SAINTE-BEUVE
Revenons maintenant à Delécluze. Né en 1781, « Etienne », comme il se nomme familièrement en
(i) Lettre inédile communiquée par M. Ilcné Paul-Huel. (a) Id.
ses Souvenirs, étaitle beau-frère de ViolIet-le-Duc, le bibliophile, qui lui-même était le père de l'architecte. Il avait débuté comme critique d'art en i8ig, au Lycée Jrançais de Charles Loyson, et en avait gardé si bon souvenir qu'il avait pris pour devise l'épigraphe poétique de cette revue d'avantgarde : Dulces ante omnia Musœ. Mais la « muse » d'Etienne était singulièrement réactionnaire. Ayant eu la chance et la malchance à la fois de passer par l'atelier de David, il y avait puisé la haine sacrosainte de tout ce qui sentait le Romantisme, et, pendant quarante ans, sa férule s'abattit lourdement, injustement, sur les artistes grands et petits qui se rattachaient à cette école. Je ne sais pas ce que lui avait fait Paul Huet, mais il avait pour lui une aversion toute particulière : la seule fois peut-être qu'il fut obligé de lui rendre justice, il ne put s'empêcher de mettre au bout de sa plume une goutte de venin. Parlant, en i855, de l'Inondation à Saint-Cloud,qu\ fit l'admiration de tout le monde, Delécluze, après avoir dit, à propos des paysages de Français, que le pire écueil pour les artistes était l'engouement des amateurs et que « la condition principale pour acquérir un talent solide et se faire un nom était d'obéir à son sentiment, à sa conscience même », — ce qu'il aurait pu appliquer en
toute équité à Paul Huet, — Delécluze écrivait dans les Débats :
« U Inondation à Saint-Cloud, paysage de M. Huet, a un aspect de grandeur qui parle à l'imagination. C'est certainement un de ses meilleurs ouvrages, bien qu'il laisse à désirer, comme toutes ses autres productions, ce soin, cet amour avec lesquels on témoigne de son respect de la nature, en ne négligeant aucun détail. »
Cependant Delacroix écrivait à Paul Huet au sujet de ce même tableau :
« Je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de celui que m'ont fait vos tableaux à l'Exposition. Votre grande Inondation est un chef-d'œuvre, elle pulvérise la recherche des petits effets à la mode (i). »
Sainte-Beuve fut donc heureux de l'occasion que lui fournit Delécluze, en 1862, de lui dire ses quatre vérités. Je sais peu de morceaux où il se soit découvert de la sorte, où il ait chargé avec autant de fougue et d'entrain :
« J'ai affaire à un adversaire. M. Delécluze, critique d'art, n'a cessé de combattre, de railler, de
(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.
PAUL HUET ET EUGENE DEF-ACROIX l^Q
chicaner, de diminuer ou de nier le mouvement que j'aime, dont je m'honore d'être, moi, indiçne, dont tous les amis, toutes les admirations de ma jeunesse ont été, dont tous ceux qui survivent sont encore. Il n'a jamais voulu comprendre que ce qu'il appelle la bourrasque romantique avait de grandes et bonnes raisons d'être ; que, depuis 1816 et 181 9, un souffle g-énéral et rafraîchissant passait sur les âmes, qu'un souffle embrasé passait sur les lèvres et sur les pinceaux; qu'il y avait entre tout ce qui éclata ou ce qui s'essaya de nouveau alors, dans l'art, dans la poésie, dans la philosophie, dans l'histoire, dans la critique, — qu'il y avait d'une branche et d'un ordre à l'autre, affinité, sympathie naturelle, fraternelle, courant rapide, électrique, le vrai signe des résurrections nécessaires et légitimes. « En peinture (je parlerais comme un ignorant si j'entrais dans le détail, mais sur un seul point principal j'ai conscience d'avoir raison), il était bon que l'école de David finît et fût déclarée finie ; la contemplation du tableau des Sabines ne menait à rien; les Gérard, les Gros eux-mêmes, les Guérin, les Girodet n'étaient pas des maîtres à faire des élèves supérieurs ou égaux à eux^ si ces élèves ne se retournaient contre eux ou du moins ne s'éloignaient très vite de ces guides à bout de
voix et usés sur la fin de leur carrière. Il fallai, , qu'avec Bonington un rayon clair et lumineux, uneptl lumière légère vînt baigner et inonder le ciel desDeléc marines et des paysages; qu'avec Géricault untHuel réalité puissante et d'après la forte nature osâtl reparaître et se montrer ; qu'avec Eugène Delacroix une langue de feu vînt serpenter à travers les larges toiles et avertir le spectateur ébloui qu'après tout et avant tout un peintre est un peintre. Or, tout ce côté-là, M. Delécluze, si à cheval sur l'ancienne école, ne le sait pas, ne le sent pas. Il connaissait si peu Géricault, ce jeune maître, que long- J temps il V a. écni Jéricho, comme la ville. Il s'étonne que ceux qu'il appelle romantiques aient accueilli et salué M. Ingres à son retour d'Italie, et il s'obstine à voir dans M. Ingres l'école pure de David i continuée, et cela n'est pas plus vrai qu il ne le serait de dire qu'André Chénier est de l'école classique précédente... J'ai encore sur le cœur ces jugements dédaigneux sur Paul Huet, par exemple, ce paysagiste précurseur, qui fut l'un des premiers à rentrer dans la voie et à exprimer dans ses vastes paysages, où le détail peut laisser à désirer, les aspects d'ensemble, le sentiment profond et sacré de la nature. M. Delécluze n'a jamais su que l'accuser d'aimer et de chercher le bizarre. »
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PAUL HUET ET EUGÈNE DELACUOIX l8l
fîil Après avoir lu ces lignes vengeresses, — et ce ne ont pas les seules où Sainte-Beuve ait malmené
iei 3elécluze (i), — je vous laisse à penser si Paul Huet tressaillit (^2). Il avait gardé copie de la lettre qu'il écrivit sur-le-champ à Sainte-Beuve. C'est une des plus belles que je connaisse; elle a le style, elle a la flamme et celte noble indignation qui, le cas échéant, fait la prose, tout aussi bien que le vers :
(i)Il faut l'entendre parler du « bourgeois » qu'était Delécluze et de son style :
Il y a en littérature une chose bien essentielle qu'on ne lui aura pas apprise et qu'il ne saura jamais, c'est l'art d'écrire... M. Delécluze n'est pas de l'école dont il croit être et dont il a été beaucoup trop en qualité de critique d'art par ses doctrines ou ses préventions. Il ne prêche nullement d'exemple. Il est le contraire d'un classique. 11 écrit le plus souvent à la diable ou plutôt à la papa... Si c'est être romantique que d'écrire incorrectement, personne n'a plus de droit à ce titre que lui.
(2) Delacroix partagea son contentement. Il écrivait à Sainte- Beuve le 12 août 1862 :
Champrosay, par Draveil (Seine-et-Oise).
a Cher Monsieur,
« Que je vous remercie du plaisir que m'a causé le souvenir si flatteur que vous me donnez dans votre excellent article sur ce brave Delécluze, auquel vous faites trop d'honneur en le touchant de votre plume délicate! Je suis tout seul à la campagne où je m'étais fait envoyer le Constitutionnel., pensant que c'était un journal comme un autre; et voilà qu'il m'arrive tous les lundis une nourriture spirituelle et l'occasion d'un plaisir exquis. Ne vous lassez point, cher et ancien compagnon de guerre : continuez vigoureusement à prouver (et j'en serai charmé pour ma part) qu'on peut être romantique et avoir du bon sens et de l'élévation.
« Je vous serre la main avec une véritable reconnaissance,