LES FRÈRES JOHANNOT. CELESTIN NANTEUIL 2O
Ils étaient trois frères, mais on ne connaît guère qu'Alfred et Tony, Charles, qui était l'aîné, étant mort(i) trop tôt pour sa gloire, quoiqu'il ait laissé derrière lui — saluez son Trompette ! — une planche d'après Horace Vernet, qui est un pur chefd'œuvre.
Ils étaient nés à OfFenbach,dans la Hesse électorale,d'un père et d'une mère de souche allemande. Après avoir été nourris de poésie et d'art gothiques, leur père les amena à Paris, tout enfants, pour leur montrer les beautés du Louvre, et j'ai lu, je ne sais où, que l'Empereur, traversant un j our les galeries de ce musée, s'arrêta devant ces bambins et leur posa paternellement la main sur la tête. Puis ils retournèrent en Allemagne, où ils achevèrent leur première éducation en feuilletant des manuscrits illustrés du moyen âge, pour y étudier les costumes de cette époque. Mais, en i8i4, ils revinrent définitivement en France, travaillèrent à Lyon jusqu'en 1818 sousla direction de Révoil et se fixèrent ensuite à Paris, dont ils firent très vite la conquête. Alfred avait alors dix-huit ans et Tony quinze.
Ils commencèrent par graver de mauvais dessins pour des psautiers et des abécédaires. Puis ils quittèrent le sacré pour le profane et interprétèrent
(i) En 1824.
i!08 LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
au burin les illustrations de Desenne qui ne valaient guère mieux, malgré la grande réputation de cet artiste. Ils gravèrent ensuite les Orphelins et les Enjants égarés d'Ary Scheffer, VOurika du baron Gérard, et enfin le portrait en pied du général Foy, du même auteur.
On était en 1828. A force de graver les dessins des autres, l'envie les pritun jour de dessiner et de se graver eux-mêmes . Ils débutèrent par l'illustration des romans de Walter Scott, que leur confia l'éditeur Gosselin. Cela mit leur nom en vedette. Ensuite, Tony fit cinquante vignettes pour illustrer Y Histoire du roi de Bohème et de ses sept Châteaux, de Charles Nodier. Et ce fut le point de départ de la rénovation de la gravure sur bois.
Deux ans après, en 1 832, Jean Gigoux donnait à l'Artiste le portrait des deux frères que nous reproduisons ici. Le succès de cette planche fut très grand. Gigoux l'attribue modestement dans ses Causeries à la sympathie que les frères Johannot inspiraient à tout le monde. Mais il avait le droitd'en prendre une bonne part, car ce portrait est une de ses meilleures lithographies, une de celles dont les épreuves avant la lettre sont les plus recherchées à cette heure.
Regardez bien ces deux jeunes têtes brune et blonde : leur àme et la nature de leur talent sont
LES FRERES JOUAN.N'OT . CELESTIN NANTEL'IL 20g
écrits visiblement sur leurs traits. Alfred a l'air sombre et taciturne d'un homme qui sent venir la mort. Tony a l'air heureux de quelqu'un à qui tout réussit. Et cependant le brun était beaucoup mieux doué que le blond. Alfred avait au plus haut point ce qui manquait à Tony : la science de la composition; de plus, le dessinateur était chez lui doublé d'un peintre. Gigoux se souvenait de lui avoir posé une figure pour un tableau qui représentait la grande Mademoiselle recevant les clefs d'une ville. Il peignit la tête en une séance sans avoir à y revenir. Il a fait ainsi sur des feuilles volantes une quantité incroyable de petits tableaux à l'aquarelle d'un fini et d'un éclat sans égal. Mais sa qualité la plus précieuse, qualité rare entre toutes, c'est le caractère, la physionomie qu'il sait imprimer à ses personnages.
On dirait qu'il les a connus dans l'intimité, tant il est habile à saisir leurs gestes. Ses fonds sont également d'un maître. C'est qu'il poussait jusqu'à ses extrêmes limites la conscience, les scrupules de son art, faisant, par exemple, poser le modèle même pour ses vignettes. On lui demandait un jour s'il avait la robe que l'on voyait en ce moment dans un de ses tableaux. Il prit alors un petit morceau de soie avec lequel il fit le pli qui avait provoqué la question.
LE CENACLE DE JOSEPH OELORME
— Voilà mes robes, répondit-il ; ce sont des morceaux de chiffons comme celui-là, je m'en tire comme je puis (i).
Tony, lui, avait d'autres dons que son frère. S'il n'avait pas sa science, son art avait plus d'agrément ; si l'éducation première lui manquait pour être peintre, au vrai sens de ce mot, il rachetait ce défaut par une extraordinaire fantaisie, et ses figures de femmes sont bien supérieures à celles d'Alfred. On pourrait même dire qu'elles sont incomparables.
— Il fait les femmes, disait Gavarni, avec un tel charme qu'elles semblent se mouvoir sans articulations, comme des serpents.
Pourquoi faut-il qu'une mort brutale soit venue séparer en plein triomphe ces deux artistes qui se complétaient si bien l'un par l'autre?
Gigoux raconte qu'un soir — c'était le 17 décembre 1887 — il reçut tout à coup un mot de Tony lui annonçant que son frère était au plus mal. Les deux années qu'il s'était astreint à passer jour et nuit dans une étable n'avaient pu enrayer le cours de la phtisie qui le minait. Quand Gigoux arriva, il avait cessé de vivre.
Il y avait dix ans, dit Vigny dans son Journal^ que nous disions : « Il ne vivra pas trois mois. Il
(i)Jcan Gitj^oux, Causeries.