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III. — Vue générale de Vensemble de la Féodalité

Nous allons maintenant exposer quelques aperçus sommaires sur le second élément du moyen âge : la Féodalité; et, d'abord, nous allons indiquer l'esprit général de notre théorie.

Il faut remarquer, en premier lieu, que la Féodalité, à l'inverse du catholicisme, n'a pas trouvé de défenseur. Pour celui-ci, il nous offre une série continue d'apologistes, ce qui s'explique par la persistance même de cette religion; de plus, ils ont trouvé commode et facile de s'approprier tous les résultats de l'évolution du moyen âge en faisant des inconvénients et des défauts le privilège exclusif de la Féodalité. Et cela s'est aggravé par la jactance habituelle des apologistes catholiques qui, placés à un point de vue absolu, et rompus aux subtilités d'une doctrine pleinement subjective, ne semblent pas avoir gardé de mesure ni dans l'attaque, ni dans la défense. Slais la doctrine positive, en vertu même de sa profonde réalité, viendra apprendre enfin à honorer les praticiens éminents depuis si longtemps endormis dans leur tombe. Nous ferons voir non seulement que c'est à la Féodalité surtout qu'il faut attribuer un grand nombre de résultats utiles du moyen âge, mais que c'est elle encore qui a neutralisé plusieurs des inconvénients propres au Catholicisme.

Le caractère fondamental de notre théorie, comme, du reste, de toute vraie conception sociologique, c'est d'être profondément relative, au lieu du caractère absolu inhérent surtout à la doctrine révolutionnaire, mais, plus ou moins, à toutes les théories qui ont précédé l'avènement du Positivisme. En effet, toute grande institution ne peut être appréciée qu'en étant rapportée aux circons-

tances de temps et de lieu où elle s'est développée. Mais un autre caractère décisif de la théorie d'Auguste Comte sur la Féodalité, c'est d'avoir montré le maintien de la continuité dans l'avènement de ce régime, qu'on avait conçu jusqu'ici comme produit par des circonstances pour ainsi dire fortuites et accidentelles. Nous verrons, en effet, la Féodalité se développer graduellement sous le poids des antécédents de l'évolution romaine, de telle sorte qu'il y a une connexité naturelle entre le Catholi cisme et la Féodalité, en vertu de leur commun dégagement d'une même situation sociale. Mais les invasions elles-mêmes, auxquelles on attribue communément l'origine de la Féodalité, ne sont pas un événement fortuit. Du reste, elles n'ont eu, comme nous le verrons plus tard, qu'une action modificatrice sur la fondation de la Féodalité.

Si nous voulons caractériser la destination principale du régime féodal, nous dirons qu'elle consiste dans la substitution de l'activité militaire défensive à l'activité militaire conquérante de Rome. D'abord, c'est là incontestablement la constatation d'un grand fait que vérifie un examen approfondi du régime féodal et qui influe sur tous les autres. Il s'agit d'en donner une explication générale.

La conquête romaine avait deux sortes de limites naturelles : au nord et au sud des populations nomades dont la conquête par cela même est presque impossible, l'état sédentaire étant la condition préliminaire de toute incorporation ; à l'est, la théocratie persane est toujours restée une limite infranchissable. D'un autre côté, il est évident qu'à mesure que la conquête romaine s'étendait, l'élan militaire devait diminuer, à la fois, pour la population et pour ses chefs. Pour la première, les habitudes pacifiques devaient tendre à prévaloir de plus en plus, ce qui devait nécessairement réagir sur ceux

qui étaient chargés de la diriger. Aussi nous voyons, à partir d'Auguste, prévaloir de plus en plus la substitution de la défense à la conquête.

L'avènement croissant du Catholicisme, si peu militaire par lui-même, devait profondément favoriser cette disposition si bien en harmonie avec la nature de sa doctrine et si favorable, du reste, à ses intérêts; car la prépondérance décisive des militaires dans la conquête, l'intense coordination du pouvoir pratique qu'elle suppose n'est guère compatible avec l'indépendance sacerdotale que suppose le vrai Catholicisme. En outre, on doit remarquer que le Catholicisme s'adaptait heureusement au système de défense par son prosélytisme, à la fois spontané et systématique, ""*' *<ôs populations environnantes.

Une conséquence nécessaire de la substitution de la guerre défensive à la conquête, et qui en a été une condition indispensable, c'est la décomposition politique qui a remplacé l'unité romaine. Cette décomposition est im caractère tellement frappant de la Féodalité qu'on le considère habituellement à l'exclusion de tous les autres. Cette décomposition s'est produite graduellement dans le monde romain, et est devenue frappante à partir de Dioclétien. Une première décomposition décisive s'opère parla séparation entre l'Occident et l'Orient. C'esten Occident que va se développer exclusivement le vrai régime féodal.

Les invasions graduelles des barbares, du reste inévitables, accentuent ce mouvement et décomposent bientôt l'Occident en un certain nombre de groupes principaux, où l'on aperçoit déjà le germe des deux éléments de l'organisme féodal : une puissance centrale et des autorités locales émanées des principaux chefs militaires. Cette décomposition se trouvait en harmonie avec les nécessités du régime catholique ; puisqu'elle facilitait l'indé-

pendance du pouvoir spirituel, fortement coordonné en une puissante hiérarchie, en face du pouvoir temporel, nécessairement dispersé.

La substitution du régime féodal au régime romain a été accompagnée d'un déplacement dans le centre de l'influence occidentale. La Gaule, centre géographique de l'occidentalité^ en est devenue l'élément prépondérant. C'est cette conception théorique que notre grand Corneille avait si admirablement pressentie dans ces deux beaux vers A! Attila :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève : L'Empire est près de choir, et la France s'élève.

Aussi c'est en France que s'est développé complètement le régime féodal, qui s'est produit avec moins de netteté en Italie et en Espagne. Le régime féodal s'est ainsi constitué dans ce premier groupe, France, Espagne, Italie, et il s'est transmis, par communication, à l'Angleterre et à l'Allemagne. C'est ainsi que s'est formée la chrétienté, ou mieux, en nous servant de l'expression d'Auguste Comte, l^i république occidentale^ formée des cinq grandes populations constamment solidaires depuis Charlemagne. Nous voyons néanmoins qu'il faut, dans ce vaste organisme, considérer deux groupes distincts : l'un composé de la France, de l'Italie et de l'Espagne, a subi l'incorporation romaine et a vu surgir spontanément la Féodalité ; tandis que le second, composé de l'Angleterre et de l'Allemagne, essentiellement étrangères à la conquête romaine, a reçu la Féodalité par communication .

Si nous considérons maintenant les deux grands résultats du moyen âge, la libération des travailleurs et l'émancipation domestique des femmes, nous verrons comment le régime féodal favorisait spontanément ce double résultat. Considérons d'abord la libération des

classes laborieuses. En premier lieu, l'extension de la conquête à ses limites naturelles devait restreindre de plus en plus le champ delà traite nécessaire à l'entretien de l'esclavage. Il résultait de là une disposition à améliorer la situation des esclaves. Et cette tendance se montre par les efforts successifs pour fixer à la terre les esclaves agricoles en leur faisant une situation intermédiaire entre l'esclavage et la liberté. Du reste, dans les villes, les affranchissements, de plus en plus multipliés, et l'intervention constante des empereurs romains en faveur des esclaves nous offrent un mouvement connexe à celui qui se manifeste dans l'esclavage agricole. D'un autre côté, la défense n'exige pas, au môme degré que la conquête, l'esclavage des travailleurs. Enfin, la décomposition féodale, la lutte fréquente des éléments décomposés exigeaient le ménagement des inférieurs, dont le déplacement devenait plus facile ; outre que cette décomposition politique facilitait, dans les villes, les efforts d'émancipation. On voit donc que cette libération des travailleurs émane surtout de l'influence de la situation pratique, et que c'est à tort que le Catholicisme s'en est si singulièrement attribué le privilège exclusif : le Catholicisme a surtout agi par l'habitude qu'il faisait profondément pénétrer de se vaincre et de se gouverner. Néanmoins il n'y a pas été opposé, et y a même contribué. Quant à l'émancipation domestique des femmes, dans les classes supérieures, bien entendu, type nécessaire de toutes les autres, le régime féodal l'a favorisée spontanément.

La décomposition politique en petites principautés, combinée avec des guerres continuelles, donnait nécessairement aux femmes, en l'absence des maris, une véritable action de surveillance et même de direction ; ce qui tendait à leur donner un juste sentiment de leur dignité. Le Catholicisme, par sa prédication cens-

— allante de la pureté, apportait, du reste, un élément complémentaire à un tel mouvement.

La libération des travailleurs a, par cela môme, amélioré aussi la situation de la masse féminine, en la dégageant de l'esclavage personnel. L'exemple fourni par les classes supérieures s'est étendu, du reste, à un nombre croissant de familles, à mesure que s'améliorait leur situation matérielle. Tel est l'ensemble de la conception positive du régime féodal considéré sous ses principaux aspects. Mais le régime du moyen âge ne pouvait avoir qu'une durée limitée ; et son évolution même devait amener sa graduelle disparition. Un tel régime a, en effet, plus qu'aucun autre, un profond caractère d'instabilité. D'abord l'élément temporel, la Féodalité, et l'élément spirituel, le Catholicisme, quoique dans une certaine harmonie l'un avec l'autre, tendent néanmoins à s'opprimer : l'un en vertu de son caractère militaire, et l'autre de son caractère théologique, qui tous deux aspirent nécessairement à la domination absolue. D'un autre côté, la Féodalité, comme le Catholicisme, se compose d'un élément central et d'un élément local en lutte plus ou moins intestine l'un avec l'autre. Enfin la libération des classes travailleuses et leur prépondérance constamment croissante avaient altéré de plus en plus le régime du moyen âge. Aussi n'a-t-il présenté qu'une durée relativement très faible, et, à partir du xm° siècle, il est en pleine décomposition, et le régime révolutionnaire de l'ère est commencé.

Nous avons vu qu'Auguste Comte avait consacré le mois de la Féodalité à Charlemagne. Les quatre semaines de ce mois sont sous l'invocation d'Alfred, de Godefroy, d'Innocent III et de saint Louis. Alfred représente surtout l'institution de la Féodalité, Godefroy la défense et la chevalerie. Innocent III la papauté féodale et saint Louis la royauté féodale dans leur plein éclat.

Nous n'insistons pas davantage sur la féodalité, puisque nous devons lui consacrer un cours spécial, et que notre travail doit consister essentiellement dans l'appréciation de l'évolution catholique. Mais il était nécessaire de donner une idée générale de la Féodalité proprement dite, puisque c'est dans cette période qui va de 400 à 1300 que le Catholicisme a atteint son plein éclat et sa plus haute efficacité, précisément par la nature même du régime temporel avec lequel il se trouvait en harmonie. Aussi c'est sur le rôle du Catholicisme au moyen âge que nous insisterons, sans oublier, bien entendu, celui qu'il a joué depuis, mais avec une diminution croissante d'influence sociale.

Nous examinerons, dans notre prochaine leçon, l'avènement du Catholicisme en entrant directement dans notre sujet.

LES eRÂlDS TYPES DE L'HOIAMIIÉ

APPRÉCIATION

Des principaux Types da l'évolution catholique

[S^-Paul, S^-Augustin, Ilildebrand, S^-Bernard, Bossuet)

DEUXIÈME LEÇON (i).

SATNT PAUL. — LA FONDATION DU CATHOI ICISME

{Dimanche 20 novembre 1892).

I. — Des conditions générales qui préparent et déterminent V avènement du catholicisme.

L'avènement du catholicisme est un grand phénomène social préparé par toute une série d'antécédents et graduellement organisé par une succession de natures d'élite.

Cette fondation s'est accomplie essentiellement pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, jusqu'au moment où, en 312, Constantin termine cette pé-

(1) Cette leçon a été professée au Collège de France, le DimaDche

20 Novembre 'l892.

riode de fondation par la reconnaissance légale du clirislianisme.

Nous remarquerons que la création catholique s'est effectuée dans le bassin oriental de la Méditerranée, entre la Sicile et les côtes de la Syrie et d'Asie Mineure. C'est dans ce même bassin qu'a surgi la civilisation scientifique grecque ; seulement l'influence préliminaire théocratique juive domine dans le cas du catholicisme; tandis que, dans le cas de la Grèce, elle appartient à l'Egypte, à la Chaldée et à la Phénicie.

Ce grand phénomène s'accomplit dans l'ensemble de l'empire romain, dont les divers éléments y concoururent, sous le poids des antécédents qui leur étaient propres. C'est donc dans les antécédents de l'empire constitué par Rome qu'il faut chercher les conditions qui ont préparé ce grand événement ; sans oublier, néanmoins, qu'il a fallu une puissante initiative pour constituer la formule fondamentale qui devait instituer cette nouvelle religion.

Mais, une fois fondée, la même situation qui avait préparé et provoqué son avènement a fourni à la fois un public plus ou moins disposé à l'accepter, et des agents actifs et éminents pour le propager et le développer.

Pour bien comprendre comment la situation romaine préparait et provoquait l'avènement du catholicisme, il faut le définir à la fois dans sa nature et sa destination. Nous allons rappeler à ce sujet la définition déjà donnée. Le catholicisme constitue une tentative pour fonder une religion universelle, basée sur le monothéisme, lastituant une morale générale, ayant pour sanction la croyance à la vie future, dirigée et appliquée par un pouvoir spirituel, distinct et indépendant du pouvoir temporel.

Nous devons remarquer en premier lieu, que la fondation de l'empire romain était une condition matérielle

indispensable à l'avènement d'une religion universelle, ce que du reste Bossuet avait parfaitement compris (1).

Il est évident d'abord que, si l'état de lutte intestine entre un grand nombre de petites nationalités distinctes, différentes de mœurs et d'habitudes, qui a précédé l'établissement de l'empire romain, avait continué, toute tentative de fonder une religion universelle aurait certainement avorté et n'aurait pas même pu être conçue. Sans doute, le catholicisme a coexisté au moyen âge avec la dispersion politique ; mais dans ce cas, cette dispersion suivait, au lieu de précéder, la religion universelle.

La paix romaine {pacisque im'ponere morem) était donc la condition préliminaire indispensable de toute tentative d'établissement en Occident d'une religion commune aux divers peuples. Mais, d'un autre côté, la fondation de l'empire romain créait, au milieu d'une multitude de langues différentes, une langue générale (avec la langue grecque), sans laquelle la propagande fût devenue impossible.

Enfin, l'établissement de l'empire romain permettait et favorisait la propagation de la doctrine par la commodité et la multiplicité des communications matérielles. A cette époque les communications entre l'Orient et l'Occident et les diverses parties de ces deux grands groupes étaient, au fond, plus fréquentes et plus intimes qu'elles ne le sont même aujourd'hui. Il résulte donc de là la démonstration du théorème sociologique énoncé que la fondation de l'empire romain était la condition indispensable de l'avènement d'une religion universelle. Mais, scrutons plus profondément, pénétrons dans ce grand sujet, et nous verrons se poser graduellement, sous le poids des antécédents, le grand problème résolu par le catholicisme.

(1) Voir le Discours sur l'Histoire universelle.

Avant rétablissement de l'empire, les religions propres aux divers peuples étaient intimement liées à leur activité politique et étaient une condition nécessaire de leur indépendance. Par conséquent, ces diverses religions locales opposaient un obstacle insurmontable à toute tentative de religion universelle; car de telles tentatives auraient alors compromis l'indépendance nationale. Mais la conquête romaine, supprimant l'indépendance politique, énervait ainsi, dans les polythéismes locaux, la seule cause qui aurait pu leur inspirer une forte ardeur d'opposition. Le cas de Socrate vérifie ce que nous disons ici; car ce philosophe qui aspirait, au fond, à établir une religion monothéique et générale, était obligé, par une contradiction flagrante qui a dû arrêter tout effort décisif, de paraître respecter la religion d'Athènes, et même il la respectait et se trouvait placé ainsi dans une situation contradictoire qui empêchait tout effort vraiment efficace. La conquête romaine a donc supprimé l'opposition religieuse que les divers polythéismes auraient faite, sans cela, à l' avènement du catholicisme.

Dans la situation romaine, ces religions nationales, peu coordonnées, privées de leur destination, ne pouvaient offrir, en effet, qu'un médiocre intérêt à leurs sectateurs et une faible ardeur de résistance au nouveau sacerdoce surgissant. La conquête romaine, avons-nous dit, privait les religions locales de leur destination, parce qu'elle supprimait la vie politique des populations conquises. Par suite, les classes libres se trouvaient sans véritable destination et sans aucune coordination quelconque de leur existence. Sauf ceux qui participaient au gouvernement et à la guerre, il fallait donc aux hommes une nouvelle destination; besoin ressenti surtout parles natures d'élite ; cette destination ne pouvait être que morale. Dès lors, les natures distinguées devaient res-

sentir vivement le besoin d'une culture morale propre à systématiser la vie en l'absence de l'activité politique. Et les masses elles-mêmes, qui ne diffèrent que par le degré des natures choisies, devaient éprouver un besoin analogue. Ainsi, l'ensemble des populations devait éprouver à des degrés divers le besoin d'une organisation de la vie morale. D'un autre côté, jamais, autant que dans les premiers siècles de l'empire romain, il ne s'est trouvé, selon rexpr«*8sion d'Auguste Comte, une telle condensation de forces combinée avec une telle absence de destination. De là, un dérèglement épouvantable ; de là aussi l'aspiration de régler moralement des forces que la politique était désormais insuffisante à diriger.

Il faut, en effet, considérer que la vie humaine peut être coordonnée au point de vue sociologique ou bien au point de vue moral. Celui-ci consiste dans la recherche d'un perfectionnement personnel, tandis que l'autre se rapporte à l'activité sociale proprement dite. Ces deux points de vue réagissent, sans doute, l'un sur l'autre, et, à l'état normal ou positif, ils sont intimement connexes ; il n'en était pas de même au début de l'empire romain, où la subordination des petites nationalités avait supprimé la vie politique et infiniment diminué la vie municipale. En outre, la coordination sociale de la vie ne s'appliquait ni aux esclaves, ni même aux femmes libres des classes supérieures. La systématisation de la vie par une religion universelle devait donc être morale et non point sociologique; et ce besoin devait être fortement ressenti dans tout l'empire romain d'une manière implicite et confuse.

Aussi, voyons-nous, sous l'action philosophique, des efforts de plus en plus nombreux, même avant l'avènement complet de l'empire romain, pour régler la vie et organiser une culture morale devenue nécessaire.

Enfin, l'unité administrative et politique de l'empire devait naturellement sug-gérer aux hautes intelligences le désir de la compléter par l'organisation d'une unité intellectuelle et morale correspondante.

La base dogmatique d'une religion si nécessaire était déterminée elle-même par la situation. En premier lieu et au point de vue négatif, il est évident qu'il y avait impossibilité pour la science de fonder une religion universelle, car cette science était réduite au couple mathématico-astronomique, bien éloignée, comme on le voit, du domaine moral et social, dont la constitution positive peut seule lui permettre une telle construction. En outre, la culture scientifique était le privilège d'un très petit nombre d'individus, et la masse humaine, même libre, était trop peu disposée encore à soupçonner même de telles théories.

La seule tentative qu'on pourrait regarder comme ayant été faite dans cette direction consiste dans la systématisation, sous les empereurs, du droit romain, et spécialement sous Sévère et ses successeurs. Quelque remarquable qu'ait été cette construction, pressentiment admirable de l'état normal, son insuffisance apparaît évidemment en ce que le droit ne peut s'appliquer essentiellement qu'aux actes, en négligeant la culture directe des mobiles où est cependant la vraie source de toute vie morale. Aussi la religion universelle a dû prendre son point d'appui dans le monothéisme qui se développait de plus en plus dans le monde gréco-romain depuis Socrate. On peut observer aussi que, depuis la môme époque, la croyance à la vie future s'était de plus en plus développée, et que des tentatives croissantes, quoique insuffisantes, s'étaient faites pour organiser un système de morale universelle et de culture morale fondé sur le monothéisme et la croyance à des récompenses et à des peines surnaturelles.

Le tableau des influences qui ont préparé et provoqué l'avènement du catholicisme serait incomplet si je ne parlais pas plus spécialement de l'influence grecque, surtout depuis la conquête d'Alexandre, et de la pénétration croissante de cette influence dans le monde occidental. L'évolution grecque avait, en effet, créé, sur une très grande échelle, un public théorique philosophique, ou plutôt métaphysique, qui était très puissant en Orient, nombreux en Italie et même dans le reste de l'Occident, Or, il est évident qu'une fois le catholicisme fondé par une puissante initiative individuelle, organe des aspirations universelles de l'Humanité, il devait trouver dans les meilleures natures d'un tel public des coordinateurs et des propagateurs, puisque le catholicisme offrait ainsi une solution à leurs aspirations de culture morale fondée sur le monothéisme. En outre, il faut remarquer que, depuis Platon, qui en avait été le formulateur systématique, la classe théorique, surtout métaphysique, avait accepté l'utopie de son absolue prépondérance sociale. Sans doute un tel rêve était irréalisable, surtout dans le monde romain; mais il contenait néanmoins, sous une forme trop absolue, un juste sentiment du rôle que les classes théoriques doivent jouer dans l'organisation sociale. L'avènement du catholicisme donnait satisfaction à ce qu'il y avait de légitime dans ces aspirations ; car il offrait à la classe théorique la mission d'organiser un sacerdoce indépendant de la puissance temporelle et chargé d'en être le modificateur moral.

Depuis la conquête d'Alexandre, la diffusion de la civilisation grecque avait répandu dans tout l'Orient de telles dispositions, et la langue grecque, qui y était devenue une sorte de langue universelle, devait favoriser la propagation du catholicisme. Une autre circonstance de la conquête alexandrine a favorisé la propagation du catholicisme ; c'est la fondation de nou-

Telles villes^ telles qu'Antioche et Alexandrie , par exemple. Ces villes nouvelles n'avaient pas, comme Athènes, le souvenir d'un grand passé consolidant, au moins comme sentiment, leur patriotisme et offrant, par suite, peu de disposition à accepter une religion universelle. Antioche et Alexandrie, au contraire, étaient des villes cosmopolites, réunissant des gens de toutes populations et n'étant nullement retenues par le souvenir et les habitudes patriotiques de leur passé. On peut dire la même chose de Carthage et de Corinthe, qui, sous des noms antiques, étaient des \dlles de nouvelle formation. Cette observation remarquable de M. Renan montre, avec beaucoup de justesse, une des causes de la propagation du catholicisme.

Pour compléter cette observation, il faut remarquer que le mouvement catholique s'est produit essentiellement dans les villes et par les villes. C'est ainsi qu'une minorité, fortement organisée, a pu prendre la direction du monde romain. Les campagnes ne sont arrivées que très tard au catholicisme, si tant est qu'elles y soient jamais complètement arrivées. Car, au fond, elles sont restées essentiellement fétichiques et passeront directement de cet état fétichique au positivisme. Enfin, il faut signaler un élément du monde romain qui a contribué, pour une part considérable, quoique surfaite, à la fondation du catholicisme. C'est la population juive. Ce peuple, comme nous l'avons vu, était soumis depuis longtemps à ime religion monothéique et à un système de morale générale. De plus, ses prophètes avaient depuis longtemps formulé, d'une manière précise comme aspiration, mais vague comme moyen de réalisation, le désir d'une religion universelle. Il y avait donc là un foyer où le monothéisme se présentait à l'état familier, avec les conditions principales qui lui sont propres, de manière à offrir à la fois un type constitué et un point de départ.

Le judaïsme, en outre, était très répandu depuis longtemps en Orient et dans le reste de l'empire romain. Il avait dans chaque ville constitué des synag'ogues qui étaient, comme nous l'avons déjà vu, des lieux de réunions périodiques pour l'enseignement religieux. Dans ces réunions, les étrangers pouvaient prendre la parole, soit pour des exhortations religieuses, soit pour des explications dogmatiques. C'était là, on le voit, un élément admirablement organisé de propagande monothéique, en même temps que cela offrait un exemple d'organisation d'un système de culture morale.

Enfin, pour avoir apprécié toutes les conditions qui ont permis et préparé la fondation et la propagation du catholicisme, il faut considérer la tentative de Jésus^ qui a servi de point d'appui et de départ à la grande création paulinienne. La tentative de Jésus n'était pas un mouvement isolé dans le monde juif. Deux mouvements se montrent, en effet, chez ce peuple. L'un, et c'est le mouvement prépondérant, consiste à développer chaque jour davantage cet ensemble de pratiques et de formes cultuelles spéciales qui tendait à faire des Juifs une nationalité irréductible à toutes les autres ; en outre, le souvenir des Macchabées maintenait cette aspiration à constituer une nationalité politique. Mais un autre mouvement, prenant aussi son point d'appui dans les traditions hébraïques, se manifestait dans le monde juif^ en dehors de la Palestine, et même en Palestine. Ce mouvement consistait, conformément aux indications des prophètes, à dégager l'hébraïsme de son caractère de spécialité nationale, en éliminant ou diminuant les cérémonies rituelles, de manière à lui donner une pleine universalité. On peut même remarquer qu'un grand nombre de Juifs, en dehors de la Palestine, cherchaient à combiner l'hébraïsme avec le caractère plus abstrait de l'évolution métaphysique propre à la Grèce.

Gamaliel, Philon d'Alexandrie, saint Jean-Baptiste nous offrent des types de ces diverses aspirations. Mais il y avait, en outre, dans la population juive, une croyance très propre à provoquer des réformateurs et à leur procurer des disciples lorsque les circonstances seraient favorables : c'est la croyance au Messie, La situation du peuple juif, très subordonnée politiquement, et, par suite, très profondément disproportionnée avec les hautes aspirations de son monothéisme, a fait surgir l'idée d'un Messie, c'est-à-dire d'un être armé de la toute-puissance divine et qui ferait cesser enfin un jour cette disproportion entre la réalité et les aspirations. Cette notion du Messie était conçue de deux manières, suivant la double tendance qui animait le peuple juif. Pour les ims, il devait être, suivant un type analogue aux Macchabées ou à David, un roi puissant qui assurerait la domination définitive du peuple juif et de sa religion. Pour les autres, au contraire, il devait être une sorte de prophète, plus grand que tous les autres, dont la fonction consisterait à réaliser le règne du monothéisme et l'avènement d'un vaste système de réformation morale.

Quoiqu'il en soit, cette notion du Messie était universellement répandue ; elle devait, par suite, provoquer des individus à la réaliser à la vue d'un public plus ou moins disposé à l'accepter. Ces tentatives ont précédé et suivi l'avènement du catholicisme. Parmi celles-là, il en est une dont la valeur a été singulièrement exagérée, mais néanmoins a eu une grande importance comme point de départ de la création paulinienne : c'est celle de Jésus, prophète galiléen. Nous devons l'apprécier sommairement pour achever l'analyse complète de la situation dans laquelle surgit saint Paul et des éléments qu'il eut en main pour résoudre le problème posé par la série des antécédents.

Nous n'avons sur Jésus que des documents de seconde

main, rédigés bien longtemps après lui,, probablement sur des traditions encore vivantes, et, peut-être, sur des documents écrits. Mais les quatre évangiles qui racontent son histoire avec des détails souvent contradictoires n'ont pas été rédigés évidemment par des témoins oculaires, puisqu'ils contiennent des récits détaillés de miracles nombreux et précis, ce qui est le caractère des légendes construites après coup sur les personnages historiques, A cet égard, on est frappé immédiatement du caractère si évident d'authenticité historique des épîlres de saint Paul, comparé au caractère légendaire des évangiles. Les épitres sont, en effet, pour nous, le document vraiment historique pour apprécier la fondation du catholicisme. L'autorité des légendes évangéliques doit leur être subordonnée. Nous n'entrerons pas dans la discussion, inutile, du reste, au but scientifique que nous nous proposons, de l'époque précise de la rédaction des divers évangiles, des caractères distincts qui les différencient, de l'époque de leur adoption canonique, des diverses leçons qu'ils présentent et de leur conservation jusqu'à nos jours. Ces diverses questions ont été préparées surtout par les travaux de saint Jérôme ; mais c'est à partir de Richard Simon qu'elles ont été abordées avec une disposition scientifique croissante. Nous apprécions à leur valeur ces efforts laborieux et sagaces, en regrettant toutefois qu'on ait voulu leur donner un degré de précision qu'elles ne comportent pas, ce qui a conduit à beaucoup de divagations et de travaux souvent plus nuisibles qu'utiles. Pour nous, nous nous contenterons, en nous appuyant sur ce qu'ont d'évidemment historique les évangiles, d'en dégager le caractère général de Jésus et de son œuvre, en prenant dans les légendes ce qui est resté dans le catholicisme parmi les croyances incorporées, et surtout le récit de la mort et de la prétendue résurrection de Jésus.

La population juive offrait une importance capitale pour la fondation de la nouvelle religion, car celle-ci devait être évidemment un monothéisme, mais un monothéisme révélé et consacré par un sacerdoce ; car, sans cela, on était exposé à des divagations indéfinies. Or, cette idée de révélation, familière au peuple juif, était, au fond, étrangère au monde philosophique grec.

Au milieu des récits contradictoires, à beaucoup d'égards, des quatre évangélistes, il y a cependant une partie commune et fondamentale qui permet de construire suffisamment le type de Jésus. Jésus était de Nazareth, en Galilée ; il appartenait par conséquent à un milieu où se trouvaient coexister des populations de religions différentes et tout au moins n'ayant pas le caractère d'orthodoxie inflexible des Judéens proprement dits. Au moment où il surgit, l'agitation religieuse continuait dans le monde juif, et spécialement un prophète du nom de Jean prêchait dans le désert de Judée la réformation morale et l'avènement du Messie; mais sous des formes qui ne nous sont parvenues que d'une manière extrêmement vague. Un baptême, c'est-à-dire une immersion symbolique dans l'eau, parait être la seule opération cultuelle qui fût jointe à son enseignement. Il finit par mourir d'après les ordres d'Hérode, à qui il avait reproché son inconduite.

Jésus de Nazareth paraît avoir eu des relations avec lui, et probablement l'exemple de Jean a-t-il été une excitation pour le prophète galiléen, qui semble avoir été disposé, en vertu d'une vanité exceptionnelle, à jouer un rôle dans la direoHon tracée par son prédécesseur.

Sous cette impulsion spéciale et dans un milieu disposé aux manifestations prophétiques par ses antécédents et la nature de la doctrine dominante, il se proclama finalement le Messie attendu, fils de Dieu, envoyé par

lui pour réalisa I«» prédictions plus ou moins vagues dos prophètes.

Voici, en résumé, la doctrine qu'il proclama :

Lui, Jésus, est le Messie, il annonce que bientôt il reviendra sur la terre pour instituer le royaume de Dieu, dont la conception, du reste, est peu précise ; il n'y a de précis que l'annonce de la punition des méchants et de la récompense des bons, et surtout de ceux qui ont cru en lui et l'ont suivi et soutenu.

Pour pouvoir être glorifié dans ce royaume de Dieu, dont la venue est imminente, la condition essentielle consiste dans une réforme morale, où l'on proclame la prépondérance absolue de l'altruisme sur l'égoïsme, sans tenir aucun compte des nécessités matérielles de toute société. Cela se conçoit pour un prophète qui croyait à une très prochaine fin du monde ; aussi cette morale est-elle infiniment vague, prêtant à toutes sortes de déclamations anarchiques, comme il est facile de le voir par quelques citations.

Voici le discours dit de la montagne : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. — Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. — Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. — Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. — Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. — ■ Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. — Bienheureux ceux qui sont pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu. — Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. [Saint Mathieu, chapitre V.)

Il y a dans tout cela un très grand charme, et cela a

été, pour le catholicisme, la base d'une action morale qui, s'appliquant aux déshérités de ce monde, a donné à la nouvelle religion son vrai caractère d'universalité. L'antiquité, au contraire, placée surtout au point de vue civique et militaire, qui présente tant et de si grands avantages, mais qui tend à séparer les peuples, ne pouvait poser le problème d'une même unité morale, rapprochant tous les hommes, quels que fussent leur pays, leur degré de culture et leur situation sociale.

Il faut remarquer, en outre, dans sa prédication, une constante disposition à s'adresser aux pauvres, aux petits, aux malheureux et même aux coupables.

C'est là un côté touchant, quoique dangereux, de son œuvre et bien en rapport ^vec l'exaltation altruiste qu'elle manifeste.

Jésus étendit sa prédication de la Galilée dans la Judée ; mais là il se trouva face à face avec l'intolérante organisation judaïque et fut enfin crucifié par ordre de Pilate, à la demande et sous l'excitation du sacerdoce juif. Les évangélistes sont d'accord pour reconnaître qu'il organisa, la veille de son arrestation, un repas où le pain et le vin furent proclamés les symboles du sacrifice qu'il allait faire de sa vie pour amener le royaume de Dieu.

Enfin, la légende évangélique proclame la croyance à sa résurrection trois jours après sa mort et à son ascension dans le ciel.

Tel est le résumé de l'œuvre de Jésus, on voit qu'elle ne résolvait en aucune manière le grand problème d'une religion universelle, commune à l'empire romain et organisant une morale générale susceptible de modifier effectivement la vie réelle.

Rien n'est précis ni applicable dans ces vagues aspirations d'une sentimentalité confuse; par conséquent, Jésus n'a pas résolu la question, il ne l'a pas même po-

sée. Seulement il a formé un groupe d'enthousiastes, préoccupés de réformation morale appliquée à toutes les classes et annonçant le royaume de Dieu comme la prochaine récompense de ces efforts.

Réduite à elle-même, cette tentative presque indéterminée se fût éteinte, mais elle pouvait servir de point d'appui pour poser et résoudre le grÊUid problème dont nous avons déjà donné l'énoncé (1).

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