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Chapitre V

Dans ce chapitre, saint Paul précise sa conception sur l'inutilité des œuvres de la loi. que la foi en Jésus- Christ remplace, et proclame spécialement l'inutilité actuelle de la circoncision.

« 1. Demeurez donc fermes dans la liberté que Jésus-Christ vous a acquise et ne vous remettez point sous le joug de la servitude.

« 2. Car je vous dis, moi Paul, que si vous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous servira de rien.

« 3. Et de plus, je déclare à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est obligé de garder toute la loi.

« 4. Vous qui voulez être justifiés par la loi, vous n'avez plus de part à Jésus-Christ, vous êtes déchus de la grâce.

« 6. Car en Jésus-Christ, ni la circoncision, ni l'incirconcision n'ont aucune efficace ; mais la foi qui agit par la charité. »

Saint Paul à la fin de ce chapitre et dans le chapitre VI qui termine cette Épitre fameuse, établit que, si nous sommes libres des œuvres de la loi juive, nous devons nous assujettir aune vie morale qu'il établit et explique.

D'après lui, il faut combattre les désirs de la chair et développer les fruits de l'esprit.

« 17. Car la chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit; et l'esprit en a de contraires à ceux de la chair ; les principes se combattent l'un l'autre ; de sorte que vous ne faites point toutes les choses que vous voudriez.

« 18. Si vous êtes poussés par l'esprit vous n'êtes point sous la loi.

« 19. Or, il est aisé de connaître les œuvres de la chair, qui sont l'adultère, la fornication, l'impureté, la dissolution,

« 20. L'idolâtrie, les empoisoiinements, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies,

« 21. Les envies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches et autres choses semblables, dont je vous déclare, comme je l'ai dit, que ceux qui les commettent ne seront point héritiers du royaume de Dieu.

« 22. Les fruits de l'esprit, au contraire, sont la charité, la joie, la paix, la patience, l'humanité, la bonté,

« 23. La foi, la douceur, la modestie, la tempérance, la chasteté; il n'y a point de loi contre ceux qui vivent de cette sorte.

« 24. Or, ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés. »

Nous avons fait des citations un peu étendues de cette Épitre célèbre que chacun doit lire, parce que le grand problème qu'osait poser saint Paul et dont il a donné une solution théorique en même temps qu'il a posé toutes les bases de la solution pratique s'y trouve très bien défini.

En premier lieu, on voit très nettement comment saint Paul vient prêcher une profonde réformation morale, en même temps qu'une théorie théologique sur laquelle elle repose et qui sert à rallier les hommes entre eux. C'est le monothéisme, mais non le monothéisme abstrait et métaphysique en même temps que personnel des Grecs, et qui aurait été insuffisant à rien fonder. C'est une croyance en un Dieu bien déterminé qui veut nous faire gagner le royaume du ciel en nous justifiant, c'est-à-dire en nous dégageant de notre abaissement naturel par les mérites de lamortde son fils Jésus-Christ, qui a été crucifié pour nous ; et les mérites de cette crucifixion nous seront imputés.

Ce monothéisme est prêché par saint Paul, non point en vertu d'une démonstration théorique qui ouvre la voie à des disccussions indéfinies, mais bien par une révélation spéciale de Dieu lui-même faite à saint Paul, et qui lui constitue ainsi une puissance propre, surnaturelle, qu'il ne peut transmettre que par une opération particulière. De cette manière, il constitue un sacerdoce indépendant de ceux qui subissent son action; ce qui est la condition de toute puissance effective.

On voit nettement, d'après cela, comment l'impulsion primitive pour la fondation du catholicisme ne pouvait

surgir du monde grec, mais biea du monde juA-, jon seulement parce que le monothéisme y était familier, mais parce que la croyance en une révélation y était universellement admise, comme la participation des hommes à une puissance surnaturelle venant de Dieu. Mais saint Paul avait à remplir, pour fonder sa tentative de religion universelle, une autre condition, à savoir; à se dégager de ce monde juif lui-même, oti il ne devait prendre qu'un point de départ primitif, et au moyen duquel il pouvait former un groupe assez étendu et assez déterminé pour que les divers résultats de l'évolution grécoromaine pussent s'y incorporer

Saint Paul avait donc à remplir deux conditions qui semblaient contradictoires, mais qu'il a néamoins combinées au degré suffisant. Il est sorti énergiquement du monde juif, et les divers groupes qu'il a formés l'ont été du sud de l'Asie Mineure à Gorinthe, en passant par la Macédoine. Il prenait pour point de départ de sa prédication les synagogues, centres d'action qui s'offraient naturellement; mais il s'adressait plus spécialement aux Gentils parmi lesquels il convertit ses deux disciples Tite et Timothée. En outre, il proclamait hautement que la croyance en Christ libérait les hommes de tout le système cérémoniel de la loi juive, et que la foi en Jésus-Chris! suffisait, avec une réformation morale personnelle el domestique dont il trace admirablement tous les traits. Il précise ces conceptions dans le cas de la circoncision, cela se voit dans l'Epître aux Galates, avec une énergie admirable.

Néanmoins, tout en affirmant qu'il a une mission directe venant de Dieu et du Christ, il se montre habituellement plein de déférence courtoise envers les disciples directs du Christ, tout en agissant avec la plus parfaite indépendance dans la réalisation du but propre qu'i; poursuivait. 11 s'était construit en Jésus un point de

départ plus subjectif qu'objectif; et c'est ce que l'Eglise catholique a très sagement sanctionné. On a sans doute bien fait de montrer qu'en réalité la part de Jésus et de ses disciples directs avait été infiniment exagérée, mais que, au point de vue historique, il s'était effectivement produit une certaine annexion de l'impulsion insuffisante mais primitive de Jésus à la grande action systématique de saint Paul.

On voit nettement que c'est à saint Paul qu'est due la création de la conception du Christ, fils de Dieu, crucifié pour obtenir de son père notre justification. Il y a là toutes les bases des décisions des grands conciles du iv^ siècle. Nous voyons combien cette création était importante pour le but poursuivi par saint Paul de se dégager du monde juif. Car ce n'est plus de Dieu ni du Jéhovah antique qu'il s'agit; il passe au second plan, et c'est Jésus qui est surtout invoqué; et c'est lui qui est surtout utile, puisque c'est par son intermédiaire que nous sommes justifiés.

Enfin, il faut reconnaître que le monde grec ne fournissait sur la vie future que des notions insuffisantes pour créer dans les esprits et dans les cœurs une sanction surnaturelle et effective à la réformation morale. Saint Paul, au contraire, prenant au monde juif et aux disciples de Jésus la notion d'une résurrection, même prochaine, donnait à cette conception le degré d'intensité nécessaire pour constituer une coordination effective. Enfin, s'il est vrai que c'est le monde gréco-latin qui a fourni tous les éléments du clergé catholique, il faut reconnaître que ce n'est qu'au monde juif que saint Paul pouvait emprunter cette notion d'une puissance surnaturelle à lui donnée, et susceptible d'être transmise indéfiniment de génération en génération à la succession régulière des prêtres.

De cette manière, saint Paul et le Catholicisme ont

pu créer un clergé au lieu d'une simple secte philosophique sans efficacité réelle. C'est cette admirable combinaison en saint Paul d'une impulsion juive avec sa grande action gréco-romaine, qui constitue l'incomparable grandeur de son œuvre et en fait incontesiablement le grand fondateur du catholicisme. Et de plus, il faut remarquer qu'une impulsion purement philosophique émanée du monde gréco-romain n'aurait pu avoir l'énergie d'action qui a permis à saint Paul et à ses successeurs d'agir sur la masse inférieure ou modeste des populations, de manière à constituer un noyau assez puissant pour que les classes plus cultivées aient pu s'y rallier.

On voit de plus comment, grâce à sa conception du Christ, saint Paul peut assurer cette condition capitale de toute religion, à savoir la solidarité des hommes entre eux : cette conception consiste à nous regarder comme solidaires en Jésus-Christ, dont nous sommes vraiment les membres. Cette conception théologicomystique peut, sans doute, nous paraître singulière, mais il est certain qu'il était absolument impossible à saint Paul de faire la théorie positive de la continuité et de la solidarité effectives, puisque ce n'est que de nos jours que nous pouvons l'accomplir d'une manière scientifique.

Car s'il était vrai que la création de saint Paul et sa prédication aux Gentils n'étaient que la réalisation d'un vœu précis de Jésus, comment aurait-il trouvé dans les disciples directs une telle opposition? Et quand môme Jésus aurait indiqué à ses disciples l'universalité de sa doctrine, au moins faut-il reconnaître qu'il n'avait nullement vu les conditions nécessaires de cette universalité.

On doit remarquer en outre, qu'après tout, ce n'aurait été de sa part qu'un vœu stérile, puisqu'il n'avait fait

aucun effort ni aucune tentative pour le réaliser. Nous sommes donc ainsi conduits à proclamer finalement saint Paul comme le fondateur du catholicisme ; c'està-dire qu'à lui, et à lui seul, est due la conception d'une religion universelle commune à l'ensemble de l'empire romain et à toutes les classes. La première condition pour instituer cette religion universelle était, comme nous l'avons vu, d'être basée sur le monothéisme; de plus, elle devait reposer sur une révélation suprême pour éviter les dissertations indéfinies de la métaphysique individuelle.

Or, saint Paul, en sa qualité de juif, avait été élevé familièrement dans le monothéisme et dans un milieu où la révélation de l'Etre suprême et le Prophétisme constituaient un usage purement familier. On voit, dans le cas de Socrate, combien dans le monde grec il était difficile, pour ne pas dire impossible, de satisfaire à cette condition. Le démon de Socrate n'a été qu'une individuelle et passagère disposition.

Pour accomplir la fondation de la religion universelle, il fallait une bien autre conviction intime et habituelle de la révélation de Dieu ; il était donc nécessaire de surgir dans un milieu où, depuis l'origine, elle était regardée comme incontestable ; mais l'incomparable difficulté consistait en ce que, émanée directement du monde juif, il fallait s'en dégager absolument. C'est là ce qu'accomplit saint Paul, grâce à l'admirable combinaison d'un vaste génie et d'un caractère indomptable. Il proclame, en effet, l'inutilité absolue et même le danger de tout cet ensemble de pratiques rituelles par lesquelles s'était constituée la nationalité judaïque, et surtout de la circoncision, qui l'isolait par un signe matériel du reste du monde; il la proclame non seulement inutile, il ose môme dire nuisible. (Epître aux GaluLes.)

— SS- II eut été, en effet, insensé de vouloir convertir le monde romain à une relig-ion monothéique en l'assujettissant à tous les détails de pratiques purement nationales qui supposaient finalement la prépondérance de Jérusalem. Voilà la conception maîtresse, exclusivement due à saint Paul, qui proclame à la fois la nécessité et les conditions d'une relig-ion universelle. Saint Paul rattache sa création à l'une des tentatives des divers réformateurs juifs, qui constituait, au milieu d'un vague presque indéfini, un effort pour se dég^ager, au nom de la morale, de l'excès du ritualisme national.

Les avantag-es de cette subordination étaient évidents : en premier lieu, samr Paul pouvait ainsi invoquer une autorité supérieure, autre que la sienne, et le vague même de la prédication de Jésus, qu'il n'avait pas personnellement connu, ouvrait un vaste champ à l'intervention de ses conceptions personnelles. En second lieu, en se subordonnant ainsi, outre l'exemple qu'il donnait lui-même, il évitait cette surexcitation vaniteuse si fatigante de Jésus. (Ëpître aux Galates.) Mais, néanmoins, il lui fallait une autorité directe qu'il fît dépendre de Jésus et non pas de ses disciples, de manière à ce que, respectant la tradition commencée, il eût la pleine liberté de son action personnelle.

Sans doute, l'énerg^ique préoccupation d'un tel besoin a dû déterminer la crise accomplie sur le chemin de Damas et où il crut recevoir directement une mission divine.

EPITRE AUX CORINTIJIENS

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