partie gagnée. Je le comparerais volontiers à
nzoni. Il y a en lui plus d'objectivité, et je le
arde comme aussi considérable que MM. de
uartine et G. Delavigne. Si je l'examine bien,je
Dnnais sûrement d'où il procède, lui et d'autres
;nts naissants qui lui ressemblent. G'est de Gha-
ibriand, lequel est sans contredit un très habile
poétique rhéteur. Mais afin d'avoir une idée du
re de Victor Hugo, lisez la pièce de Napoléon,
Deux Iles. N'a-t-il pas des images ravissantes?
sa matière ne Ta-t-il pas traitée avec une
extrême indépendance ? Reg^ardez seulement ce passage où s'achève l'hymne des peuples soumis :
Il a bâti si haut son aire impériale
Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale
Où jamais on n'entend un orage éclater!
Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête.
Il faudrait pour frapper sa tête
Oue la foudre put remonter !
« Après ces mots du chant triomphal, le poète reprend lui-même la parole :
La foudre remonta. Renversé de son aire,
Il tomlta tout fumant de cent coups de tonnerre,
« Que cela est beau î Admirez ce nuage gros de tempêtes, d'où la foudre s'échappe en remontant pour frapper le héros. L'image est vraie; on peut en voir la preuve sur les montagnes, lorsque les orages se déchaînent à vos pieds et que la foudre prend un cours ascensionnel. »
Et Goethe faisait cette remarque très juste : « Chez les Français, la poésie n'abandonne jamais la terre l'orme de la réalité. Mettez les vers en prose, et leurs qualités essentielles subsistent. »
Mais où avait-il vu qu'Hugo avait subi rinfluence dç la littérature allemande? C'est assurément celle
DAVID d'aNGEBS ET VICTOR PAVIE '6Ç)
qu'il connaissait le moins. Certes, il avait lu les poésies de Burger et de Wieland, les drames de Schiller, les romans et les poèmes de Gœthe, mais il n'y avait pas longtemps qu'il avait lu Faust en entier (i), et la seule allusion qu'il y ait faite dans sa préface de Cromwell est celle-ci, mais elle s'imposait : « C'est lui (le grotesque) qui fait ramper Méphistophélès autour de Faust. »
On a dit que c'était Ampère qui, lors de sa visite à Gœthe, en 1827, l'avait documenté sur notre jeune littérature, et notamment sur Mérimée, Vigny, Emile Deschamps, Delphine Gay et M"^ Tastu. C'est bien possible, mais il convient de se souvenir que Gœthe était abonné au Globe depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis 1824; il avait donc sous la main un merveilleux instrument d'information française. En tout cas, il ne lui restait pas grand'chose à apprendre sur les hommes et les œuvres de l'Ecole romantique, quand David et Pavie se présentèrent chez lui, au mois d'août 1829,
(i) Il ne faut pas se laisser prendre à l'épigraphe de Faus/ qui figure entête d'un chapitre de Han d'Islande. Hugo avait dû la prendre dans l'analyse du poème de Gœthe par M"""^ de Staël.
4o LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOI\ME
Ce fat une vraie surprise pour Victor Pavie que ce voyage à Weimar. La veille, il n'en savait rien encore, David, avant de lui en parler, ayant voulu pressentir son père. A quoi bon, en effet, lui mettre l'eau à la bouche, si, pour une raison ou une autre, la demande devait être suivie d'un refus ? Nous avons la lettre du statuaire à l'imprimeur d'Angers. J'en citerai la partie essentielle.
« Tu connais mon culte pour les grands hommes» écrivait David le 27 juillet 1829 ; il en est un dont je veux étudier et contempler les traits, c'est Gœlhe. Dans peu de jours, j'espère être auprès de lui. Veux- tu me permettre d'emmener avec moi mon jeune ami? Je t'avoue que c'est la chose que je désire le plus au monde. Cependant, cher ami, je préfère ton bonheur au mien. Si ce voyage te contrarie, nous n'en parlerons plus. C^Ia me fera mal, mais que ne ferais-je pas pour toi dont l'amitié est si persévérante? Ecoute, ton fils va passer son examen dans peu de jours : aussitôt nous partirons, car il veut être à Angers à une certaine époque qui est bien chère à son cœur (i). Tout cela
(i) Le 20 août, jour de la Saint-Louis, fcle de son père.
DAVID d'aXGERS ET VICTOR PAVIE 4'
peut très bien s'arrang-er, parce que je ne puis être longtemps absent de Paris. Voilà mon projet : 3 jours pour le voyage, 4 jours au plus pour mon travail et 3 jours pour revenir à Paris. Comme il faut dire toute sa pensée à son unique ami, peutêtre que 3 jours de plus pourraient me transporter dans une campagne auprès d'Angers (i), où là, ignoré de mes compatriotes, je pourrais serrer mon ami dans mes bras. Cela est le délire de mon imayination; tu es toujours dans ce qu'elle conçoit (2). »
Le moyen de résister à de telles prévenances ? Rien qu'à la pensée qu'en rentrant d'Allemagne David viendrait passer quelques jours auprès de lui, Pavie lui aurait accordé beaucoup plus qu'il ne demandait. Et donc^ on devine la joie qu'éprouva son fils, le matin où le grand sculpteur frappa à sa porte et lui dit à brûle-pourpoint : « Je t'emmène avec moi àWeimar! «Deux éclairs d'adhésion jaillirent de ses yeux, et, du bond qu'il fit, sou Justinien sauta, tout grand ouvert, de son lit sur sa table (3).
David avait déjà tout préparé en vue de ce
(i) Les Rang-eardières.
(2) David d'Angers et ses Relations littéraires, p. 43.
(3j Victor Pavie, Œuvres choisies, p. i3.
voyag'e. Pour conjurer la malchance qu'il avait eue à Londres avec Walter Scolt, il avait obtenu un certain nombre de lettres de recommandation pour des habitants de Weimar; l'abbé Grégoire et Victor Cousin lui enavaientremisdeux autrespour Gœthe, et lui-même, afin de montrera l'illustre écrivain ce qu'il savait faire, car toutes les reproductions plastiques dont on l'aA^ait accablé depuis soixante ans l'avaient indisposé contre les portraitistes, il avait mis dans une caisse quelques-uns de ses plus beaux médaillons.
Les voilà partis. Ils s'arrêtèrent enroule à Strasbourg-, Cologne, Mayence, Heidelberg- et Carlsruhe. A Strasbourg-, ils saluèrent au passag-e le père Annacht, naïf et délicieux bonhomme qui était devenu par profession le rebouteux de tous les saints de pierre de la cathédrale. Colog-ne les ravit avec ses trente clochers dominés, écrasés par la masse énorme du dôme qui pourtant n'était pas encore achevé. C'est la g^uerrede 1870, par conséquent l'argent de la France, qui pourvut la cathédrale de ses deux flèches actuelles. A Heidelberg-, ils achetèrent des couteaux de chasse comme ceux dont se servaient les étudiants pour vider leurs querelles. A Carlsruhe ils assistèrent, à l'Opéra, à la représentation du Freischiitz, et Pavie reconnut, dans
DAVID d'aNGERS ET VICTOR PAVIE 4^
la troupe, le ténor Hatzing-er^ qui avait fait^ quelques années auparavant, les délices des Parisiens dans le même rôle.
Arrivés à Weimar, ils descendirent à l'hôtel de l'Éléphant, dont l'enseig-ne pittoresque les avait frappés. Cet hôtel était tenu par une jeune veuve qui avait une ravissante petite fille de treize ans, coiffée de deux nattes de cheveux cendrés. David l'ayant remarquée la croqua en deux coups de crayon pour sa tête de Sainte Cécile, pendant que Pavie apprenait à ses dépens qu'il était défendu de fumer dans les rues. C'était M. deGœthe lui-même qui, étant ministre dç la haute police et de l'édilité de Weimar, avait fait cette défense aux habitants, sous peine d'une amende d'un thaler. Il n'aimait pas le tabac, M. de Goethe, et depuis l'incendie du château il avait toujours peur du feu (i).
A peine installés, David se mit en quête d'un mouleur et des personnes pour qui il avait des lettres de recommandation. Il trouva le mouleur, mais le guignon voulut que tous les destinataires des lettres fussent absents. Alors, a une ardente inquiétude le prit, dit Pavie. Une fièvre de A^oyage perdu nous étrilla sans pitié pendant quelques heures, jusqu'à ce qu'il se fût décidé à écrire une lettre à
(i) Victor Pavie^ Œuvres choisies, i. I, p. Sa,
Gœthe, pour obtenir, sans parler du motif essentiel, le bonheur de lui remettre en personne les lettres de l'abbé Grégoire, de Cousin et de quelques autres dont il était chargé (i). »
Il était environ trois heures. Peu de temps après David apprenait que M. de Gœthe l'attendrait à cinq heures. Cet empressement lui parut un bon signe et le remonta.
« Nous vîmes Gœthe, écrivait Pavie à son père, le 24 août 1829. L'émotion, comme tu le penses, fut à son comble, et le tremblement convulsif. Il s'avança vers nous, droit, complet, vénérable, du fond d'un appartement auquel nous tournions le dos, pour entrer dans l'appartement désigné. Le petit portrait de ma collection est bête, mais ressemblant quant au visage, sauf l'expression sublime du regard. M. David parla, lui remit les lettres, trois médaillons en plâtre: Rossini, Cousin et Delacroix, puis sa biographie avec de beaux vers à Gœthe, que Paul [Foucher] avait écrits dedans, et enfin pour te faire plaisir, car j'ai pensé à toi, mon cher papa, une ode que j'ai barbouillée à la hâte, tant en diligence que dans cette matinée de préoccupation et d'angoisse. II mit tout cela de côté, nous tira quelques médailles du moyen âge,
(c) André Va\\c, Médaillons romantiques, p. 77.
DAVID d'aNGHHS et VICTOR PAVIE 4^
dont il a une riche collection, puis nous fit, asseoir, et nous entretint de la littérature française, qu'il connaît aussi bien que nous. Puis il nous dit adieu et nous fit conduire à l'étag^e supérieur, chez madame deGœthe, sa bru, qui préparait avec sa sœur la fête anniversaire du grand vieillard. Elle nous reçut avecune affabilité toute française, nous parla avec une habitude consommée de nos grands poètes modernes, particulièrement de Lamartine et de Victor HugO;, qui avaient mis récemment tout Berlin en émoij sur la nouvelle absurde qu'ils y étaient, et qu'on avait vu leurs noms inscrits sur le livre de la ville. Son mari entra. Nous causâmes encore quelques minutes et nous partîmes, invités pour le lendemain à six heures à prendre le thé chez eux. Ils ont promis à M. David de le seconder de tout leur pouvoir, dans son grand dessein, dont il avait touché un mot devant Gœthe qui n'avait pas froncé le sourcil trop bas. Ainsi il y a grande espérance. Toutefois, n'en dis encore rien. Si quelque obstacle arrivait (i) ! »
Grâce à Dieu et à la bonne intercession de ]VJ[me de Gœthe, aucnn obstacle n'arriva, et David put commencer le buste du grand homme.
Pavie raconte quelque part que^ lorsque Lamar-
(i) André Pavie, Médaillons romantiques, p. 78.
tine posait devant le maître angevin, il descendait à cliaque instant du trône, puis souriait à son imag^e comme un chat dans une glace, sans song-er que c'était lui. « C'est ravissant, c'est merveilleux, c'est de l'âme et de la vie, s'écriait-il, c'est le plus bel ouvrag'e français que j'aie vu ! »
Goethe était trop lourd et trop solennel pour se livrer à cette mimique devant son buste, mais au fur et à mesure qu'il voyait ses traits émerger de la glaise sous la main géniale qui la pétrissait, il Jie pouvait cacher sa satisfaction. Comme pour échauffer l'ébauchoir de David, il sortait peu à peu de son calme, de son impassibilité, de sa réserve naturelle, il causait avec lui de tout, de littérature et d'art, de Paris, de Rome et de la Grèce. Et quand, après un nombre respectable de séances qui faisaient l'étonnemiMit du sculpteur lui-même, habitué qu'il était à enlever ses œuvres, le buste fut en é'tat de passer de l'argile au plAtre, Gœthe attira David sur son sein et l'embrassa longuement. Je crois même qu'a>i bord de ses yeux on vit perler une larme.
Entre temps les deux Français assistèrent à Weimar aux fêtes organisées en l'honneur de Gœlhe,à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de sa naissance, et virent représenter /*^(/m5/ p(jur la pre-
d'aNGERS et VICTOR PAVIE 4?
mière fois. Quelle apothéose ! En 1882, j'ai vu, moi aussi, tout Paris défiler sous les fenêtres de Victor Hugo pour fêter ses quatre-vingts ans. Mais Paris fit seul les frais de cette manifestation grandiose, tandis que, le 28 août 1829, toute l'Allemagne se leva pour fêter le dieu de Weimar. Et Faust fut joué toute la semaine suivante à Dresde, à Francfort et a Leipsick 1...
Au mois de septembre, David et Pavie étaient de retour à Paris, où tous les membres du Cénacle, à commencer par son chef, les accablèrent de questions sur Gœthe et sur l'Allemagne.
Et quelque temps après, Victor Hugo, Vigu}', Deschamps, Sainte-Beuve, Balzac et Mérimée envoyaient leurs œuvres au patriarche de Weimar par l'intermédiaire de David d'Angers.
Il me semble que l'on connaît bien à présent le rôlejoué par le grand statuaire dans l'école romantique de 1827. On le connaîtra mieux encore quand j'aurai montré David dans ses rapports avec Aloysius Bertrand, l'auteur de Gaspard de la Nuit.