GS
€onnu une doctrine qu'ils n'ont pas été à même de connaître.
Les communications croissantes, de plus en plus intimes, de toute la planète avec l'Occident rendent plus frappante encore l'insuffisance sociologique du catholicisme. D'immenses populations qui composent la majorité de notre espèce apprennent, en connaissant l'Occident et en l'étudiant, que cette religion qui veut s'imposer à eux, sans rendre justice à leurs antécédents, ne peut constituer la théorie de l'Occident lui-même. Car elle méconnaît les précurseurs du moyen âge, de même que ses successeurs.
Cette insuffisance sociologique du catholicisme sera plus frappante encore si on la compare avec la puissante rationalité scientifique du Positivisme.
Les principes fondamentaux de la sociologie dynamique, telle qu'Auguste Comte l'a constituée, le démontrent suffisamment. Mais j'ai, depuis la mort d'Auguste Comte, poursuivi dans cette direction de nombreux travaux, pour poser les bases d'une véritable politique planétaire, reposant sur l'appréciation des grands types de toutes les civilisations étrangères à l'Occident.
En premier lieu j'ai, en 1860, consacré trois leçons à l'appréciation de la civilisation chinoise et j'ai publié cette théorie en 1861 (1).
J'ai, dans ce travail, donné enfin une théorie scientifique de la civilisation propre au tiers de notre espèce, théorie qui avait jusqu'ici échappé aux méditations des penseurs, malgré d'importants travaux de détail. Mais mon but n'était pas purement théorique, il avait aussi une destination sociale. Je voulais, par l'appréciation de
(1) Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de l'Occident avec la Chine, par M. Pierre Laffîtte. Paris, chez Duaod, libraire, quai des Augustins, 49, juin 1861, in-8 de 169 pages.
cette grande civilisation, préparer l'organisation d'une politique rationnelle concernant les relations de l'Occident et de la Chine. Mon travail reste toujours opportun et, à mesure que les rapports, déjà si considérables, de la Chine et du reste de la planète deviendront plus intimes encore, les vues que j'ai émises deviendront aussi plus opportunes. Je me propose de revenir sur un tel sujet où, sans rien chang-er aux principes inébranlables de ma théorie, je pourrai préciser les vues générales que j'ai publiées depuis une génération déjà : du reste, j'ai synthétisé la théorie abstraite dans l'appréciation concrète de Confucius.
J'avais, d'ailleurs, accompagné une telle appréciation de celle des principaux types de la théocratie planétaire. Après avoir répété plusieurs fois mes expositions à ce sujet, je les ai publiées. Elles constituent le premier volume de mes Grands types^ dont la rédaction est due à M. le docteur Paul Dubuisson. Ce premier volume contient Moïse, Manou, Bouddha, Mahomet. Dans ces appréciations, ou plutôt dans ces théories scientifiques, le but, comme dans le cas de la Chine, n'est pas purement théorique ; il est profondément social. Il s'agit, en effet, dans ces divers cas, de poser des bases d'une conduite rationnelle envers les immenses groupes humains qui se coordonnent autour des grands types examinés. Ainsi, dans le cas de Moïse, j'établis une théorie du monde juif, d'après laquelle, rendant justice aux services rendus à l'Humanité, j'indique les services qu'un tel groupe peut rendre encore en préparant sa fusion graduelle dans la religion de l'Humanité. Dans l'appréciation de Manou je résous le même problème pour le cas de l'Inde; dans celle de Bouddha, pour les immenses populations qui adoptent la religion du bouddhisme; et enfin, dans celui de Mahomet, pour le puissant monde islamique.
J'ai proposé enfin, depuis longtemps^ de célébrer à Paris la fête des grands types qu'honorent d'immenses populations ; de manière à faire finalement de Paris la métropole religieuse de l'univers entier. Ceci conduira plus tard le sacerdoce positiviste à organiser une sorte d'alliance religieuse universelle pour diriger vers l'état positif toutes les populations retardées. Mais il faut, pour le cas du catholicisme, spécialement en France, considérer de quelle manière on peut utiliser l'action catholique dans la situation actuelle. Dans VAjjpel aux conservateurs, Auguste Comte s'est posé ce grand problème et l'a résolu sous le nom d'alliance religieuse. C'est sa solution qu'il s'agit d'examiner, ou plutôt de remplacer, en tenant compte des immenses modifications que la situation a éprouvées depuis le moment où écrivait Auguste Comte. Mon appréciation sur ce problème de l'alliance religieuse aura, en môme temps, une valeur logique, en montrant comment on peut modifier les solutions pratiques proposées par Auguste Comte, tout en respectant ses principes et en employant sa méthode, mais en tenant compte des changements apportés par la succession des événements.
Dans son Appel aux conservateurs, Auguste Comte s'est proposé d'indiquer la nécessité de l'avènement de ceux-ci au gouvernement de la France ; les conservateurs devant utiliser les révolutionnaires et les rétrogrades, en les assujettissant à la prépondérance de leur politique.
Depuis la mort d'Auguste Comte, les conservateurs se sont transformés et les révolutionnaires, comme les rétrogrades, se sont de plus en plus abaissés et diminués.
Auguste Comte avait pris son type du conservateur dans ceux qu'il avait connus, surtout pendant la Restauration et sous Louis-Philippe. Mais les choses ont bien changé depuis 1870. La République a été procla-
mée définitivement; et c'est du sein du parti républicain, jusque-là essentiellement révolutionnaire, qu'ont surgi les vrais conservateurs. Les républicains ont fourni des types de conservateurs infiniment supérieurs à ceux qu'on avait connus jusque-là. Par cela seul qu'ils étaient républicains, ils fournissaient au progrès des garanties irrécusables, et ils pouvaient nettement concevoir la conciliation du progrès avec l'ordre.
Ce sont deux hommes d'un haut génie politique qui ont fondé ce parti républicain conservateur : Gambetta et Jules Ferry.
Gambetta avait proclamé publiquement la grande formule d'Auguste Comte : le progrès n'est que le développement de l'ordre ; et Jules Ferry avait adopté la formule : ordre et progrès. Ces deux hommes, doués d'un génie politique vraiment éminent, se sont dégagés des formules puériles et surannées. Pour eux, la souveraineté du peuple et ie suffrage universel, qui en est la conséquence, ont été, non pas des dogmes, à la manière de J.-J. Rousseau, mais bien un procédé pour faire surgir le pouvoir politique. lis ont conçu le gouvernement comme devant avoir la prépondérance et agir d'après la connaissance des lois naturelles des phénomènes sociaux. Enfin l'un et l'autre ont contribué à donner au catholicisme son caractère purement privé, tout en conservant, par des raisons d'opportunité, le budget ecclésiastique.
L'action graduelle du Positivisme permettra d'aider à la continuation de l'œuvre capitale de ces deux grands hommes. En tout état de cause, la situation ainsi créée permet aux philosophes positivistes de résoudre le problème posé par Auguste Comte sous le nom d'alliance religieuse. Le Positivisme peut, en effet, résoudre le grand problème : utiliser les propriétés d'ordre moral que possède incontestablement encore le catholicisme,
dans la grande transition qui doit nous conduire finalement à la religion de l'Humanité. Et cette utilisation s'obtiendra par une entente entre la grande religion ascendante et la religion descendante.
L'alliance ne doit être que morale et religieuse, et jamais politique ; le Positivisme proclamant que la direction politique de la France doit lui appartenir ; et que le catholicisme doit être d'ordre purement privé. Cette conception une fois établie, je puis indiquer quelles sont les bases d'une harmonie possible et d'ordre moral entre le Positivisme et le catholicisme.
En premier lieu, avec qui devra être conclue une telle entente ? Auguste Comte avait pensé qu'elle devait surtout avoir lieu avec la Société de Jésus. Je ne puis partager une telle opinion. L'avortoment de la tentative d'Auguste Comte tendrait à infirmer sa manière de voir à ce sujet ; mais il y a une raison plus profonde, tirée de la nature même de la Société de Jésus, dont la destination a toujours été politique. En second lieu, la chute du pouvoir temporel du pape a donné à celui-ci un nouveau caractère avec une nouvelle prépondérance; ce qu'Auguste Comte n'avait ni prévu, ni pu prévoir, puisqu'il ne croyait nullement à la possibilité de l'unité italienne. Or, cette nouvelle prépondérance papale a, du moins en France, conduit à placer le clergé séculier dans une meilleure disposition, par l'acceptation au moins officielle de la République. Je crois donc que l'alliance devra avoir lieu essentiellement entre le Positivisme et le clergé séculier. La liaison du clergé séculier au sol même de la France, sa participation, inévitable à un certain degré, à l'existence du pays, le disposera de plus en plus à accepter les conditions nécessaires de la situation, et surtout la subordination politique et la tendance fondamentale à réduire son action à la fonction morale et à la fonction cultuelle qui s'y lie
normalement. Dans ces conditions, il me semble que l'alliance religieuse, si utile, devient véritablement possible.
Mais il faut préciser davantage, en indiquant quelques questions qui montrent la possibilité d'une entente morale. Je choisis, à ce sujet, la question du divorce. Il est de toute évidence que le Positivisme et le catholicisme peuvent, dans une entente commune, poursuivre la révision de cette loi fatale. La conception de l'alliance religieuse, ainsi suffisamment indiquée, me permettra plus tard une étude spéciale vraiment nécessaire.
Je termine, sur cette conception de l'alliance religieuse, la vaste et difficile exposition que j'ai entreprise. Ce n'est pas sans une certaine émotion que je conclus cette grande étude. J'éprouve, en terminant, la satisfaction profonde d'avoir pu rendre justice à la grande religion à l'abri de laquelle s'est effectuée l'évolution préliminaire de nos ancêtres, et aussi l'intime satisfaction de comprendre que la religion de l'Ilumanité peut utiliser les privilèges moraux du catholicisme en préparant pour nos successeurs un abri supérieur encore à celui qui avait servi à nos prédécesseurs.