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Le Causeur

Jusqu'à notre siècle, l'éducation des jeunes demoiselles avait ëte' un peu négligée j mais aujourd'hui leur intelligence a pris un essor qu'on ne lui avait jamais vu prendre, aussi Ton peut dire que depuis une quinzaine d'anne'es, elles sont fort instruites. Je vois donc avec peine que , sous prétexte de bonnes mœurs et de bienséances, on renonce aux méthodes d'enseignement qui avaient été adoptées dans quelques unes de nos pensions, il faut, me suis- je dit, opposer une digue à cette révolution II. I

qui ne peut être l'ouvrage que de quelques esprits rétrécis. Aussitôt j'ai résolu d'élever moi-même une pension et d'adopter le plan à qui l'on doit tant de femmes délicieuses ; je lui ai même donné plus de développement et plus d'étendue. J'ose me flatter qu'en ne m'écartant pas de ce plan , les demoiselles qui seront confiées à mes soins, ne manqueront pas de faire beaucoup parler d'elles.

Me fondant sur ce principe, que les femmes sont essentiellement créées pour plaire et pour charmer, je préfère, pour leur éducation , tout ce qui est agréable à tout ce qui est utile ; je ne m'occuperai point d'élever des mères de famille, je laisserai agir sur ce point la bonne nature , qui fera ce qui plaira à Dieu. Mes élèves laisseront l'avantage d'être bonnes ménagères, si c'en est un , aux princesses célébrées dans l'Odyssée; les plus petites bourgeoises de nos jours sont bien au-dessus de la belle Nasicaa, de la reine Pénélope , de la fille du roi

Aîciiious , et lie voiidiaiont point épouser des liéros coiiinic ceux d'Homère j je ne leur apprendrai ni à coudre ;, ni à broder, ni à compter j en un mot , on Terait un gros livre de tout ce que je ne leur apprendrai pas:. Ne leur suffira- 1-il pas d'ajouter chaque jour à leurs charmes, de développer les grâces de leur corps et d'apprendre à régner sur les cœurs. Voici le tableau des livres classiques et des connaissances que je me propose de donner aux demoiselles.

Histoire ancienne. Origine et progrès de la danse chez les Grecs et les Romains • choix d'anecdotes sur Bathile , Pilade et autres danseurs célèbres de l'antiquité j état des modes sous l'empereur Titus et sous l'empereur Garacalla y vie privée d'Aspasie , suivie d'une dissertation sur la robe qu'elle portait aux jeux olympiques.

Histoire moderne. Progrès de la danse en Angleterre, en France, en Allemagne et en Italie. Histoire des

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tournois , des fêtes et des bals auxquels ont assisté les rois. Histoire de 10pc'ra , depuis son origine jusqu'à sa translation dans la rue Kiclielieuj histoire du Théâtre Français, accompagnée d'anecdotes sur la vie des actrices célèbres; histoire du Théâtre des Variétés, enrichie des meilleurs calembourgs de Brunct et de Potier.

Géographie. Statistique des modes, ou coup-d'œil sur les costumes des ditférens peuples, avec une dissertation sur ceux qui conviennent le mieux à la beauté, et qu'il est le plus utile d'introduire en France. J ç joindrai à cette Statistique quelques observations sur les pa} s d'où l'on tire les schalls les plus précieux , où l'on fabrique les plus beaux rubans et les plus fines dentelles; sur les régions qui produisent les perles, les coraux , les diamans , et généralement toutes les choses qui doivent servir à la parure d'une jolie femme. Je me bornerai à ces connaissances géographiques, dlessont essentielles dans

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réducalion, et doivent suffire à toute demoiselle destine'e à figurer dans un certain monde.

Langues. J'enseignerai les règles de la Grammaire Française dans un recueil de chansons nouvelles j je m'attacherai surtout à faire prendre aux demoiselles l'habitude de donner à l'ac* cent de leur voix , toutes les nuances de la passion et de la sensibilité'^ et je les exercerai à conjuguer le verbe a/mer avec grâce. Au reste , je ne m'arrêterai pas long-temps sur la Grammaire Française ; il est bien plus essentiel ^ pour des demoiselles bien nées , de sslyoivV Italien, Y Anglais ou V Allemand, que de savoir la langue de leur pays.

Mythologie. Je ferai , dans la mythologie , un choix de tout ce qui peut intéresser les dames, comme les amours d'Héro et de Léandre , les amours de Thésée et d'Ariane, les amours de Jupiter , l'histoire de Danaé, le jugement de Paris, les aventures de Psyché; mes cahiers de mythologie seront écrits dans

le stjlc de feu Dumouslier, et mon professeur, homme très-galant, fera des madiii^iiux dans lesquels il comparera ses élèves à Venus et aux trois Graees. La Donse, la Musique et la Déclamation. C'est ici que je re'unirai tous mes efforts pour faire des élèves dignes de moi , je mettrai d'abord entre leurs mains le Traité de la Danse, par le père Ménestrier. Unissant ensuite la pratique à la tliéorie, elles travailleront huit heures par jour, et je ne les quitterai pas qu'elles ne soient en état de jouer les vents dans le Retour du Zéphyr. La musique ne sera pas négligée ; mes élèves sauront tous les airs nouveaux, tous les instrumens leur seront familiers , et ie veux qu'une demoiselle soit un ve'ritable panharrnonicon , qu'on vienne entendre par curiosité. Le bel art de la déclamation sera également cultivé avec succès dans mon pensionnat, car il est essentiel qu'une demoiselle sache jouer la comédie. En retournant dans sa famille, chacune de mes élèves pourra

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prononcer sur le jeu des acteurs et des actrices ; elle sera de force au besoin à rédiger le feuilleton des spectacles dans un journal ^ et à débuter, si elle le veut, sur un théâtre de Paris ou des départemens.

Morale et Mœurs. Je n'en ferai point une étude particulière. Tout le monde sait qu'aujourd'hui on met la morale partout : on en trouve dans une chanson , on en trouve dans un roman j les ballets de l'Opéra ont aussi leur mo»ralcj la musique m'offrira, sous ce rapport y les mêmes avantages que la danse ; on sait qu'elle a le don de tout exprimer : elle excite la sensibilité, elle adoucit le caractère , elle peut former les mœurs : l'art dramatique viendra aussi me prêter ses utiles secours • le théâtre est l'école du monde , et je n'ai pas besoin de dire ici que le triomphe do la morale est essontiellement recommandé par Aristote à tous ceux qui font des tragédies et des comédies. On voit que j'ai d'assez grandes ressources pour for-

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mer les mœurs des jeunes demoiselles.

Rien nVmpcchera d'ailleurs les professeurs d'histoire ^ de géographie, de mytholoi^ie, de l'aire avec mes élèves quelques digressions sur la morale , quand ils en auront la fantaisie.

A la fin de chaque année , les demoiselles que j'aurai élevées recueilleront le prix de leurs travaux ; elles brilleront tour à tour aux yeux du public, dans la comédie, dans l'opéra, dans la pantomime j et, pendant ce jour solennel, notre pensionnat sera comme le neuvième théâtre de Paris. A la suite de la représentation, on diiilribuera les prix. Les artistes et les acteurs les plus célèbres de la capitale présideront à cette distribution. On décernera vingt prix pour la danse , quinze pour la déclanîation, dix pour la musique, huit pour 1 histoire, six pour la géographie, quatre pour la mvthologie , deux pour la grammaire et un pour les mœurs.

Des prix seront donnés à toutes mes élèves , et celles qui n'en mériteront

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point, obtiendront lin prix iV espérance. Leurs nourrices mcine auront aussi des prix, ainsi que leurs i^ouvernantts; et si les parens sont contons , nous leur donnerons un prix àc.ieridresse et A^encou^ ragerncnt.

Quand les demoiselles sortiront de ma pension, tous les cœurs voleront sur leur passage j tous les jeunes genss'attaclicront à leur cliar, et elles se répandront dans le monde comme autant de conquërans. On me demandera peutêtre ce que deviendront mes élèves quand l'âge de plaire sera passé ? ce n'est plus mon affaire : powr une institutrice telle que moi, les femmes sont des plantes dont on prise beaucoup les fleurs, et dont on ne'glige les fruits. Je les élève comme si elles ne devaient vivre que jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans; celles qui vivront plus long-temps, deviendront ce qu'elles pourront. Rien n'empéclie d'ailleurs qu'à cet âge elles ne retournent dans une pension, afin d'y apprendre ce qu'elles doivent savoir pour

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traverser la^o mur et pour atteindre la vieillesse qui n'est point de monressoil, et dont je ne m'occupe nullement.

Zcphyrine.

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