‹ Le CauseurChapitre 38 sur 63 · LES ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

LES ESPAGNOLS

Le sceptique et prolixe Lamotlie le Yaver a prétendu qu'il existait une antipathie naturelle entre les Français et les Espagnols • mais ce qu'il nomme antipathie ne fut jamais autre chose que l'eiTet de la rivalité des deux gouverne-

mens. Depuis la paix des Py renées, époque où la rivalité cessa, les Français et les Espagnols ont fait maint efois preuve d'une estime et d'une amitié réciproques.

Sur quoi le Vayer fonde-t-il cette prétendue antipathie? D'abord, sur la dilFérence de climat , comme si cette dilFérence n'avait pas lieu , même entre plusieurs provinces de France : or, on n'a jamais dit que les liabitans dé Strasbourg eussent de Tantipatliie pour les habitans de Marseille, ni ceux de Marseille pour ceux de Strasbourg. L'auteur met en opposition le caractère des deux nations, la conformation, le tempérament, la taille, la couleur du Français et de l'Espagnol ; et il part de-là pour douter qu'ils sortent de la même façon du ventre de leur mère, ce qui est un peu fort.

Mais il sera plus comique d'entendre le Vayer pailer lui-même : « Le Fran- « çais, dit- il, mange beaucoup et vîte^ u l'Espagnol fort peu et lentement : le

« Français se fait servir le bouilli le « premier; i'Espaj,mol,le rôti :1c Fran- « çais met l'eau sur le vin; l'Espagnol, {( le vin sur l'eau :1e Français parle voce lonliers à table; l'Espagnol ne dit mot : « le Français se promène après le repas; « l'Espagnol s'assied au moins s'il no {( dort : le Français , soit à pied , soit à « cheval , va vîle dans les rues ; l'Espa- (( gnol va toujours fort posément : les « laquais des Français suivent leurs « maîtres; ceux des Espagnols vont de- « vant : le Français, pour faire signe à <c quelqu'un de venir à lui , hausse la « main et la ramène vers le visage; l'Es- « pagnol, pour le même sujet, baisse la « sienne , et la rabat vers les pieds : le « Français donne un baiser aux dames « en les saluant ; lEspagnol ne peut « souffrir cette privauté : le France çais, re'duit à l'extrême besoin, vend (f tout, hors sa chemise ; c'est la pre- {( micre chose dont lEspaguol se dé- « fait, gardant la fraise , l'épée et le man- « tcau jusqu'à la dernière extrémité : le

LE CAUSEUR. 25r

« Français porte les habits d'une façon, « et l'Espagnol d'une autre qui n'a rien « de semblable. A les considérer de pied ^( en cap : le premier se revêt de son (( pourpoint après tout le reste • le deru nier commence à s'habiller par-là :

« le Français se boutonne, en allant du (( collet vers la ceinture ■ l'Espagnol au « rebours, commençant par le bas, îii< nit vers le menton, etc., etc. »

11 est temps de nous arrêter ; si nous poursuivions cette enfiîade d'oppositions burlesques , nous pourrions iatiguer la patience du lecteur. Cet échantillon sera plus que suffisant pour donner une idée de la solidité des raisonnemens dont le Vayer prétend étayer ses allégations :

tous les autres sont de la même force ; une antipathie si plaisamment prouvée, n'empêchera point que les deux nations ne vivent en bonne intelligence.

:2i2 LE CAUSEUR.

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