‹ Le cauchemar de son proprietaire: vaudeville en un acteChapitre 28 sur 46 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

mène prés de vous, d'une franchise à toute épreuve... vous êtes prudent, de bon conseil... Toutes les fois que vous avez bien voulu m'aider de vos avis, je m'en suis parfaitement trouvé... Au nom de l'ancienne amilié qui nous lie, dilesmoi franchement ce que vous en pensez... je vous en conjure, je vous en supplie!..

LAVENAZE

Je vous le pro.Tiets... mais soyez bref!..

DESTOUJAC.

Voici, en deux mois, mon affaire.

LAVENAZE

Voyons.

DESTOUJAC.

Il est à votre connaissance, mon bon, à celle de tous nos compatriotes que, depuis longtemps, depuis quinze ans environ, j'ai abandonné mes affections, ma famille, mes amis d'enfance... bref, j'ai quitté le pays, pour m'envenirdansla capitale recouvrer le montant d'une créance de 173,263 francs et des centimes sur Saint-Domingue... Je crois vous en avoir parlé?..

LAVENAZE

Plus de cent fois !

DESTOUJAC.

Autant que ça?., c'est bien possible. Enfin, je suis donc, par suite des longs retards qu'on m'a fait éprouver, dans une position dos plus critiques, je ne vous le cèle pas... Depuis mon arrivée, logé cliez de braves compalrioles, pleins de cœur et d'abandon, je suis l'objet des soins les plus assidus... c'est fort bien!., mais l'honneur, la délicatesse me font un devoir de m'acquitlerun jour... D'uu autre côté, je vous dois encore cet aveu, ma garde-robe a le plus grand besoin d'être renouvelée... celte lévite que vous connaissez, ces chaussures qui ne sortaient pas des mains de l'ouvrier quand vous vous en séparâtes... toutes ces circonstances sont là pour prouver, au besoin, celui dans lequel je me trouve.

LAVENAZE, se levant.

Allons au fait!

DESTOUJAC, quittant sa chaise et s'asseyant à la place de Lavenaze.

M'y voici... Je crois vous avoir dit, mon bon, que je suis dans l'usage, et cela pour me distraire, de passer mes soirées à l'estaminet.. . je pourrais aller dans le monde, je n'y vais pas... et cependant, ce ne sont pas les invitations qui me manquent... elles me pleuvent de toutes parts... je préfère n'y pas aller.

LAVENAZE

Au fait, mon cher, au f.iit !

DESTOUJAC.

J'étais donc l'autre soir à l'estaminet, lorsque M. Aubertot vinLà moi...

LAVENAZE

Qui ça, Aubertot?

DESTOUJAC, se levant.

Vous ne connaissez pas M. Aubertot?

LAVENAZB.

Pas le moins du monde.

DESTOUJAC.

Vous'devez certainement le connaître, car lui vous connaît beaucoup...

Quelle raison aurais-je de vous le cacher, si réellement je le connaissais!..

DESTOUJAC

C'est un de vos plus grands admirateurs!

LAVENAZE

A moi!., ah çà! qu'est-ce que j'ai fait d'admirable?., c'est une plaisanterie!.. Et, quelle est sa profession à ce monsieur?., que fait-il?

DESTOUJAC

Rien. C'est un de nos principaux capitalistes.

LAVENAZE

Qui va à l'estaminet?

DESTOUJAC

Pourquoi pas?

Air de la Somnambule.

L'estaminet est un lieu de plaisance, Où vont le soir tous les gens de bon ton, La, des garçons lemplis de complaisance Versent a flots café, bière ou bouillon. Aux dominos, bientôt l'esprit s'allurae, On cause, on rit, la pipe s'y permet.

LAVENAZE,à part.

Woi, ventrebleu! j'en connais un qui fume, Sdns aller k l'estaminet.

(// va s'asseoir frès de la c' eminéc.)

DESTOUJAC, venant se placer tout debout, le dos tourné à la cheminée (1).

L'autre soir donc, Aubertot m'aborde... sa figure, assez ordinairement grave et réfléchie, semblait épanouie... et, après les compliments d'usage : « J'ai, me dit-il, en me tirant à 1 écart, j'ai, mon « bon, une proposition à vous faire... » Ici , cher ami, prêlez-moi toute votre attention.

LAVENAZE

Allez! allez!

DESTOUJAC

* Vous êtes un homme que j'aime... » C'est toujours Aubertot qui parle...

LAVENAZE

Allez toujours!

DESTOUJAC

« Que j'aime, que j'honore... je serais flatté de « VOUS voir de notre bord... nous avons besoin « de gens qui tiennent à quelque chose... soyez « des nôtres... vous attendez après votre liquida- « lion de Saint-Domingue, je le sais... vous êtes t dans une grosse panne, une grosse débine... « ma bourse et mon crédit sont à vous... et,

LES COMPATRIOTES

« comme ce ne sont pas des paroles en l'air, voici « trois napoléons que je mets à votre disposi- « tion... »

LAVENAZE

Vous les prîtes?..

DKSTOUJAC

Je ne les pris point, je ne voulus pas même les regarder... tant il me lardait d'avoir votre opinion à cet égard.

LAVENAZE

S'agissait-ii de vous mettre en avant, de vous engager dans quelque opération où votre honneur pût être compromis?

DESTOUJAC.

Pas du tout!., seulement il lui importait toujours, à Aubertot, de pouvoir se dire : Destoujac est avec nous... Destoujac est des nôtres.., il est de notre bord!..

LAVENAZE

Et quel est votre bord?..

DESTOUJAC.

Je n'en ai pas!

LAVENAZE

Les opinions que vous professez?..

DESTOUJAC.

Aucune!..

LAVENAZE

Et ce monsieur vous offrait ainsi trois napoléons sans rien exiger de vous, sans rime ni raison?

DESTOUJAC.

C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

LAVENAZE, SB Icvaut,

De toutes les histoires que vous m'avez contées, celle-ci, je l'avoue, estla plus exlraordinaire- DESTOUJAC, quittant la cheminée.

Et pourquoi?

LAVENAZE

Parce qu'on ne va pas offrir de but en blanc trois napoléons au premier venu.

DESTOUJAC

Au premier venu?

LAVENAZE

Sans doute. Pour ce Monsieur vous n'étiez, après tout, qu'une connaissance d'estaminet... qui vous dit que son intention n'était pas de vous affilier à quelque complot, a quelque société secrète en opposition avec l'ordre de choses?

DESTOUJAC

Aussi n'ai-je voulu rien entamer, sans vous avoir préalablement consulté... Dites-moi, mon bon, qu'en pensez-vous?., faut-il prendre ces trois napoléons?

LAVENAZE

Si vous ne pouvez faire autrement... mais rendez-les-lui dès que vous pourrez.

DESTOUJAC.

Immédiatement après ma liquidation de Saint- (l) L. J).

Domingue... c'est mon intention. (// remonte et redescend {\). Mais, j'y pense... vous m'avez fait faire des réflexions... vous venez de m'ouvrir les yeux... cet Aubertot, je ne le connais pas, à tout prendre... peut-être a-t-il l'idée de me mettre en avant, de me faire attacher le grelot... et, une fois compromis... va te promener... va-t-en voir s'ils viennent!

LAVENAZE

Ma foi!..

DESTOUJAC

Si je refusais ces trois napoléons? j'en ai grosse envie...

LAVENAZE

C'est peut-être ce quej^'ous feriez de mieux...

DESTOUJAC

Je le crois aussi... décidément je refuse. (Fausse sortie. Revenant (2) Je serais bien simple, après tout, d'aller contracter des obligations envers un vivant, que je connais à peine... quand j'ai sous la main des braves compatriotes, qui jamais ne me laisseront dans l'embarras. (Il serre Lavenaze dans ses bras.) Pas vrai^ mon bon? LAVENAZE, à part.

Je commence à comprendre.

DESTOUJAC

Au reste, cet Aubertot n'est nullement de chez nous... c'est un Flamand... un pilier de tabagie... peut-être même est-ce un agent provocateur... je n'en mettrais pas ma main au feu!..

LAVENAZE

Votre capitaliste!..

DESTOUJAC

Ça nem'étonneraitpas... Eh ! que m'importent, après tout, ces trois napoléons?., ne suis-je pas fait aux privations?., ne dîne-t-on pas fort bien partout pour un franc vingt-cinq, un franc trente, un franc soixante, y compris le garçon?., et vous n'avez d'obligation à personne?..

LAVENAZE, S asseyant à son bureau.

Vous me tenez des heures entières!., que ne le disiez-vous plus tôt!.. (Lui donnant de l'argent, qu'il prend dans un tiroir.) Voilà!

DESTOUJAC

Ah! vous êtes de ces hommes rares et précieux, de ces météores qui apparaissent à de longs intervalles, de ces hommes enfin, comme il serait à désirer que nous en eussions beaucoup à la Chambre!

LAVENAZE

Vous êtes fou!

DESTOUJAC, pressant les mains de Làvenaze.

Si fait, tu les mérites ces éloges, homme généreux! à bientôt!.. (Làvenaze fait un mouvement pour se lever.,, le retenant.) Ah çà, j'espère que vous n'allez nullement vous déranger!

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