‹ Le cenacle de Joseph Delorme, 1827-1830 (volume 2)Chapitre 19 sur 50 · PAUL HUET · texte numérisé non relu

PAUL HUET

P.-S. — « Les artistes surtout se précipiteront et lutteront sur ce terrain de la vente ; il faut bien vous tenir pour prévenu que c'est plus une vente d'artistes qu'une vente d'amateurs (i). »

Cinq jours après, Huet écrivait de nouveau à M. Petit :

« Cher ami, je ferai de mon mieux, mais je ne puis répondre de rien ; le feu est aux enchères, l'enthousiasme va croissant, la mort une fois de plus donne raison à l'absent ! On s'est disputé les moindres toiles... La vente des dessins ira au moins aussi loin. L'exposition est magnifique et l'on

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet.

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commence à proclamer hautement que Delacroix est un grand dessinateur. Les imbéciles (i) ont attendu pour cela l'exhibition d'une copie de Raphaël, excellente en effet. Pour comprendre que cet homme est un génie supérieur, il a fallu tenir en main la preuve qu'il était capable de faire un devoir de troisième. La séduction de l'exposition de dessins est irrésistible ; il faut que les rebelles admirent cette flexibilité de talent qui passe de la grâce la plus charmante, de l'exécution la plus adroite à la grandeur du style, au nerveux de l'exécution et à la beauté sublime du caractère et de la forme .

« J'ai noté pour moi la première pensée des Anges terrassant Héliodore^ croquis à la mine de plomb, et je compte pousser ce dessin jusqu'à

(i) Veut-on savoir ce que pensait Delacroix des « imbéciles » ou (les jaloux qui lui barraient la route ? qtion lise la lettre qu'il écrivait à Huet à une date inconnue :

o Ce jeudi malin.

« Mon cher ami,

«Le plaisir que me fait éprouver votre lettre est au-dessus de toutes les récompenses qu'un artiste peut ambitionner. Je vous eu remercie mille fois ici, en attendant que j'aille vous serrer la main. Les hommes de talent n'ont malheureusement pas tous l'élévation des sentiments. Qu'importent les mes(|uines rivalités? je ne m'en suis jamais beaucoup inquiété. Un suffrage comme le vôtre et noblement exprimé efface l'impression de mille piqûres.

« Je vous embrasse donc bien sincèrement et vous remercie de nouveau.

« EUO. DELACROIX. »

(Lettre inédite.)

200 francs. Je pense ou du moins j'espère l'avoir, mais certainement il y aura concurrence (i). »

Il y eut concurrence, en elïet, mais, comme il tenait à ce dessin par-dessus tout, Paul Huet s'en rendit acquéreur au prix de 280 francs (2).

Des années s'écoulèrent sans que Huet et Sainte- Beuve eussent l'ocasion de s'écrire (3). Tout à coup,

( I ) Lettre inédite .

(2) La vente Delacroix dura du mardi i6 février i8G4 au lundi 39. Évaluée d'abord à moins de 100.000 francs, elle en produisit plus de 360.000. Les tableaux seuls rapportèrent 209.711 francs; les dessins et aquarelles, 117.843 francs.

Mme Victor Hugo, qui se trouvait à Paris en ce moment, écrivait à son mari, le 3 mars 1864 : « On s'est rué à la vente de Delacroix, qui a produit un argent considérable. Meurice y est pour sa part pour la somme de trois mille francs. Il a acheté entre autres choses les pierres lithographiques du Faust. Delacroix, fort soucieux de la postérité, n'avait rien donné, ni rien perdu de ses travaux. La moindre esquisse, ne fût-ce qu'une draperie ou qu'un nez, était classée dans ses cartons. N'ayant pas de famille directe, Delacroix avait désigné son héritier qui est un parent éloigné. On prétend qu'il avait d'abord légué 5o. 000 francs à Gautier, mais que Gautier étant plus entiché d'Ingres que de lui. il avait biffé la clause. »

(Lettre inédile communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie.)

(3) Cependant Sainte-Beuve écrivait, le 4 juin 18O6, à M'°« Paul Huet, qui l'avait complimenté sur un de ses articles ;

« Madame, je suis touché comme je le dois d'un témoignage si amical de sympathie : nous avons besoin plus que vous ne le supposez d'être encouragés et soutenus dans ce travail de chaque jour : il nous est doux de sentir des intelligences amies, et particulièrement de les trouver Jà oîi nous avons nous-mêmes des admirations à placer. Je me rappelle le premier jour où je visitai Paul Huet

igG LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME

sous l'influence des idées libérales qui, malgré tout,! faisaient leur chemin dans le monde, on parla de reprendre Hernani à la Comédie-Française. Cette!

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reprise, qui eut lieu, en eff"et, au mois de juin 1867,1

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fit presque autant de bruit que la représentation du 25 février i83o, et voici en quels termes le grand paysagiste romantique en rendit compte à '™ Victor Hugo :

Cha ville, 23 juin 1867.

« Cher grand poète, « Quelle reprise ! quelle joie aussi pour ceux qui vous aiment et vous suivent depuis le début ! Comme Pétrarque, on vient d'aller vous chercher au loin pour vous conduire au Capitole. N'enviez pas le triomphe du poète florentin. Vous avez été porté par une salle émue, passionnée, enflammée par vos beaux vers. Victoire complète! c'était irré-

dans son atelier proche l'Ecole de médecine; que d'années écoulées, que de vicissitudes depuis lors ! notre amitié a résisté, et nous n'avons cessé, chacun dans son ordre, de travailler et de lutter ! Ces souvenirs dans leur sincérité même ont leur douceur.

a II me sera bien cher, Madame, et bien précieux, en lui donnant la main, de sentir désormais une autre main toucher la sienne (a).

«■ Açréez, je vous prie et partagez avec lui l'expression de mes sentiments les plus dévoués et les plus profonds.

« SAIMK-BEUVE. »

(Lettre inédite.) (a) Paul Huet, veuf, s'était remarié peu de tem|)S avant.

istible et les moins disposés étaient heureux de |;uivre et tiers d'être là.

« Vous m'avez sans doute bien oublié, mais je trouve l'occasion trop belle pour ne pas en profiler et me rappeler à votre amitié. Pendant cette représentation mille souvenirs se pressaient, et personne n'était plus heureux de ce succès présent , renouvelant le passé.

« J'aurais voulu vous présenter mes deux enfants, jeunes tous deux, tous deux fiers aussi de se trouver mêlés à ces jeunes recrues de votre génie. Vous auriez joui de leur enthousiasme si pur et peut-être vous seriez-vous mieux rappelé celui qui n'a cessé ni de vous admirer ni de vous aimer.

« PAUL HUET (l). »

Le grand poète répondit huit jours après : « Merci, cher Paul Huet. Mon vieux cœur est ému de votre souvenir ! Vous voyez que notre jeunesse avait raison. Quant à vous, vous l'avez prouvé par toutes les belles œuvres qui font aujourd'hui votre renommée. Je vous ai suivi du regard dans votre ascension de succès en succès. Aujourd'hui je suis heureux de retrouver toute jeune votre vieille amitié.

(i) Lettre inédite communiquée par M. René Paul-Huet,

« J'embrasse vos chers fils et je vous serre la main.

« VICTOR HUGO (l). »

Cependant, depuis 1869, la santé de Paul Huet donnait par instants de sérieuses inquiétudes ù se^ amis. Madame de Lamartine écrivait alors à M. Charles Alexandre.

« Hier, j'ai manqué quelqu'un que j'aurais voulu voir, c'est Fromentin, Nous vo3'ons beaucoup ce pauvre M. Huet, bien souffrant. M. de Lamartine vient d'aller chez lui avec Valentine (2). »

(1) Lettre inédite.

(2) Charles Alexandre : Madame de Lamartine, p. 241. — Quelques années auparavant, au mois d'août i84i, Paul Huet, se rendant en Italie, s'était arrêté à Saint-Point pour voir Lamartine.

a . .. J'ai été voir M. de Lamartine à Saint-Point, à cinq lieues de Màcon, écrivait-il à son ami Sollier, et j'ai passé chez lui une des plus excellentes journées de ma vie, réception simple et amicale, hos])italilé empressée et large; la journée s'est écoulée en bonne conversation d'artistes à l'ombre de charmants bois et en société des nièces de monsieur de Lamartine,jeunes et jolies personnes fort aimables. J'ai, pour nous rendre à la promenade, accompaçné madame de Lamartine achevai, et, le soir, une promenade a été organisée pour me reconduire en calèche à environ deux lieues ; mon berlin got suivait par derrière, très surpris d'aller aussi vile que les deu.\ bons alezans de Saint-Point.

« Saint-Point est un petit château admirablement bien situé dans un vallon pittoresque et presque sauvage, l'/glise du village est renfermée dans son parc et le tombeau de la famille Lamartine est autant -sur le jardin de son glorieux héritier que dans le cimetière. A peine aperçoit-on le petit mur de séparation qui détache le cimetière de la propriété, c'est en réalité une page des Méditations poétiques.

« Le poète m'a tout montré, sans faste et sans orgueil. Il loge le

Lui-même s'apitoyait fort sur son état : •

« Ne pouvoir plus mettre sur la toile les quelques pensées que j^ai encore vives et claires dans le cerveau, j'ai peine à m'habituer à cette idée. Deux années de souffrance m'ont rendu bien timide et craintif, et, outre le besoin que j'aurais de travailler pour les miens, ce n'est pas là tout à fait vivre pour un artiste. Ne vous étonnez donc pas si quelquefois déjà je vous ai écrit des phrases découragées... Vous me parlez de la gloire en noble et bon langage. Vous devriez me dire votre opinion sur cette divinité douteuse que j'aime tant, inglorius que je suis et surtout ne sachant pas ce qu'elle est... Songez combien il y a longtemps que je lutte et si personne a mis plus d'obstination que moi dans cette vie de bouchon de liège toujours renfoncé et toujours à la surface (i). »

curé dans une maison sur le domaine, et, dans les mêmes conditions, un grand bâtiment est en réparation, qui doit recevoir une école de jeunes enfants, fondée il y a déjà quinze ou vingt ans par M"^ de Lamartine. Je te laisse sur ces impressions. Pourquoi, avec de si nobles conditions de bonheur, manque-t-il encore quelque chose à cette famille si distinguée! La sœur d'une des jeunes nièces que j'ai trouvée là vient de perdre son mari (a), neveu aussi de M. de Lamartine, et les soins qu'ils prennent, lui et madame, de ces trois jeunes filles, ne les consoleront sans doute jamais de la perte de cette enfant unique, morte à quinze ans, dans ce voj^age de Syrie (b). »

(a) Léon de Pierreclos.

(6) Lettre inédite communiquée par J\I. René Paul-Huct.

(i) Lettre du i6 septembre 1869, publiée par Ernest Chesneau. dans le Constitutionnel du 10 février i86q.

LE CENACLE DE JOSEPH DELOKME

Mais il y avait chez lui un tel ressort, un tel besoin de faire mieux, de se surpasser dans des œuvres nouvelles, qu'il finissait toujours par vaincre la maladie. Une seule chose le mettait hors de lui, c'était l'injustice. Chevalier de la Légion d'honneur depuis i84i,il avait compté sur l'Exposition universelle de 1867 pour obtenir la rosette d'officier. On lui fit la cruelle injure de n'accrocher que la moitié des tableaux qu'on lui avait demandés, et, s'il eut une première médaille, ce fut grâce à l'appoint des voix des artistes étrangers. L'administration ne lui pardonnait pas ses opinions républicaines. Elle ne lui pardonnait pas davantage d'avoir été le professeur de dessin de la duchesse d'Orléans, car(i), en ce temps-là, les républicains et les orléanistes, faisant cause commune, étaient traités sur le même pied, c'est-à-dire en ennemis.

Plusieurs fois, à la suite d'une commande de huit panneaux que lui avait donnée, en i858, un modeste fabricant de Normandie (2), Huet, qui

(i) C'est à la suite de l'Exposition de 1887, où Paul Huet avait envoyé sa grande eau-forte des Eaux de Royal, que le duc d'Orléans charjçea le peintre de l'éducation arlistique de la princesse. Les relations de Paul Huet avec Michelet datent de là : — on sait que Michelet fut le professeur d'histoire de la princesse Clémentine, jusqu'en 1843, date de son mariage avec le prince de Saxc-Cobourg- Gotha.

(a) Ces huit panneaux décoratifs sont aujourd'hui en la possession

regrettait maintenant de n'avoir pas fait un peu de décor, sentant bien que la peinture décorative aurait élargi et épuré ses facultés naturelles, avait souhaité qu'on lui confiât la décoration d'une chapelle. Un jour, même, commeM.de Nieuwerkerke avait l'air de lui vouloir quelque bien, il lui avait exprimé timidement ce noble désir. Mais ce n'était pas cela qu'on espérait de lui. M. de Nieuwerkerke lui donna à entendre que, sur un simple mot de sa part, il serait heureux de chang-er en rosette le ruban rouge qu'il portait à la boutonnière. Ce mot-là, Paul Huet ne sut pas le dire, et par a sa fierté maladroite », comme il en convenait lui-même (i), il indisposa contre lui le directeur des Beaux-Arts, le seul homme de l'administration qui ne lai fût pas

de i\I. René Paul-Huet, (jui s'en est rendu acquéreur, après une chasse de plusieurs années traversée d'incidents comiques.

Quand ils furent exposés, Delacroix écrivait à son ami :

« Ce mercredi [mai 1859].

« ... Voilà bien des paroles pour une affaire d'intérêt. Ce qui m'a charmé dans votre lettre, c'est d'y voir votre partialité pour moi, qui me flatte et qui m'honore encore plus.

« Je n'ai pas encore osé aller au Salon, parla crainte de m'y voir : de sorte que je ne peux pas vous parler de vos panneaux. L'effet m'en a suivi longtemps après la visite que je leur fis chez vous l'été dernier. Je ne doute pas qu'on ne les estime à leur valeur, c'est-àdire très haut.

« Je vous serre bien la main en attendant le plaisir de vous voir.

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