L'OPINION
( Prédiction de La Fontaine. )
Despréaux, Racine et Molière s'e'taient donné rendez-vous dans un cabaret {à la Pomme-de-Pin ), pour entendre la lecture d'une fable nouvelle de La Fontaine , on croit que c'était celle qui a pour litre : Le meunier, son jils et l'âne. Ln rendez-vous dans une taverne ! et par qui ? par trois buveui's
L E CAUSE U R. 2CJÎ
d'eau! Oui, c'étail l'usai^c alors, le rendez-vous était honnête. 11 y avait déjà près de deux heures qu'on attendait La Fontaine , lorsqu'il parut avec Bernier. Le bon homme ( puisque c'est le nom qui lui est resté ) avait oublié stis amis , le rendez-vous , la fa]3le , et s'était presqu'oublié lui-même. Il était sorti sans objet , marchait sans dessein , ne voyait personne, était tout à ses pensées, et ne se doutait pas qu'il dut être ailleurs , quand Bernier le rencontra dans la rue. Ce médecin avait vu Molière la veille , et savait le projet du rendez-vous. 11 tira La Fontaine de sa rêverie, l'étonna beaucoup en lui rappelant où il était attendu ;et pour ne pas le laisser échapper , il l'emmena de suite àlaPoimnede-Pln.
Après avoir bégayé quelques excuses , dont Molière , tout maître de son sérieux qu'il était , ne put s'empêcher de rire sous cane , La Fontaine fut obligé d'avouer encore que par suite de ses distractions il aNait laissé sa fable
chez, lui , à moins qu'elle ne fut reste'e à riiôlel de l^ouillon , où il avait été le matin. 11 n'en lut pas quitte pour cela : on l'obligea d'en réciter ce qu'il en avait retenu , ce qu'il pouvait en savoir. La Fontaine , après des elïorts de mémoire dont il ne se crojait pas capable^ vint à bout , tant bien que mal , et plus mal que bien , de débiter ou de morceler sa fable. On ne l'avait pas pris à son avantage • et Ton sait qu'il n'était rien moins qu'un beau diseur. Qu'on se figure son embarras en présence des personnages qui composaient son auditoire j ce que sa timidité naturelle dut ajouter à la circonstance , et l'on concevra combien l'homme de génie paie cher quelquefois cette indépendance des petites choses, dont il ne daigne pas s'occuper. Mais La Fontaine avait alFaire à des gens qui connaissaient trop bien et Tliomme et ses forces • à des juges trop pénétrans, trop sûrs pour ne pas démêler et ne pas sentir ce qu'il faisait si peu valoir. Aussi sa fable, mal entendue et peut être de-
vhiee en partie , fit-elle le plus £;rand plaisir. S'il n'y eut point d'applaudissemens , l'auteur en lut hien déclomnia;^'é par les éloj;<'S trantjuillts et a rais du goût et du sentiment reunis dans le cercle le moins nombreux et le pins di^^ne d'être envié. Or , cette belle fable , qui vaut seule un traité sur Vopinion , mit nos cinq raisonneurs en tiain de discuter sur ce sujet pliilosopliiqne. On discuta les variétés , les révolutions , les formes diverses , et la nature même de cette impérieuse opinion , qui subjutçue tous les temps, tous les lieux. lîernier , qui l'avait observée dans scsvojaîJcs en Asie sous les formes les plus sinf,^ulières , ouvrit un vaste cliamp aux rélle.xions que ses récits firent naitre.
La Fontaine écoutait tout en silence, de l'air le plus appliqué , saii? distraction , enfin en homme qr.i semblait penser tout ce qui se disait , et même aller au-delà. Son espèce de taciturnité fut remarquée par Molière, qui le pressa de s'expliquer à son tour sur le sujet fécond
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que sa fable avait lieureusemeht su^ge're'; Le bon liomme , qu'il ne fallait que mouler^ comme disait Segrais^ prit aussitôt la parole et réveilla l'attention. C'est Bcrnier qui, en racontant cette anecdote , a dicte le pre'cis ou le résultat des réflexions du fabuliste.
La Fontaine établit d'abord que l'opmion était partout, pour la plus grande partie des liommes , presque la seule mesure des choses , qu'elle était encore la mesure de l'entendement , qui la forme ou la reçoit, et qu'elle suffit pour l'apprécier, Après avoir développé cette idée générale de Vopimon ; il examine qu'elle était son influence surtout ce qu'on nomme ombrages d'esprit , et les divers jugemens qu'en ont portés les différens âges , et qu'en devaient porter ceux qui se succédeiaient. «Sans remonter , dit-il , au-delà des Grecs , qui furent en tous genres les modèles des Latins , et qui sont les nôtres , voyons quelle part a l'opinion à la réputation d'Homère , de Démostlicnes, de Platon,