‹ Le CatholicismeChapitre 8 sur 42 · II. — Saint Paul · texte numérisé non relu

II. — Saint Paul

La série des antécédents avait donc posé un grand problème social et préparé les éléments de la solution; mais de là à cette solution elle-même il y avait un abîme ; pour des problèmes d'une aussi haute généralité, il faut des génies exceptionnels, de ceux qui ne peuvent se suppléer et sans lesquels l'Humanité n'aurait pu se développer. Ici le problème était d'abord sans doute théorique ; il fallait constituer une religion universelle. Et le problème était d'autant plus difficile à résoudre qu'il fallait dégager une profonde réalité sociale à travers les nuages d'une théorie théologique La méthode, loin de faciliter la solution, compliquait la découverte. L'organe d'une telle révolution devait émaner du monde juif et cependant s'en dégager absolument : il fallait donc que le caractère fût à la hauteur de l'intelligence. La réalisation du projet exigeait nécessairement la mise en jeu de ces qualités : le courage le plus audacieux pour entre-

(1) En citant quelques-unes des propositions des évangiles, je dois remarquer qu'il n'est nullement certain que saint Paul les ait connus tels qu'ils existent maintenant; mais, la construction du grand créateur étant une fois accomplie, le sacerdoce catholique, placé à un point de vue synthétique et dominé par le désir légitime de remonter dans sa tradition aussi loin que possible^ peut \9.?, accepter et les combiner avec la constitution pauliuienae.

prendre, uue persévérance indomptable pour réaliser, et enfin une rare prudence pour ménager les éléments multiples qu'il fallait mettre en jeu. Mais la combinaison du g-énie et du caractère eût été elle-même insuffisante sans l'excitation d'un dévouement sans limite au service de l'Humanité. L'homme extraordinaire en qui furent réunie? à un haut degré ces hautes aptitudes fut saint Paul, et c'est g-râce à elles qu'il put concevoir et réaliser la fondation du catholicisme.

Nous avons insisté sur cette nécessité absolue d'un organe individuel supérieur pour la solution des grands problèmes sociaux : nos métaphysiciens et nos littérateurs en étaient arrivés à nier, en histoire, le rôle des grandes individualités. Ayant entendu dire que les phénomènes sociaux, étaient assujettis à des lois naturelles, ils en avaient vaguement conclu que les phénomènes s'accomplissaient, pour ainsi dire, d'eux-mêmes. Tandis qu'au contraire toute force sociale consiste en un ensemble de tendances et de concours se condensant en un organe unique sans lequel tout avorte. C'est là ce qui distingue la théorie positive des forces sociales de la théorie métaphysique, dont l'influence en politique est aujourd'hui si désastreuse. Les prédécesseurs et les contemporains préparent les éléments de la solution, mais c'est un individu unique et déterminé qui l'accomplit. Et plus le problème est général et difficile et plus rare et difficile à trouver est l'homme qui doit le résoudre On a de nos jours, dans des travaux d'érudition, du reste recommandables, accumulé un grand nombre de documents qui prouvent que beaucoup de conceptions chrétiennes étaient en circulation quand le cathoiicisma surgit et qu'il les a incorporées; mais cela prouve seulement que le problème était préparé, mais nullement qu'il fût résolu. Et nous voyons, en effet, que les divers philosophes qui cherchaient, à cette époque, à or-

g-aniser une culture morale, n'ont finalement abouti à rien de décisif socialement, même lorsque, comme Marc Aurèle, ils avaient la puissance. Néanmoins, ces travaux sont utiles en indiquant la maturité du problème catholique, et en faisant aussi justice des exagérations puériles par lesquelles les défenseurs du catholicisme ont voulu mettre sa fondation '^n dehors des lois naturelles de l'évolution humaine.

Après ces considérations préliminaires sur l'importance du rôle de saint Paul, il faut en donner l'appréciation sommaire. Les documents sur lesquels nous allons nous appuyer consistent surtout dans les Epîtres de saint Paul et dans les Actes des apôtres. Ces épitres constituent, sans aucun doute, les documents les plus authentiques sur la fondation du christianisme. Leur contexture même en montre la valeur historique. Là, rien de miraculeux, si ce n'est la croyance naturelle à une inspiration divine; rien d'analogue aux miracles de la légende évangélique. Nous sommes en face de récits portant tous les caractères de l'authenticité. Nous n'entrerons pas dans les discussions auxquelles a donné lieu l'examen des diverses épîtres; il nous suffit pour notre théorie, que l'authenticité des épitres aux Galates, aux Romains, aux Corinthiens, et de quelques autres, soit au-dessus de toute discussion et que, pour les autres, elles émanent tout au moins de la même influence. D'après ces épitres, et en utilisant aussi les Actes des apôtres, nous pouvons donner d'abord quelques notions biographiques sur saint Paul et sur son œuvre.

Il est né à Tarse, en Cilicie, vers l'an 10 ou 12 de l'ère chrétienne, et il esl mort, probablement martyr à Rome, vers l'an 64, dans toute la force de l'âge e' de son génie. Il était Juif de naissance, et disciple f!f Gamaliel, l'un des docteurs juifs les plus avancés, de ceux qui se dcgngeaient le mieux des exagérations ri-

(uclles et avaient les aspirations morales les plus g-énéreuses. Saint Paul, dont le nom juif était Saûl, et qui prit, en devenant chrétien, le nom qu'il a si pleinement immortalisé, était citoyen romain. Il commença par persécuter la nouvelle secte judaïque fondée par Jésus; et il le fit avec l'activité et l'emportement énergiques de son caractère. On rapporte l'époque de sa conversion à l'an 38 après Jésus-Christ. Le récit de la forte commotion cérébrale éprouvée par saint Paul sur le chemin de Damas, au moment de sa conversion, nous paraît caractéristique. Les génies supérieurs de l'Humanité n'accouchent pas sans une violente commotion cérébrale et organique de ces grandes créations qui doivent, pendant des siècles, diriger notre espèce. L'accouchement intellectuel est rude et pénible comme l'accouchement physique. Et quand on lit les Epitres de saint Paul, on voit combien rude devait être la création de son œuvre, au milieu des nuages métaphysiques, et des antécédents et des habitudes de son origine. Il reste de 38 à 41 dans le Horan, près de Damas, sans doute préparant et élaborant sa grande construction (1). L'activité apostolique de saint Paul s'étend essentiellement de l'an 45 à l'an 64, époque de sa mort.

Nous allons résumer les trois grandes missions qui constituent cette carrière apostolique. Ceux qui désireraient plus de détails peuvent lire le volume consacré par M. Renan à saint Paul. Ce travail remarquable est,

(1) Il y a toujours dans de telles créations une longue et difficile période d'incubation ; on le voit dans le cas de Mahomet, et on le voit aussi dans les grands philosophes comme Descartes et Auguste Comte. Pour celui-ci j'ai déjà fourni beaucoup de documents sur cette période préliminaire, de manière à fournir un exemple précis qui permettra d'entrevoir les cas analogues, tel que celui de saint Paul où les documents manquent pour la période d'incubation. Quand saint Paul a commencé, les bases essentielles de son œuvre étaient évidemment posées; ce qui n'a pas empêché une évolution extérieure de son esprit, en dehors de la réalisation pratique.

sans aucun doute, l'œuvre la jjIus éminente d'un homme doué, à un haut degré, de l'aptitude esthétique.

Le point de départ et le centre de l'action de saint Paul est toujours Antioche ; cette ville, placée sur les limites du monde juif, appartenait néanmoins au monde grec, et avait ce caractère de cosmospolitisme qu'on trouve dans les créations directes d'Alexandre. La première mission de saint Paul s'étend de l'an 45 à l'an 50. Il part d' Antioche, passe par Salamine de Chypre, gagne Perge en Pamphylie, Antioche de Pisidie, Lystre d'Erbé en Lycaonie^, et retourne à Antioche par le même chemin en évitant Chypre (1). Nous le voyons, dans cette mission, comme dans les autres, s'adresser d'abord aux synagogue-s. Elles offraient, en effet, un très heureux procédé de propagande et un point de départ pour la prédication de la religion nouvelle. Dans ces réunions, en effet, des étrangers pouvaient prendre la parole et faire des exhortations pieuses. En outre, les synagogues recevaient, non seulement les Juifs de naissance, mais aussi les païens convertis au judaïsme, et il y en avait, semble-t-il, une quantité considérable dans les diverses villes de l'Orient. Ce milieu était donc préparé pour entendre la prédication de la religion nouvelle ; caries individus étaient monothéistes et avaient pour la plupart moins qu'en Judée le fanatisme rituel. Il y avait en outre des personnes pieuses qui, sans avoir accepté le judaïsme, avaient pris néanmoins, dans cette doctrine, des habitudes de culture morale que le polythéisme ne pouvait pas produire. C'est laque saint Paul, au milieu de beaucoup de difficultés, trouva ses premiers adhérents et ses premiers disciples. Il y forma de petits groupes, qui semblent

(1) Oq peut appeler cette mission la mission de Galatie; les Romains ayant imposé cette dénomination administrative, sauf Chypre, qaoiaug la Galatie proprement dite n'en fut qu'une partie.

avoir été ralliés entre eux, et qui devaient l'être naturellement par les communications plus ou moins actives des diverses localités.

La seconde mission de saint Paul s'étend de 51 à 54. il part d'ilntioche et se rend de nouveau en Lycaonie, mais cette fois par terre, en passant par Tarse. Il traverse la Phryg-ie et la Mysie, et arrive en Macédoine, à Philippes d'abord, puis àThessalonique, et forme, dans les diverses localités, des groupes de chrétiens, ou de petites églises recrutées indifféremment parmi les Juifs ou les polythéistes, et surtout parmi ceux-ci. Ses adhérents appartiennent surtout à la petite bourgeoisie et aux artisans et même aux esclaves. Il trouve, parmi les femmes, signe caractéristique, des disciples admirablement dévouées, de telle sorte que l'universalité de la religion, quant à ceux qui doivent y participer, apparaît ainsi dès le début. De ïhessalonique, il se rend à Athènes, où il ne parait pas, comme on devait s'y attendre, avoir produit un grand effet, mais où il montre la prudence et la sagacité de sa prédication. De là il se rend à Corinthe, ville cosmopolite, mais où l'influence grecque dominait néanmoins. Il y fonde une église dans laquelle surgit malheureusement beaucoup d'agitation, et qui amena beaucoup de déboires. De Corinthe, il se rend à Ephèse, et, de là, à Jérusalem, et, enfin, il retourne h Antioche, centre fondamental de sou apostolat.

La troisième mission de saint Paul s'étend de 54 à 58. Il part d' Antioche et se rend à Ephèse, par terre. Il suit le même chemin que dans la seconde mission jusqu'à Antioche de Pisidie; mais entre Antioche et Ephèse il fonde de nouvelles églises à Colosse et à Laodicée. û'Ephèse, il repasse en Macédoine, consolide et développe les églises déjà fondées, et, de là, retourne à Corinthe. Il réunit, pendant cette mission, les fonds d'une grande collecte destiuûc aux prèle ndus chiéliens ûe Je-

rusalem, et probablement dans l'intention complémentaire d'adoucir l'âpreté de leur opposition étroite à sa grande création. A Jérusalem, en S8, saint Paul est arrêté, grâce au fanatisme intolérant des Juifs; et, sans son titre de citoyen romain, il eût eu probablement le même sort que Jésus. Mené de Jérusalem à Césarée, en Palestine, devant le gouverneur romain, il en appelle à César. Conduit à Rome, sur sa demande, il y meurt probablement vers l'an 64, à l'âge de 52 ou de S4 ans. Quoique prisonnier, il recevait un grand nombre de personnes et continuait, avec une grande activité, sa propagande. On peut donc considérer sa captivité à Rome comme ayant été sa quatrième mission apostolique (1).

La mort prématurée d'un si puissant génie a eu, comme dans les cas analogues, une influence durable sur les destinées de l'Humanité ; car saint Paul se proposait de faire une mission en Espagne et probablement aussi en Gaule. Il aurait agi ainsi sur de véritables Occidentaux, en dehors essentiellement de l'influence juive et grecque. Par suite, l'influence occidentale sur les divagations orientales se serait fait sentir plus tôt. On peut même penser que des missions germaniques plus précoces auraient préparé à l'avance et plus tôt l'incorporation de la Germanie au noyau occidental. Il est probable aussi qu'un développement plus rapide du calliolicisme en Occident aurait facilité l'avènement moins tardif d'un type analogue à Constantin.

Saint Paul trouva, du reste, comme on devait s'y at-

(1) J'ai adopté les nombres de M. Renan sur les durées des diverses missions de saint Paul, quoiqu'elles soient loin d'avoir une certitude absolue. Mais ce qu'il est le plus essentiel d'éviter, c'est le vague et l'indétermination. Les nombres fournissent à cet égard, en sociologie, le procédé nécessaire. 11 faut prendre ceux qui approchent le plus de la réalité; mais il faut savoir s'en servir sans leur donner une valeur absolue.

Ce procédé nécessaire est néanmoins difficile à appliquer pour ceux qui n'ont pas la connaissance du véiitable esprit mathématique.

tendre, de la part des vrais disciples de Jésus, sauf saint Pierre, une véritable opposition. Ils ne reconnaissaient pas, en effet, dans l'énergique prédication de saint Paul aux Gentils, la vague prédication judaïque de Jésus, consistant, tout au plus, dans une opposition aux exagérations cultuelles de Jérusalem. On voit, dans les Epîtres, les traces de ces luttes, surtout dans l'admirable Epitre aux Galates, auprès de qui les pseudo-chrétiens de Jérusalem avaient combattu saint Paul,

Page 1