconnaître eux-mêmes. La droiture de leurs intentions ne devrait pas soulever l'ombre d'un doute. Nous aurions donc mille avantages à les combler de prévenances. De la sorte, les préventions se dissiperaient de part et d'autre et on arriverait à une entente. Les Catholiques libéraux la désirent comme un bien suprême. Ils sont disposés à lui faire des sacrifices inattendus.

Cet optimisme leur a valu de cruels déboires. Mais rien n'y fait. Ils sont rebelles à toute expérience. Leurs ennemis, qui les connaissent, se jouent de ces dispositions. Cela leur réussit toujours. Ils ne prennent même pas la peine de couvrir leurs embûches avec des avances excessives. A quoi bon! Au premier signe, les dupes accourent. Ils vont au piège comme à une victoire, en chantant.

Tout de miel pour les adversaires de gauche, les Catholiques libéraux n'ont que du fiel pour les adversaires de droite. Ils chargent volontiers ceux-ci de toutes les responsabilités dont ils déchargent ceux-là. Les intransigeants par leurs prétendues exagérations motiveraient, et au delà, les rancunes et les défiances des hommes de quatre-vingt-neuf. Dans tous les cas, on ne se

lasse point de leur en faire un grief. Mais on leur reproche surtout l'insuccès des rapprochements auxquels les programmes du Libéralisme font une part prépondérante. Ces tentatives ont toujours échoué; on les renouvelle toujours; elles échoueront encore. Et ce sera toujours la faute des Ultramontains. C'était le langage des Libéraux, il y a un demi-siècle; ils le tiennent encore de nos jours.

Ces optimistes obstinés se font gloire de leur Libéralisme. Leurs défaites ne se comptent plus. Leur vanité n'en souffre point. Ils continuent à se dire libéraux impénitents. Certaines manifestations ont pu faire croire à la possibilité de leur imprimer une tendance contraire. Ils sont, en effet, capables de subir un entraînement. Mais la nature a eu vite fait de reprendre le dessus, Ils se sont retrouvés les mêmes que jadis. Il est vraiment très difficile, pour ne pas dire impossible, de modifier chez les gens l'état d'esprit d'où naît le Libéralisme.

On peut définir le Catholicisme libéral une neurasthénie des âmes. Il est une maladie du caractère beaucoup plus que de l'intelligence. Et c'est dans son foyer principal qu'il importe de la traiter. Ce fait échappait généralement aux hommes de la génération antérieure; aussi accordèrent-ils à la discussion une part trop grande. C'était bien inutile. Ils ont pu s'en apercevoir. Nous savons nous-mêmes à quoi nous en tenir.

Mais, tout en procédant de la volonté plus que de l'esprit, le Libéralisme produit des idées et il aboutit nécessairement à une conviction. Les

occasions de l'observer ne manqueront pas.

Les Libéraux, si fiers pourtant de leur Libéralisme, éprouvent quelque peine à entendre ces deux mots, Catholicisme libéral, désigner leurs tendances et leurs erreurs. Cette répugnance est instructive. Ces termes leur font peur, et pour cause. Et ils s'en vont répétant : « Le Catholicisme libéral? Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Mais il n'existe pas! »

Le Catholicisme libéral n'est pas un mythe, croyez-le. Il existe bel et bien. C'est un Catholicisme diminué. Ce verset du psaume XI© le caractérise assez fidèlement : « Saluum me fac, Domine, quoniam defecit sanctus, quoniam diminutœ sunt veritates a filiis hominum. Sauvez-moi, Seigneur, car il n'y a plus de saint et les fils des hommes ont diminué les vérités ».

C'est bien cela : une diminution de vérités. On noie dans un silence calculé les vérités et les droits, qui passent pour inopportuns. Cela se fait systématiquement. Le Catholicisme que l'on obtient par ces mutilations ne saurait être le vrai. Ce n'est point celui que l'Eglise romaine enseigne et représente au milieu de nous. C'est un Catholicisme à part. Il est donc juste de le distinguer par un qualificatif exact. En est-il un qui lui convienne mieux?

Ce Catholicisme diminué est l'œuvre des Libéraux. Il leur appartient donc en propre, et il

a le droit de porter leur nom. Leurs protestations restent impuissantes. Aussi les condamnations qui ont à diverses reprises frappé ce système et ces idées retombent-elles sur eux de tout leur poids. Cela les gêne fort, comme bien vous pensez.

On s'explique le soin qu'ils mettent à écarter d'eux les conséquences de ces censures doctrinales. Pour les esquiver, ils déclarent que ces erreurs ne sont point leur fait. Mais le procédé commence à être connu. Tous les fauteurs d'hérésies et d'erreurs théologiques en ont usé depuis bientôt trois cents ans. Ainsi firent les Jansénistes et les Modernistes n'agissent pas d'une autre manière. Les Libéraux ne peuvent être assimilés ni aux uns ni aux autres, je m'empresse de le dire. Ce n'est cependant pas une raison de fermer les yeux sur leur tactique.

Ils font en cela preuve d'une extraordinaire souplesse d'esprit et de langage. On dirait, à les entendre et à les lire, qu'ils fuient leurs propres erreurs, tant leur pensée devient insaisissable. Vous croyez peut-être les tenir enserrés dans votre critique. Détrompez-vous. Il n'en est rien. Ce que vous saisissez sur leurs lèvres ou sous leurs plumes n'est pas leur pensée. C'est une pensée qui fuit. Elle n'en est que plus dangereuse. Les dépositaires de l'autorité doctrinale se trouvent ainsi aux prises avec des difficultés qui retardent leurs jugements et qui les exposent à être mal compris.

Pendant ce temps l'erreur exerce ses ravages.

Ses apôtres ne se laissent jamais déconcerter. Ils excellent dans l'art de dissimuler sous une littérature élégante une doctrine funeste. Ils savent se redresser avec une fierté, qui n'est pas sans grâce, loin d'un coup qui aurait dû les atteindre. On les dirait indemnes et leurs parades de dévouement à l'Eglise et d'orthodoxie donnent aisément le change.

Sont-ils de bonne foi? Telle est la question qui se pose. La vue de ces manœuvres produit une première impression qui leur est très défavorable. Mais on découvre, à la réflexion, tout un ensemble de faits qui témoignent de leur sincérité. Ils sont de bonne foi, généralement. La mission pacificatrice qu'ils s'attribuent et la persuasion où ils sont de comprendre leur époque et ses besoins mieux que tout le monde et que l'Eglise elle-même les empêchent de voir les réalités théologiques. Et, quand ils les aperçoivent, ils ne leur donnent qu'une importance secondaire.

Le Libéralisme frappe l'intelligence de myopie dans certaines directions.

Il y a donc un Catholicisme libéral, et il est l'œuvre des Libéraux.

Cette erreur a, comme toutes les autres, une histoire. Il est aisé de lui découvrir un patriarche. Un coup d'œil sur ses origines suffit. Elle dérive de Lamennais, comme l'Arianisme d'Arius. Je regrette qu'on ne lui ait pas donné, suivant une coutume assez généralement admi-

se, le nom de son fondateur. Cela l'eût rendue plus aisément reconnaissable. On a craint peutêtre de voir ce titre se transformer en épouvantail. Car la fin de ce pauvre Lamennais est assez triste et humiliante. Le Catholicisme libéral ne fut pour lui qu'une étape, après laquelle il s'abîma dans un Libéralisme absolu. Sa logique impérieuse ne pouvait le laisser en repos avec les demi-erreurs. Ses disciples s'en tiennent à ce mélange de Catholicisme et de Libéralisme, où il s'est complu durant la deuxième phase de sa vie publique.

Mais les grandes erreurs, — et celle-ci en est une, — ne sortent pas plus que les hérésies, de toutes pièces, du cerveau de leur auteur. Il met en circulation l'idée-mère, qui produit avec le temps toute une famille de contre-vérités. Les circonstances se chargent de provoquer sa fécondité au moment opportun. Si ce concours des événements et des agents humains venait à lui manquer, elle resterait stérile.

Cette action indispensable devance fréquemment le travail personnel de l'hérésiarque; et elle continue longtemps après qu'il a cessé de parler ou même de vivre. Il en résulte un état de l'esprit public correspondant à l'erreur. Son auteur n'a qu'à la produire à point. Alors ses discours, ses écrits, ses actes offrent aux tendances vagues et souvent inconscientes de ses contemporains une formule heureuse, dans laquelle chacun aime à découvrir ses pensées et ses sentiments propres. Ce qui était latent au

fond des finies en jaillit avec plus ou moins d'éclat. Une publicité se forme ainsi spontanément autour d'une doctrine; elle pousse son auteur, elle l'exhausse devant l'opinion. Il finit par tenir école.

Le succès d'une erreur vient donc de sa rencontre avec un état d'esprit, qui la postule. Pour en bien discerner les caractères, il faut au préalable rechercher les circonstances historiques au sein desquelles son éclosion s'est produite.

En somme, celui qui veut comprendre le Catholicisme libéral doit 'mettre Lamennais, son auteur, dans son milieu moral et intellectuel. Il le verra s'agiter et écrire, il l'entendra parler devant ses contemporains et sous l'influence des événements qui les préoccupent.

Le fait sur lequel l'attention doit se fixer, en premier lieu, est le fait révolutionnaire. Ses causes appartiennent au dix-huitième siècle et ses effets remplissent le dix-neuvième. La France est encore sous la domination de l'esprit nouveau, qui en est issu. C'est la Libre-Pensée en acte.

Après avoir mis au monde le Libéralisme philosophique et religieux, cette Libre-Pensée est devenue mère du Libéralisme politique et du Libéralisme social. Ce triple Libéralisme nous arrive donc d'une source unique. Il se confond, à son principe et dans ses développements, avec l'individualisme, que J.-J. Rousseau et ses ému-

les ont inoculé à leurs admirateurs et par eux, à une multitude de Français.

L'individu, affranchi de toute autorité morale et intellectuelle, commence par s'arroger quelques attributs divins. Il réclame d'abord un empire sur la vérité. Son orgueil ne lui permet guère de se résigner à une erreur; et il lui répugne de la penser. Pour échapper à cette humiliation, il qualifie vrai tout ce qu'il pense. Et cela est vrai pour cette raison unique, il le pense. Il se croit donc en puissance de créer la vérité.

Vous avez là le Libéralisme philosophique.

L'individu procède de la même manière avec sa volonté. Ce qu'il veut devient le droit, parce qu'il le veut. Le voilà donc créateur du droit et du devoir qui en découle.

Et vous avez le Libéralisme moral.

Transportée dans l'ordre politique, cette habitude fait que l'homme s'attribue gravement une souveraineté personnelle. Ses concitoyens la possèdent au même titre que lui. Dans ces conditions, ils jouissent des grands avantages de l'égalité. Ces souverainetés individuelles et égales s'additionnent grâce aux opérations de la Démocratie. Le résultat équivaut à la souveraineté nationale. Les mandataires, que les citoyensrois élisent, gouvernent au nom du Peuple souverain. Celui-ci transmet ses ordres au moyen de la majorité du Parlement.

C'est le Libéralisme politique.

Chacun est son maître. Par conséquent, chacun pour soi. Le citoyen accepte cette formule

toute simple comme règle de ses rapports sociaux. Il dispose donc, à son gré, de ce qu'il a et de ce qu'il peut

C'est le Libéralisme social.

La Révolution se fit pour soumettre la France à l'empire de ces Libéralisâtes. Elle n'a que trop bien réussi. Ses agents les plus en vue, il est vrai, se sont rendus impopulaires à force de crimes et d'extravagances, mais ses doctrines ont gardé leur prestige. Les gouvernements qui suivirent les acceptèrent comme un héritage sacré. S'ils s'appliquèrent à guérir les maux causés par l'erreur, ils n'osèrent point, malgré certains airs de contre-révolution, s'en prendre directement aux idées elles-mêmes.

Or ces idées se sont peu à peu cristallisées en trois mots lapidaires : Liberté, Egalité, Fraternité.

Le premier eut d'abord toute la vogue. On était ivre de Liberté en 1789. On vola, on tua, on se laissa voler, on se laissa tuer au nom magique de la Liberté. On en fit une Divinité. Les fanatiques de son culte soumirent, en son honneur, une nation entière à la plus odieuse tyrannie.

Les grands révolutionnaires occupent les premiers rangs sur la longue liste des Libéraux. Bonaparte ne perd rien de leur doctrine, et espérant consolider son œuvre personnelle, dut mettre la Liberté à la chaîne. Les Libéraux, qui sont des faibles, abdiquèrent devant celui qui détenait la force. Ils concoururent à ses opérations tyranniques. L'histoire présenta alors l'une

des scènes les plus amusantes de la comédie humaine. Quand Napoléon disparaît, la France soupire d'aise, et les Libéraux se préparent à servir humblement Louis XVIII, parce qu'ils le croient fort. Mais le Roi n'a rien du tyran.

On crut trop tôt à la réconciliation nationale. L'expérience des Cent-Jours fut concluante et néfaste. Les plus ardents parmi les Libéraux avaient au cœur une double haine, celle de l'Eglise et celle des Bourbons. On ne saurait dire ce qu'ils détestaient le plus du trône ou de l'autel. On les vit à l'œuvre. La seconde restauration ne modifia point leurs sentiments. Mais le Roi parut moins fort, par conséquent moins digne d'être servi. Il eut une autre faiblesse, celle de croire à la Liberté effective. On fut libre en France, sous son gouvernement.

La France possédait son Roi; mais elle n'avait pas retrouvé sa Monarchie traditionnelle. Les événements condamnèrent les Bourbons à reprendre la Révolution en sous-œuvre. Cette entreprise devait échouer. La Révolution mina sourdement leur autorité, si bien qu'un échec était fatal.

Cependant le pays avait donné un magnifique témoignage de son loyalisme et de sa gratitude en présentant à Louis XVIII la Chambre introuvable. Les nombreux citoyens, qui devaient toute leur fortune à la Révolution, se mirent à trembler. Les acquéreurs de biens nationaux prirent peur. Ils ne furent pas les seuls. Ces hommes

avaient tout ce qu'il faut pour haïr la Monarchie très chrétienne el l'Eglise. Ils étaient gagnés d'avance à lout ce qui se Ferait contre l'une et contre l'autre. La Révolution et le Libéralisme trouvaient en eux les serviteurs les plus dévoués, parce qu'ils étaient les plus intéressés. Les Libéraux, politiques ou intellectuels, n'auraient rien pu sans eux. Les uns et les autres cherchèrent par tous les moyens à combattre le gouvernement restauré et à rendre sa mission impossible. Ils sont responsables de la chute de Charles X.

Ce n'est pas le lieu de raconter les services rendus à la France et à l'Eglise par Louis XVIII et par son successeur, et encore moins de faire de leur gouvernement une critique justifiée. J'ai le regret de ne pouvoir vous renvoyer à une histoire définitive de la Restauration. Cet ouvrage nous manque. Il n'en est peut-être pas de plus important à entreprendre. La connaissance de ce qui s'est passé alors est indispensable à qui veut comprendre la France du dix-neuvième siècle. C'est durant ces quelques années que s'élaborèrent les idées appelées à exercer sur son avenir une influence décisive.

Déconcertée par l'équipée des Cent-Jours, la Monarchie paraît avoir perdu confiance en ellemême; ce qui constitue à toutes les époques et dans tous les pays, une faute politique, grave et difficile à réparer. On dirait que les royalistes les plus fidèles effrayent le Roi. Ils sont tenus à l'écart de son gouvernement, tout comme les libéraux de l'extrême-gauche. Avec le duc de

Richelieu et de Serre, la politique du ministère est souvent dirigée contre eux. Les gens du centre droit ont toutes les faveurs. On tente avec eux une conciliation entre la Révolution et la Monarchie. Mais cela ne réussit guère.

Comment aurait-on pu désarmer les Renjamin Constant, les Paul-Louis Courier, les La Fayette, les Réranger, et tant d'autres? Un gouvernement fort et avisé prend toujours pour ce qu'ils sont des ennemis pareils et il les traite en conséquence. C'est le seul moyen de ne pas être leur victime, un jour ou l'autre.

Les ministres de Louis XVIII ont la faiblesse de mettre toute leur confiance dans le Parlementarisme. Cette faute donne aux libéraux extrêmes une force qu'ils n'auraient jamais eue sans cela.

Les émeutes qu'ils préparent avec le concours des sociétés secrètes et leur propagande active aboutissent à l'assassinat du duc de Berry. Ce malheur amène la faillite momentanée du Libéralisme monarchique et une renaissance intelligente de la Contre-révolution. Le ministère de Villèle répond à l'état d'esprit; qui est la conséquence de ces événements. Le Roi peut enfin gouverner avec des monarchistes sincères.

Le Libéralisme révolutionnaire a subi un premier échec. Ses chefs en concluent que la tactique suivie par eux est mauvaise. L'intelligence du pays ne leur appartient pas. Impossible d'en douter. Ils se mettent en mesure de la conquérir. Une pléiade de jeunes hommes, formés dans

les Lycées cl les Facultés de l'Kmpire, se trouve prêle i\ leur donner un utile concours. Le nombre de ces auxiliaires augmente d'année en année.

Pendant ce temps, la librairie parisienne multiplie les éditions de Rousseau et de Voltaire. Elle a commencé de bonne heure. De 1817 à 1824, on compte douze éditions du premier et treize du second. Il s'agit de leurs œuvres complètes. Cbaque tirage était considérable. Trois cent seize mille exemplaires de Voltaire et deux cent quarante mille de Rousseau sortirent ainsi des presses françaises. Jugez par ces chiffres du nombre des esprits contaminés. On entreprit de populariser ces lectures. Il y eut le Voltaire de la grande propriété, le Voltaire du commerce, le Voltaire de la petite propriété, le Voltaire des chaumières.

Le talent ne manque pas à ces nouvelles recrues du Libéralisme. Reaucoup se sont fait un nom dans la littérature et la politique. Ils ont alors de vingt-cinq à trente ans. Voici quelquesuns des plus connus : Villemain, Cousin, Augustin Thierry, Damiron, de Salvandy, Jouffroy, Mignet, Thiers, de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Michelet, Saint-Marc-Girardin, Mérimée, Quinet, Sainte-Reuve, Guizot. Les vétérans de la cause libérale les reçoivent à cœur et à bras ouverts.

Il se fait, avec de tels hommes, un renouveau de la pensée et de la langue, qui enthousiasme la jeunesse cultivée. Les grandes écoles de l'Etat

et les Facultés ont des maîtres choisis dans leurs rangs. Ce sont les plus applaudis. Les fils des hommes politiques se joignent à eux. D'un commun accord, ils mettent en œuvre tous les moyens de saisir de leurs idées, l'opinion : l'enseignement, le discours public, la causerie de salon, les réunions d'amis et d'étudiants, le journal, le roman, le livre scientifique, la brochure. Jamais ils n'hésitent à passer de la propagande à l'action.

Cette force est dirigée ouvertement contre la Monarchie très chrétienne. Elle soulève tout d'abord une poussée de l'opinion publique. On s'en aperçoit, lorsque le gouvernement veut prendre des mesures administratives contre certains promoteurs de cette agitation. Rien ne contribue davantage a. rendre ce mouvement populaire.

Ces Libéraux ne sont généralement pas antimonarchistes. Les Bourbons comptent cependant parmi eux de nombreux ennemis.

Comment cela peut-il se faire?

La haine qu'on leur porte affecte un caractère religieux. Les Libéraux ne leur pardonnent pas de s'en tenir à la notion chrétienne du pouvoir. Ils sont avant tout anticléricaux, parce qu'ils sont libres-penseurs.

La haine de l'Eglise ne présente pas chez tous la même violence. Une libre-pensée de bonne tenue suffit à un grand nombre. Ceux-ci se trouvent aisément d'accord avec certains royalistes, qui prennent peur à la pensée de Tin-

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