L F C A U S F: U II
dcvcnirmèrcs de familles^ mes élèves seront d'autant mieux servies , qu'elles sauront , au besoin , se servir elles-mêmes. Elles commanderont avec d'autaiit plus de douceur , qu'elles auront été' dans lobli^'ation d'obéir. Au surplus, ne vous imaj^incz pas que celles que je soumets à ces occupations minutieuses , s'y livrent avec le moindre dégoût ; toutes , au contraire, y mettent une ardeur , une persévérance , une j^aîté sans égales. Vous en saurez bientôt la raison; mais patience ! il faut m'écouter jusqu'au bout.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je me suis procuré les meilleurs maîtres. Maîtres de calcul, de géograpbie, de grammaire, et tout ce qui s'ensuit ; leçons de danse, avec discrétion ; de lliistoire , ni trop ni trop peu ; une très-faible teinture de mytbologie.
Comme j'ai entendu dire qu'il n'y avait rien de plus insipide , rien de plus propre à donner de vaines prétentions et de la suffisance , qu'un demi-talent ,
je nic suis bien ^^ardée de fonder djiis ma pension un cours banal de dessin et de musique : je ne permets l'e'tude de ces deux arts qu'à celles qui , au jui^emeiit des artistes seuls , annoncent une inclination naturelle et des dispositions rares. Alors rien n'est épargné, et elles peuvent se livrer à leur fjoùt. Aussi ne sort-il de chez moi que des talens presque aclieve's , mais en petit nombre. Au surplus y je ne sache pas qu'une fois rentre'e dans le inonde , aucune de mes pensionnaires ait été tentée de se faire applaudir dans ces concerts de famille , où tout Paris est invité, ou d'expos; r au salon du Louvre quelque tableau de sa façon. Plus d'une y serait admirée, peut-être, mais elles n'ignorent pas qu'à moins d'en faire profession , une femme doit éviter de donner de la célébrité à ses talens, et redouter les éloj^es publics autant que la critique.
Enfin Tannée \ient de s'écouler et nous touchons à la distribution des prix, jour précieux et tant désiré! Vousallez
nie demander s il y aura quoique roprc-» scnlalion (1 rauialique , Esther, Athalic; Zaïre ? à la suite du speclacle, un bal et un souper qui se prolonîjjent fort avant dans la nuit ? — Dieu m'en tjarde ! — Et comment donc finisscA-vous Vannée?
— Par un concours général , une répétition complète des études grammaticales et des travaux domestiques. Oui, riez tant qu'il vous plaira: un jury mipartie des professeurs de la maison et des mères de famille, examine, compare,
délibère et prononce Les prix sont
proclamés à haute vo x : et quels prix! Je vous le donne à deviner en cent. — Je m'en doute : des rubans, des chapeaux , des broileries ? — Fi donc ! — Des cacliemircs ? — Bagatelle I — Des diamans ? — Vous n'y êtes pas, •— Et quoi donc ? — Des maris. — Des maris !r.... Je ne m'étonne plus delà ferveur de vos novices.
— J'ai fait une étude particulière du secret des convenances, del'art des compensations, et surtout de l'beureux effet
1. 1: c A r s E u n. io> dvs contrastes ; je puis dire aussi que j'ai acquis cette délicatesse de seu liment qui apprend à démêler les perceptions synipatliiques dontrexislencc forlitie l'union coujuj^ale. Ainsi l'iiérilière d'une fortune colossale et de fraîche date, épouse un jeune homme qui lui offre en écliange ou son nom , ou son rang, ou son crédit. Cette jolie personne sans dot , mais d'une humeur douce et d'un esprit de'licat , est destine'e à un homme opulent qui, désabusé des plai* ^irs brillans , va trouver le bonheur dans l'attachement d'une femme modeste , gracieuse et paisible. Cette autre a du penchant pour le luxe et la magnificence,- je lui donne un mari simple dans ses goûts et ferme dans ses volontés Je ne finirais pas si je voulais
vous dire tous les heureux que je fais , toutes les marques de souvenir dont je suis accablée.
Madame Zéphyrine, il faut en convenir, enseigne de fort belh s choses , et j'en ai été d'abord un peu jalouse. Mais,
iG . r. K c. A V s E ti r .
toute réflexion faite , jo doute qu'elle obtienne autant de suceès qu'elle s'en promet. Entie nous, son système n'est pas tout-à-lait nouveau. Goûté depuis lonj; -temps par quelques institutriees , il a prodnitun elll t contraire à celui qu'on espérait. (Combien de ces jeunes femmes, si merveilleusement instruites , ruinent aujourd'hui et font enrai^er leurs maris eu languissant dans le célibat.
Je suis donc la seule qui ait atteint le principal but de l'éducation des demoiselles. Je veux dire leur établissement. Aussi ma maison prospère de jour en jour ; et peut-être voit-on moins de candidats , lorsqu'il vient de vaquer un fauteuil à l'Institut , qu il n'y a d'aspirantes à la place de pensionnaire lorsqu'une des miennes a fini son temps d'épreuves.
Ne pensez pas, Monsieur , que j'aie prétendu faire de la morale. Tout le monde sait que les jeunes filles ne désirent rien tant que d être mariées , et qu'aucun sacrifice ne leur coûte pour y
parvenir. Ou sait encore ^ et l'on ne saurait trop le répéter , que lorsqu'elles ont été élevées dans l'amour du travail, de l'ordre et de l'économie , elles trouvent plus aisément à faire un bon choix, que celles qui ont reçu une éducation trop au-dessus de leur condition et de leur fortune. Ces vérités très rebattues m'ont suggéré une idée nouvelle etm'ont indiqué pour mes pensionnaires , le véritable stimulant de l'application et de la bonne conduite. Voilà tout mon secret.
Les envieux diront : cela n'était pas bien lin. — D'accord, mais je m'en suis avisée la première.
Votre obéissante servante , veuve Lesage , maîtresse de pension, me des Francs-Bourgeois.
P. S. Notez-bien, je vous prie, ce nom de reiwe. Je l'ai fait peindre en toutes lettres sur mon écriteau, afin que l'on sache que je ne suis pas de ces dames institutrices qui ont chez elles Ijur mari.
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