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L'ABSENCE

Ne vous alarmez point, coeurs tendres et délicats ! Je lie suis point un bar-

Lare. Et moi aussi j'ai connu l'amour f et moi aussi j'ai ressenti ces atteintes brùlaiilcs , ces tourmens, ces fluctuations douloureuses entre l'espoir et la crainte, et les attentes trompe'es, et les inquiétudes sur le sort de ce que j'aimais, et les angoisses decliirantes , insupportables de la jalousie. J'ai aimé y, j'ai senti tout le prix des illusions qui enchantent la vie ; j'en ai savouré la douceur et même l'amertume, et je regrette encore ce bon temps où j'étais bien malheureux !ie ne viens donc point détruire le cliarme de vos jouissances , mais essayer de vous faire sentir le bonheur de vos peines.

Je ne viens point non plus vous ap prendre à trouver des consolations dans ces séparations cruelles, que tant de périls accompagnent , où l'espoir du retour luit si faiblement à travers un voile sombre. Ces séparations ne sont point Tabsence, c'est la mort même anticipée , la mort vivante , si j'ose m'exprimer ainsi Je me hâte d'é-

loiguer de mon esprit jusqu'à l'idée d'un pareil supplice.

Je ne veux vous cntrelciiir que de rabsencc dont on peutprévoii le terme, de cette absence où l'oiî peut intervenir par la pense'e dans le lieu qu'liabite la personne que Ton aime, dans la socie'té qu'elle fre'quente , la suivre dans ses occupations , dans ses plaisirs, attendre les expressions de son souvenir, y découvrir les mouvemens les plus cachés de son cœur, se nourrir des témoignages de sa tendresse, et lui donner chaque jour un nouvel aliment par cette inquiétude vague , ces reproches délicats , ces désirs d'autant plus vifs qu'ils paraissent plus réservés, tout le charme enfin de la correspondance de deux cœurs bien épris. Que cette absence est désirable ! qu'elle est précieuse! Ah! je ne crains point de le dire, elle est nécessaire pour sauver runifoviv.itc de la vie, même la plus heureuse; car, c'est un mal aussi que l'excès du bien-ttre.

- Vous m'arrêtez ici, jeimes gens inex-

sSo LE CAUSEUR.

përimentes ! vous vous révoltez contre ce que vous appelez sans doute le froid calcul d'une ame insensible. Vous allcA me citer le bon La Fontaine :

Araans ! heureux amans ! qui voulez voj'ager ,

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un à Paulre un monde toujours beau y

Toujours tlivers, toujours nouveau.

Eli ! qui ne sait point par cœur ces jolis vers ? qui ne serait poit touché du, charme, de la naïveté de sentiment qui y respirent ? Que ce mot toujours, troi? fois répété, est doux aux cœurs sensibles! Mais je le dis avec douleur, toujours n'appartient point à notre nature fraj,41e. Nous sommes des êtres imparfaits, des êtres finis. Toujours est le mot de Tamour en délire, mais l'extrême félicité n'est point l'apanaf^e des mortels • et le bon La Fontaine lui-même ajoute à cet hymne amoureux quelques mots qui ne prouvent que trop qu'il n'a pas pris ce mot toujours dans le sens absolu. J'ai (quelquefois aimé, <iXQ.j remarquez ce

lE CAUSEUR. zSi

quelquefois. Le bon-liommeî.... Toujours n'est donc qu'un mot relatif à chacun de ses amours,... Et moi je vous dirai : Amans! heureux amans! il faut tacher de n'aimer qu'une fois ^ mais il faut prolonger la durée de cet amour , et poiu' cela il faut user de temps en temps d'un peu d'absence. Et le moyen d'être toujours divers , toujours nouçeau ; ce mouvement d'inspiration d'un cœur aimant est admirable sans doute ; Biais il équivaut à celui-ci : Soyez d'une nature supérieure ! Soyez des dieux \ JNon , non , résignons-nous à n'être que des mortels; mais sachons entretenir le feu sacré de l'amour^ qu'il nous échauffe sans nous consumer. L'absence irrite le désir, aiguise et renouvelle toutes nos jouissances. Toujours^... Eh! ne sentezvous pas que l'amour , ce sentiment profond et exclusif^ est en même temps le plus ambitieux, le phis tyrannique des sentimens ? Toujours même n'est pas assez pour lui ; il faut qu'il croisse, ^u'il augmente sans cesse. 11 ne suffit

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bientôt plus qu'il échauffe , il faut qu'il embrase, qu'il dévore.... Faibles humai us ! comment pourriez-vous espérer celle proi^ression , si l'absence ne venait point de temps en temps à votre secours ! Vous vous plaignez de l'absence! Ah !

désirczf-la , provoquez-la même pour votre bonheur.

De combien de sensations vives , douloureuses, mais toujours enivrantes, l'absence n'est -elle point la source?

\ oyez Saint-Preux recevant une Ittlre de Julie absente. L'attente , toujours trop longue au gré de l'amour, a déjà bouleversé son cœur. Que de fois il est allé au-devant des courriers qui doivent la lui apporter ? Elle arrive , il s'en saisit. 11 tremble, tout son être est électrisé de plaisir, il l'ouvre, il la couvre de baisers ; il la lit, il en savoure toutes les expressions de tendresse , chaque mot pénètre

dans son cœur Transportez - vous

auprès de Julie , au moment où elle reçoit cette lettre admirable, datée des rochers de la Meillerie. Saint- Preux

absent , Saini-Pieiix au désespoir sur les bords de rabane.... Elle ne voit plus rien que ce speclaclc decbirant.... L'amour triomphe, et vous vous plaignez de l'absence! liii;rats !....

Si l'amour doit à Fabscnce tauf d'impressions délicieuses, les autres affections ressentent aussi ses bienfaits , et ne lui doivent pas moins de reconnaissance .

L'hymen, en dépit des railleurs , est un lien dont les charmes sont bien connus des cœurs purs et délicals. Son jQambeau n'allume point, il est v^rai ^ ces violens incendies qui consument et ravagent, mais le feu qu'il communique, s'il est moins rapide et moins ardent , est au moins plus constant et plus durable. 11 s'alimente par le. sentiment de la maternité' , par l'estime , par la confiance, pour un partage continu de plaisirs et de peines , enfin par une foule de sentimens purs et respectables, que l'amour seul ,, livré à sa fougueuse indépendance ^ et dégagé des liens sacrés dot

devoir, ne saurait jamais éprouver. La tendresse conjugale s'accroît et se fortifie avec le temps , lorsque l'amour est condamné à s'éteindre par sa violence même.

Jetez les jeux sur les divers états de la société où le nœud du mariage est respecté. Voyez dans la classe la plus laboiieuse, ces époux simples, pauvres, mais honnêtes, que des travaux péni]3les éloignent l'un de l'autre depuis le lever jusqu'au couclier du soleil. Séparés pendant tout le jour, ils se retrouvent le soir toujours avec un nouveau plaisir, et, sans le savoir, ils sentent délicieusement tous les bienfaits de l'absence. Elil qui n'a pas été touclié du spectacle d'un laboureur de retour au sein de sa famille ? Le front couvert de sueur , le dos courbé sous le poids de ses outils , harrassé de la chaleur du jour, il marche lentement et avec peine. Sa femme et ses enfans l'ont aperçu de loin. Il arrive. La joie éclate. L'un le soulage de son fardeau , l'autre vient l'aider à se dé-

barrasscr de ses vcîtemens de travail , su fille lui apporte un verre de vin frais, tous l'embrassent , tous lui adressent quelques paroles tendres et touchantes • la sere'nité , le contentement brillent dans tous les jeux , et le père de famille, après un repas frugal , trouve promptement un sommeil que rien n'altère , et qui est souvent embelli par le songe du bonheur de la veille . Heureux fruit d'une absence de quelques heures , mais qui se renouvelle chaque jour!

Combien l'absence n'est elle pas plus ne'cessaire à ceux que leur fortune a condamnes à l'oisiveté' ! Eh ! que faire de ces éternels loisirs dont le poids les accable , si l'absence ne vient pas quelquefois rompre leur longue et insupportable chaîne ? C'est parmi ces heureux du jour que l'on a dit ce mot singulier. Mon ami, vous et moi nous ne faisons qu'un , et quand je suis seule je m' ennuie. Fuyez , repoussez ce formidable ennui , cette cruelle solitude. Que les deux moitiés s'éloignent quelquefois

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pour aspirer à se rapprocher. Alors viendront à votre secours le charme de la correspondance , l'attente du retour , les inquiétudes du relard , les prévenances , les fêtes , les surprises , tout le cortège enfin des plaisirs que préparé l'absence, et qui disparaissent dans le cercle morne et glacé de l'uniformité.

En vain vous vous estimez , vous vous chérissez depuis long- temps. Après les premiers mois de mariage on redouterait le ridicule , m^me aux yeux l'uil de l'autre , en se donnant de ces témoignages de tendresse qui semblent n'appartenir qu'à l'extrême jeunesse, à Tâgc de l'amour. 11 est mille choses que l'habitude même de vivre ensemble vous rend timides à exprimer de bouche.

Dans une lettre on est plus hardi, on s'abandonne plus aux mouvement de son cœur. C'est là que l'on retrace tous les souvenirs qui ont embelli votre existence, que l'on se confie mutuellement les espérances que vous donnent les fruits de votre union ^ que l'on se

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transmet l'expression de leurs premiers scnliiwens , leurs progrès ^ leurs aimables inquiétudes, leurs tendres caresses, que l'on se promet encore quelques beaux jours , et une douce et honorable vieillesse. Grâce à l'absence , ces entretiens , ces communications intimes deviennent plus précieuses , ils renforcent , ils renouvellent votre afFection mutuelle.

Et si quelque nuage est venu en altérer la pureté , ne craindrez-\ous pas que l'orgueil , la fausse honte des premières avances vers le racommo dément ne rendent chaque jour ce nuage plus épais et plus sombre ? qui l'éclaircira ? c'est l'absence. Qrielq'ue besoin qu'on ait d'indulgence, le désir qu'on en manifeste, en présence , a toujours un caractère de faiblesse et d'humilité , pénible pour l'un comme pour l'autre sexe, tant il est difficile qu'il soit exprimé avec cette délicatesse et cette mesure qui ne rabaissent ni l'un ni l'autre, et conservent à chacun ses avantages. Une lettre nous sauve de tous ces dangers. Une lettre

dictée par le cœur peut seule rctaUir i'e'quilibre j elle sait ménager l'aïuourpropre , réveiller la tendresse , efîkcer la lionto du retour, et ennoblir la récon-* filiation. On suit de près la réception de sa lettre. Les cœurs sont émus. On se revoit. On s'embrasse. Plus d'explication. Les torts sont confondus dans la plus douce étreinte , et l'on ne sait plus celui qui n obtenu ou accordé le pardon.

■ Ces épreuves seraient inutiles sans doute ausentiment de l'amitié , j'entends de cette amitié pure «t céleste , dont Cicéron et Montaigne ont fait de si beaux portraits , que tant de grands poètes ont célébrée dans leurs vers , mais qui offre malheureusement un si petit nombre de modèles.

Mais celle que l'on décore parmi nous de ce beau nom, et qui n'est qu'un commerce d'habitude, de convenances, d'intérêts , de désœuvrement, de rapports d'esprit et de goût : cette amitié là, plus que toutes les autres affections

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dont je viens do pailcr, a besoin du secours de ra!)sence. Elle seule peut distraire de la monotonie d'une existence , où le cœur n'est presque jamais pour rien. Une femme e'crivait à son ami le plus intime , vous avez l'absence délicieuse (i). Ce peu de mots n'a pas besoin de longs commentaires. Il exprime, mieux que tout ce qu'on pourrait dire , l'ennui toujours prêt à naitre dans la société des amis du jour, et le bonheur qui se fait sentir , alors que quelques-uns d'eux gratifient les autres de leur absence.

Amis, parens, amans, époux, ne <;raignez point l'absence , souhaitez l'absence, usez de l'absence. En vous sauvant de l'ennui et de la satiété, elle aiguisera vos plaisirs, elle préviendra l'humeur, cette maladie mortelle de l'ame ^

(1) C'est ce que madame du Deffant écrivait au pre'sident He'nault pendant le voyage qu'elle fit aux eaux de Forges.

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