‹ Le CauseurChapitre 4 sur 63 · PRIX SENTIMENTALE · texte numérisé non relu

PRIX SENTIMENTALE

Lettre de M. Jen?i^Baptiste Bon ace , ancien margiiillier , domicilié à la barrière des BonÉ-Hommes.

J'Ailebonlieur , Monsieur .d'être né sensible : les choses qui paraissent les plus simples et les plus communes aux esprits ordinaires , deviennent pourmoi la source d'un délicieux attoniirisscment.

Jamais aussi je n'ai manqué , grâce à Dieu , une seule de ces cérémonies touchantes qui ont lieu à l'approclie des vacances , dans les pensionnats déjeunes demoiselles , et qu'on appelle vulgairement distributions de prix. Les maîtres- SCS de pensions connaissaient si bien mon heureux naturel qu'elles avaient t,rand soin de ne pas m'oublier ; j'c-

lecatjSeir. 19

tais sur de recevoir cl);" que jour, au mois de septembre , une ample provision de billets ^ et si , par hasard , on avait négli^^é de m'en envo^^er , je ne m'en pre'sentais pas moias avec assurance : toutes les portes m'étaient ouvertes , et jugeant à ma pliysionomio sentimentale que je serais d'un ibrt bon elTet dans une pareille fête , on me taisait placer avec distinction.

Hëlas , le bon temps est passé ! des ordres supérieurs ont détendu ces aimables réunions où de charmantes demoiselles venaient déployer aux yeux de tout Paris , leurs talens modestes et leurs grâces virginales.

Je gémissais amèrement sur un changement si douloureux, lorsqu'une lettre que je reçus avant hier vint me ca'iser la plus agréable surprise. On m'invitait à aller passer la soirée dans une maison d'éducation. J'en tis part à un de mes voisins , nommé M. Thomas , homme aussi incrédule que son nom l'indique , et même qui passe dans notre (piartiev

pour un esprit fort. Croiriez-vous qu'il est assez, entiche dos vieilles méthodes pour soutenir que l'éducation publique ne convient point aux personnes du sexe ? Afin de le convertir , je lui proposai de ra'accompagner , il accepta et nous partîmes.

]^{ous arrivons à huit heures précises; on nous introduit dans un vaste salon assez mal éclairé. La société, plus nombreuse que brillante, paraissaitêtre dans les meilleures dispositions du monde, et elle en donna bientôt la preuve. Aussitôt que nous fumes placés , les musiciens, comme s'ils n'eussent attendu que notre arrivée , se mirent à prendre le la, et tout l'auditoire d'applaudir , ce qui est assurément une marque de bienveillance on ne peut pas plus délicate.

Cependant on commence : chacun était dans le ravissement; mon voisin seul prétendait que les artistes défiguraient ime belle symphonie d Haydn, pour moi qui sait que

Souvent vn beau désordre est un effet de l'art.

LECAUSEUR. 21

jo trouvais tout cela charmant. Je ne vous parle pas des sonates et des concertos dont on nous réj^ala pendant deux bonnes heures. Une jeune pensionnaire excita surtout mon admiration quand, avec une voix deUcieuse^ elle chanta une romance intitule'e : Eloge de la coquetterie. Eh bien! mon entêté voisin ne s'avisa-t-il pas de blâmer le choix de cette romance ? 11 fit même observer à la maîtresse de pension que l'éloge de la coquetterie n'était pas convenablement placé dans la bouche d'une jeune personne dont la modestie doit être le principal mérite ? La maîtresse de pension , femme d'esprit , répondit à l'observateur malavisé que cette romance était à la mode dans le grand monde. Cette réponse parut à mon voisin d'une grande force : aussi lui fermât-elle la bouche , et pourtant , malgré son silence , il avait l'air de se dire intérieurement : ma remarque subsiste.

A la musique succéda l'éloquence.

Le professeur de rhétorique de la peu-

siou ( car les demoiselles élevées dans celte jiiaison-là Ibnt leur rhétorique d niciiie leur pliilosoj)liie) eut soin de nous prévenir, dans un petit préambule qui lut fort de mon goût , qu'il ne venait pas prononcer un discours oratoire, et que son intention était tout bonnement de jaser avec la compagnie.

Divisé en deux points, son petit discours ne dura que trois quarts d'heure ; et certes, ce temps fut.hien employé, car l'aimable orateur nous démontra par A plus B, au moyen de deux citations tirées, l'une d'Hippocrate et l'aulre de Gentil- Bernard , qu'il fallait éviter de reprendre avec trop de sévérité les jeunes personnes de leurs mauvaises inclinations , de peur de les rendre dissimulées et stupides. Ou je ne m'y connais pas, ou cette morale est la plus accommodante que l'on puisse professer.

On procéda ensuite à la distribution des prix. Jusqu'alors il avait régné dans l'assemblée un certain air de distraction et de légèreté qui nrédifiait

L E C A U s E TJ R. 25

peu^ mais toul-à-coup la sensibilité reprend son empire, raltcncirissement est à son comble , et chacun pleure à (jui mieux mieux, ^"ous pensez bien que je ne fus pas le dernier à me mettre de la partie; c'était un chorus général. Une grosse dame, dont l'embonpoint paraissait réjouir beaucoup un jeune homme qui était près d'elle, ne laissait pas que de me scandaliser ( car rien n'est moins sentimental, comme chacun sait, qu'une santé robuste); mais elle se mit à pleurer d'une manière si pathétique, qu'elle me réconcilia avec elle.

Son mouchoir ne pouvait suffire à essuyer ses larmes , et j'étais sur le point de lui offrir le mien , lorsque ^1. Thomas , toujours curieux et questionneur , lui demanda combien elle avait d'enfans dans cette pension ? Elle lui répondit qu'elle était elle-même demoiselle , lui avoua ingénument qu'elle remplissait le personnage de mère sensible , et que, moyennant une modique rétribution, elle allait pleurer à toutes les distribu-

24 1. K t: A U s EUR.

lions de prix. Cette découverte donna beau jeu à notre railleur ; el je crois même cjue si le prolesseur de rhétorique ne nous eût annonce' que les chants (uuiient cessé et que nous pouvions nous retirer en paix , M. Tliomas eût été' liomme à rire au nez de tous les pleureurs.

Voilà une singulière aventure , me disais- je en revenant ! des ^ ères supposés, cela se voit quelqueibis, mais de îausses mères, cela passe la plaisanterie. Cependant, ce que je venais de voir , tout en m'affligeant , me fît naître une utile réflexion.

J'avais une fortune assez honnête ; les dépenses que j'ai laites pour mes cinq entans qui ont été élevés dans des pensionnats à la mode, l'ont tellement diminuée que je suis réduit à un état bien au-dessous de celui que les poètes sont convenus d'appeler aurea rnediocntas.

A Dieu ne plaise cependant que je regrette l'éducation que j'ai donnée à ces pauvres enfans ; ils en ont si bien profité ! La première de me trois fdles est

une très- jolie danseuse , la seconde commence à être forte sur le piano , et la troisième est capable d'en apprendre au meilleur ge'oii;raphe. Mon fils aine a un uK'lodrame reçu à la (iaîté, et le cadet se distingue de'jà dans le Cliansonnier des Grâces.

Je voudrais seulement tirer parti de la nouvelle branche d'industrie que le hasard m'a fait de'couvrir. Je préviens tlonc les maîtresses de pension qui pourraient avoir besoin d'un sujet pour jouer le rôle de père sensible, qu'elles n'ont qu'à s'adressera moi. Je repre'senterai ce personnage avec d'autant plus de naturel que c'est un emploi que j'ai rempli autrefois avec succès au théâtre jde Mareux.

Jean-Baptiste BONACE.

If.

«VVWVW^iWVVWWI VVVVVVW\JVV\'WVVW\/WWV% XWVVX'VXX WX'V\% XW V>A \V\AA

Page 1