‹ Le catholicisme libéralChapitre 3 sur 24 · Boutard. Lamennais, II, p · texte numérisé non relu

Boutard. Lamennais, II, p

sions sont définitives, ou, en d'autres termes, si le règne de la Démocratie est durable. Une autre question se pose : Que gagnerait l'Eglise à la Monarchie libérale, à la République, à la Démocratie? Lamennais crut qu'elle pouvait se les rendre favorables, les deux dernières surtout.

Je continue l'exposition de ses sentiments.

L'Eglise aurait tout à gagner au régime de la liberté. Il s'en ouvrit au même de Coriolis : « Chacun doit aujourd'hui chercher sa sûreté dans la sûreté de tous, c'est-à-dire dans une liberté commune. » Il voulait pour la liberté le correctif de la religion. « Pour arriver à un état stable, il faut un principe d'ordre, de fixité, qui manque aujourd'hui totalement. Le principe, c'est la Religion. On doit donc tendre à unir la Religion et la Liberté; et de plus, nul moyen de conserver la Religion qu'en l'affranchissant de la dépendance du pouvoir temporel, de sorte que, sous ce nouveau rapport, on doit désirer, on doit demander la Liberté, qui est le salut. Voilà pour l'avenir.

» Quant au présent, deux choses sont évidentes : la première, que l'immense majorité de la nation repousse le despotisme ou le Pouvoir absolu; la seconde, qu'elle craint l'anarchie. Or, l'unique moyen d'arrêter, s'il est possible, ou au moins d'abréger l'anarchie, est d'organiser contre elle une résistance active, en unissant, en organisant ceux qui la redoutent, union qui

ne peut s'opérer que dans le sens de l'opinion générale, c'est-à-dire, par l'application du principe de liberté... Hors de là, sont : passion, aveuglement, folie » (1).

La pensée de Lamennais, durant celte deuxième période de son existence, se résume dans ces deux mots : Dieu et la liberté, qui seront la devise du Catholicisme libéral. Il les inscrivit en tête de son journal, Y Avenir, dont le premier numéro parut le 18 octobre 1830. Ce devait être l'organe officiel de cette école, qui fut, dès son apparition, un parti. Un article-programme exposa avec une entière franchise un état d'esprit, que partageaient ses principaux collaborateurs : « Lorsque rien n'est fixé dans le monde, ni l'idée de droit et de pouvoir, ni l'idée de justice, ni l'idée même du vrai, on ne peut échapper à une effroyable succession de tyrannies que par un développement immense de liberté individuelle, qui devient la seule garantie possible de la sécurité de chacun, jusqu'à ce que les croyances sociales se soient affermies et que les intelligences, dispersées pour ainsi dire dans l'espace sans bornes, recommencent à graviter autour d'un centre commun ». En attendant, les Catholiques n'ont qu'à s'accommoder du pouvoir

1. Lettre au baron de Vitrolles, 27 avril 1830. Boutard ouv.cit., 317-318. Nous avons retrouvé depuis les mêmes sentiments exprimés en fermes à peu près identiques chez les organisateurs de Y Action libérale et les apôtres de la Démocratie chrétienne.

de fait et à se servir des libertés existantes pour en conquérir d'autres.

Ce mot Liberté est encore bien vague. Pour en préciser le sens, le chef de la nouvelle école le dépèce en quelques articles, qui seront l'objet des revendications catholiques, à savoir : la liberté de conscience, la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, le droit électoral et la décentralisation.

Vous y reconnaissez sans peine le programme que les Catholiques libéraux ont reçu de leur fondateur. C'est un mélange de choses légitimes et de prétentions fausses. Les premières firent passer les secondes, et celle-ci compromirent l'efficacité de celles-là.

Les disciples de Lamennais, jeunes pour la plupart, joignaient à une intelligence peu commune une grande dignité de vie et un caractère indépendant. C'étaient des hommes d'idée et d'action. Il suffit de nommer Montalembert, Lacordaire, Guéranger, Salinis, Gerbet, Rohrbacher, de Coux. Unis dans un même dévouement à l'Eglise romaine et à leur pays, ils ne partageaient pas cependant au même degré les illusions du Maître.

Lacordaire était le seul démocrate du groupe; Montalembert ne songeait qu'à une Monarchie représentative, faisant place à l'éloquence parlementaire; Guéranger était déjà l'homme d'Eglise, que nous aurons occasion d'admirer. Quelquesuns de leurs compagnons de lutte restaient, au

fond du cœur, fidèles à la Monarchie très chrétienne; mais ils pratiquaient, les uns et les autres, un ralliement, que, pensaient-ils, les circonstances imposaient.

Lamennais exerçait sur tous un empire, que leur attachement à l'Eglise était seul capable de modérer. Avec une pareille équipe, un homme de cette force pouvait tout entreprendre. Une partie du clergé et de la jeunesse catholique était disposée à le suivre. L'Avenir devenait ainsi un puissant moyen d'action. Il fortifiait, en la canalisant, l'autorité intellectuelle et morale d'une école et il organisait, en la régularisant, l'activité de ses membres.

Le journal, malgré les services qu'on pouvait en attendre, ne répondait pas à tous les besoins. Il fallut le compléter au moyen d'une ligue, qui relierait entre elles, pour les rattacher à sa rédaction, les meilleures forces du pays. Dans ce but, on fonda V Agence générale pour la défense religieuse. Elle permettrait de connaître les abus qui se commettaient de toutes parts et les besoins religieux de chaque province. Il serait facile d'en saisir l'opinion et d'exercer ainsi sur les pouvoirs publics une action continue. Les Catholiques sauraient, dès lors, à qui demander un conseil et un appui.

On vit immédiatement le bien que cette organisation était appelée à faire. Le succès ne se fit pas attendre ; il fut très grand.

Lamennais crut bon d'étendre cette stratégie

aux diverses nations catholiques. Chacune aurait son agence, et les agences seraient reliées entre elles. Il chargea ses collaborateurs les plus dévoués d'entrer sans retard en relation avec les Catholiques étrangers susceptibles de les comprendre. De Coux eut la Belgique et les Etats- Unis; Lacordaire, l'Italie et la Suisse; Montalembert, la Suède, la Pologne et l'Allemagne. Les promoteurs saluaient déjà le moment où Y Acte d'Union serait conclu entre les Catholiques de ces divers pays. On aurait alors la Grande Charte du siècle.

Ce plan est grandiose. Il paraît, de prime abord, facile à exécuter. On dirait même qu'il correspond à une nécessité urgente. Mais, à la réflexion, ceux qui ont acquis l'expérience des choses d'Eglise sont frappés d'un oubli. Comment organiser ainsi les forces religieuses des nations catholiques, en dehors du Pape et des évêques? Car ils sont, après tout, les chefs responsables de l'Eglise.

L: Agence générale et YUnion seront condamnées à fonctionner en marge de la hiérarchie. Il en résultera une gêne inévitable. Les membres de la hiérarchie ne pourront s'en accommoder et ils prendront des mesures en conséquence. Qui donc oserait les blâmer de sauvegarder ainsi la liberté de leur gouvernement?

Et puis, en vertu de quel droit, Lamennais prend-il la tête de cette vaste organisation chargée de défendre l'Eglise et de diriger l'action catholique en France et dans le monde entier?

Il est un simple prêtre. Kl le voilà qui se substitue, avec un groupe d'admirateurs, à t'Episcopat. Les contemporains n'aperçurent pas tout

d'abord les périls de celle organisation. Mais l'expérience devait les manifester bientôt.

Les événements contribuèrent au succès momentané du journal V Avenir et des ligues, auxquelles il devait tenir lieu d'organe officiel. L'Irlande s'agitait aux cris de Liberté, que le vaillant CTCoimell poussait en son nom. La Pologne tentait un grand effort pour briser ses chaînes. Un mouvement précurseur de son indépendance remuait déjà la Belgique, où Libéraux et Catholiques se disposaient à conclure un pacte, dont les clauses entreraient dans le texte de la constitution nationale. Par contre, l'Eglise, qui avait eu à se plaindre du Gallicanisme français sous le gouvernement de la Restauration, s'attendait à voir les Monarchies espagnole et portugaise supprimer dans leur péninsule les Ordres religieux.

Le gouvernement de Louis-Philippe restait libéral, dans la mauvaise acception du mot. Les Libéraux consentaient à reconnaître la liberté de tout, excepté celle de l'Eglise. Les Catholiques se trouvèrent donc exclus des libertés, garanties par la charte constitutionnelle.

Lamennais, tout en acceptant la nouvelle constitution, mena contre le gouvernement une campagne vigoureuse, au nom de la Liberté. Cette attitude lui valut des sympathies très chaudes.

Mais elle rendit son journal odieux aux partisans de Louis-Philippe.

Les Légitimistes, de leur côté, se déclarèrent hostiles. Lamennais, il faut le reconnaître, ne perdit pas une occasion de les blesser au vif. Il enveloppait leur cause et leurs personnes dans son dédain pour le Gallicanisme. On s'efforçait, à l'Avenir, de tourner leur fidélité en ridicule. Cette tactique fâcheuse envenima les rancunes et provoqua aux représailles. Rien n'était donc moins opportun. On s'en aperçut lors du pillage de l'église de Saint-Germain l'Auxerrois, le 24 février 1831. L' Avenir du lendemain publia ces lignes regrettables ;

« Sacrilèges conspirateurs, tandis que l'Eglise cherchait à se séparer de l'Etat, ils ont voulu renouer par la discorde des nœuds à demi rompus; tandis que l'Italie saluait avec amour notre nouveau Pontife et que d'immenses acclamations répondirent en France aux accents de Rome, ils ont troublé ces témoignages rendus au choix de la Providence (1) par un acte impie et destiné à mille malédictions. Aujourd'hui les croix sont tombées de nos basiliques; les ornements des prêtres sont profanés; le fleuve emporte les débris de la dévastation de juillet; une garde nombreuse se presse autour de nos temples, défendus, il y a six mois, par la seule majesté de Dieu. Voilà le fruit d'un attentat que nous recommandons aux Catholiques com-

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