LES FRERES JOHANNOT. CELES FIN NANTEUIL
toussait toujours et crachait le sang. Avant sa maladie, il n'était que graveur; depuis son attaque à la poitrine, il était devenu peintre depremier ordre. On eût dit que les souffrances avaient développé en lui l'intelligence et l'avaient élevé plus haut et porté plus près du beau idéal (i). »
Gigoux fit une peinture (à la lumière) d'Alfred Johannot sur son lit de mort, et le lendemain un ami commun fut témoin de la scène émouvante que voici. Il était dans la chambre mortuaire, quand soudain une porte s'ouvrit. C'était Tony qui, d'un pas ferme, venait rendre à son frère bien-aimé les derniers devoirs. Il s'approcha du lit funèbre, découvrit la tête d'Alfred qui était couleur de cire et se mit à la dessiner en s'efforçant de refouler ses larmes. Ce travail lui demanda environ deux heures. Pendant deux heures, son crayon retraça pieusement les traits émaciés de cette belle et chère figure; quand il eut fini, il ramena doucement le drap mortuaire sur elle, puis il sortit en sanglotant.
Resté seul, Tony Johannot se multiplia, comme s'il eût voulu combler le vide laissé dans l'art par la mort de son frère. Pendant quinze ans (2), il ne parut aucun ouvrage illustré de quelque impor-
(i) Journal d'un poète, p. 112.
{2) Tonj Johannot mourut en i85a.
tance sans qu'il y eût collaboré, et bien des écrivains de ce temps ne doivent leur survie relative qu'à ses charmantes vignettes.
Mais, en dépit de son talent et de sa fécondité, on est bien forcé de reconnaître qu'il n'atteignit jamais, ni comme graveur, ni comme dessinateur, à la maîtrise incomparable de Gclestin Nanteuil.
Nous avons dit qu'aux yeux de Victor Hugo Célestin Nanteuil fut le graveur romantique par excellence^ comme le peintre fut Boulanger. Mais s'ils étaient égaux dans son estime, ils ne l'étaient pas dans son affection. Il aurait fallu pour cela que Célestin Nanteuil eût été, comme Boulanger, un compagnon de la première heure; or, il ne pénétra dans l'intimité de Victor Hugo que vers 1882, quand il trônait dans son salon de la place Royale, et ce fut le hasard d'une lecture inattendue qui détermina sa « marche à l'étoile ».
Célestin Nanteuil était allé passer quelque temps dans sa famille, à Nantes. \Jn jour, en découvrant un bibelot qu'il avait acheté dans un magasin, il aperçut des vers sur la feuille de papier qui l'enveloppait. Il regarde : c'était la Ronde du Sabbat,