‹ Le cavalier servant, ou, Les moeurs italiennesChapitre 3 sur 16 · COSIMA, LE MARQUIS, CIGOLO · texte numérisé non relu

COSIMA, LE MARQUIS, CIGOLO

ciGOLO, à la cantonnade, avant de paraître. Mettez dans le boudoir les essences, l'éventail et le bouquet que j'ai apportés... Qu'on aille retenir une loge à VAr^entino^ pour en soir. La calèche de la signera à midi, et son déjeûner à onze heures... quant au chocolat, qu'on ne le commence pas sans moi.

COSIMA, au marquis.

C'est sans doute lui...

LE MA.RQLIS.

Laissez-moi faire.

CIGOLO, entrant par le fond, sans voir Cosima et le Marquis, Ah!., que de soins!., de détails dans des fonctions aussi importantes! mais, quand on a une réputation à soutenir...

LE MARQUIS

Je connais cette figure-là.

GIGOLO

Orientons-nous... d'après ce que m'a dit le majordome... ici, la chambre de la signora... là, son boudoir... et deux sorties... c'est très-commode. Entrons partout donner le coup-d'œil du génie.

LE MARQUIS, d Cigolo.

Signor...

CIGOLO.

H«m! plail-il?.. des visites!., déjà!.. Est-ce pour le Comte ou pour la Comtesse?

LE MARQl IS.

Pour clip...

CIGOLO, saluant avec empressement.

Alors , ça me regarde... Doonez-vous donc la peine,.. (// vffre un sit<:e ; le Marquis remercie par un geste.) Que nous voulez,-v ou. <« ?

LE MARQl'IS.

Augiola est mu cousine.

CICOLO.

l'oiichci là... nous serons tou^i^9

LE MARQUIS

Trop d'honneur pour moi, et pour la Marquise de Favolî, ma femme. (// montre Cosima^ qui fait une révérence. Cigolo, $* incline.) II me semble avoir eu souvent Tavantage d'apercevoir Votre Seigneurie au Corso... dans les spectacles.

Je crois bien. Comme dit le proverbe : Qui n'a pas vu Florence en Italie, n*a rien vu... et qui n'a pas vu Cigolo Pazzi, à Florence...

LE MARQUIS

Quoi!., vous seriez...

CIGOLO, avec emphase.

Le cavalier servant par excellence, le modèle classique , le beau idéal du Cigisbéisme, une tradition vivante, une colonne Trajane restée debout au milieu des ruines, célèbre dans mon emploi par la fidélité, les bons principes, et l'invention d'une essence qui blanchit le teint au soleil. C'est moi qui ai doté l'Italie du chocolat à l'italienne.

LE MARQUIS

Oui, avec la mousse.

CIGOLO.

Justement. Mais le difficile, c'est de faire mousser; et c'est par-là, que, comme tant d'autres dans leui- art, j'ai obtenu la prééminence sur tous mes rivaux. Par malheur, les grands travaux usent l'existence; et depuis la perte de ma dernière dame, je m'étais retiré dans une villa qu'elle m'a léguée, pics de Bologne, peur la pleurer d'abord, et en même temps pour me reposer... sans compter qu'une faiblesse bien pardonnable aux hommes supérieurs...

Air de Partie et Hevanche.

Oui , j'en conviens, c'est par coquetterie Que j'ai cessé long-temps de me montrer.

C'est la tactique du génie ;

Fuir, pour se faire désirer.

Je me suis dit ; faisons-nous désirer. '

On sent mieux le prix , c'est l'usage ,

Des plaisirs que Ton a perdus.

On m'aimera bien d'avantage,

Sitôt qu'on ne me verra plus. .'.: ^H

. c '.' ■ LE MARQUIS.

Et ça n'a pas tardé... :,b j«9 ii'«

CIGOLO.

Sans doute. Déjà votre cousine qu'on me propose... une jeune personne simple et naïve, à ce que m'écrit sa tante. . de la douceur. .. pas de volontés à elle... et c'est là ce qui m'a décidé. . . parce que les dames qui ont de l'expérience

sont quelquefois si capricieuses, si exigeantes !.. au lien que celle-là, en la commençant bien, je la plierai à toutes mes idées.

cosiMA, d part.

Décidément, cet homme-là ne me convient pas.

LE MARQtJlS.

Eh bien! signor, si vous désirez une dame qui n'ait ni humeurni caprices, je vous dirai franchement. ..

Il fait le geste de désigner Cosima.

GIGOLO

Quoi?..

COSIMA, passant entre les deux.

Que VOUS ne pouviez pas mieux rencontrer que ma cousine; et elle doit être bien impatiente de faire connaissance avec an cavalier de votre mérite.

ciGOLo, flatté. Signora. . .

LE MARQUIS, btù à Cosima.

Mais. . .

COSIMA, bas.

Chut!..

LE MARQUIS, à part f d'un air contrat^U.

Allons, ma femme va me rester.

CIGOLO.

En effet, je suis en retard. Un accident à mon arrivée. J'étais allé choisir un collier; mon présent d*instalfation. . . et le choc de ma voiture contre un maudit fandau. . . celiri du Barori' Thunder-Dranck, qui faisait son entrée à Florence...

LE MARQUIS

Comment?... le dernier envoyé d'Autriche?... il reviendrait ?...

COSIMA

Par suite de la paix, et pour une nouvelle mission, peutêtre. . . Marquis, vous le connaissrcz ?..

LE MARQUIS

Sans doute. Un jeune colonel de Pandours; trente-doux quartiers de noblesse, cent mille florins de rente, et cinq pieds six pouces.

COSIMA, vivement y et arec intention.

S'il est de vos amis, il sera des miens. Nous l'invitcron:*.

LE MARQUIS

Dès aujourd'hui.

C03IMA.

Dès ce matin. Je le recevrai. . . (appuyant. ) avec loy^c sorlr d'égards. .. pour vous. . .

LE MABQl'lS.

Bien obligé... Eh! mais. .. atlcndcz donc... une antre idée. . . c'est étonnant comme j'en ai aujourd'hui. Si je lui proposais d'être. . .

cosiMA, d demi-voix,

Chutî..

LE MARQUIS

Vous refusez?,.

cosifiAf avec finesse, -.i Est-ce que je vous refuse jamais rien ?..

LE MARQUIS, remontant la scène.

Il sufTil . .J'y vole. . .Ah ! voici Angiola.

cosiMA, d part, avec impatience.

Allons!., un retard!..

LE MARQUIS» ANGIOLA, COSIiMA, CIGOLO. V

ir

..^pn , A^ViGiOLk^ sortant de son boudoir.

■ Que me dit-on ?. . . Vous ici ^ mon cousin , ma chère Cosima. . .

LE MARQVIS.

Cousine^ je suischarméc/o^jq :'>■. . lobii?*!

icosiMA, l* interrompant, et parlant très-vite:'' id >tij >ir

Oui , nous sommes charmés de te voir. Nous te qiiittôïftf. Une démarche importante pour Phonneur de mon mari, le mien , celui de toute la famille. . . Et en attendant son retour, je descends à la chapelle de ton palais. . . celle de nos ancêtres, et dont la Madone , dit-on, exauce toutes les prières qu'on lui fait. . . Tu es bien heureuse, toi, rien ne te manque. Ke^arde. . . voici. . . ( Elle lui parle Las d l'oreille, Angiola baisse les yeux. ) Il ne faut pas rougir pour cela. . . c'est de mauvais ton. (au Marquis.) Mais venez, venez donc, mon ami ; depuis une heure que vous êtes là, à causer avec elle.^. . {montrant Cigolo.) Monsieur s'impatiente. - ^

CIGOLO, guL a salue Angiola a plusieurs reprises. Je suis ici pour ça. oi.noM ,non !ech>H

iiji.ii»/ ENSEMBLE.^ f>b tint om 'r.jp a. wï: Air du vaiid. des Chemins de fer..

LE MARQUIS Ct COSIMA.

Nous vous laissons tous deux ensemble Faire connaissance entre vous.

Puisse le jour qui voJis rassemble De vos jours être le plus doux 1

ANCIOLA.' ^

Quoi , nous laisser tous deux ensemble i Ah ! si j'avais là mon époux.

J'aurais mieux aimé , ce me semble , Qu'il put être en tiers btcc nons.

ciGOLO , regat^dant Angiola.

Nous serons bien tous deux ensembir.

De la former je sais jaloux , Et , par sa grâce , elle me semble Mériter des soins aussi doux.

Le marquis et Cosima s&rtent.

SCEXE IV.

CIGOLO, ANGIOLA.

CIGOLO, dparif après avoir reconduit Cosima. Une pctile femme qui aononce une douceur. • . une délicatesse de sentimeos. . . Au reste, celle-ci n'a pas l'air moins calme et moins posé. Il me suffira d'être aimable : c'est parfaitement dans mes moyens, (haut.) La Signera ignore qui je sois? -""

ANGIOLA

Pardon... Ma tante m'avait prévenue de l'hoBnéuF que vous ▼oulez bien me faire. Elle m*a dit que c'était un usage indispensable dans tous les ménages qui tiennent à la considération, ji I

CIGOLO.

Comment donc? quelquefois même on stipçlç cette cUqsçï dans le contrat. . aI Jnob Jo ^>i!ni

ANGIOLA. . .*: " • ; '

Il n'y a pourtant pas besoin d'acte par-devant notaire, [^ul^ recevoir avec plaisir les visites d'un homnte d'esprit. v.mt>A

CIGOLO, flatté.

On m'avait bien dit que la Signora était un module de goût et d'amabilité.

ANGIOLA

HélasI non, Monsieur. Je uraperyois bien du contraire,, et c'est ce qui me fait de la peine pour mon Adolphe.

ClGOLO.

Adolphe?..

ANGIOLA

Oui, mon mari, qui, l'année dernière, forcé de partir le lendemain de notre union, me laissa en S('crct qudqueb livres, entr'aulres ceux de Féuélon, un de ses compatriotes.

CIGOLO.

Un auteur français, quelque ré?olulionnaire?dont la lecture a produit sur vous une impression pénible?

ANGIOLA

Sans doute, en me faisant reconnaître tous mes défauts; car, auparavant, je n'ayais pas réfléchi. J'étais volontaire , capricieuse. Si j'avais pu me corriger avant le retour d'Adolphe. J'ai essayé.

Air : au Palais-Royal à Paris.

Prenant pour règle Fénélon , Je m'efforçais avec constance De m'appiiqucr chaque leçon De cet auteur clier à la France.

Oui je voulais être à tous prii , Docile , franche , point coquette , Sans caprices, enfin parfaite. . * .

Comme les dames de Paris.

Oui , je voulais être parfaite Gomme les dames de Paris.

Le naturel revient encore quelquefois. Monsieur, tous me guiderez, n'est-il pas vraiPVos conseils m*éclaireront, J*ai tant d'envie de plaire à mon mari.

ciGOLO, dpart;

Allons, c'est une éducation à refaire, (haut.) Signera, comptez sur mon zèle, et, pour commencer, réglons l'emploi de chaque journée.

ANGIOLA

J'y ai déjà songé. Le matin, les soins du ménage; l'aprèsmidi , des lectures , quelques extraits ; le soir, mon piano.

Erreur! c'est bon à Paris, pour les banquières, Ie8 jacobines delà Chaussée d'Anlin. A Florence, une dame bien née a d'autres habitudes. D'abord, rester au lit jusqu'à midi.

Ar^GiOLA.

Mais c'est de la paresse.

GIGOLO

Il faut ça.

ANGIOLA, étoniiéc.

Ah!

CIGOLO.

En se levant, première toilette pour aller au Corso , seconde toilette pour le dîner, troisième pour le spectacle.

ANGIOLA

M^is c'est de la coquellerie.

ClâOLO.

1! faut Cil. . . le soir, vous passez quatre beuresr dans votre loge ù prenJre des glaces, des sorbets, et à jouer gros jeu.

ÀNGIOLA.

Quoi !.. roîsivelé, la gourmandise, la passion du gain!

CIGOLO.

Je vous répète qu'il faut. . .

ANGIOLA

Alors. . . je consulterai mon mari.

Du tout, il ne faut plus ça... Consulter son mari! c'est plus jacobin que tout le reste. Demandez i votre confesseur.

ANGIOLA

Pourtant...

CIGOLO, tirant une montre d'une grosseur ridicule.

Onze heures, bientôt; dans un instant, le chocolat ; ensuite , qu Corso; et ce soir, une loge à VArgentino. Cela vous con- >ient-il ?

ANGIOLA

Dame!., vous savez mieux que moi...

CIGOLO.

Mon devoir est de prendre vos ordres. Voilà qui est décidé... Il est temps de vous coiffer.

ANGIOLA

Je vais sonner ma femme de chambre. (*) CIGOLO, avec dignité.

La femme de chambre. Signora, c'est moi. ( moucepieni U'Angiola.) Pour la coiffure... j'ai fait de si profoncies études sur cet article-là. Soyez trauquille. J'entre au boudoir, et vai.*» disposer tout moi-même.

Air : Restez, restez , troupe Jolie.

Oui, sur une t«-'te jolie ,

J'aime à déployer mon talent.

(î'est là que la coquetterie

A posé son trùne ejégant;

Des belles la vogue en dépend.

Pour sa coilTure aussi chacune

Lutte avec un zèle envieux. ' i

La mode est comme la fortune ;

Il faut la saisir anx cheveux.

// entre dans ie boudoir.

{') Anyiula, Cigolo.

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