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France une si éclatante manifestation, grâce à l'influence déplorable de notre littérature. C'est ainsi que nos déistes ont proclamé la brutale prépondérance des passions sur la raison. Dieu est devenu ainsi le porte-drapeau de ces aberrations, auxquelles l'esprit positif est encore plus étranger que le catholicisme lui-même. Que l'on compare, par exemple, les œuvres de Georges Sand à la Princesse de Clèves, on en verra un exemple frappant. Les réformateurs, prétendus tels, ont manifesté ce même ordre d'aberrations, comme on le voit dans Fourier, par exemple, qui cherche, non les moyens de limiter les écarts exagérés de la personnalité, mais bien les moyens de mieux satisfaire des passions qui sont bonnes, puisqu'elles viennent de Dieu. Il est certain, en effets que la théologie ne devient vraiment morale qu'à l'état de religion^ c'est-à-dire liée à une haute destination sociale ; le catholicisme reste à cet égard le plus parfait système. Cette rétrogradation mentale a été accentuée par la glorification exagérée du christianisme et des vagues conceptions que la sagesse sacerdotale avait réglées.
Il est résulté de cette situation un état d'esprit qui rapprochait la partie la plus cultivée de la nation de l'état catholique ; et les natures les plus droites finissaient, après un stage déiste, à revenir au catholicisme lui-même. Telle est la vue générale d'une situation qui, se développant lentement et graduellement, a amené avec la protection du gouvernement, la prépondérance du parti catholique, à laquelle ont concouru des gens qui paraissaient lui être si profondément étrangers. Tel est, par exemple, le célèbre Saint-Simon, qui finit par recevoir une révélation de Dieu lui-même, et dont les disciples ont accepté cette conception mentale comme base de leur réformation sociale.
Suivons maintenant l'évolution de cette situation.
Elle s'est instituée surtout sous la Restauration. Mais il faut bien distinguer en ce qui regarde le catholicisme. Le gouvernement de la Restauration, tout en acceptant, ce qui était nécessaire, la liberté de conscience, tendit à assurer la prépondérance catholique ; ce qui produisit contre le catholicisme lui-même une violente réaction. Mais la Restauration voulait le catholicisme à la manière de Louis XIV et de l'ancien régime, avec la subordination au pouvoir temporel. Ainsi, c'est sous Charles X et par l'action directe de Feutrier, évêque de Beauvais, que fut décrétée et exécutée Télimination de la Société de Jésus. M. La Mennais fut, en 1826, traduit devant le tribunal correctionnel de Paris et condamné comme ayant attaqué la déclaration du clergé de France de 1682, qui avait été votée sous l'action prépondérante de Bossuet. Il ne fut condamné qu'à 30 francs d'amende et aux dépens, mais la condamnation était caractéristique.
Tandis que le gouvernement poursuivait sa tentative d'assurer la prépondérance du catholicisme gallican, l'école de de Maistre organisait, par une action persévérante et continue, sa propagande sur la prépondérance de la papauté et le retour à un régime oii cette prépondérance serait la véritable clé de voùle du système. On ne peut qu'admirer la sagesse, la persévérance et le dévouement avec lesquels ce mouvement a été conduit. Le problème à résoudre était précis : il fallait d'abord et avant tout convertir le clergé français aux vues systématiques de l'école de de Maistre ; car c'est là un précieux privilège de l'organisation catholique que cette organisation si parfaite fonctionne avec une rare intensité quand on a donné aux membres du clergé un système d'idées bien déterminé ; et, ici, le système d'idées n'était autre chose que celui qui avait présidé au plus grand éclat de l'évolution catholique. A mesure que le clergé se convertissait à l'ullramontanisme, de jeunes laïques
adoptaient graduellement ces nouvelles idées et se préparaient à en poursuivie, suivant les circonstances, la prépondérance.
Le mouvement de 1830 qui, à un premier point de vue superficiel, paraissait devoir être contraire à ce mouvement, lui fut très favorable, en donnant une plus grande liberté à la manifestation des idées ultramontaines. De jeunes esprits sincères et ardents, à la tête desquels se trouvait La Mennais, voulurent réaliser, par une action directe sur la population, au moyen du journalisme et par l'organisation de l'enseignement du peuple, la prépondérance catholique ; c'était logique, mais de cette logique des écoles qui ne tient pas compte de tous les éléments d'une réalité et qui est à l'usage des esprits jeunes et généreux. Cette tentative de La Mennais et de ses amis fut brisée par la résistance des pouvoirs publics et blâmée parla papauté elle-même, qui trouvait ses défenseurs trop ardents et compromeltants. Le clergé, avec une grande sagesse politique, comprit très bien qu'une grande partie de sa puissance consistait dans l'appui plus ou moins déclaré du pouvoir civil ; il fallait donc ménager cet appui en évitant toute compromission avec le parti révolutionnaire. Dès lors commença une action en partie double. Avec le parti progressif, le clergé réclama une liberté de plus en plus grande, spécialement la liberté de l'enseignement dont il entendait évidemment user pour assurer sa propre domination. D'un autre côté, il poursuivait la conception de la prépondérance définitive de la papauté et faisait ressortir par des œuvres multiples, en appliquant les idées de de Maistre, les services rendus par la papauté. En même temps le catholicisme s'assurait la bienveillance du pouvoir civil, en se montrant ou en se proclamant comme le seul véritable défenseur de l'ordre.
Ce mouvement fut favorisé politiquement par le caractère de plus en plus rétrograde que prenait la monarchie de juillet.
Versant dans l'ornière commune, l'orléanisme ne conçut jamais la possibilité de l'ordre en dehors des anciens principes. Partie en 1830, d'un régime presque républicain, l'orléanisme devint de plus en plus monarchique et théolog-ique. Ce fut un régime absolument contraire à l'admirable évolution de l'Angleterre, qui a tendu de plus en plus vers l'émancipation et un état se rapprochant graduellement de la République. C'est que l'Angleterre possédait au fond une véritable classe gouvernementale, tandis que nous n'avions en France que des vanités toujours renaissantes et puériles, n'ayant en vue que les vaines distinctions du passé, où. il y avait eu une noblesse, mais non pas une aristocratie. Alors surgit une véritable ploutocratie, appuyée sur un système d'hypocrisie théologique. Ce fut certainement le système le plus corrupteur qu'ait subi la France. La haute bourgeoisie et celle qui aspirait vers elle subirent une profonde décadence mentale et morale. La bourgeoisie de la Restauration, si éminente, marchait lentement mais solidement vers un état vraiment positif. Les petits-fils subirent au contraire une décadence théologique, avec la prétention ridicule d'en faire un procédé pour maintenir le prolétariat dans un état plus complet de subordination. Ces gens ne virent nullement que la véritable aristocratie suppose toujours la supériorité intellectuelle dans ceux qui gouvernent; et que le dernier des mépris de la part du public est le mépris mental.
Quoi qu'il en soit, par un mouvement de plus en plus accéléré, surtout pendant les huit dernières années du règne de Louis-Philippe, la bourgeoisie rentrait dans le giron de l'Eglise ; elle ne cherchait son point d'appui que dans des institutions qui avaient montré par l'expé-
rience leur profonde impuissance. Incapable de s'élever à la conception de l'ordre par des procédés vraiment positifs, la bourgeoisie retombait dans la banale prétention de maintenir l'ordre social par l'emploi de procédés dont l'impuissance était rendue évidente par tout le passé. On peut dire que ce fut là pour la France une cause profonde de décadence dont nous subissons encore les déplorables effets.
Quoi qu'il en soit, tout était mûr pour qu'au premier cboc révolutionnaire la haute bourgeoisie et une partie de la moyenne devinssent le principal appui du maximum de prépondérance propre au parti clérical. Ce choc fut dû à la Révolution du 24 février 1848.
Cette Révolution fut certes un monument impérissable de la profonde incapacité du régime précédent ; mais elle montra aussi comment la rétrogradation théologique du parti révolutionnaire avait préparé la prépondérance du parti clérical. Nos républicains^ aussi candides qu'incapables , ouvrirent leurs bras fraternels au parti clérical. Cette manifestation montra la profondeur de la prépondérance de celui-ci; car un parti est singulièrement puissant quand il domme l'esprit de ceux qui se présentent comme devant être ses adversaires. Les républicains admettaient au fond les principes du christianisme, sans vouloir aller jusqu'au catholicisme, qui en est la conséquence logique. Où auraient-ils donc puisé un principe de résistance, si ce n'est dans de vagues et puériles déclamations.
Une réaction était dès lors inévitable ; elle était même indispensable, par conséquent nécessaire ; mais elle aurait pu être intelligente, et c'est ce qui n'eut pas lieu. Les anciens parlementaires mirent en évidence leur incroyable incapacité. Ils ne trouvèrent pour combattre une révolution, à beaucoup d'égards prématurée, qu'avait amenée la rétrogradation du régime précédent,
que de développer davantage encore cotte même rétrogradation. Mais la honieuse glorification de Conaparte avait préparé la population à une dictature bonapartiste. La rentrée du prétendant, surtout acceptée par le parti avancé, qu'on trouve toujours à la tête de toutes les sottises sociales, donna corps aux tendances spontanées et profondes de la situation. Nous eûmes la présidence du prince Louis-Napoléon Bonaparte.
C'est ici que nous pouvons voir la sagesse et l'habileté du parti catholique, qui atteignit bientôt son maximum de prépondérance ; mais il faut dire qu'il l'avait longuement préparée par sa persévérance et son habileté. Le hasard est secondaire dans ces grands phénomènes sociaux ; et, quoi qu'en disent les naïfs, c'est la sagesse et l'habileté qui assurent finalement la prépondérance, au moins passagère. Les chefs du parti catholique virent avec précision la situation, et ils se rallièrent nettement au prince-président, et dans les luttes entre le parlementarisme et le pouvoir central, ils furent contre ces pauvres parlementaires qui, antipathiques à la population, voulaient'gouverner sans aucun point d'appui quelconque. Ces gens-là, il faut bien le dire, font pitié dans l'histoire. Le parti catholique avait fort bien vu que la force était du côté de l'Empire. Le très habile M. de Fallouxlui avait fourni le plus haut instrument possible de prépondérance sociale, par la célèbre loi sur la liberté de l'instruction publique, qui lui donnait tous les moyens possibles pour constituer les nouvelles générations de la bourgeoisie dans un état de pleine mentalité théologique. L'Université soumise fut mise aux pieds du clergé. Le parti clérical eut alors pendant un corlain nombre d'années toute la prépondérance dont il est susceptible et l'espoir d'une prépondérance plus grande encore. Mais c'était au fond une illusion, cr,r on ne surmonte jamais définitivement une situation créée par
l'immense poids séculaire des antécédents. C'est ce que les événements ne tardèrent pas à démontrer.
L'immense masse du parti libéral, d'un côté, spécialement le parti républicain, sentit, par la pression même des événements, quelles avaient été les conséquences de son admiration exclusive pour Bonaparte et aussi de son déisme plus ou moins chrétien. Il y eut dès lors arrêt dans le développement de pareilles idées et bientôt mouvement en sens inverse, la masse de la population tendant vers un état positif, que devait développer encore l'évolution industrielle. Ce fut en 4863 que surgit la manifestation d'une nouvelle situation commençante ; ce fut la Vie de Jésus par M. Renan qui fut le signe de cette manifestation. On se rappelle l'immense éclat de cette publication ; le bruit énorme qu^elle produisit et les attaques multiples et violentes auxquelles elle donna lieu de la part du clergé. L'ouvrage néanmoins était plein de mesure et de modération, mais il soumettait le problème de l'origine chrétienne à une méthode pleinement positive ; il reprenait ainsi un mouvement qui n'était plus la glorification absolue du catholicisme et l'admission, au moins apparente, de ses principes. Sainte-Beuve fit remarquer alors toute la modération de M. Renan, en s'étonnant de la vivacité des attaques dont il était l'objet. Il fit même observer qu'il viendrait probablement et bientôt un jour où le clergé lui-même invoquerait l'œuvre de M. Renan contre des attaques d'une violence et d'une brutalité autrement grandes. C'est effectivement ce quia eu lieu, puisqu'on en est arrivé, avec une grande exagération, à considérer Jésus comme un simple malade. Et néanmoins le clergé n'avait pas politiquement tort ; car sa prépondérance se compose et se composait alors de deux éléments distincts : d'un côté, les convictions sincères plus ou moins intenses, et, de l'autre, l'appui du gouvernement et une sorte de
respect humain général, qui faisait repousser toute tentative de libre appréciation théologique. C'est ce second élément de sa prépondérance que M. Renan attaquait très directement par le fait même de sa publication. De là, la bruyante et excessive opposition faite à son œuvre. Mais cette opposition même servit à son succès; et cela d'autant plus que la compression politique rendait les esprits plus ardents à ces luttes philosophiques, dont on sentait bien néanmoins les conséquences sociales. Il faut remarquer, en effet, l'immense service qu'a rendu la compression politique de l'empire : il a ramené les esprits aux discussions philosophiques ; ces discussions philosophiques ont finalement renversé tout le vaste système de rétrog-radation inauguré par Bonaparte, depuis le commencement du siècle ; les bases mentales de la rétrogradation ont été définitivement détruites. La tradition du xvni° siècle a été reprise ; et l'élimination de la prépondérance de toute conception surnaturelle a été définitivement proclamée ; un monde nouveau commençait à cet égard.
Deux influences ont donné à ce mouvement une consistance et une portée très grandes : l'une a été due au matérialisme et l'autre au positivisme. Le matérialisme a repris la tradition du xvnf siècle^ en se rattachant à Diderot et en y combinant tout ce que le mouvement scientifique avait produit de plus capital, surtout en biologie. Les jeunes hommes qui dirigèrent ce mouvement y apportèrent dévouement, ardeur et talent. Ils eurent, il faut le reconnaître, un immense succès; ils s'appuyèrent sur la science, qu'ils placèrent en face de la théologie et contre toute théologie, réduite même au simple déisme. Les attaques furent ardentes^ et toutes les vieilles admirations de l'ancienne démocratie furent audacieusement bafouées. Rousseau et Robespierre, notamment, passèrent un mauvais quart d'heure ; et
c'était bien mérité. Les démocrates un peu dévots de 1848 apparurent comme des hommes d'un autre âge ; et plusieurs d'entr'eux, et des plus honorables, firent une adhésion au nouveau mouvement.
Une seconde influence, bien autrement profonde, quoique moins bruyante, fut due au positivisme. Cette influence devait être durable et définitive, parce qu'elle était pleinement organique. Auguste Comte, prolongeant le mouvement scientifique, l'avait étendu enfin jusqu'à la sociologie et à la morale. Les bases d'un régime nouveau étaient enfin définitivement posées. Dans son discours sur l'ensemble du positivisme^ publié en 1848, au lendemain des journées de juin, Auguste Comte avait audacieusement pris pour épigraphe : « Réorganiser « sans Dieu ni Roi, par le culte systématique de l'Hu- « manité >•. Dans l'éclat de son triomphe croissant, le parti clérical avait dédaigné l'obscur philosophe ; quant a.u parti démocratique, enfoncé dans son déisme et son vague christianisme, il était antipathique au fond à de pareilles doctrines, dans le degré où il les connaissait, degré très minime du reste. Auguste Comte, poursuivant son œuvre organique, arrivait à constituer enfin la conception posée dès 1822 : établir par la science, étendue et complétée par la sociologie et la morale, un nouveau ralliement et règlement des hommes ; au fond, en termes précis, une nouvelle religion. Aussi, dans ce grand mouvement de lutte, ce ne fut pas directement le positivisme lui-même qui eut la plus grande action; quoique mes cours, d'un côté, libéralement tolérés par l'empire, et d'un autre côté les publications positivistes, notamment le beau travail du docteur Robinet sur Danton, aient contribué à ce mouvement, mais non d'une manière prépondérante ; nous posâmes néanmoins les bases d'un mouvement ultérieur, qui sera définitif.
Ce fut autour de M. Littré que se groupèrent les esprits
cultivés et modérés ; et ils produisirent ainsi un mouvement d'une grande portée et d'une grande efficacité. La science apparut enfin comme devant remplacer définitivement la théolog-ie ; et le vaste système de rétrogradation théologique, qui avait mis deux g-énérations à assurer sa prépondérance, fut définitivement brisé. L'ineptie politique de Bonaparte apparut alors dans toute sa force. Ce fut ainsi que M. Littré acquit une influence considérable et utile, quoique passagère et bien supérieure à la portée philosophique de ce laborieux lexicographe : il était en position et en situation.
Napoléon III laissa se développer, avec une suffisante liberté, un tel mouvement; outre que, par nature, il n'était pas rétrog-rade, mais au contraire trop vag'uement progressif, il avait un intérêt politique à laisser, comme diversion, la liberté philosophique à une population à qui il mesurait très étroitement la liberté politique. Cette compression, qui était au fond très mesurée, était plus utile que nuisible à l'efficacité d'un mouvement philosophique absolument nécessaire. Dans le parti républicain, la transformation fut rapide et profonde. Un mot caractéristique l'indique bien : Un homme des plus honorables du parti républicain, qui avait cru jadis à l'alliance du catholicisme et de la Révolution, M. Corbon, disait en 1869 au docteur Robinet : Il faut aujourd'hui autant de courage pour dire dans une réunion publique qu'on croit en Dieu qu'il en fallait en 1848 pour dire qu'on n'y croyait pas.
La chute de l'Empire, par l'horrible catastrophe de 1870, permit à la nouvelle situation mentale créée sous l'empire de se développer pleinement. C'est ce que nous allons voir sommairement.
Le parti catholique prit parti contre le parti républicain et devint la tête du parti monarchique. La lutte se posa donc clairement entre la République et le parti
catholique. D'un autre côté, le parti républicain avait été graduellement conduit sous l'Empire à accepter le principe de la séparation entre l'Eglise et l'Etat. Sans doute, sous l'influence de circonstances politiques dont le parti républicain eut la sagesse de tenir compte, on n'arriva pas et l'on n'est pas encore arrivé à une pareille situation ; m?às l'on est arrivé à un résultat capital et décisif: les divers cultes, et spécialement le catholicisme, sont désormais actuellement en dehors de l'Etat ; ces divers cultes ne sont plus d'ordre public; ils ne sont que d'ordre privé. L'existence même du Concordat n'est pas contradictoire avec le fond de cette situation ; car on ne peut empêcher que le catholicisme ne soit une certaine force, constituée en vertu de croyances acceptées par un grand nombre de citoyens, et organisée d'après des antécédents historiques. Et quoique la séparation des Eglises et des Etats soit finalement l'état normal, l'on conçoit très bien néanmoins que l'Etat, tenant compte de cette situation, puisse prendre avec le catholicisme certains engagements ou organiser certaines conventions, sans donner néanmoins aucun rôle politique au catholicisme. Cette élimination du catholicisme de l'ordre public s'est surtout caractérisée dans la loi scolaire, qui en est une expression pratique, que le parti républicain doit maintenir avec une absolue fermeté. Le signe caractéristique de toute réaction dans le parti républicain, c'est de toucher à une telle loi ; et il faut reconnaître qu'il y a actuellement dans le parti républicain beaucoup d'esprits, distingués du reste, qui ne pensent pas ainsi. Pour beaucoup, en effet, le règne de Louis-Philippe, plus ou moins amendé, reste l'idéal. Des esprits, au fond politiquement médiocres, n'ont pas pu s'élever encore à la conception de l'ordre, en dehors de toutes les bases mentales du passé. Néanmoins cette condition est la condition caractéristique de la situation actuelle de
la France. Ceux qui ne le comprennent pas ne doivent jouer en politique qu'un rôle supplémentaire. L'émancipation croissante de la masse agricole comme de la masse urbaine garantit suffisamment le progrès ; quand cette masse sera parfaitement débarrassée des principes révolutionnaires et coordonnée par des principes positifs, elle imposera sa volonté d'une manière irrésistible et fera même surgir directement de son sein des chefs de gouvernement.
Quoi qu'il en soit la situaLion désormais acquise est celle-ci : le catholicisme n'est plus que d'ordre privé. Il peut à cet égard se développer avec une pleine liberté, mais en étant comme tous les corps collectifs surgis dans le grand organisme, qui est la patrie, soumis aux lois nécessaires d'existence de celle-ci.
IIL — De la relation entre le positivisme et le catholicisme. — Conclusion générale.
Le catholicisme a été jusqu'ici la plus haute tentative de religion universelle. Nous avons suivi la naissance, le mouvement ascensionnel de cette religion. Elle a atteint au moyen âge, de l'aveu des catholiques euxmêmes, son véritable maximum; depuis cette époque jusqu'à nos jours elle a subi un mouvement de décroissance continu ; soit par une décomposition spontanée, devenue systématique par le protestantisme, soit aussi par l'avènement constant du régime positif qui subslilue graduellement de nouvelles habitudes mentales et sociales à celles du moyen-âge. Enfin, depuis la Révolution française, le catholicisme a cessé d'être d'ordre public, pour devenir, au point de vue légal, d'ordre purement privé.
Le positivisme, graduellement préparé d'une ma-
niëre spontanée, est devenu enfin systématique et il se présente désormais comme aspirant à la direction générale des sociétés humaines, spécialement de la société occidentale, à qui appartiendra de plus en plus l'action prépondérante sur noire planète. Dès lors un problème s'impose. Quelles doivent être les relations du catholicisme et du positivisme? Il ne s'agit plus évidemment d'une action révolutionnaire contre le catholicisme, celle-ci a été aussi loin que possible ; il s'agit seulement de savoir de quelle manière doit être utilisé le catholicisme, dans cette ascension graduelle oii le positivisme prend de plus en pJus la direction de la société. En conservant au catholicisme son caractère d'ordre privé que lui impose une fatalité historique irrésistible, il s'agit de savoir si on peut lui faire accepter volontairement une pareille situation, en utilisant les précieuses aptitudes de son organisme et les habitudes de direction morale qu'une vaste pratique a accumulées. Quoique nous parlions surtout du catholicisme, qui est la forme la plus élevée et la plus forte des religions théologiques, les considérations que nous allons présenter s'appliqueront, avec des modifications faciles à concevoir, aux diverses formes du protestantisme. Mais nous n'avons pas à insister sur ces modifications que les esprits intelligents et attentifs sauront facilement réaliser.
En somme, le problème qui se pose naturellement est celui-ci.
Quel est le rôle que peut jouer, dans la situation actuelle, le système religieux catholique, et quels sont les conseils motivés que peut donner à cet égard le positivisme, avec chance raisonnable de faire accepter ses conseils ?
Mais une théorie devient nécessaire pour faire accepter une telle conception. C'est une théorie abstraite
de la religion qui seule permettra d'apprécier enfin corn» parativement le catholicisme et le positivisme.
Le premier chapitre du second volume du Système de politique positive a pour titre : « Théorie générale de la religion ou Théorie positive de l'unité humaine ». Auguste Comte lui avait donné primitivement pour titre: «Théorie positive des religions». Mais, suivant ce que je lui ai entendu dire^ il considérait comme un pas capital la substitution du singulier au pluriel. Au fond, il avait raison^ car les diverses religions qui ont surgi sur notre planète ne sont que les solutions graduelles et successives d'un même problème ; et c'est ce problème unique qui est la destination même de la religion. Ces diverses solutions se sont, du reste, succédées les unes aux autres d'après une marche qui n'est nullement arbitraire ; il faut donc définir la religion d'après la destination fondamentale qui lui est propre et indépendamment des approximations successives des diverses solutions,
La religion a pour but d'établir dans toute société l'harmonie générale des existences humaines. Au fond, le problème religieux se décompose en deux questions distinctes, quoique intimementconnexes:re;9'/eretra//z>/'.
Il faut, en effet, pour arriver à l'harmonie générale propre à chaque état social, rallier les hommes entre eux. Mais ce ralliement suppose nécessairement que chaque existence soit réglée au triple point de vue physique, intellectuel et moral; car, quoique les hommes se rallient spontanément entre eux, il y a néanmoins dans notre nature cérébrale et corporelle des causes profondes de divergence qui rendraient tout ralliement impossible s'il n'y avait pas dans chaque homme un convenable règlement personnel. Les deux problèmes sont donc solidaires ; et la prétention révolutionnaire de rallier sans régler est évidemment absurde. Du reste, les deux pro-
blêmes sont plus semblables qu'il ne paraît au premier abord; car les divers états successifs d'un même homme diffèrent souvent autant que les états simultanés des individus distincts.
Il est évident^ d'après la conception abstraite de la religion, qu'il n'est pas plus possible de concevoir une société sans religion qu'il n'est possible de concevoir une société sans gouvernement. Plus la société se complique, par son évolution même et son extension à des populations de plus en plus variées, et plus la religion devient nécessaire en même temps que plus difficile. Cette considération fait voir, du reste, a priori, combien il est irrationnel de croire qu'on ait trouvé dès le début la solution définitive d'un tel problème, dont les éléments ont dû recevoir, par l'évolution même de notre espèce, un immense développement ultérieur.
Je n'ai pas à faire ici l'historique des divers degrés de la solution du problème religieux, La première solution a été spontanée, universelle, mais non systématique : c'est le fétichisme ; il a persisté dans un tiers de notre espèce, c'est-à-dire en Chine. La solution, en devenant ensuite de plus en plus systématique, est devenue en même temps de plus en plus restreinte. Chez les populations où Dieu a surgi, la religion a été d'abord polythéiste, puis monothéiste. Le catholicisme a été à la fois la forme la plus restreinte mais aussi la plus systématique de la solution du problème religieux.
La conception de la religion étant ainsi établie, nous pouvons aborder la comparaison de la solution positive avec la solution catholique. C'est ce que nous allons faire pour montrer comment, pendant la grande transition oti s'engage de plus l'Occident, il pourra s'établir entre le catholicisme et le positivisme, sous le nom d'alliance religieuse, une certaine harmonie ; sous la présidence naturelle du positivisme, dont le caractère est
d'être profondément social et politique pendant que le catholicisme est nécessairement d'ordre privé.
Le problème général qui domine nécessairement la conception de la religion c'est celui de la destinée humaine. Quel est le but de la destinée humaine au point de vue positif? Quel est-il au point de vue catholique et quelles sont les valeurs relatives de ces deux solutions? C'est ce que nous allons successivement examiner.
Le positivisme, en déterminant le but de la destinée humaine, ne fait rien autre chose que systématiser une réalité produite spontanément, que nous subissons d'une manière plus ou moins implicite, et qu'il faut subir désormais explicitement. L'examen le plus facile des choses humaines montre que chaque homme appartient à une famille et qu'il appartient aussi à une certaine patrie. Quoique la Famille et la Patrie aient des caractères fondamentaux propres à tous les cas, elles présentent des variations que détermine la dynamique sociale. En fait, donc, il est certain que nous vivons par la Famille et la Patrie et que nous vivons aussi pour la Famille et la Patrie. Nous pouvons donc dire, comme résultat d'une première analyse scientifique, que le but de la destinée humaine est de vivre pour et par la Famille et la Patrie.
Mais les diverses patries agissent de plus en plus les unes sur les autres ; elles tendent à former, d'une manière désormais frappante à tous les regards, un grand être collectif occupant la planète entière. Ce grand êlre collectif est l'Humanité. La constitution effective de cette Humanité n'est pas encore accomplie ; elle l'est cependant assez pour que l'on puisse, d'après une théorie positive de la nature humaine et la connaissance positive des diverses patries, construire la limite idéale vers laquelle marche et marchera de plus en plus l'Humanité. Dans cette limite idéale se réalisera le rallie-
ment général de tous les hommes; par suite, sera résolu le premier problème de la religion, le ralliement des hommes entre eux. D'après cela, nous pourrons donc dire, à l'abri de tout arbitraire : que le but de la destinée humaine est de vivre pour et par la Famille, la Patrie et l'Humanité. Il est important de remarquer que, d'après la conception que nous avons donnée de l'Humanité, notre conception de la vie humaine combine la fatalité avec la modificabilité ; car l'Humanité, étant une limite idéale que nous devons chercher à atteindre, suppose nécessairement une combinaison coordonnée et voulue des forces individuelles et collectives.
Mais dans notre conception du but de la destinée humaine n'apparaît qu'un des deux caractères de la religion : rallier. 11 faut en montrer le second caractère dans la poursuite de notre destinée. Sans doute, les diverses individualités humaines concourent spontanément sous le poids des fatalités nécessaires ; mais ce concours spontané est profondément imparfait, car les individualités humaines présentent des éléments multiples de divergence sous les trois aspects qui nous caractérisent, le corps, l'intelligence et le cœur. De là la nécessité d'un effort systématique de l'homme sur lui-même pour se perfectionner de plus en plus au point de vue de la santé, de l'intelligence et de la moralité. Il faut donc que, sous tous les aspects propres à sa nature, l'homme se règle de plus en plus, de manière à permettre un ralliement croissant.
Dès lors, en combinant ces deux aspects connexes de notre destinée, nous pourrons dire que le but de la destinée humaine est de nous régler de plus en plus afin de vivre de mieux en mieux pour la Famille, la Patrie et l'Humanité. Telle est notre destinée, telle que la conçoit et l'organise la religion positive.
Mais on peut arriver à une conception plus systé-
matique encore. Il faut, pour cela, remarquer que l'Humanilé est une limite idéale vers la réalisation de laquelle nous devons tendre, et qui, par cela même, combine le point de vue de l'effort moral, ou du règlement, avec la notion de l'être collectif, ou du ralliement. Nous pourrons, d'après cela, dire d'une manière systématique que le but de la destinée humaine est de vivre pour et par l'Humanité. L'Humanité étant un être à la fois réel et idéal^ notre religion sera la religion de l'Humanité. Nous pourrons, d'après cela, présenter une coordination systématique des trois éléments de toute religion : le dogme, le culte et le régime.
Le dogme, c'est-à-dire l'ensemble coordonné de toutes les connaissances positives, peut, en effet, se systématiser dans cette destination unique : connaître les lois de la structure et de l'évolution de l'Humanité. Toutes les études vraiment positives, c'est-à-dire réelles et utiles, peuvent se résumer dans une telle destination. Cela est évident pour la sociologie et la morale qui se rapportent directement à une telle destination ; mais cela s'applique aussi à la cosmologie et à la biologie, qui sont les préambules indispensables, logiques et scientifiques, de la sociologie et de la morale.
Mais il ne suffit pas de connaître l'Humanité, il faut aussi l'aimer. C'est là la destination du culte ; qui, du reste, nous fait connaître scientifiquement l'Humanité elle-même dans sa structure et dans son évolution. Le culte public est concret et abstrait. Au point de vue concret, il a pour but la célébration des grands types de l'Humanité qui ont été les agents nécessaires de sa constitution. Au point de vue abstrait, le culte organise la célébration des liens fondamentaux qui constituent l'Humanité et des fonctions générales qui manifestent son action. Ces fonctions générales se résument dans la constitution de quatre providences (|ui sont la pro-
— GTD —
vidence morale ou la femme, la providence intellectuelle ou le sacerdoce, la providence matérielle ou le patriciat et la providence générale ou le prolétariat.
Mais il ne suffit pas d'aimer et de connaître l'Humanité, il faut surtout la servir, et c'est là la destination du régime qu'on peut idéalement résumer dans cette grande destination : servir l'Humanité.
Le but de la vie humaine, d'après la religion positiviste, est ainsi d'aimer et de connaître rHumaiiité pour la servir.
Nous allons maintenant soumettre la religion catholique à une analyse semblable. Quel est, au point de vue catholique, le but de la destinée humaine ? C'est de faire son salut, c'est-à-dire de conquérir la vie éternelle qui consiste à vivre éternellement dans la société de Dieu. L'on comprend immédiatement qu'une telle destination de la vie humaine est nécessairement subjective et que, par suite, le problème considéré en lui-même est tout à fait indéterminé. Quant aux méthodes employées pour atteindre une pareille destination, la détermination des procédés propres à résoudre le problème, ainsi posé, de notre destinée, a dû nécessairement résulter des circonstances dans lesquelles se sont trouvés les hommes qui ont donné une solution du problème de la vie future. Nous sommes, en effet, dominés par les fatalités effectives qui résultent de notre nature et de notre situation cosmologique et sociologique. H résulte de là que les solutions données au problème de notre destinée surnaturelle sont nécessairement locales et temporaires, malgré les efforts pour faire prévaloir un caractère absolu. Mais quelles que soient les solutions données au problème de notre destinée surnaturelle, il y a toujours un caractère commun, à savoir : la prépondérance du règlement sur le ralliement. Il est certain, en effet, qu'il ne peut pas y avoir de ralliement effectif pour réaliser notre
salut ; puisque, en réalité, la conception de ce salut est purement subjective et ne comporte pas un concours effectif, celui-ci ne pouvant jamais avoir lieu spontanément que par l'action d'une réalité expérimentale extérieure à nous. On conçoit, au contraire, qu'il soit possible et nécessaire de prescrire à chaque homme un règlement de son existence. Le ralliement ne résulte donc pas alors de la conception môme du but de notre destinée, il est simplement introduit par la sagesse empirique du sacerdoce, comme conséquence des conditions du règlement de chaque existence.
Ces considérations peuvent s'appliquer très aisément au cas du catholicisme, sans que j'aie besoin d'entrer dans plus de développements. Il est facile maintenant d'indiquer la coordination des trois éléments de la religion d'après le but de la destinée humaine : atteindre la vie éternelle dans le sein de Dieu, Le but de notre vie actuelle est d'arriver en Dieu d'une manière éternelle. Notre existence sur cette terre doit donc être une préparation à un tel but final; par conséquent, le dogme, le culte et le régime doivent concourir à nous le faire atteindre.
Il résulte de là que le but de notre existence sur cette terre est : de connaître^ d'aimer et de servir Dieu, afin de mériter en lui la vie éternelle, La destination du dogme, du culte et du régime se trouve ainsi nettement déterminée.
Celle du dogme, avons-nous dit, est de connaître Dieu. Cette connaissance, évidemment, ne peut être scientifique, puisqu'elle ne peut résulter ni de l'observation ni de l'expérience. Elle est construite sous l'influence d'une certaine situation sociale et mentale. C'est cette situation qui a conduit le grand saint Paul et ses successeurs à la constitution du dogme catholique, ce que j'ai suffisamment développé. Un caractère spécial et fondamen-
tal du dogme catholique est la conception de Jésus- Christ, Dieu-Homme qui, par son sacrifice, pose les bases de notre justification. Un tel dogme, ne résultant pas d'une vérification expérimentale, est conçu alors commo résultant d'une révélation transmise et maintenue par une tradition. Sans cette double condition, aucune stabilité mentale ne serait possible, et l'esprit humain resterait livré à d'infinies divagations purement individuelles.
Le culte a pour but de nous faire honorer Dieu et, par suite, de développer, dans chacun de nous, des sentiments de reconnaissance et d'amour. On comprend que ce culte n'est pas, par lui-même, bien déterminé et qu'il comporte une grande variété de solutions suivant les circonstances et la sagesse du sacerdoce, comme de tous ceux qui ont concouru à établir ce culte. On doit reconnaître, et je l'ai suffisamment constaté, que la sagesse du sacerdoce catholique a été véritablement admirable et qu'il a tiré, pour la direction de l'homme sur cette terre, tout le parti compatible avec la nature indéterminée et profondément subjective d'un tel culte.
Le régime a pour but de servir Dieu. Mais comme, au fond, il n'a nullement besoin de nous, le problème de son service reste indéterminé. C'est la sagesse sacerdotale qui a déterminé la nature de ce service dans un règlement de la vie humaine dont les bases ont été posées dès le début. Ces bases ont consisté dans un rè^le-
ment moral de nos instincts personnels, spécialement du plus redoutable : l'instinct sexuel.
C'est d'après ce règlement qu'on a, plus ou moins arbitrairement, réagi sur le ralliement effectif des hommes, qui ne peut nullement résulter de la conception de la poursuite du salut éternel : car, suivant le vers de Corneille dans V Imitation de Jésus-Christ :
Où tous les hommes vont, aucuns ne vont ensemble.
On voit, d'après cette analyse somnaire, comment le sacerdoce catholique, surgi à un moment de l'histoire, a résolu le problème religieux de notre destinée.
Il nous faut maintenant comparer la solution positive du problème de la destinée humaine par la religion de rHumanité, avec la solution tliéologique de ce même problème par la religion catholique.
La supériorité de la solution positive de notre destinée sur la solution théologique est d'être réelle, constamment vérifiable par l'expérience et l'observation ; elle peut correspondre ainsi à toutes les situations. En second lieu, la solution positive du problème religieux a l'avantage de combiner profondément le ralliement avec le règlement, tandis que, dans la solution catholique, le problème seul du règlement est vraiment abordé et même, au fond, d'une manière arbitraire, puisque cette solution du règlement est résultée d'une vue du fondateur, qu'on a toujours maintenue sans la mettre en rapport avec les nécessités nouvelles des situations successives de l'histoire.
Précisons davantage cette comparaison en examinant successivement le dogme, le culte et le régime.
Le dogme positiviste a pour but de coordonner toutes les connaissances réelles, cosmologiques, biologiques et sociologiques en les rapportant à l'Humanité. Il est clair que^ dans ce cas, nos conceptions sont vérifiables, graduellement progressives et indépendantes de tout arbitraire. Il n'en est pas de même pour le dogme catholique qui a pour but de connaître Dieu; car, en fait, on ne peut pas le connaître. Accepter la solution de gens qui ne le connaissaient pas davantage et qui croyaient avoir reçu une certaine révélation, c'est maintenir sans doute une certaine stabilité mentale, mais seulement pendant le temps inévitablement limité où l'on consent à ne pas examiner. Il est vrai qu'on lie à ces
conceptions subjectives des observations réelles, mais une pareille liaison donne un caractère absolu aux premières observations et ne pousse pas à en faire de nouvelles. Le dogme positif est donc réel, stable et positif, à l'abri de l'arbitraire, tandis que le dogme catholique est absolu, sans être stable, et est incapable de provoquer ou même de permettre des recherches véritablement nouvelles.
Si l'on compare le culte de l'Humanité à celui de Dieu, on voit immédiatement l'immense supériorité du premier sur le second. Le culte de l'Humanité embrasse tous les temps et tous les lieux, et cela sans efforts et sans contradiction, depuis que la sociologie positive a été vraiment fondée ; tandis que le culte catholique de Dieu n'embrasse qu'un point de l'espace et du temps. €ette infériorité du culte catholique comparé au culte positif est devenue de plus en plus sensible, à mesure que les recherches historiques se sont étendues à tous les peuples de la planète.
Quant au régime, la supériorité du service de l'Humanité sur le service de Dieu est tout aussi frappante. Le service de l'Humanité est un problème précis, puisqu'il résulte d'une réalité observée : il fait concourir toutes les forces humaines, tous les aspects de notre nature et il assure ainsi le règlement et le ralliement de tous les hommes. Le service de Dieu est absolument arbitraire, puisqu'on ne sait pas même s'il existe et qu'en définitive il n'a besoin de nous à aucun titre et que c'est arbitrairement qu'il nous prescrit telle ou telle conduite. Quelque grande qu'ait été la sagesse pratique du sacerdoce, la morale fondée sur la conception du service de Dieu a toujours eu, à l'inverse de celui de l'Humanité, de la Famille et de la Patrie, un caractère .étroit et arbitraire.
Mais c'est au point de vue scientifique que la supériorité de la religion positive s'affirme le mieux.
Cette insuffisance sociologique du catholicisme apparaît dans la conception même qui lui sert de base. En effet, d'après la conception fondamenlale, Jésus est mort pour tous les hommes afin d'assurer par les mérites de sa passion leur salut éternel. Or, il est certain, au point de vue sociologique, que rien n'a été fait pour porter à la connaissance de tous les hommes les conditions nécessaires de ce salut éternel. Par suite, il y a un désaccord choquant entre le but à atteindre et les moyens propres à le réaliser. Ce désaccord, si profondément irrationnel, entre le moyen et le but, devient plus choquant encore^ s'il est possible, pour le cœur. Car Dieu rend responsables de leur salut éternel des gens qu'il n'a même pas prévenus des conditions à remplir. L'arbitraire de la puissance suprême apparaît ici dans toute sa netteté et, en effet, un être tout puissant ne peut, au fond, avoir que des caprices. Shakespeare avait profondément compris un tel caractère quand il disait : nous sommes pour les Dieux ce que sont les mouches pour les enfants; ils nous écrasent en se jouant. Au xvn^ siècle, la raison humaine commençait à réagir contre de pareilles conceptions. Mais Bossuet, placé au point de vue de la stricte orthodoxie, a maintenu l'intégrité du dogme catholique à cet égard ; ce qui n'a pas arrêté le mouvement contre l'irrationnalité et la dureté du dogme catholique,
Il est évident que cette insuffisance sociologique du dogme catholique afrappéd'mipuissancc, outre beaucoup d'autres raisons, la propagation sur toute la planète de pareilles conceptions. Il est difficile, en effet, de faire admettre à d'immenses populations, que tous leurs ancêtres, ou du moins l'immense majorité, se trouvent condamnés à une damnation éternelle pour avoir mé-