CHAPITRE PREMIER
DAVID D ANGERS ET VICTOR PAVIE
I. — Des lieux prédestinés. — La Bretas^ne-ADgeA-ine et le mouvement de la Renaissance. — Le roi René et la reine Aune. — Leurs cours d'amour. — Comme quoi l'art prima la poésie jusqu'au milieu du xvie siècle. — Les maîtresmaçons de la Loire. — La chapelle de la Bourçfonnière, en Anjou. — Le tombeau de François II à Nantes. — La Renaissance et Joachim du Bellay. — David d'Angers précurseur du mouvement romantique avec sa statue du Grand Condé. — L'influence de la Bretag^nc sur Victor Hugo et Lamartine.
IL — Victor Pavie. son père, son enfance, ses premières études. — David d'Angers lui sert de correspondant à Paris.
— Royaliste et républicain. — Souvenirs de la guerre de Vendée. — La statue funéraire de Bonchamps. — La première rencontre de Louis Pavie et de David d'Angers. — Deux inséparables. — L'amour du pays natal chez David et Victor Pa-vie. — L'influence de Lamartine sur Pavie. — Le Feuilleton littéraire des Affiches d'Angers. — Victor Pavie y rend compte des Odes et Ballades de Victor Hugo. — Point de départ de leur amitié. — Leurs premières lettres.
— Le père de Victor Pavie présente Victor Hug^o à David d'Angers. — La liaison du statuaire et du poète. — Ils vont ensemble assister au ferrement des galériens de Bicêtre. —
« L'atelier de David. — Toute l'Ecole romantique pose devant lui. — Son désintéressement. — Son œuvre immense. — Le Musée David à Angers.
III. — Les Français à Weimar. — Les premières traductions de Faust et les dessins de Delacroix. — La Violette et le Roi des Aulnes, de Goethe. — La Lénore de Burgcr. — Le Globe publie, en 1827, deux lettres datées de Weimar. — Portrait de Goethe à cette époque. — Description de son intérieur. — Ses idées sur la littérature française et sur Manzoni. — Ampère le visite et le documente sur la jeune École romantique. — Ce que Goethe pensait de Victor Hu^o.
IV. — David et Pavie partent pour Weimar... Ils s'arrêtent à Strasbourg, Cologne, Mayence, Heidelberg et Carlsruhc. — Leur première entrevue avec Goethe racontée par Victor Pavie. — David fait le buste du grand poète (pii se déclare satisfait. — Le 80"? anniversaire de sa naissance. — L'Allemagne en fête à cette occasion. — Les représentations de Faust. — Retour de David et de Pavie.
Je suis de l'avis de Lamartine : il y !i Trainient des lieux prédestinés.
Au quinzième siècle, par exemple, le mouvement de la Renaissance partit de la province idéale que j'ai baptisée la Bretagne-Angevine, parce que la Loire qui la traverse, de Saumur à Nantes, a fait à la longue aux habitants de ses deux rives une àme à part où il entre bien plus de douceur angevine que d'âpreté et de mélancolie bretonne.
Le roi René fut le précurseur de ce grand renouveau, et la duchesse Anne sa protectrice avouée. Elle naissait quand René mourut. Sur leurs pas se
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levèrent une nuée d'artistes, peintres, enlumineurs, imagiers, architectes, musiciens et poètes, qui furent l'honneur de leurs cours d'amour, et, pendant cinquante ans, firent de ce val de Loire une sorte de jardin enchanté.
Dès lors, quoi d'étonnant que cette province ait été de leur temps en avance de plus d'un siècle sur le reste du royaume, et qu'aujourd'hui encore le voyageur qui la visite ait l'agrément de cueillir sur les lèvres mêmes des gens du peuple, sous forme de proverbes, de sentences et d'observations, une fleur de poésie et d'urbanité qui ne se trouve que là?
Mais l'art prima et domina la poésie proprement dite jusqu'au milieu du seizième siècle. Pour un Georges Chastellain et un Jean Meschinot, il y eut dix Jean de l'Espine et dix Mathurin Rodier. Durant des années de liesse et de prospérité, les maîtres-maçons du comté nantais et du royaume d'Anjou émaillèrenl les coteaux de la Loire de castels ouvragés, fleuris comme des reliquaires, et dont les mille détails étaient un charme pour les yeux. C'est Mathurin Rodier qui, sous le dernier duc de Bretagne, fut le maître d'oeuvre de la cathédrale et du château de Nantes, comme ce fut Jean de l'Espine qui, sous le successeur du roi René, fut l'architecte de l'hôtel Pincé d'Angers et du corps de logis
du château d'Ancenis. Et sans qu'aucun document nous ait encore révélé son nom, nous pouvons dire que ce fut également un architecte du pays qui fit les plans de la merveilleuse chapelle de la Bourgonnière, laquelle est à la R.enaissance ce que la Sainte-Chapelle est à l'architecture gothique (i).
Vers le même temps, l'illustre imagier de la duchesse Anne, le breton Michel Colombe, donnait la mesure de son génie dans les quatre figures d'angle du tombeau de François II qui décore aujourd'hui la cathédrale de Nantes.
Il est donc tout naturel que, sur cette terre de délices, entre cette chapelle incomparable et ce royal tombeau, se soit épanouie un jour, dans un manoir du quinzième siècle, la fleur poétique de VOlive et du sonne l du Petit Lyre. — Joachim du Bellay est, en effet, l'aboutissant de tout un art et de toute une civilisation ; il représente mieux qu'aucun autre, la Bretagne-Angevine de la Renaissance; il a tous les traits caractéristiques de la race, depuis la douceur qui confine à la mollesse jusqu'à la mélancolie souriante qui se traduit par la raillerie à fleur de peau. Et je comprends que les poètes de la Restau-
( 1 ) Elle est située près de Lire. En 1825, David la sitjnalait au baroa Taylorpour les Voj/offes pittoresques et roinanliqaesdans l'ancienne France. (David d'Angers tl ses relations littéraires, p. 25.)
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ration, s'inspirant de la Deffence et Illustration de la langue françoij se, aient pris comme mot d'ordre et de ralliement, à l'aube du Romantisme, le cri de guerre de Joachim :
Renouvelons aussi Toute vieille pensée.
Mais ce qui établit à mes yeux la prédestination de cette province unique sous le rapport des idées, c'est que le mouvement romantique partit de là, comme celui de la Renaissance. N'est-ce pas David d'Angers qui y donna le branle, en i8 17, avec sa statue du Grand Condé,ei qui, ramassant le mot de Patrie naturalisé par Joachim du Bellay, se fit l'illustrateur, le Phidias de nos gloires nationales?
Les poètes vinrent après David. Que si Lamartine et Victor Hugo naquirent et se formèrent ailleurs que sur les bords de la Loire, il convient de ne pas oublier que les femmes qui leur ouvrirent le cœur et l'esprit avaient dans les veines du sang breton-angevin. Les Méditations sortirent du tombeau d'Elvire, qui était d'origine nantaise, et les Odesei les Feuilles d'Automne, de l'amour de Victor Hugo pour sa mère et sa fiancée, qui toutes deux étaient de Nantes. Rappelons-nous aussi que les maîtres de Lamartine et d'Hugo, à savoir Cha-
LE CENACLE DE JOSEPH IJELORME
teaubriand et Lamennais, élaientfils delà Bretagne.
Enfin ce qui met le comble à ce miracle d'art et de poésie, c'est que ce fut un Ang-evin pur sang qui fut le trait d'union entre David d'Angers et les écrivains de l'Ecole romantique.
A cet égard Victor Pavie, car c'est de lui que je veux parler, a droit à toute notre reconnaissance et mérite une place à part dans l'histoire du Cénacle de Joseph Delorme.
Né à Angers, le 26 novembre 1808, Victor Pavie était fils d'un imprimeur dont le père, imprimeur aussi, avait passé comme tel par toutes les affres de la Révolution.
Arrêté sous la Terreur pour avoir imprimé des placards royalistes, le grand-père de Pavie avait été sauvé par l'intervention de Choudieu et s'était réfugié en Espagne, pendant que sa femme était enfermée dans la prison de Blois.
Victor fut donc nourri dans la haine de la Révolution. Ayant perdu sa mère en bas âge, il fut confié avec son frère Théodore aux soins d'une admirable fille, nommée Manette Dubois, qui, avant d'entrer à leur service, avait suivi l'armée vend«''enne dans
DAVID D ANGERS ET VICTOH PAVIE I î
sa campagne d'outre-Loire, et qui, ayant été prise et incarcérée au Bouffay de Nantes, n'avait dû son salut qu'au 9 Thermidor.
Jusqu'à l'àg-e de dix ans, Victor Pavie fut un assez mauvais écolier. Mais, en ce temps-là, les enfants étaient élevés à la diable et connaissaient surtout l'école buissonnière. Après avoir usé pas mal de culottes sur les bancs de deux petites institutions privées, un ami de la famille se chargea de lui apprendre les premiers éléments du français et du latin, puis, une fois débrouillé, on le mit au lycée d'Angers d'où, sa rhétorique finie, on l'envoya à Paris pour suivre les cours du lycée Charlemagne.
Il y était en 1820, et je vois, dans une lettre de David d'Angers à son* père, que c'est le grand sculpteur qui lui servait de correspondant.
Cela me parut d'abord extraordinaire, car autant le père de Pavie était royaliste, autant David d'Angers était républicain. Lui aussi, il avait souffert de la Révolution, mais c'était dans le camp adverse. Son père, qui pour l'aguerrir l'avait traîné derrière lui en Vendée dans les armées de la République, avait été fait prisonnier le soir d'un combat terrible, et même, après la déroute de Cholet, les Vendéens l'eussent sûrement passé par les armes avec
tous les bleus enfermés comme lui dans l'église de Saint-Florent, si Bonchamps, au moment de mourir, n'avait crié grâce pour ces prisonniers.
Le geste de Bonchamps avait touché jusqu'au fond du cœur le jeune David. Tout en restant républicain, il s'était pris d'admiration pour le héros vendéen qui avait sauvé la vie à son père, et c'est pour lui payer sa dette de reconnaissance qu'en 1824 il avait fait sa statue funéraire que l'on regarde comme son chef-d'œuvre (i).
Cet acte de piété filiale avait cimenté l'amitié que, malgré les opinions opposées de leurs pères, David et Pavie s'étaient vouée sur les bancs de l'Ecole centrale. C'est là, en effet, qu'ils se rencontrèrent pour la première fois.Ilya même une anecdote charmante au sujet de cette première rencontre. On sait que, le matin de la rentrée des classes, les élèves nouveaux, se sentant dépaysés, ont l'habitude de chercher autour d'eux quelque figure amie. Or, David, ne reconnaissant personne dans la cour, se tenait à l'écart, timide el les mains dans ses poches, quand Louis Pavie, frappé de la douceur réfléchie de son œil bleu, lui dit gentiment : « Viens donc avec nous, p'til f/âs, viens donc 1 »
(i) Le tombeau de Bonchamps par David est toujours dans l'église de Saint-Florent-le-Vieil.
DAVID d'aNGERS et VICTOR PAVIE l3
Il faut êlre du pays pour savourer « la douceur
g'evine » de cette expression populaire.
Lep'tit gàs ne se le fit pas dire deux fois et s'at-
;ha à Pavie qui se prit pour lui d'une ég-ale
ection. Longtemps après, David perdit son père.
était alors à l'Ecole de Rome. A son retour, il
, touché jusqu'aux larmes en apprenant que c'é-
t Pavie qui lui avait fermé les yeux. Ces choses-
sont de celles qui ne s'oublient pas quand on a
cœur. Aussi la politique fut-elle incapable de les
sunir.En i836, alors que la révolution de Juillet
ait creusé davantage encore le fossé qui séparait
. ultras des libéraux, David écrivait à Pavie : « Tu
is qu'en politique notre opinion a toujours été
iposée, et cependant jamais le moindre nuage ne
îst élevé entre nous. Continuons donc ainsi (i). »
Et pour « continuer », il avait déjà reporté sur
fils raffeclion qu'il avait pour le père.
A partir de 1824, on peut dire que Victor Pavie
itra pour n'en plus sortir dans la vie de David
'Angers et qu'il fut associé de près ou de loin à
3utes ses pensées, à tous ses travaux. Il est vrai
[ue Pavie avait une nature d'apôtre. C'est le mot
lont se servait pour me le peindre le fils de Paul
Huet, le paysagiste.
(i) David d'Angers et ses relations littéraires.
ll^ LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOUME
« Je me souviens très bien de cette belle figure», m'écrivait naguère M. René Huet, qui le vit souvent chez son père, quand il était enfant. « Grand, maigre, illuminé, très exalté, il avait l'air d'un apôlre et passait rapidement d'une chose à une autre, sans tarir jamais la source de son enthousiasme. Passionné pour la poésie et pour l'art, il était lié avec toute l'École romantique; mon père l'aimait beaucoup et il l'avait en grande estime. Pour nous, enfants, il nous paraissait un peu étrange et nous faisait parfois l'effet d'un christ battant l'air pour retrouver les deux bras de sa croix. »
L'image est d'autant plus juste que Pavie était un parfait chrétien.
Mais s'il était passionné pour la poésie et pour l'art, il aimait avant tout sa petite patrie. Tout ce qui touchait à l'histoire d'Anjou lui était sacré, et c'est par là, j'imagine, que David s'était senti attiré tout de suite vers celte âme vibrante, lui qui, dans sa fierté d'Angevin, avait ajouté à son nom celui de sa ville natale pour s'en faire un titre de noblesse.
Si David a dressé des monuments à toutes les illustrations de sa province, Pavie les a célébrées sur tous les tons, en vers et en, prose. Sa première ode, car il rima de bonne heure à l'exemple de son
DAVID D ANGERS ET VICTOR PAVIE
père, mais avec un autre talent que lui, fut pour déplorer la mort de Béclard, médecin fameux, qui était Ang-evin de naissance.
Il avait alors seize ans et ne jurait déjà que par Lamartine. Ayant aperçu un jour un exemplaire des Méditations sur le bureau de son père, il en lut au hasard quelques fragments, et telle fut son émotion que, pour lui en faire part plus vite, il courut à toutes jambes aux Rang-eardières, où l'imprimeur était en villégiature, à quelques kilomètres d'Angers. C'est Lamartine qui lui révéla la poésie. (( Il surgissait à mes yeux comme un régénérateur, a-t-il écrit plus tard. Il chantait Dieu, le Dieu de nos foyers et de nos temples. Les orages de sa vie si péniblement évoqués dans les premières Méditations se résolvaient du moins dans un religieux repentir. »
Quelques années après, il faillit s'évanouir à sa vue en le rencontrant chez Victor Hugo.
Fontanes disait que :
L'enthousiasme habite aux rives de Jourdain.
S'il avait connu Pavie, il aurait pu dire tout aussi bien qu'il habitait aux bords de la Loire.
Cependant, ses études finies, Victor Pavie était retourné chez son père qui, pour satisfaire ses goûts plus encore que ceux de ses lecteurs, venait
LE CENACLE DE JOSEPH OELORME
d'ajouter (janvier 1826) un feuilleton littéraire aux Affiches d'Angers (i). Je crois même que Victor était pour beaucoup dans cette création, car le style le démangeait lui aussi, et comme il avait suivi avec un intérêt croissant, durant son séjour à Paris, le mouvement, les publications de l'Ecole romantique, il n'était pas fâché d'avoir sous la main un organe à lui, si modeste fùt-il, où il pût exprimer son enthousiasme et ses admirations naissantes.
Justement Victor Hugo venait de faire paraître la troisième édition de ses Odes et Ballades. Victor Pavie acheta l'ouvrage et en rendit compte sous ses initiales dans le feuilleton des Affiches d'Angers du a décembre 1826, en termes qui allèrent au cœur du jeune poète et lui mirent la plume à la main.
Le i3 décembre suivant, Victor Hugo écrivait à Monsieur V.P., l'un des rédacteurs du Feuilleton des Affiches d'Angers :
« C'est à vous sans doute, Monsieur, que je dois
(1) Les Affiches, annonces, et avis divers d'Angers, remontaient à l'année 1773. C'était une simple feuille petit in-4, imprimée sur deux colonnes, oii se voyait, au bas de la (iiialrième pa^je, le nom de L. Pavie, imprimeur du Roi et de M. le Préfet. — Après avoir lu les deux premiers feuilletons, David encouragea Pavie à s'occuper des gloires angevines. (Lettre du 16 février 1826.)
DAVID d'aNGERS ET VICTOR PAVIE l"]
renvoi d'un numéro du Feuilleton d'Angers (2 décembre) où il est parlé du volume d'Odes et Ballades que je viens de publier. Du moins, c'est à vous, Monsieur, que je dois ce bienveillant article, et je me fais un devoir et une joie de vous en remercier !
« Ce n'est point parce que vous me louez que je vous remercie. Je ferais peu de cas, permettez-moi de vous le dire, d'un éloge qui ne serait qu'un éloge. Ce dont je suis reconnaissant dans votre article, c'est du talent qui s'y trouve; ce qui me plaît, ce qui me charme, ce qui m'enchante, c'est d'avoir trouvé dans si peu de lignes la révélation complète d'une àme noble, d'une intelligence forte et d'un esprit élevé.
« Vous êtes, je le sens. Monsieur, du nombre de ces amis que mes pauvres livres me font de par le monde et que je ne connais pas, mais que j'ai tant de plaisir à rencontrer quand une occasion fortuite se présente de leur serrer la main. En attendant que cette bonne fortune ra'arrive à votre égard, recevez cette lettre comme un gage de ma vive et cordiale estime.
(( Je regrette de ne pouvoir vous écrire que sous les initiales v. p. ; elles signent un article que les premiers noms de notre littérature pourraient sous-
LE CENACLE DE JOSEPH DELORSrE
crire ; mais^ quel qu'il soit, le nom qu'elles cachent ne restera pas longtemps ignoré.
« Votre ami
« VICTOR HUGO (l). »
Vous pensez si Victor Pavie se rengorgea en recevant cette lettre et s'il s'empressa de se faire connaître ! Le 3 janvier, sans perdre de temps, Victor Hugo lui répondit qu'il appartenait à la seule classe privilégiée que fit la nature; qu'il avait le mens divinior qui place l'homme [au-dessus des hommes et que, bien qu'il ne connût encore que peu de lignes de sa plume, il n'aurait pas de peine à prophétiser son avenir... « Le chêne est en vous, lui disait-il, laissez-le croître. »
Victor Hugo était déjà le donneur d'eau bénite qu'il fut toute sa vie. Mais Pavie, tout jeune et tout fier qu'il était d'entrer ainsi en relations avec un poète d'un tel talent, d'une telle renommée, n'était pas de ceux qui se laissent prendre à la glu des paroles flatteuses. Outre qu'il avait à côté de lui, dans la personne de son père, un homme qui, le cas échéant, se serait chargé de lerappelerà la modestie, il ne s'abusait pas sur ses moyens ; on pouvait vanter son mérite et dire que ses premières com-
(i) Curresp. de Victor Hugo.
DAVID DANGERS ET VICTOR PAVIE I9
positions en vers, comme le Juif, la Mer et le Lac et r Enfant, étaient « ingénieuses et inspirées » ; Victor Hugo avait beau l'inviter « à ne pas cacher sa tête sous son aile, son aile étant faite pour planer dans le ciel et sa tête pour contempler le soleil », il sentait qu'il n'aurait jamais, comme poète, qu'un talent d'amateur; son ambition n'était pas, du reste, de se faire un nom dans la littérature, mais d'honorer, et d'illustrer si possible, la profession de son père.
En attendant, il cultiva, cela va sans dire, l'amitié du poète glorieux qui lui avait tendu si gracieusement la main (i) et sa première pensée fut
(i)Nous avons la première lettre de Victor Pavie à Victor Hugo, elle a sa place marquée ici :
« La crainte de vous être à charge, lui mandait-il, et de gâter par un empressement importun une'correspondance si précieuse, a seule pu comprimer jusqu'à ce jour l'élan de la reconnaissance.
« Etrange combinaison du hasard qui établit tout à coup un ordre commun de gravitation entre deux êtres à qui la nature avait assigné des tourbillons si divers et qui me constitue, pour ainsi dire, votre satellite, cher et illustre poète ! Oui, toujours désormais, je dois tourner avec vous. Quelque événement qui arrive, dût votre indulgence vous être attiré un fardeau, la destinée qui a lié mon obscurité à votre gloire ne doit plus jamais nous séparer, et tout ce qu'il y aura de plus pur dans ma pensée s'en détachera de luimême pour aller s'accoler à la vôtre.
« Voyez-vous, nous sommes tous en rapport ensemble, je me regarde sous votre empire, comme le malade sous le doigt du magnétiseur ; — j'ai mal à l'âme, interrogez-moi... et puisse l'état de la douleur vous suggérer le remède !
« Mes dix-huit ans viennent de sonner. J'arrive de Paris où j'ai
naturellement de le mettre en rapports avec David d'Angers, persuadé que tous deux y trouveraient leur compte.
passé deux années d'amertume et dedésjoût. Me voilà depuis trois mois rendu aux vœux d'une famille qui m'adore, au sein de cette nature chérie contre le souvenir de laquelle la civilisation parisienne était venue se briser mille fois, sur ce même sol natal où vous m'étiez apparu d'abord avec vos rêves dorés et vos A'oiles fantastiques, — et pourtant, soit qu'il faille des secousses à l'âme qui se flétrit et s'altère dans la monotonie du bonheur, soit qu'il y ait en moi quelque motif secret de douleur dont je ne puis découvrir le germe, soit qu'enfin je sois parvenu à cet âg'c, période inquiète de la vie, transition vag'ue de l'adolescence à la jeunesse, état d'enfantement pour la pensée, où l'âme est suspendue en extase dans l'attente de (juclque impression solennelle; — sous l'écorce de la félicité la plus parfaite, je lanijuis.
Ce séjour de Paris, lors même que je le détestais, m'attachait secrètement et influait à mon insu sur mon existence future. Car il comblait alors deux vides immenses qui se sont creusés depuis lui, puisqu'il fécondait avec abondance deux genres innés chez moi, celui de la mélancolie parle regret de l'absence, celui de l'admiration par l'enthousiasme des arts. Aujourd'hui que ces deux dispositions retombent surelles-mêmcs faute d'application avec tout le poids d'un effort fruste, que le besoin de tristesse s'émonsse contre un bonheur uniforme, que mon enthousiasme respire en vain celte atmosphèredc mouvement et de vie qui lui est refusée, je ne puis mieux comparer mon état (ju'à celui d'un homme dont un mouvement convulsif étreiridrait les mains avec force sans qu'il puisse rien saisir; aussi à chaque instant, faute de pâture, cette imagination exagère-t-elle tout en bien ou en mal...
« Jugez d'après cela quel bouleversement de jouissance ont dû opérer en moi deux lettres signées d'un homme (pie j'avais regardé jusqu'à ce jour comme l'écho de mon âme, comme l'interprète de mes pensées. Me voilà tel (pie je suis, bon ou mauvais, tout entier, faites de moi ce que vous voudrez. J'ai pensé, sur la foi d'une correspondance brûlante d'amitié et de poésie, (pi'un épanchemont absolu serait accueilli devons avec l'indulgence (pie donne le génie. J'ai cru (pie je serais compris à mon tour d'un homme (jue je comprenais si bien. Je me jette donc dans vos bras, je m'en rapport»
DAVID D ANGERS ET VICTOR PAVIE
Trois mois après, c'était chose faite. Le 20 mai 1827, — toutes ces dates doivent être retenues, car ce sont les jalons de l'histoire, — Victor Hugo mandait à Pavie :
« Votre père nous a quittés vite, trop vite, ditesle lui bien. Mais aux regrets que nous a causés son départ, il a voulu mêler une espérance, celle de vous voir bientôt. Votre aimable lettre la change en certitude et la plus chère marque d'amitié que vous puissiez me donner, c'est de la réaliser bientôt. Vous ferez de belles choses partout, mais à Paris l'esprit a plus d'aliment: les musées, les galeries, les bibliothèques lui ouvrent de nouvelles sphères d'idées ; enfin, tout ce qui s'acquiert est ici, et vous avez déjà tout ce que la nature donne.
« J'ai été également enchanté de connaître M. David (d'Angers). C'est un homme de beaucoup de talent et de beaucoup d'idées. Il m'a fait voir son atelier où abondent les belles choses (i)... »
C'est donc au mois de mai 1827, et par l'entre-
en aveugle à vos conseils. Je vous demande une application à ces penchants qui s'usent sans résultat. Je vous demande un plan de vie, une rèçle à suivre. Je vous demande moyen de tirer en l'isolant quelques légères étincelles de ce fluide qui se dégage et s'évapore sans clarté.
« Tout à vous de cœur et d'âme.
« VICTOR PAVlE. »
(Lettre inédite communiquée par M. Paul Maurice.) (i) Corresp. de Victor Hugo.
mise du père de Pavie, que Victor Hugo et David d'Angers entrèrent en relations ensemble. Désormais, malgré leur différence d'âge, ils seront unis comme les doigts de la main, et pour fortifier encore leur amitié, quand Pavie viendra faire son droit à Paris, il mettra son orgueil et sa joie à aller de l'un à l'autre (i).
Le 19 novembre 1827, David écrivait au fils de l'imprimeur :
(( Je vois souvent notre ami Hugo; nous sommes allés assister au ferrement des galériens de Bicêtre. Combien j'aime Hugo avec son âme ardente et tout antique ! Je lis actuellement le Dante. Hugo n'est
(i) En atlendaiit, il ne laissait passer aucune occasion de servir Huço et ses amis, dans le feuilleton littéraire des Affiches d'Anfjers, comme en tcmoig'nc la lettre suivante adressée, en i8a8, par Eugène Delacroix à Victor Hugo :
« Je reçois à l'instant, mon cher ami, le journal que vous avez eu la bonté de remettre chez moi. J'aurais été vous en remercier moi-même, si je n'étais tout à fait pris depuis quelque temps par la nécessité, qui est un plaisir pour moi, d'accompagner mon vieil invalide de frère (jue je possède à présent et que je n'avais pas vu •depuis plusieurs années. J'ai été assez souffrant tous ces derniers temps, et je n'ai guère vu les amis ni l'atelier. Pour ce f|ui est de l'article, je n'ai pas méconnu la main obligeante de notre jeune ami. M. Pavy [sic] à qui je vous prie, si vous avez occasion de lui écrire bientôt, de témoigner ma reconnaissance en attendant que je m'ac- ([uitte moimènie avec lui. Mes remerciements doivent aussi remonter plus haut et il est bien doux pour moi de penser que c'est à la place que j'ai le bonheur de tenir dans votreestime que je dois une partie de celle de M. Pavy. » (Lettre inédile tirée de l'Album de y\mt Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvrc-Vacrpierie.)
DAVID D ANGERS ET VICTOR PAVIE
pas sans quelque ressemblance avec ce poète. Il vient de nous lire sa préface de Cromwell. Quelle profondeur de pensées ! à elle seule, celte préface est un code de littérature (i). »
On voit qu'Huço n'était pas seul à posséder une âme ardente, et que David avait comme Pavie la flamme et l'enthousiasme.
Que si vous me demandez dans quel but le poète et le sculpteur étaient allés à Bicêtre assister au ferrement des galériens^ je vous répondrai que c'était afin de documenter Hugo^ qui songeait à écrire le Dernier jour d'un Condamné. Dans l'espace de quelques semaines ils assistèrent deux fois à cette lugubre cérémonie. Car David s'intéressait maintenant à tout ce que faisait Victor Hugo, et comme il habitait à deux pas de chez lui, dès qu'il avait un moment de loisir, il allait rue Notre-Damedes-Ghamps, se réchauffer, si l'on peut dire, au foyer de l'auteur de Cromwell. Souvent aussi Victor Hugo passait le prendre le soir, à son atelier (2), et l'emmenait voir le coucher du soleil dans la plaine de Montrouge. Et, le dimanche, David se joignait régulièrement à la bande joyeuse des artistes et des
(i) David d'Angers et ses relations littéraires.
(2) L'atelier de David était rue d'Assas. On a posé récemment une plaque commémorative sur la façade de la maison qui l'a remplacé.
poètes qui allait au Moulin de Beurre manger, au son des violons, le poulet sauté de la mère Saguet. C'est même au cours d'une de ces promenades que le statuaire rencontra un jour avec Hugo, rue du Montparnasse, la petite fille, grêle, étiolée, flétrie, mais belle tout de même, qui lui servit de modèle pour le Tombeau de Dotzaris.
Mais la grande occupation de David, en ces années de fièvre et d'émulation fraternelle, était de modeler dans la terre glaise les traits de tous ceux, jeunes ou vieux, qui étaient sur le chemin de la gloire. Bientôt son atelier de la rue d'Assas devint en quelque sorte le vestibule du Panthéon. Chateaubriand posa devant lui, l'un des premiers, puis ce fut au tour de Delacroix, d'Hugo, de Lamartine, de Vigny, de Sainte-Beuve, de Mérimée, d'Emile Deschamps, de Delphine Gay, de M™® Tastu. Tout le Cénacle y passa, sans parler des autres. Si bien que David d'Angers acquit en peu de temps.,dans le monde des lettres, une renommée extraordinaire et, d'ailleurs, parfaitement justifiée.
On connaît les vers que lui ont dédiés Victor Hugo et Sainte-Beuve dans Joseph Delorme et les Feuilles d'Automne. 'En voici quelques-uns d'Alfred de Vigny, qui ne figurent pas dans ses œuvres :
DAVID d'aNGERS et VICTOR PAVIE 25
A VOUS qui soufflez une âme Sur les flots du bronze en flamme.
Vous dont la puissante main N'eut jamais d'étreintes vaines, Vous dont le marbre a des veines Où coule le sang- humain (i).
Et ce qu'il y avait d'admirable et de tout à fait unique chez David, c'était son désintéressement absolu. Non seulement il ne demandait rien aux écrivains et aux artistes dont il faisait le buste ou le médaillon, mais il se croyait encore leur obligé. Il les sollicitait comme un débutant dans la carrière, et comme s'ils lui avaient fait une grâce en venant poser devant lui. Et quand les modèles lui manquaient en France, il allait en chercher en Ang-leterre et en Allemagne. Il faisait le voyage de Londres avec l'espoir d'en rapporter le buste de Walter Scott. Il entreprenait celui de Weimar pour modeler le front olympien du grand Gœthe. Et toujours et partout il était accompagné de Victor Pavieet quelquefois de son frère Théodore. Victor, avec ses qualités lyriques, lui donnait l'aplomb qui lui aurait manqué sans lui pour forcer les portes illustres. Il a fait ainsi, dans l'espace de vingt-
(i) Ces vers lui furent adressés sur un exemplaire de Cinq-Mars. Ils parurent dans le Vert-Vert du 17 août 1887.
cinq ans, quelque chose comme 5o statues, 120 bustes, 76 ou 80 bas-reliefs, dont celui du Panthéon, 4o statuettes, 3o médaillons de proportions colossales et 5oo médaillons de moyenne grandeur, tous fondus à la cire perdue.
Et tout cela se voit à Angers, au Musée qui porte son nom, car il voulut que toute son œuvre fût réunie dans sa ville natale, et au fur à mesure qu'il exécutait un morceau, grand ou petit, il en offrait gracieusement, humblement, le moulage à la municipalité d'Angers. Je ne crois pas qu'il existe au monde un ensemble sculptural comparable à ce Musée. Toute l'histoire de France est là, évoquée et traduite par un ébauchoir magistral et divin.
Parlons un peu du voyage de Weimar. Quand David i'entreprit.au mois de juillet 1829, toute l'Ecole romantique était sous le charme de la récente traduction de Faust par Gérard de Nerval et des beaux dessins que Delacroix avait faits pour illustrer le Faust de Stapfer (i). On pourrait même
(i) Gœthc disait de la traduction de Gérard qu'il n'éprouvait plus de plaisir à lire Faust en allemand et des dessins de Delacroix (jue cet artiste d'élite avait surpassé ses propres inventions dans ccrlai-
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dire que ce fut par cette traduction et ces dessins que l'Ecole romantique prit enfin contact avec Gœthe.
Sans doute on n'avait pas attendu la traduction de Faust pour lire Werther. Nodier, jeune, le portait toujours sur lui et s'en est inspiré dans le Peintre de Sahbourg. Lamartine l'avait lu peu de temps après sa sortie du collège. Il écrivait à Ajmon de Virieu, au mois de novembre 1809, que Werther lui avait fait la chair de poule et lui avait donné du même coup de l'âme et le goût du travail, tout en l'attristant un peu. Et le 3o septembre 1810, il lui mandait encore : « Vois l'automne, c'est le temps où je deviens amoureux, mélancolique, rêveur et ennuyé de la vie ; c'est le temps où je lis Werther et où je suis tenté d'imiter cet aimable et malheureux héros de roman. »
Werther est certainement avec René le livre qui a exercé le plus d'influence sur la première génération du xrx*^ siècle. Mais on l'avait lu comme un livre français, je veux dire qu'il n'avait donné à personne ou à très peu de gens l'idée d'étudier la littérature allemande et de pénétrer la vie intérieure de celui qui l'avait écrit.
nés scènes. « Les Français, ajoutait-il, critiquent sa manière fougueuse, mais elle le sert à point nommé. On espère qu'il achèvera le Faust et par avance je me réjouis en particulier de voir la Cuisine des sorcières et les scènes duBroken... >
En d'autres termes, Gœthe n'inspirait en France aucune curiosité. On savait, bien entendu, que c'était un grand homme ; M™^ de Staël en avait assez dit pour qu'il nous fût connu, mais on n'en parlait que comme d'un personnage de légende ou d'une pyramide lointaine.
Et pourtant Gœthe avait partagé de bonne heure avec Klopstock, Burger et Schiller l'honneur d'être traduit en français. Sa Violette avait été mise en vers par Nodier et Chênedollé ; son Roi des Aulnes par Emile Deschamps et Henri de Latouche, dans le temps même où la Léiiore de Burger et son Clidnt sauvage faisaient entrer dans l'art et la poésie romantiques la chevauchée-fantôme, l'aventure du cavalier nocturne.
Ce n'est vraiment qu'à partir de 1827 qu'on s'intéressa tout à fait à Gœthe. Entre les deux traductions de Faust par Stapfer et Gérard, le Globe publia cette année, dans ses numéros du 22 mai et du 2 juin, deux lettres datées de Weimar qui furent très remarquées.
La première en date, qui remontait au 17 octobre 1817, n'était pas signée, et le Globe en l'insérant, dit qu'elle était d'un ami. Cet ami écrivait, après avoir visité Gœthe :
« C'est un homme d'environ 69 ans ; il ne m'a
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pas paru en avoir 60. Il a la taille de Talma, avec un peu plus d'embonpoint; peut-être aussi est-il un peu plus grand. Les ligues de son visage sont grandes et bien marquées : front haut, figure assez large, mais bien proportionnée; bouche sévère, yeux pénétrants, teint sombre, expression générale de force et de réflexion.
« Sa maison est superbe : elle fut construite, à ce qu'on m'a dit, sur l'emplacement d'une église ! Sur le seuil de la porte intérieure est inscrit ce mot : salve ! Il me reçut dans une galerie ornée de bustes où nous nous promenâmes. Sa démarche est calme et lente, comme son parler, mais, à quelques gestes rares et forts qui lui échappent, on voit que l'intérieur est plus agité que l'extérieur. La conversation, d'abord froide, s'anima peu à peu , il parut ne pas trop s'y déplaire : j'ai joui quelques instants de Goethe se développant avec plaisir. Il marchait et s'arrêtait pour m'examiner, ou se recueillir et enfoncer toujours plus profondément sa pensée, ou chercher une expression ou donner un exemple et des détails. Le geste rare mais pittoresque et l'habitude générale grave, forte, imposante. Nous restâmes ensemble à peu près une heure. Je fus surtout frappé de son grand sens. Il ne m'a énoncé aucun paradoxe, aucune proposition étrange, quoi-
qu'il ne m'ait dit que des choses neuves. Son imagination perçait de temps en temps : beaucoup d'esprit dans le détail et le développement ; un vrai g-énie dans le corps de l'idée. Ce qui me paraît caractériser son esprit; c'est l'étendue... »
Huit ans après, le 28 avril 1825, l'ami du Globe écrivait de VVeimar :
« Je suis allé à 11 h. chez Goethe, et j'ai d'abord demandé M™^ de Gœthe, sa belle-fille, pour laquelle j'avais deux lettres de Berlin.
« J'entrai par l'escalier commun dans une aile où demeure toute la famille. Le domestique me dit que M"^ de Gœthe n'était pas bien et g-ardait encore le lit. Je remis donc mes deux lettres au domestique et le priai de me faire savoir l'heure où je pourrais revenir. Je demandai ensuite son excellence monsieur le ministre de Gœthe, et je remis pour lui au domestique la lettre de Hegel avec la même prière que pour M'"^ de Gœthe et me retirai. J'avais déjà fait la moitié de la rue, quand je vis accourir le domestique, qui me dit que M. de Gœthe désirait me voir sur-le-champ. Je repris donc le bel escalier, orné de plâtres et de petites statues; puis on m'introduisit dans celte galerie où, il y a huit ans, j'avais eu le bonheur de faire plusieurs tours avec
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Gœthe, et de cette galerie dans le cabinet où Ton nie dit que Gœthe allait venir.
«J'étais tout troublé, je portais les yeux autour de moi avec avidité sur les tableaux, les gravures, les livres, et toutes les parties de l'ameublement. La pièce est plus longue que large. Sur le mur qui est en face des croisées sont des dessins etdes copies de tableaux ; au-dessus du canapé, une composition que je n'ai pas eu le temps d'examiner ; sur un meuble des dessins coloriés, l'un avec l'inscription : Herr Alexander von Hiimboldt .Ws-k-Yis, prçs des croisées, de petits meubles avec quelques livres, le tout dans le plus grand ordre ; dans le fond un pupitre à différents compartimentSjOÙ sont de grands cartons longs qui renferment sans doute des cartes ou d«s gravures. Je regardais avec plus d'avidité que de discernement, préoccupé de l'idée de me trouver là, dans le cabinet de Gœthe, où Gœthe allait bientôt paraître, quand la porte de la galerie s'ouvrit, et je vis un vieillard que je reconnus de suite. Il avait une cravate de couleur nouée négligemment, un pantalon de drap, une redingote bleue, et la tête nue. Quelle têtellarge^ haute, profonde, imposante, admirable! Il s'avança lentement et doucement, me montra le sopha et s'y assit avec moi... « Ilavait l'airde souffrir, chaque parole luicoûtait.
Il me dit : II faut que je prenne des précautions, que je ne me livre à rien trop long-temps, et me tienne en équilibre, pour pouvoir suffire aux occupations qui me restent.
« Je lui demandai ses commissions pour Paris, où l'on commençait à s'intéresser à l'Allemagne, où l'on traduisait Schiller et lui.
— « On a traduit Faust littéralement? Je le conçois pourtant. Pour s'améliorer la langue française n'a besoin seulement que de reculer de quelques siècles et de revenir à Marot... Oui, la langue de Marot... Il faut prendre quelques libertés. Peu à peu on s'habitue.
« Gomme je vis que je n'en pouvais tirer davantage sur la France, je changeai de sujet. « Du moins, lui dis-je,jesuis heureux que, parmi les choses dont vous pouvez vous occuper^ vous ayez mis la nouvelle littérature italienne et mon ami Manzoni.
— « Ah 1 Manzoni ! (en levant les yeux et avec un accent réfléchi). C'est un jeune homme bien intéressant.
« Il a commencé à s'écarter des règles reçues, et surtout de l'unité de lieu. Mais les anciennistes, ditil en souriant lui-même de son mot, ne veulent pas cela... On lui en a voulu, et cependant il ne s'en est écarté (ju'avec mesure, et cela me plaît.
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« J'ai reçu Adelchi. J'en ai même fait un extrait que je publierai si j'en ai l'occasion. Je l'ai bien étudié. Il y a de très belles choses. Je n'aime pas m'arrêter aux particularités, c'est toujours l'ensemble qu'il faut voir ; mais tenez, vous rappelez-vous ce soldat long^obard chez qui se réunissent les conjurés et qui ne songe qu'à sa propre élévation...
« Manzoni se tient à l'histoire et aux personnages réels qu'elle fournit ; mais (en écrivant) il les élève jusqu'à nous par les caractères qu'il leur donne ; il leur prêle nos sentiments humains, libéraux même ; et il a raison. Nous ne pouvons nous intéresser qu'à ce qui nous ressemble un peu, et non aux Lombards ou Longobards... Voyez.4c?(?/cA«', c'est un caractère de l'invention de Manzoni.
fx Là-dessus je lui dis avec un peu d'émotion :
«Les sentiments d'Adelchi mourant sont ceux de Manzoni lui-même. Manzoni, qui est un poète lyrique, s'est peint dans Adelchi.
— « Oui, vraiment. Il y a longtemps que j'avais connu son âme et sa manière de sentir dans ses Inni «acres. C'est un catholique naïf et vertueux.
« Je lui exprimai ma reconnaissance, comme ami deManzoni,dece qu'il avait eu la bonté de le défendre,sans le connaître,contrela critique de Owar/er/y Review. Il me répondit : J'en fais grand cas, Adel-
chi est un plus grand sujet; mais le Comte de Carmagnola a bien de la profondeur. Et la partie lyrique en est si belle que ce méchant critique ang-lais l'a louée et même traduite... »
Dix jours avant de publier ces deux lettres anonymes, le Globe imprimait celle-ci d'Ampère qui, disait-il, achevait alors dans l'Athènes de l'Allemagne {alias à Weimar) une éducation poétique qui donnait de brillantes espérances :
mai d827.
« Gœthe a, comme vous le savez, quatre-vingts ans. J'ai eu le plaisir de dîner plusieurs fois avec lui en petit comité, et je l'ai entendu parler plusieurs heures de suite avec une présence d'esprit prodigieuse, tantôt avec finesse et originalité, tantôt avec une éloquence et une chaleur déjeune homme.
« Il est au courant de tout, il s'intéresse à tout, il a de l'admiration pour tout ce qui peut en admettre. Avec ses cheveux blancs, sa robe de chambre bien blanche, il a un air tout candide, et tout patriarcal. Entre son fils, sa belle-fille, ses deux petits enfants, qui jouent avec lui, il cause sur les sujets les j)lus élevés. Il nous a entretenus de Schiller, de leurs travaux communs, de ce que celui-ci voulait faire, de ce qu'il aurait fait, de ses intentions, de ses
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souvenirs : il est le plus intéressant et le plus aimable des hommes.
« Il a une conscience naïve de sa gloire qui ne peut déplaire, parce qu'il est occupé de tous les autres talents, et si véritablement sensible à tout ce qui se fait de bon, partout et dans tous les g-enres. A genoux devant Molière et La Fontaine, il admire Athalie, goûte Bérénice, sait par cœur les chansons de Déranger et raconte parfaitement nos plus nouveaux vaudevilles. A propos du Tasse, il prétend avoir fait de grandes recherches et que l'histoire se rapproche beaucoup de la manière dont il a traité son sujet. Il soutient que la prison est un conte. Ce qui vous fera plaisir, c'est qu'il croit à l'amour du Tasse et à celui de la princesse; mais toujours à distance, toujours romanesque et sans ces absurdes propositions d'épouser qu'on trouve chez nous dans un drame récent.
« J'ai lu, manuscrit, un ouvrage de Goethe fort extraordinaire et quiparaîtra dans quelques jours (i), il l'a composé à soixante-dix-sept ans passés : c'est un épisode ou plutôt un intermède destiné à trouver place dans la suite de Faust, qui n'est pas encore achevé. C'est, comme il l'intitule luimême, une fantasmagorie. Elle est à peu près intra-
(i) ^e/ène, qui parut en 1828.
duisible; mais à travers beaucoup de bizarreries assez d'obscurité, il y a de la profondeur, de 1 poésie et de la grâce. Depuis le siège de Troie ju^i, qu'au sièg-e de Missolonghi, la mythologie grecque le moyen âge, le temps actuel, lordByron, tout s'ir trouve. C'est uu rêve d'un grand sens; et danscetlj.r composition tout est créé, bon ou mauvais, par cette, tête octogénaire... »
N'est-il pas vrai que ces lettres nous donnent u avant-goût des Entretiens de Gœthe et d'Ecker, mann?
Il paraît qu'en lisant les articles que lui ava consacrés J.-J. Ampère quelque temps auparavant Gœthe s'imagina qu'ils étaient d'un homme fait, ^^jj qu'il fut tout surpris, quand Ampère alla le voir, di-, se trouver en face d'un jeune homme d'une vingu; taine d'années. Son étonnement fut plus grauL encore, lorsqu'il apprit que le dernier traducteur du, Faust avait dix-neuf ans (i). Il expliquait cetfon précocité intellectuelle par l'influence du milie.,)! parisien, où les hommes les plus remarquables soruii réunis et en rapports journaliers. po
Il aurait bien dû nous donner, pendant qu'il ju(,
(i) Gérard Labruiiic, dit Gérard de Nerval, nanuit, en effei à Paris, le 22 mai 1808.
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lit, la clé de ses connaissances universelles. Je
s bien que le génie comprend tout et devine le
îte, mais quand un homme est plein de gloire
de jours, il se désintéresse ordinairement des
vaux des jeunes gens qui montent la côte que
-même descend. S'il trouve encore le temps de
î, il relit, comme Royer-Gollard. Or, Gœthe se
lait au courant de toute la littérature contempo-
ne et connaissait l'Ecole romantique aussi bien
e celle du grand siècle et des derniers classiques.
lisait, par exemple, de Victor Hugo, en 1827 :
l possède un talent remarquable et qui a senti
fluence de la littérature allemande. La jeunesse
îtique s'étiolait, grâce au pédantisme du parti
ssique; mais à présent que le Globe est avec lui,