‹ Le cenacle de Joseph Delorme, 1827-1830 (volume 2)Chapitre 16 sur 50 · EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

EUGÈNE DELACROIX

(a) Flibbertgilbert est un des démons dont Shakespeare a emprunté le nom contourné pour son Roi Lear, au livre du D"' Harsnet. Révélations des Impostures papistes.

(b) Correspondance de Eug. Delacroix. — Les costumes dessinés par Delacroix n'eurent pas le temps de se défraîchir : on sait qu'Amy Robsart n'eut qu'une représentation.

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licence sympathique etrinterprétation animée d( nature. L'homme ne joue guère de rôle dans cetioii manière d'envisager les lieux et de les reproduirtle le groupe d'usage n'y est pas; la pastorale et l'élé^ y sont sacrifiées ; point de ronde arcadienne auto|l(f5 d'un tombeau; point de couples épars, et de nyi foi phes folâtres, et d'amour reljondis ; point de ke m messe rustique, de concert en plein air ou de dîndljf sur l'herbette ; pas même de romance touchante,! de chien du pauvre, ni de veuve du soldat. C'es j^ la nature que le peintre embrasse et saisit; c'esil le symbole confus de ces arbres déjà rouilles pa } l'automne, de ces marais verdâtres et dormants, d» ces collines qui froncent leurs plis à l'horizon, de et 1 ciel déchiré et nuageux, c'est l'harmonie de ton- ' tes ces couleurs et le sens flottant de cette pense, universelle qu'il interroge et qu'il traduit par son pinceau. A peine si, çà et là, le long de quelque rampe tortueuse d'un coteau lointain, on aperçoit, pareil à un point noir, un voyageur qui gravit. La nature avant tout, la nature en elle-môpîe et avec elle toutes ses variétés de collines, de pentes, de vallées,de clochers à distance ou de ruines ; la nature surmontée d'un ciel haut, profond et chargé d'accidents,voilà le paysage comme l'entend i\L Huel ; et son exécution répond à cette pensée. De larges

eintes, une plénitude de ton qui pousse à Timpression de l'ensemble, des ondées de lumière et d'ombre ; des nuances uniques dans l'épaisseur des feuillages et dans la profondeur des lointains, nuances devinées et pressenties qu'un œil vulgaire ne ^ discernait pas dans la nature ; qui ne se révèlent 'I qu'à la prunelle humide de larmes, et qui nous plon- ' gent en de longues et ineffables rêveries durant les- ' quelles nous nous mêlons à l'âme du monde. Hoffmann, en son admirable conte de V Église des Jésuites y à l'endroit où le peintre Berthold,ce pauvre génie incomplet, s'épuise dans ses paysages à copier textuellement la nature, introduit à son côté un petit Maltais ironique, espèce de Méphistophélès de l'art qui lui frappe sur l'épaule et lui donne de merveilleux conseils. On dirait que M. Huet en a profité d'avance. Voici le passage :

« Saisir la nature dans l'expression la plus profonde, dans le sens le plus intime, dans cette pensée qui élève tous les êtres vers une vie plus sublime, c'est la sainte mission de tous les arts. Une simple et exacte copie de la nature peut-elle conduire à ce but? — Qu'une inscription dans une langue étrangère, copiée par un scribe qui ne comprend pas et qui a laborieusement imité les caractères inintelligibles pour lui, est misérable, gauche

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et forcée ! C'est ainsi que certains paysages ne sont que des copies correctes d'un original écrit dans une langue étrangère. — L'artiste initié au secret divin de l'art entend la ^oix de la nature qui raconte ses mystères infinis par les arbres, par les plantes, par les fleurs, par les eaux et par les montagnes. Puis vient sur lui, comme l'esprit de Dieu, le don de transporter ses sensations dans ses ouvrages. Jeune homme ! n'as-tu pas éprouvé quelque chose de singulier en contemplant les paysages des anciens maîtres? Sans doute, on n'a pas songé que les feuilles de tilleuls, que les pins, les platanes, étaient plus conformes à la nature ; que le fond était plus vaporeux, les eaux plus profondes ; mais l'esprit qui plane sur cet ensemble s'élevait dans une sphère dont l'éclat t'enivrait. »

(( Or, c'est précisément cet esprit d'ensemble qui respire dans les paysages de M. Huet et en fait des ouvrages tout à fait originaux auprès de tant d'autres paysages, maniérés, superficiels et factices ; de lui aussi on peut dire en ce sens qu'il a entendu la voix de la végétation et qu'il lui a été donné de comprendre le génie des lieux... »

Cette page éloquente et d'une critique si avisée, si pénétrante, honorait grandement Paul HueU

Il pouvait en être d'autant plus fier — et il s'en glorifia, en effet, toute sa vie — que c'est peut-être le seul article où Sainte-Beuve se soit occupé d'art, persuadé qu'il était que, pour être tout à fait compétent en ces matières, il y faut consacrer son existence.

La réputation du jeune paysagiste date de là. Deux ans après, en i83i, il exposait au Salon quatre aquarelles et neuf toiles, — dont le Cavalier, catalogué sous le titre : Un orage à la fin du jour, qu'il avait peint sous les yeux de Delacroix et auquel il donna comme légende quatre vers, plus ou moins appropriés, de Victor Hugo. Ouvrez le volume des Odes et Ballades, k la dixième ballade, qui s'appelle : A un passant. Elle se termine par cette strophe :

Voyageur isolé, qui t'éloignes si vite, De ton chien inquiet la nuit accompagné, Après le jour brûlant, quand le repos t'invite. Où mènes-tu si tard ton cheval résigné?

Pour faire cadrer ces vers avec son sujet, Paul Huet avait remplacé « la nuit » par « le soir », mais le chien était de trop encore, puisque le tableau ne nous montre qu'un cheval blanc monté par un cavalier rouge. — N'importe, la critique fut presque unanime à saluer en lui un novateur et

un maître. Gustave Planche, qui n'était pas très bénisseur de son naturel, signala comme « le plus beau, le plus vrai paysage du salon », la Vieille Abbaye, au soleil couchant, qui accompagnait le Cavalier; Jal, moins compétent et sur ce point mal averti, évoqua, sans intention désobligeante d'ailleurs, le souvenir de Constable et de Watteau- Seul, Etienne-Jean Delécluze fat franchement hostile, et nous allons voir qu'il ne se départit jamais de cette hostilité envers Paul Huet. Celui-ci en soufTrit beaucoup et pendant longtemps, car Delécluze parlait de haut, et l'autorité du Journal des Débats rayonnait malgré tout sur ces feuilletons malveillants et iniques. Un jour vint où ce critique alla lui-même au-devant de la critique en sollicitant le jugement de ses pairs sur ses Souvenirs de soixante années. L'occasion était trop belle pour la laisser perdre. Ce jour-là, Sainte-Beuve se permit de lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur, et Paul Huet fut vengé de tous ses dénis de justice.

Mais, auparavant, Sainte-Beuve avait échangé avec le paysagiste quelijues lettres que je me reprocherais de négliger, car elles nous apportent une preuve nouvelle de sa conscience littéraire et de l'indépendance de son esprit.

Le 2 septembre i85o, il écrivait à Paul Huet :

« Mon cher ami, « J'ai à écrire quelque chose sur M. Bazin, Je vois, d'après la lettre de faire part, que vous lui étiez allié. Je voudrais bien avoir de vous quelques renseignements positifs sur sa vie et ses origines, moins pour le dire que pour le savoir : voudriezvous me donner un rendez- vous pour demain mardi vers 4 heures chez vous, si vous vouliez — ou vers midi, chez moi, si vous sortiez?

« Tout à vous, mon cher ami.

« SAINTE-BEUVE (l). ))

Quel était ce Bazin sur qui cherchait à se documenter l'illustre critique ? Il faut que vous sachiez, car il y en a plusieurs, qu'il s'appelait, de son prénom, Anaïs et qu'il était né « de Raucou » ; il portait le nom de son père adoptif. Après avoir collaboré à la Quotidienne de Michaud, Bazin, étant avocat à la cour d'appel de Paris, avait publié une Histoire de France sous le ministère du cardinal Mazarin, qui, sans être un chef-d'œuvre, n'en contient pas moins des aperçus assez neufs : on la consulte encore avec fruit. Il a écrit ég^alement une excellente notice sur Bussj-Rabutin ; mais ce qui le recommandait à l'attention de Sainte-Beuve,

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

ti.

c'était surtout son travail critique sur Molière. Et donc Sainte-Beuve, au lendemain de sa mort, le jugea digne d'un article qu'on peut lire au tome 11 de ses Lundis. Il l'avait à peine achevé qu'il mandait à Paul Huet :

Ce 7 septembre 1859.

« Mon cher ami, j'ai été si absorbé par le travail que je n'ai pu encore vous répondre. Mon article est fini et j'aurais voulu y pouvoir tenir plus de compte de votre désir; mais quand vous l'aurez lu, veuillez aussi tenir compte de mes raisons.

« Je crois, en effet, que les familles sont ennemies de la littérature. Depuis que je me livre à ce genre de portraits et d'études, je n'ai jamais rencontré que difficultés de ce côté et demandes d'adoucissements. Or, vous, artiste, vous savez ce que c'est qu'un portrait adouci.

« Cromwell, dont on faisait le portrait, montrait son visage, tout plein de verrues et de poireaux, à son peintre, et lui disait : « Ah çà, vous allez me faire au vrai tout cela, entendez-vous! m

« Ce que disait là Cromwell est tout le contraire de ce que disent les familles. S'il y a dans une physionomie un trait saillant, une ride, une gerçure, un tic, il faudrait l'effacer.

« Tout ceci pour vous expliquer le sens de cette parole que j'ai jelée devant vous, l'autre jour. Dans le cas présent, j'avais affaire à un homme d'esprit ironique, nullement bienveillant, supérieur par l'intelligence, ayant bien des parties fines et d'autres petites; j'ai essayé de marquer cela sans pouvoir supprimer la clé secrète^ selon moi, le principe de son ironie, ou du moins le principal ressort, mais je l'ai laissé encore à demi enveloppé...

« Homère et Shakespeare n'ont pas de biographie? — Bien! — Mais M. Bazin n'était ni l'un ni l'autre : s'il a chance de vivre, il faut pour cela qu'on le dessine de près et qu'on le grave. — Luimême, quand il a pu faire les biographies de Molière ou de Bussy-Rabutin, demandez-lui comment il s'y est pris et avec quelle précision rigoureuse il a tout recherché et enregistré ! J'aurais voulu avoir le talent singulier qu'il a montré dans ces deux biographies, pour le lui appliquer à luimême. C'est ainsi, après tout, qu'on honore les gens de lettres; il faut les honorer, non selon la charité morale trop fade, mais selon la vérité morale, la seule digne des esprits fermes, des philosophes et des hommes.

« Excusez-moi, cher ami, il faut que j'aie eu la

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conscience bien forte de ce que je faisais, pour ne ;, pas vous céder entièrement et tout d*abord. « A vous,

(( SAINTE-BEUVE (l). ')

On aimerait à connaître les points particuliers sur lesquels le critique était en désaccord avec le peintre, mais tous deux en ont gardé le secret. Cependant Sainte-Beuve, avec son art habituel, enveloppa si bien les choses qu'il parvint à contenter son correspondant, comme il appert du billet que voici :

Ce 15 septembre 1850.

« Mon cher ami, j'avais besoin de votre témoignage pour être un peu rassuré, il m'a été très sensible, je vous assure, et j'aurais été vous en remercier, si je n'étais occupé comme un ouvrier à la semaine.

« Je vous serre la main encore une fois et je vous remercie.

« A vous.

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